CHAPITRE PREMIER
Pendant que la colonne française opérait sur le Niger contre les bandes de l'Almamy Samory, un soulèvement formidable éclatait sur ses derrières, à deux cents lieues de distance, avec une rapidité et une violence sans exemple dans l'histoire du Sénégal, et mettait en péril l'existence de nos postes du haut fleuve.
Le marabout Mahmadou Lamine en fut l'instigateur. A sa voix, les populations sarrakholaises accoururent en masse se ranger sous ses ordres. Le mouvement s'étendit immédiatement à d'autres provinces voisines , le Khasso , le Logo, le Boundou, et menaçait de prendre, s'il n'était pas promptement enrayé , le caractère d'une guerre
générale de race, d'une levée de boucliers de toutes les populations indigènes contre l'autorité française.
Le peuple sarrakholais, qui sacrifia tout, tranquillité, biens, son existence même, pour embrasser la cause du marabout, est une des races d'origine blanche habitant l'Afrique occidentale, dont il serait bien intéressant de suivre les transformations ethnographiques et d'étudier les évolutions morales, dans les diverses étapes de ses migrations à travers les peuples du continent noir.
Le Sarrakholais descend en effet de la grande famille sémitique; le mot même de sarrakholais est synonyme d'homme hlanc. Il ne peut subsister d'ailleurs aucun doute sur l'authenticité de cette origine, dans l'esprit de celui qui se trouve en présence d'un type sarrakholais de race pure : le visage est ovale, les yeux sont grands, bien dessinés, le nez droit, les lèvres minces. Cette origine se révèle encore dans le port de la tête, qui est tenue haute et fière, et dans l'harmonieuse proportion des membres : par exemple, les bras, qui, dans les sujets de race inférieure, sont d'une longueur démesurée, sont chez lui bien conformés et de longueur convenable.
Si l'on examine la jeune fille sarrakholaise de
race pure, on est encore frappé davantage de la ressemblance de ses traits avec ceux qui caractérisent la race blanche. Son nez est petit, souvent aquilin, aux narines très-mobiles; les yeux sont fendus en amande et surmontés de très-longs cils, grands, avec une expression étrange de gazelle effarée; la bouche correcte, parfois gracieuse, laisse voir des dents petites, bien rangées, et du plus pur émail; sa gorge, son buste sont admirables de forme; ses membres bien proportionnés, un peu grêles peut-être ; ses attaches fines ; avec sa peau bronzée, rongea tre plutôt que noire, la jeune Sarrakholaise est un petit être qui ne manque ni de charme ni de séduction.
Toutefois, à la suite des croisements multiples avec les races noires, chez un grand nombre de Sarrakholais, les traits se sont dégradés, ont dégénéré, et ont emprunté à ces races leurs formes épaissies et grossières.
Ce qui est demeuré comme un trait distinctif, caractéristique du peuple sarrakholais, c'est une intelligence supérieure à celle des autres peuples au milieu desquels il vit, une civilisation plus avancée, une âpreté au gain toute particulière, et surtout un esprit de mercantilisme, une aptitude vraiment extraordinaire pour le commerce, qui ont fait sur-
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nommer lesSarrakholais les colporteurs de l'Afrique occidentale.
Ce sont les Sarrakholais qui fournissent tous les Dioulas, c'est-à-dire les caravaniers de cette partie de l'Afrique. Chaque année, après l'hivernage, dès que les chemins sont devenus praticables, de tous les points habités par eux, partent des Dioulas dans toutes les directions.
Ils vont porter aux diverses peuplades indigènes, qui restent comme confinées, comme cantonnées dans leur territoire, les objets, les marchandises de toute sorte dont elles ont besoin.
La pacotille du Dioula, au départ, est souvent des plus modestes : un peu de sel, quelques pièces de cotonnade, un peu de poudre, un ou deux fusils de traite; le tout est emballé avec un soin minutieux et chargé sur un de ces vaillants petits ânes qui sont le plus précieux auxiliaire, le compagnon de fortune du Dioula.
Chemin faisant, celui-ci troquera une partie de ses marchandises contre des produits des pays qu'il traverse, produits dont il espère trouver un placement avantageux plus loin, dans d'autres régions. En brocantant, en trafiquant ainsi de village en village, de contrée en contrée, il grossit peu à peu son petit bagage. Sa caravane s'augmente d'un, de
plusieurs ânes, d'un bœuf porteur, d'un cheval. A dater de ce moment, il n'a plus qu'un rêve : devenir négrier, se consacrer au commerce des esclaves, sa marchandise de prédilection, d'un transport si facile, et qui remplacera, à un moment donné, ses bêtes de somme indisponibles; celle, enfin, qui présente le moins d'aléa et dont il tirera les plus gros bénéfices.
