CHAPITRE XIV
DES RAPPORTS DU COMMANDANT SUPÉRIEUR AVEC AHMADOU SCHEIKOU PENDANT LA CAMPAGNE
Nous avons, au début des opérations de la colonne contre Samory, laissé Ahmadou Scheikou aux prises avec son frère Daah. Pour bien faire ressortir l'enchaînement des faits, comme aussi pour ne pas interrompre le récit des relations avec ce chef, nous allons, devançant la date des événements , conduire le lecteur jusqu'à la fin de la campagne 1885-1886.
Dès son arrivée à Kayes, le colonel se mit en rapport avec le sultan de Ségou. Il lui écrivit pour lui annoncer son arrivée dans le haut Sénégal , lui rappeler les bonnes relations d'amitié qu'ils avaient entretenues autrefois ensemble, et lui faire part de son grand désir de les renouer. Il lui exposa que la présence des Français dans le haut Sénégal et sur le Niger était la conséquence d'un développement
considérable que ceux-ci avaient donné à leur commerce; qu'ils avaient été amenés à s'établir sur un certain nombre de points de ce grand espace qui va du Sénégal au Niger , non point par esprit de conquête, mais simplement dans l'intention de délivrer ces contrées des bandes de brigands qui les ravagent sans cesse, et qui ne sont pas moins ses ennemis que les leurs; avec le dessein aussi de fournir aux caravanes une route sûre où elles ne fussent plus exposées à être rançonnées ou pillées par le premier chef de village venu.
Il fait savoir également à Ahmadou quelle sera sa ligne de conduite à son égard : il ne tentera rien, ni ouvertement ni en secret, contre son autorité, disposé qu'il est à garder une stricte neutralité, aussi bien dans les luttes du Sultan contre les Bambaras que dans ses conflits avec ses frères. C'est ainsi que, se conformant aux règles de l'hospitalité, qui sont en honneur chez tous les peuples civilisés, il veut bien accorder asile à ses deux frères, Monyrou et Ameydou , qui viennent de chercher un refuge dans le poste de Kita, pour échapper à ses coups, mais il ne tolérera pas qu'ils profitent de cette protection pour faire des levées et ourdir des intrigues contre Ahmadou.
Il l'engage à lever cette interdiction qu'il vient
de publier, qui est un acte d'hostilité manifeste contre les Français , et dont les fâcheuses conséquences pèseront plus sur ses sujets que sur ces derniers.
Pour bien montrer combien ses intentions sont amicales et bienveillantes à son égard, le colonel le prévient qu'il est disposé à entrer en arrangement avec lui au sujet de l'affaire du traité de Nyamina qui lui lient tant à cœur, et qu'il cherchera à régler ce point au mieux de ses intérêts.
Enfin, comme avec les peuples musulmans il importe de toujours faire ressortir que les sentiments de conciliation ne sont pas inspirés par la crainte, la lettre ajoutait que le commandant supérieur avait les moyens nécessaires pour venir à bout de ses ennemis du Soudan, fussent-ils tous ligués contre lui.
De ce moment date l'inauguration, vis-à-vis d'Ahmadou, d'une ligne de conduite politique qui avait reçu une pleine approbation du ministre de la marine et du sous-secrétaire d'État aux colonies; ligne de conduite dont le commandant supérieur ne s'est point départi, et qui peut amener un jour le sultan de Ségou à entrer en relations, sinon amicales, toutefois moins hostiles avec nous.
Ahmadou répond au colonel que sa lettre est
pleine de belles promesses, mais que des actes seraient autrement préférables pour montrer que les Français veulent en réalité rompre avec la politique passée, et, pour employer une expression qu'il affectionne, cesser de lui faire du tort en toute circonstance, comme cela vient encore d'avoir lieu au sujet de Nyamina. Or, la présence, à Kita, de Monyrou et d'Ameydou, — ses frères, il est vrai, mais ses ennemis personnels, — fournit au colonel une belle occasion de mettre ses actes d'accord avec ses déclarations : qu'il lui livre sans retard ces derniers, il pourra alors donner quelque crédit à ses protestations d'amitié.
De la part d'Ahmadou Scheikou, dont, depuis plusieurs années, les lettres n'étaient qu'un tissu de menaces et d'injures, cette réponse pouvait être considérée comme empreinte d'une grande modération. Toutefois, elle témoignait encore une défiance que ne justifiaient que trop les moyens qui avaient été employés à son égard.
