‹ Campagne dans le Haute Sénégal et dans le Haute Niger, 1885-1886Chapitre 16 sur 45 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

A Bamakou, le commandant supérieur reçut la visite d'un Maure, Allahdi-Abd-el-Kader, qui vint lui demander de mettre à sa disposition des chevaux et des mulets, pour lui faciliter son retour à Saint-Louis. Il était porteur, disait-il, de lettres de Tombouktou, qui établissaient les bases d'une convention commerciale à conclure entre la Djemma, assemblée des notables de cette ville, et les Français.

Cet Abd-el-Kader n'était autre que ce personnage qui avait été embarqué Tannée précédente à Saint- Louis, et expédié à Paris. Là, il avait pris le titre pompeux d'ambassadeur de Tombouktou, et avait été traité avec les égards dus à une situation aussi élevée.

Le colonel Frey fit connaître au gouverneur, par télégraphe, l'objet de la visite du Maure. Il l'informa en même temps qu'il résultait des renseignements qu'il venait de recueillir :

1 ° Qu'Abd-el-Kader paraissait n'avoir jamais reçu

de mission qui lui permît de prendre le titre d'ambassadeur de Tombouktou;

2° Que ce Maure lui semblait être un simple imposteur;

3° Qu'Abd-el-Kader, fût-il réellement un envoyé de la Djemma de Tombouktou, c'est-à-dire d'un groupe de quelques marchands d'esclaves qui se partageaient le commerce de la cité, il n'y avait aucun intérêt à conclure une convention avec les commerçants d'une ville dont on avait exagéré considérablement l'importance, et qui était, en tout cas, séparée deBamakou par une distance d'environ douze cents kilomètres;

4° Que si une convention devait être conclue, en vue de préparer ou de réserver pour l'avenir notre action politique dans ces contrées, il fallait traiter avec les Maures propriétaires de Tombouktou et des régions environnantes, et non pas avec de simples marchands qui étaient à la merci complète de ces derniers.

Il ajoutait qu'aucun courant commercial sérieux n'existait et ne pouvait s'établir de longtemps entre Bamakou et Tombouktou, les contrées situées entre ces deux points étant, en partie, de véritables déserts, et les voies qui les traversent manquant complètement de sécurité.

Abd-el-Kader réussit à se rendre à Saint-Louis, mais cette fois, malgré le vif désir qu'il manifesta de revoir la capitale française, où il avait été si magnifiquement accueilli, il dut, le cœur navré, reprendre la route du désert.

A son arrivée, le commandant supérieur trouva, à Bamakou, M. le lieutenant de vaisseau Davoust, commandant de la canonnière le Niger.

On sait que cette embarcation, d'une longueur de dix-huit mètres, a été construite, à Paris, en parties démontables de vingt-cinq à cinquante kilogrammes, susceptibles ainsi d'être transportées de Kayes à Bamakou au moyen de porteurs, ou à dos d'ânes et de mulets. Le prix de la canonnière fut de 67,000 francs'.

Le prix de son transport de France à Bamakou s'est élevé à une somme considérable^ : 1 70,000 fr. environ.

' Il faut y ajouter 21,300 francs pour achat d'objets d'outillage et de matières consommables, etc.

' D'après M. l'enseigne de vaisseau Froger, sous la direction duquel l'opération fut effectuée, ce transport aurait

L'embarcation fut remontée à Bamakou par les soins de M. l'enseigne de vaisseau Froger.

Le 7 septembre 1884, la canonnière le Niger fit ses premiers essais; elle descendit le fleuve jusqu'à Manambougou, village situé à neuf lieues en aval de Bamakou.