Le Dioula a eu soin, dans cette prévision, de se munir, au départ, de quelques fers habilement forgés, dont il se servira pour soumettre, pour réduire les captifs les plus récalcitrants, ceux qui, provenant des prises de guerre, se résignent difficilement à leur sort misérable succédant à la condition d'homme libre, et qui, prompts à la révolte et d'une garde difficile, lui ont été vendus quelquefois pour une poignée de sel.
Mais le métier de caravanier n'est pas exempt de péripéties ni de dangers. Souvent le Dioula est pressuré par le chef de la contrée où il séjourne ou qu'il ne fait que traverser; il est forcé d'acheter sa protection par de nombreux cadeaux. Seul au milieu de populations qui convoitent ses biens, ayant conscience de sa faiblesse, il se fait humble, s'arme de patience, payant à son passage dans chaque village,
dans le plus petit hameau, un fort impôt, un droit de péage : ce n'est qu'à ce prix qu'on le laissera commercer, qu'il pourra continuer sa route. Enfin, nul plus que lui n'est exposé à être attaqué, pillé, assassiné par l'une de ces nombreuses tribus maures ou noires, dont le pillage est l'unique moyen d'existence, ou bien par quelque groupe de bandits qui ne seront autres quelquefois que les habitants du village qu'il vient de quitter. Aussi, pareils aux marchands qui ont à effectuer la traversée des déserts infestés par les Touaregs, lorsque les Dioulas ont à franchir des passages dangereux, ils se réunissent en caravanes nombreuses, marchant avec toutes les précautions d'une troupe qui se tient sur ses gardes, et alors, s'ils sont attaqués, ils luttent avec la dernière énergie pour la défense de leur convoi.
Après plusieurs années d'absence, pendant lesquelles il a parcouru les différents marchés d'esclaves et les contrées où l'on fait le commerce de l'or, poussé à diverses reprises jusqu'aux comptoirs européens, pour y échanger, contre de nouvelles marchandises, l'or, l'ivoire et les autres objets qu'il a rapportés de l'intérieur, le Dioula se décide enfin à revenir dans son pays. Il y ramène, si le voyage a été fructueux, quelques captifs qu'il a prélevés sur
les esclaves qui sont passés par ses mains, parmi les plus robustes, les plus aptes aux travaux de culture; quelques femmes, de toutes jeunes filles, presque des enfants, qu'il a choisies avec un soin particulier parmi les plus belles de ses captives, et dont il fera plus tard ses femmes ou ses concubines.
Il entreprendra encore d'autres voyages et continuera celte existence jusqu'à ce qu'il ait réussi à se procurer assez de captifs pour faire produire ce qui est nécessaire à sa subsistance, assez de chevaux, assez de bœufs, assez de femmes pour pouvoir s'établir chez lui et vivre de la douce vie de chef de case, c'est-à-dire de chef de famille et de propriétaire.
D'autres Sarrakholais, qui n'ont pas un goût aussi vif pour les pérégrinations, ou qui ne possèdent pas les ressources nécessaires pour la première mise d'une caravane, emploient d'autres moyens pour arriver à cette situation tant désirée de chef de case.
Dès l'âge de quinze ans, ils se rendent à Saint- Louis, dans nos postes, à nos escales. Là, ils acca-
parent les emplois indigènes les plus lucratifs, les places les mieux rétribuées, et, autant que possible, celles qui exigent le travail le moins pénible. La presque totalité des matelots indigènes, laptots, qui composent, au Sénégal, les équipages de nos avisos et l'armement des chalands des négociants, sont Sarrakholais. Les meilleures places de domestiques, de maîtres d'hôtel, d'employés indigènes de commerce, à Saint-Louis, sont occupées par des Sarrakholais. Sur les seize capitaines de rivière, sorte de pilotes dont la situation est très-enviée des indi- gènes, en raison des avantages de toute sorte qu'elle rapporte, quatorze sont Sarrakholais.
En revanche, on ne trouve pas un homme de cette race parmi les spahis, et, à plus forte raison, parmi les tirailleurs sénégalais; le service y est trop dur, la solde trop faible.