A son passage à Kita, dans les premiers jours du mois de janvier, le colonel reçut la visite des deux
princes fugitifs Monyrou et Ameydou. Ce sont deux jeunes gens de vingt-cinq à vingt-sept ans, au nez aquilin, aux lèvres minces, à la physionomie agréable et douce; leur taille est grande et élancée; leurs extrémités d'une finesse remarquable ; ils sont vêtus avec simplicité, comme il convient à des suppliants, mais leurs vêtements sont de la plus grande propreté. Cette attitude, cet extérieur empreint d'une certaine distinction, formaient un contraste frappant avec les manières grossières et la rudesse des traits des hommes qui les accompagnaient.
Dès qu'ils furent introduits devant le colonel, les deux jeunes gens se prosternèrent avec humiUté devant lui, remettant leur sort entre ses mains; ils lui exposèrent que, pour se soustraire à la rage sanguinaire d'Ahmadou, qui a juré d'exterminer tous ses frères les uns après les autres, sans considération pour leur âge, pour leur faiblesse, ils ont été obligés de chercher un refuge auprès des Français. Ils implorent également leur appui en faveur de leur frère Daah, qui est sur le point de succomber sous les coups d'Ahmadou.
Le colonel les rassure, en leur déclarant que jamais un Français ne se rendra coupable de l'acte de lâcheté qu'Ahmadou vient de lui demander. Ils peuvent donc considérer l'asile où ils se trouvent
comme inviolable. Quant à porter secours à Daah, il leur représente que ce serait là un acte qui équivaudrait à une déclaration de guerre; or, tout en reconnaissant qu'Ahmadou n'aime pas les Français, il espère éviter l'effusion du sang, arriver même à une entente avec ce chef et à une paix durable.
Pour les mêmes considérations, il ne peut pas permettre à Monyrou et à Ameydou de profiter de la protection qu'il leur accorde pour tenter d'entraîner nos populations alliées dans une guerre contre Ahmadou.
Les deux jeunes gens conjurent alors le colonel de ne pas croire à la possibilité d'une paix sincère avec Ahmadou :
« Ahmadou, aux côtés duquel nous avons vécu « depuis notre naissance, lui disent-ils, et dont (( nous connaissons les pensées les plus intimes, '( nourrit dans son cœur contre les Français une (( haine qu'aucune satisfaction, qu'aucune conces- « sion, sauf leur abandon du haut Sénégal, ne « pourra éteindre : avant longtemps, ceux-ci en res- « sentiront les effets. Le jour, en effet, où Ahmadou « trouvera l'occasion de l'assouvir, aucune consi- « dération de personnes, aucune promesse, aucun (' engagement, aucun traité ne l'arrêtera. Ce qui M l'a empêché, jusqu'ici, de rien tenter contre eux,
« ce sont les démêlés qu'il a eus avec ses frères « et avec les Bambaras. Mais patiemment, avec la « lenteur qui caractérise toutes ses actions, Ahma- (( dou travaille à former contre les Français une vaste « ligue dans laquelle doivent entrer, non-seulement « Abdoul-Babakar, mais les chefs du Djolofî, du « Cayor, et même des fanatiques de Saint-Louis. Le « premier insuccès qui arrivera à leurs colonnes, la « première maladie des blancs, c'est-à-dire la prête mière épidémie de fièvre jaune qui les décimera, (( sera le signal d'une guerre à outrance, d'un sou- « lèveraent général contre eux. »
C'était un spectacle touchant et propre à remuer profondément les cœurs, que celui de ces deux jeunes fugitifs qui, les larmes dans les yeux, avec un tremblement dans la voix, fait de soupirs et de sanglots étouffés, retraçaient leurs douleurs et s'efforçaient de faire partager leurs convictions sur les desseins hostiles de leur frère. Tour à tour ils prenaient la parole pour confirmer les déclarations que l'un des deux venait de faire, ou pour donner plus de force au sentiment qu'il venait d'exprimer.
Le colonel fut inflexible dans sa ligne de conduite : il les engagea à faire savoir à Daah qu'il pouvait, lui aussi, venir chercher un refuge auprès de nos postes ; qu'il tenterait, si Daah élait disposé à
faire sa soumission à Ahmadou, d'obtenir de ce dernier de bonnes conditions ; mais il déclara formellement qu'il ne voulait rien entreprendre contre Ahmadou, avec lequel il n'était pas en guerre.