Au cours de ces essais, son commandant, M. Froger, tomba malade; d'autre part, il fut constaté que le mauvais fonctionnement de la machine ne permettait pas de refouler le courant très-rapide du fleuve; dans ces conditions, le voyage de la canonnière se borna à Koulikoro. Là, se trouve un bief de deux à trois kilomètres de longueur dans lequel, même au moment des plus basses eaux, la canonnière peut évoluer librement. Elle passa donc la saison sèche à Koulikoro; pour assurer sa protection, on dut y construire encore un petit poste dont la garnison fat tirée du détachement de Bamakou. Au commencement de l'année 1885, pendant la campagne de M. le commandant Combes dans le

coûté près de 300,000 francs. En s'en tenant au prix de revient officiel calculé par le gouvernement ((i,000 à 8,000 fr. par tonne, de Kajes à Bamakou, pour l'année 188 4), on obtient : 22,750 kilogrammes, poids des colis composant la canonnière, à 7,000 francs par tonne, §oit 159,2.50 francs. Prix du transport de France à Kajes, 10,200 francs. Total : 169,450 francs au minimum.

haut Sénégal, M. l'enseigne de vaisseau Davoust, qui fut promu quelques mois après lieutenant de vaisseau, prit le commandant de la canonnière. Cet officier s'appliqua à remédier aux défauts de toute sorte, — tant au point de vue des aménagements de l'embarcation qu'à celui de ses propriétés nautiques, — que les premiers essais avaient révélés.

Le 6 septembre 1 885, après avoir procédé à une nouvelle série d'essais, qui lui permirent de constater que la machine avait acquis les qualités nécessaires pour pouvoir lutter contre le courant du fleuve, M. le lieutenant de vaisseau Davoust se mit en route dans la direction de Tombouktou, emmenant à son bord M. le capitaine de cavalerie Delaneau, comme commissaire du gouvernement.

Il fit escale successivement à Nyamina, à Ségou, à Sansandig, et s'avança jusqu'au confluent du Niger et du marigot de Djinné, c'est-à-dire jusqu'à environ la moitié de la distance qui sépare Bamakou de Tombouktou.

Le départ s'était effectué tardivement. La baisse des eaux du fleuve pouvait par suite surprendre la canonnière en plein pays hostile, et laisser son faible équipage exposé, pendant toute la saison sèche, aux attaques des bandes de pillards qui infestent ces

contrées; d'un autre côté, les instructions ministérielles prescrivaient de ne pas dépasser le point qui venait d'être atteint.

La canonnière reprit donc la route de Bamakou; elle repassa devant Sansandig, devant Ségoii, la capitale toucouleure, et vint mouiller à Koulikoro.

Le problème de la navigabilité de celte partie du haut Niger était résolu : c'est à ces deux officiers et à M. l'enseigne Froger que revient l'honneur d'avoir les premiers promené les couleurs françaises sur cette partie du grand fleuve africain.

Pendant que la canonnière effectuait ce voyage, dont l'issue paraissait encore douteuse à plusieurs de ceux qui suivaient avec inquiétude les tentatives de pénétration, par le Niger, dans le centre de l'Afrique, l'ordre était donné au commandant supérieur de faire démonter l'embarcation et d'en faire déposer soigneusement les pièces dans le magasin de Bamakou. Pour faciliter l'exécution de cette mesure, le commandant de la canonnière remonta le Niger dans le courant du mois de novembre, de manière à se rapprocher le plus possible du poste de Bamakou.

Après plusieurs tentatives infructueuses pour franchir les rapides de Manambougou , et au cours desquelles l'embarcation faillit se briser sur

des roches, M. le lieutenant de vaisseau Davoust mouilla devant ce point. Cet officier avait rapporté de son exploration la certitude que , dans un prochain voyage, la canonnière pouvait atteindre Tombouktou , la cité mystérieuse. Le seul obstacle sérieux qu'il y eût à surmonter était la traversée du lac Deboé, sur lequel il n'avait recueilli que des renseignements insuffisants.