Dans ces divers emplois, les Sarrakholais font preuve de grandes qualités; ils sont propres, doux jusqu'à l'obséquiosité, faciles à commander. Dès que l'un d'eux a amassé un petit pécule, il achète des marchandises qu'il expédie dans son pays. Il charge un parent, un ami, d'y faire, en son absence, l'acquisition, si une bonne occasion se présente, d'un ou de plusieurs captifs, selon la somme dont il a pu disposer. Au mois de juillet 1 886, le gou-
verneur du Sénégal, ayant à sa table le colonel Frey, de retour de sa campagne, fut très-étonné en apprenant de cet officier que le maître d'hôtel qui les servait, et que celui-ci venait de reconnaître, était un Sarrakholais de pure race, possesseur en Galam de sept captifs qu'il avait achetés de cette sorte.
De même que le caravanier, l'employé sarrakholais, dès qu'il se trouve assez riche, rentre s'établir dans son pays : c'est un chef de case de plus. Mais il a eu soin, au préalable, de rechercher et de se préparer un successeur, qu'il présente invariablement à son maître comme son frère. Au moment de son départ, il le fait agréer par ce dernier, pour le remplacer pendant son absence, qui, dit-il, doit être de courte durée. Le temps s'écoule : le nouveau venu trouve quelque prétexte plausible pour faire prendre patience à son maître; pendant ce temps, il se forme rapidement à son service, à ses habitudes, puis, un beau jour, il lui annonce que celui qu'il remplace ne peut ou ne doit plus revenir. Et le tour est joué : il reste pendant quelques années au nouveau domestique à payer une petite redevance à son prétendu frère, à ce placier d'un nouveau genre. . ; ! ,:
Chez lui, le Sarrakholais est bôii agriculteur; il
s'adonne volontiers à la culture du mil, des arachides, à l'élève des chevaux et des bestiaux. Maître dur, inexorable, il sait tirer pour tous ces travaux, de ses captifs, tout le rendement dont ils sont capables. Il n'hésite pas à employer contre ces derniers les sévices les plus révoltants, à tuer au besoin de sa main, pour faire un exemple, un captif d'un mauvais rapport ou qui fait preuve d'une trop grande mauvaise volonté au travail. Il a été donné à tout voyageur qui a navigué sur le Sénégal, d'apercevoir sur la rive, des captifs, malades, épuisés au point de pouvoir à peine se tenir sur leurs jambes, des femmes tombant de faiblesse ou de vieillesse, se traînerpéniblementsurlesol, courbés, accroupis, occupés à travailler la terre sous l'œil d'un Sarrakholais, leur maître.
Le peuple sarrakholais a eu son heure de puissance et de gloire: il formait, paraît-il, il y a quelques siècles, un vaste empire au cœur du Soudan occidental. Les débris de cet empire sont aujourd'hui épars sur le continent africain, sous les noms de Sonninkais, Markankais, Sarrakholais, à l'état
tantôt de familles, tantôt de confédérations plus ou moins importantes.
Ce sont des Sarrakholais qui composent presque en entier le pays de Nyamina, sur le Niger. On les trouve encore dans le Kaarta, dans le Sorma, dans le Diombokho, dans le Ouassoulou et, plus près de la côte, dans le Fouta-Djalon, dans la Casamance et dans la haute Gambie. Mais ragglomération la plus nombreuse, la plus importante, celle avec laquelle nous sommes le plus directement en contact, par notre commerce, par nos intérêts, est la population sarrakholaise du pays de Galam.
Elle occupe, sur la rive droite du Sénégal , le Diafounou et le Guidimakha, provinces situées devant nos postes de Médine et de Bakel. De leur mélange avec les Maures, qui leur sont limitrophes à l'ouest, est née une population, toujours commerçante il est vrai, mais belliqueuse, turbulente, et qui est loin de manquer de bravoure, quoi qu'en aient affirmé des voyageurs qui lui ont décerné un brevet de pusillanimité.
Sur la rive gauche, les Sarrakholais occupent le Gadiaga, le Kamera, le Guoye et une partie du Damga, s'étendant ainsi le long du fleuve sur une longueur de plus de soixante lieues, et enserrant complètement le poste de Bakel.