Il autorise Monyrou et Ameydou à accompagner la colonne dans les opérations qu'elle va faire contre Samory. S'il était de bonne politique de montrer à ces deux jeunes princes, qui peuvent être un jour les successeurs d'Ahmadou sur le trône de Ségou, que notre politique, toute de fermeté et de loyauté, ne souffrait pas de compromission, il y avait également intérêt à leur donner cette occasion de constater la puissance de nos armes et de nos moyens d'action.
Ahmadou, en même temps qu'il demandait que ses deux frères lui fussent livrés, envoyait injonctions sur injonctions à ses sujets pour leur défendre de prêter un concours d'aucune sorte à la colonne. En réponse à cette mesure, le commandant supérieur, qui, pour empêcher Samory de se réapprovisionner en armes et en munitions, avait interdit, sur toute l'étendue du territoire du haut Sénégal,
tout commerce avec la rive droite du Niger, prit une mesure analogue envers le Sultan. Il défendit qu'on laissât partir de nos escales aucune caravane portant des armes et des munitions à Ahmadou. Il n'ignorait pas que le Sultan eût un approvisionnement considérable d'armes, de poudre et de balles, mais il prévoyait le moment où cet approvisionnement serait diminué, sinon épuisé; et il était certain, ce moment venu, d'amener Ahmadou à composition.
Dans les premiers jours de son arrivée à Niagassola, vers le 26 janvier 1886, après la dispersion de l'armée de Malihkamory, le colonel écrivit à Ahmadou une lettre qu'il data de Nabou, près du Niger, pour bien indiquer au Sultan qu'il se trouvait au centre des pays occupés par Samory depuis le commencement de l'hivernage :
(( L'armée de Malinkamory tout entière a été « dispersée; son chef n'est parvenu qu'avec la plus « grande peine à atteindre le Niger, avec quelques « cavaliers seulement. Samory m'a envoyé aussitôt « une députation pour implorer la paix, souscri- « vaut d'avance à toutes les conditions que je lui « imposerais. J'ai répondu que je ne consentirais pas a à accorder cette paix tant qu'un seul des sophas de ({ Samory serait sur la rive gauche du Niger. L'en-
« voyédeSamory a expédié aussitôt des courriers « aux quelques sôphas qui sont encore sur cette rive « du fleuve, avec ordre de passer le Niger et « d'abandonner la rive gauche à nos troupes. Je u suis heureux de t'apprendre ces faits, afin que tu « te réjouisses avec moi du résultat de celte camu pagne, qui va mettre fin à cette série de guerres «qui, depuis six années, ensanglantent les pays « entre Niger et Sénégal. Un traité de paix va être (( conclu prochainement avec Samory, U est temps « que nous signions également tous deux ce traité « de paix, dont je t'ai déjà entretenu plusieurs fois (( depuis mon arrivée dans le haut Sénégal. Sache « bien que notre amitié est préférable en tous points (( à notre indifférence, et à plus forte raison à notre « inimitié. »
A la lecture de celte lettre, Ahmadou, dont cette victoire renversait lous les desseins et déjouait les plans de vengeance, car elle rendait disponibles, dès le mois de février, nos forces qui, les années précédentes, étaient encore, à la fin du mois de juin, occupées à combattre sur le Niger, se laisse aller aux plus grands emportements.
Dans sa colère, il presse de questions le courrier, lui ordonne de dire la vérité, le menace du dernier supplice s'il n'avoue pas que cette lettre est
l'œuvre d'un faussaire, qu'elle ne provient pas du colonel, et que ce dernier n'estpas vainqueur de Samory.
Le malheureux indigène, voyant qu'il va peutêtre payer de sa tête la mauvaise humeur du Sultan, tout en déclarant que cette lettre lui a bien été remise par le colonel lui-même, se prosterne' aux pieds d'Ahmadou et implore sa grâce. Celui-ci donne l'ordre de l'enfermer, il statuera le lendemain sur son sort.
Mais l'envoyé réussit à s'évader pendant la nuit, et vient rendre compte de sa mission au commandant supérieur.