L'opinion de cet officier était qu'il lui eût été peut-être même possible, lors du voyage qu'il venait d'accomplir, de pousser jusqu'à celte ville, si les instructions ministérielles ne le lui avaient pas interdit d'une manière aussi formelle. Si cette éventualité s'était présentée, il eût pris la résolution de descendre le Niger jusqu'aux rapides de Boussa, dans le cas où la baisse des eaux l'eût surpris à Tombouktou et où il eût reçu de la population de cette ville un accueil inhospitalier,

A son arrivée à Bamakou , le colonel Frey reçut de M. Davoust la demande d'entreprendre, à la prochaine crue du fleuve, un nouveau voyage dont l'objectif serait Tombouktou.

Le commandant supérieur appuya cette demande auprès du ministre en exprimant l'avis qu'il avait pleine confiance dans sa réussite, en raison surtout de l'expérience personnelle que M. le lieutenant de

vaisseau Davoust venait d'acquérir par sa précédente exploration, et des soins que cet officier apportait aux préparatifs de son voyage pour en assurer le succès; il ajoutait, toutefois, qu'il croyait indispensable que la mission nouvelle fût dépouillée de tout caractère politique, pour ne pas porter ombrage aux chefs riverains du Niger, et qu'elle devait avoir uniquement en vue l'exploration scientifique de cette partie du fleuve.

Sur ces entrefaites, arriva du ministère l'ordre de surseoir au démontage de la canonnière.

M. le lieutenant de vaisseau Davoust travailla, pendant la saison sèche, à la préparation de sa campagne. Il construisit plusieurs chalands destinés à transporter, à la remorque de la canonnière, quinze à vingt jours de bois de chauffe, dont il avait manqué, à diverses reprises, dans le précédent voyage, ce qui l'avait obligé de recourir, comme combustible , à de la paille et à des joncs; il expédia ensuite des émissaires aux villages qui lui avaient fait bon accueil, en leur recommandant de réunir à l'avance, pour lui faciliter son voyage, des approvisionnements de bois sur des points déterminés de la rive.

En juin 1 88G, toutes les dispositions étaient prises pour le départ; l'autorisation du ministre venait de

parvenir au commandant supérieur, lorsque M. Davoust tomba gravement malade, et, sur l'avis du médecin du posle de Bamakou, dut être renvoyé immédiatement en France.

En l'absence d'un officier de vaisseau auquel on pût confier la direction de l'exploration, ordre fut donné au maître européen, à qui était échu le commandement de la canonnière , de surseoir à ce voyage, et de se borner à naviguer entre Koulikoro et Nyamina.

En octobre 1886, M. le lieutenant de vaisseau Caron arriva à Bamakou, et prit le commandenient de la canonnière le Niger. Dans les premiers jours de juillet de l'année 1 887, ayant à son bord un lieutenant d'infanterie de marine et un médecin , cet officier entreprit le voyage de Tombouktou, d'oii il est aujourd'hui de retour, après une absence de deux mois. Par mesure de précaution, dans la crainte de ne pas trouver, en route, le combustible nécessaire, on avait eu soin de faire emporter par la canonnière huit tonnes de charbon de terre que l'on avait fait venir de Saint-Louise

' Ce détail donne une idée de la difficulté de ces entreprises : chaque tonne de charbon n'exige pas moins de quatre mois pour son transport de Saint-Louis à Bamakou, et revient de 6,000 à 8,000 francs.

Nous attendons avec intérêt les renseignements que la mission aura rapportés de cette exploration. Nous ne doutons pas qu'ils confirment ceux que nous possédons depuis quelque temps , et qui nous montrent celte partie de l'Afrique sous un tout autre aspect que celui qui a été dépeint par quelques esprits enthousiastes; nous ne serions nullement étonnés d'apprendre que là oii, d'après certains récits, doivent se trouver de riches contrées, des centres considérables de population et de commerce, trente à cinquante millions d'habitants, on n'ait rencontré que de misérables villages, d'immenses espaces nus, désolés, sans population ni commerce.

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