Le colonel se trouvait en ce moment à Kita, de retour de Bamakou, et prêt à se porter sur Kayes, au secours du poste de Bakel, que les Sarrakholais menaçaient d'attaquer. Informé que les contingents de Lamine étaient composés principalement de Sarrakholais du Guidimakha, province placée, sinon de droit, du moins de fait, sous l'autorité d'Ahmadou, à qui elle payait annuellement une forte dîme, il écrivit au Sultan pour lui signaler la conduite de ses sujets. Il l'invitait à punir sans retard les coupables, sinon, il menaçait de procéder Jui-même, avec ses troupes, à leur châliment. Puis, comme Ahmadou, aux prises avecDaali, se trouvait
dans l'impossibilité de s'avancer dans le Guidimaklia, et faisait attendre sa réponse; pressé, d'autre part, de mettre fin à l'insurrection, le colonel envahit au mois d'avril le Guidimaklia, et infligea aux villages les plus compromis un châtiment mérité.
Vers la même époque, Ahmadou avait mis le siège devant Lambédou et s'emparait de vive force de celte place, non toutefois sans avoir sacrifié deux cents de ses plus braves guerriers. Daah, imitant l'héroïsme de son frère Montaga, s'était fait tuer par un de ses fidèles, pour ne pas tomber vivant entre les mains d'Ahmadou.
Ahmadou, fier de sa victoire de Lambédou, ne craignit pas de reprocher vivement au colonel son incursion dans le Guidimaklia, par une lettre que nous donnons ci-après comme spécimen du style du Sultan.
« De la part d'Ahmadou, chef des croyants, etc.
« Nous, au commandant supérieur, — salut à « celui qui suit le sentier droit, — sache que tes « paroles ne correspondent pas avec tes actes.
« Tu nous avais envoyé une lettre quand nous « étions à Gadiaba, dans laquelle tu nous disais que (( tu voulais châtier les gens du Guidimakha et du « Diafounou; tu me disais cela avec beaucoup de M phrases, en me signalant ces gens comme des
<( ennemis à nous deux, parce qu'ils ont fait cause (( commune avec le marabout.
(( Je l'ai répondu en te disant que je suis en train « d'entreprendre une expédition et que je ne puis (( rien faire pour le moment, mais que j'ai écrit à « mes sujets pour les empêcher de te faire du tort, « et leur ai prescrit de ne pas se mettre sous les « ordres de personne autre que nous; je leur ai w défendu de venir en aide à nos ennemis. Je t'ai « dit qu'à notre retour, si Dieu nous accorde la (( paix, je les punirai aussi sévèrement qu'ils le « méritent.
« Je t'ai fait savoir que, s'il plaît à Dieu, je les « punirai assez pour te satisfaire et de façon qu'ils « ne recommencent plus.
« ïu n'as pas tenu compte de cette lettre ; (! tu as pris ton armée pour marcher contre « eux, pour brûler leurs villages et enlever leurs « troupeaux, puis, tu les as chassés de leur « pays.
« En recevant celte lettre, cesse de nous faire du u tort, arrête-toi dans cette voie, et ne continue pas « à l'accaparer des gens qui sont sous notre domi- « nation. Il y a longtemps que nous gardons le « silence et que nous fermons les yeux sur vos « agissements contre nous.
« Ne recommence pas à nous faire du tort en « violant le traité qui existe entre nous.
« Si Tamitléquetu déclares avoir pour nous existe « réellement, ne fais plus d'actes de cette sorte.
« Salut. »
Le traité dont il est question à la fin de cette lettre, est le traité qu'Ahmadou a passé avec le capitaine Gallieni, en 1881, traité qui n'a pas été accepté par le gouvernement français, mais qu'Ahmadou persiste à considérer comme valable et fait en due et bonne forme.
Le colonel, dans sa réponse, fait savoir à Ahmadou qu'il n'avait pas voulu attendre que tout le pays fût en feu pour commencer ses opérations contre le Guidimakha. En même temps, il informe le Sultan que le marabout Mahmadou Lamine, chassé de toutes nos possessions, n'est plus à craindre pour lui ni pour nous; qu'il doit, par suite, savoir gré à la colonne de l'avoir débarrassé si promptement d'un de ses plus redoutables ennemis : « Toute- « fois, lui écrit-il, Souaïbou, le fils du marabout, a « échappé à nos coups; il s'est enfui dans le Dia- « founou, province placée également sous ton « autorité. Là, les habitants lui ont donné asile, se « sont tous déclarés en sa faveur, et lui ont construit
« un tata, à Goury. D'un autre côté, le Diafounou, « comme le Guidimakha, a fourni ses plus chauds a partisans au marabout, lors des attaques contre « Kounguel et contre Bakel. Ace double titre, cette (( province mériterait d'être châtiée immédiate- « ment. L'avancement delà saison ne me permet pas i< de le faire. Mais si, au début même de la prochaine « campagne, tu ne te rends pas maître du fils du « marabout, et si tune châties pas lesDiafounounkés, (( j'envahirai le Diafounou comme je viens de faire a du Guidimakha , et lui ferai payer cher sa par- « ticipation à l'insurrection sarrakholaise et aux « attaques contre Bakel. »
En mettant Ahmadou en demeure de faire cette répression, le colonel Frey attirait le Sultan à deux jours de marche de notre poste de Kayes. A ce moment, les fortifications de ce poste, commencées depuis plusieurs mois, seraient terminées ; d'un autre côté, Kita,Koundou,Niagassola seraient approvisionnés en vivres pour près de deux années; enfin, Mahmadou Lamine, après les défaites que luimême et ses contingents avaient successivement éprouvées, pouvait, au début même de la campagne, par une marche rapide combinée avec une opération sur ses derrières, être surpris dans Diana, où il s'était enfermé.
Le plan de campagne consistait à obliger en temps utile Ahmadou, occupé à lutter contre le Diafounou, réduit à une situation précaire, par suite du maintien de l'interdiction de la vente des marchandises de guerre, à renoncer au Guidimakha et à reconnaître, par un traité qui lui eût été imposé, les faits accomplis de notre établissement dans le haut Sénégal.
Au cas d'un refus, les circonstances étaient alors des plus favorables pour attaquer le Sultan dans le Diafounou avec toutes nos forces réunies. Le succès de nos armes était assuré.
D'autre part, il était alors possible, si on l'eût voulu à ce moment, de reprendre le projet de constitution, sous les ordres d'Ahmadou ou de l'un de ses frères , d'un empire toucouleur dans les conditions que nous exposerons à la fin de cet ouvrage.
Quoi qu'il en soit, au moment de la rentrée en France du colonel Frey, Ahmadou Scheikou donnait l'assurance qu'il allait venir bientôt châtier le Diafounou. Bien plus, effrayé par les succès si rapides et si complets que la colonne française venait d'obtenir en quelques mois dans sa double campagne, l'orgueilleux Sultan faisait amende honorable, il protestait à son tour de son amitié pour les Fran-
çais. Il annonçait qu'il allait ouvrir les routes
aux caravanes et demandait humblement que la
liberté de vente des armes et de poudre lui fût accordée en compensation.
Les protestations d'Ahmadou étaient-elles sincères? Nous ne le pensons pas.
Un fait qui démontre bien le peu de fondement que l'on peut faire sur la bonne foi du Sultan, c'est que, tout en écrivant cette lettre, il donnait plus que jamais suite à sa politique, qui tend à dépeupler non-seulement les environs de nos postes du haut Sénégal, mais encore les deux rives du fleuve dans toute la longueur de son cours, mais aussi les environs mêmes de Saint-Louis, en entraînant les Peulhs, les Toucouleurs et en général tous les musulmans à émigrer vers le Kaarta, où il leur promet de belles terres à cultiver, du butin à gagner sur les Bambaraset autres peuples idolâtres, des espaces considérables pour l'élève de leurs bestiaux, et enfin, une sécurité complète dans la pratique de leur religion et dans leur droit d'avoir et de faire des esclaves. A ce moment, de tous côtés,
des agents étaient envoyés pour presser cette émigration, pendant que, à son instigation, des marabouts qui lui étaient dévoués, par leur action sourde et persévérante, agissaient directement sur l'esprit de ces populations. Cette émigration a pris une telle proportion pendant la campagne 1886-1887, qu'au mois de mars dernier, le commandant de Kayes fit tirer à mitraille sur des bandes d'émigrants qui, défilant le long de la rive droite, en face du poste, se dirigeaient vers Nioro, en ravageant les contrées qui se trouvaient sur leur passage.
Le commandant intérimaire répondit à Ahmadou qu'il était heureux de le trouver enfin dans de meilleures dispositions d'esprit à l'égard des Français. Il le remerciait de la décision qu'il avait prise d'ouvrir les routes au commerce ; mais en ce qui concernait la demande relative à la levée de l'interdiction de la vente des armes et de la poudre, il ne pouvait lui donner satisfaction.
C'était, tout en montrant au Sultan que nous n'étions pas à la merci de ses caprices, lui faire
sentir que nous avions enfin trouvé le moyen de le réduire à l'impuissance.
Que fait Ahmadou ? Plein d'inquiétude sur les conséquences de cette mesure; conseillé par les traitants, commerçants indigènes de Kayes, il s'empressa d'envoyer à Saint-Louis une ambassade composée de Samba N'Diaye et de sept Toucouleurs, avec une lettre pour le gouverneur. Dans cette lettre, qui est remise au chef de la colonie dans les premiers jours du mois de septembre, Ahmadou donne des explications sur la nécessité dans laquelle U s'était trouvé de fermer les routes afin de conserver, disait-il, tous ses moyens d'action pour sa lutte contre le Kaarta ; explication mensongère en tous points, car les caravanes maures, chargées de gommes, et auxquelles il avait interdit le chemin de nos escales, ne pouvaient lui être d'aucun secours dans cette guerre.
Il faisait, en outre, de nouvelles et belles protestations d'amitié pour les Français, prenait l'engagement formel de ne plus entraver le commerce de nos escales , enfin, il suppliait qu'on lui laissât faire des approvisionnements d'armes et de poudre àMédine et à Bakel.
C'était la confirmation éclatante de l'efficacité de la mesure appliquée par le colonel Frey. Ahmadou ne recevant plus ni armes ni poudre de ses fournisseurs ordinaires, ne pouvant s'en procurer d'aucune manière était à notre discrétion : il aurait signé tous'les traités, accepté toutes les conditions qu'on eût voulu lui imposer. Il fallait se garder de rapporter cette interdiction : au contraire, le moment était venu d'en étendre l'application à toute la Sénégambie.
Le colonel Frey en fit instamment la demande au gouverneur et au ministre.
Il fit ressortir que la généralisation de celte mesure, employée concurremment avec le désarmement des peuplades qui se révoltent contre notre autorité, ainsi que cela eut lieu pour les Sarrakholais, constituait le moyen plus favorable de mettre fin à cette situation troublée, dans.laquelle se débattent sans cesse nos possessions du bas comme du haut Sénégal. Elle aurait pour conséquence, sinon de faire cesser complètement les guerres intestines qui ensanglantent ces malheureuses contrées
et les ventes d'esclaves qui en sont le résultat, au moins, d'en diminuer le nombre et d'en atténuer les effets; enfin, elle nous permettrait de réduire considérablement la force de nos garnisons du haut Sénégal. Si cette mesure était ainsi appliquée, il faudrait punir avec une grande rigueur ceux qui se livreraient à la contrebande de ces armes ou marchandises, les assimiler à des négriers et les traiter comme tels.
Les Anglais et les Portugais, nos voisins dans nos possessions sénégambiennes, consentiraient, selon toute probabilité, à entrer dans une convention qui changerait la face des choses dans cette partie de l'Afrique. Ils y consentiraient autant par raison d'humanité que par intérêt. Les Anglais n'ont-ils pas défendu, en 1886, au moment de la levée de boucliers de Mahmadou Lamine, à tous les commerçants et traitants de la Gambie de vendre, dans n'importe quel comptoir de cette rivière, non-seulement des armes, mais des balles, de la poudre, du soufre, en un mot, tout ce que le noir est obligé de se procurer dans les escales pour pouvoir faire la guerre ? Nous savons de source autorisée, qu'à la même époque, le gouvernement anglais, pressenti par le gouverneur de la Gambie sur l'opportunité qu'il y aurait à conclure avec le gouverneur
du Sénégal une entente ayant pour objet de donner à celte interdiction un caractère général dans la Sénégambie, fit savoir qu'il y avait lieu de s'associer à une pareille mesure, si elle était proposée par notre gouvernement.
De ce côté, il n'y aurait donc sans doute pas d'obstacles sérieux à vaincre pour la conclusion d'une convention qui serait l'une des œuvres philanthropiques du siècle.
L'opposition viendra-t-elle des négociants du Sénégal, dont le commerce serait diminué de 500,000 francs par an ; — c'est ce que représente approximativement le produit de la vente des armes et de la poudre ?
D'une honorabilité à laquelle on est heureux de rendre hommage, possédant pour la plupart une grande expérience des affaires commerciales de la colonie, pénétrés de l'importance des sacrifices faits par la métropole pour leur venir en aide, ceux-ci n'hésiteraient pas, par esprit patriotique, à accepter ce sacrifice sans récriminer. Gomme ils font la plus grande partie des fournitures du matériel et des vivres destinés au haut Sénégal, et y exportent pour le seul compte de l'État plusieurs milliers de tonnes par an, ils seraient certainement les plus atteints par cette mesure, comme aussi par
toute restriction de notre occupation du haut Sénégal! Toutefois, ceux qui ont eu l'occasion de les fréquenter, peuvent affirmer que ces éventualités ne les surprendraient nullement. C'est que, s'ils ont salué avec joie l'entreprise du haut fleuve, la plupart ont constaté avec peine la stérilité des résultats.
« Cette entreprise du haut Sénégal est pour nous « une source bien précieuse de profits », disait l'un des plus autorisés d'entre eux; « c'est une véri- « table vache à lait qui, hélas! peut tarir d'un (( moment à l'autre! »
Ne trouveront-ils pas cependant une compensation dans les conséquences de cette mesure, qui forcerait les indigènes à cultiver davantage, à rechercher, dans un plus grand développement de leur commerce, les avantages qu'ils ne pourront plus se procurer par la guerre ?
Si cette mesure ne réunissait pas l'assentiment des trois nations intéressées, il faudrait la mettre nous-mêmes en pratique dans nos possessions, sans le concours des deux autres. Les indigènes ne pourraient se procurer de la poudre et des armes que par la contrebande, à des prix considérables : ils hésiteraient à tirer un coup de fusil, quand ce coup leur reviendrait quelque peu cher.
On objectera qu'ils peuvent fabriquer eux-mêmes de la poudre. Ils peuvent le faire, en effet, mais avec du soufre qu'ils sont obligés d'acheter au commerce, car il n'en existe pas, croyons-nous, dans cette partie du continent africain ; et en tout cas, la poudre qu'ils fabriquent est de qualité tellement inférieure, qu'ils doivent recourir à de la poudre de traite pour garnir les bassinets de leurs fusils, sinon l'inflammation ne pourrait pas se produire. Si même, par la rivière de Gambie ou par le Maroc, on parvenait à introduire quelques barils de poudre ou quelques armes de contrebande au Sénégal, les Maures de la rive droite, le Cayor, le Fouta et Ahmadou Scheikou, c'est-à-dire les parties les plus remuantes, les plus belliqueuses de la colonie, ne pourraient plus en recevoir facilement. Pour assurer la pleine efficacité de cetle mesure, il suffirait d'occuper Portendick et la côte d'Arguin, ce qui n'entraînerait qu'à une dépense de peu d'importance et compléterait cette sorte de blocus de la Sénégambie.
Gomme nous l'avons vu plus haut, cette interdiction de la vente des armes et des munitions de guerre a été ordonnée également par le colonel Frey contre Samory. G'est grâce à l'application rigoureuse qui fut faite de celle mesure sur le
haut Niger, qu'à la suite de la défaite de son armée au Fatako-Djino, le chef indigène implora si instamment la paix.
Enfin, dans une entrevue qu'il eut avec le chef du Fouta, Abdonl-Boubakar, le colonel fit aussi savoir à ce dernier que c'était là l'arme dont il se servirait contre lui, au cas où il violerait ses engagements à notre égard; ce qui ne contribua pas peu, nous en sommes persuadé, à le faire réfléchir sur les conséquences d'une rupture avec nous'.
Nous terminons la première partie de cette campagne en mentionnant que, par un télégramme mis à l'ordre du jour de la colonne , le ministre de la marine adressa ses félicitations au corps expéditionnaire et à son chef pour la victoire qu'ils venaient de remporter sur l'armée de Malinkamory.
' A ceux qui objectent que l'application de la mesure proposée entraînerait de très-grandes difficultés, nous répondrons qu'une mesure analogue, qui fut prise, il y a une vingtaine d'années, à l'égard des Maures, par le général Faidherbe, alors gouverneur du Sénégal, est encore aujourd'hui pleinement en vigueur. En effet, on ne rencontre aucun Maure en armes, dans toute la partie de la Sénégambie, au sud-est de la ligne formée par le fleuve le Sénégal.