Là, grâce à la sécurité complète que les Sarrakholais reliraient de notre protection, par suite du voisinage de nos postes, leurs goûts commerciaux avaient pu se développer à l'aise. Tous les villages sarrakholais étaient devenus des centres importants de commerce d'arachides, de rail et de bétail, principalement depuis quelques années , en raison des besoins considérables qui étaient la conséquence de notre nouvelle entreprise. Cet accroissement de commerce avait amené dans tout ce pays une richesse extraordinaire pour des noirs, qui, d'ordinaire, ne possèdent guère ou ne savent pas garder ce qu'ils ont acquis; des chefs de case étaient propriétaires de plus de cent captifs, avaient des chevaux, des bœufs en grand nombre; les greniers regorgeaient de grains; les tatas étaient largement approvisionnés en poudre et en balles; tous les hommes valides étaient munis de fusils dont quelques-uns étaient de véritables armes de luxe.
Tant de richesse est souvent fatale, devient une cause de perte pour les noirs; ceux qui ont longtemps vécu au Sénégal ont pu constater que, lorsqu'un peuple nage ainsi dans l'abondance, ses instincts belliqueux se réveillent; dans l'oisiveté, dont il abuse alors à outrance , son imagination s'échauffe; il rêve gloire et combats, il devient arro-
gant pour ses voisins et pour l'étranger, et fera bientôt parler la poudre.
De plus, si ce peuple est musulman, il redouble d'ardeur dans ses pratiques religieuses; il s'exalte dans la prière, et devient d'un fanatisme plus ombrageux, plus farouche.
Or, le Sarrakholais est un musulman convaincu ; par suite de sa vie nomade, il est même un des plus fervents propagateurs de l'islamisme en Sénégambie. Soit qu'il marche en caravane, soit qu'il se livre à ses travaux, on le rencontre toujours, la tête rasée, le chapelet à la main, marmottant des versets du Coran, ne manquant jamais de s'arrêter, n'importe où il se trouve, en pleine rue, en plein désert, aux heures de la prière. Bien des villages sarrakholais, Kounguel, Lanel, Dramané, sont exclusivement habités par des marabouts : on y entretient sans cesse les esprits dans la haine du blanc. L'enseignement religieux qui y est donné se rapproche beaucoup d'ailleurs de celui de la secte fameuse des Senoussys, les irréconciliables ennemis de la domination française; les prières, les versets récités sur le chapelet sont identiques ; l'intonation est la même ; comme chez les Senoussys, le port des vêtements de luxe est interdit, ainsi que l'usage du tabac, du
café; enfin, la haine du chrétien et de l'idolâtre est à Tordre du jour '.
Fidèles aux prescriptions du Coran, depuis longtemps, les marabouts sarrakholais entretenaient, par leurs prédications, dans les esprits des populations des pays de Galam, des sentiments d'aversion, d'hostihté enverslesEuropéens, qu'ils représentaient comme les plus grands ennemis de leur religion, de leur race. Ces sentiments se faisaient jour à chaque occasion, principalement lorsque nos officiers, nos tirailleurs, se trouvaient en contact avec les indigènes. Les faits qui suivent montreront à quel degré cette antipathie était arrivée.
' Plusieurs faits curieux prouvent bien l'existence, au Sénégal, de nombreux affiliés à la secte senoussienne : par exemple, la rapidité avec laquelle la victoire du Mahdi à El-Obéid fut connue à Saint-Louis, bien avant l'arrivée du courrier de France. Cette nouvelle avait été apportée à Saint- Louis par un marchand de Fez, qui l'avait apprise en traversant l'oasis de Koafara. Nous savons de même, grâce à des renseignements fournis par le vice-consul français en Tripolitaine, que de grandes caravanes de Sénégalais viennent par terre en pèlerinage à Djaghboub, fojer de senoussisme ; qu'enfin des relations suivies sont établies aujourd'hui •entre les musulmans du nord de l'Afrique et ceux de la Sénégambie : on a pu constater, en effet, que les indigènes de la Cjrénaique, qui ignoraient, il n'y a pas longtemps encore, ce que pouvait signifier le mot Sénégal, sont tenus maintenant au courant de ce qui s'y passe. C'est ainsi qu'ils étaient déjà informés, en juillet 1886, des événements dont le pays de Galam venait d'être le théâtre, et de la victoire
Déjà, à une époque éloignée, mais dont les griots ont conservé le souvenir et qu'ils célèbrent souvent dans leurs chants de guerre, les Sarrakholais avaient assailli, pris et détruit un poste français, le fort Saint-Charles, qui avait été construit à Dramané, en plein pays de Galam.
De 1855 à 1858, lors des luttes que la colonie eut à soutenir contre El-Hadj Omar, le fondateur de l'empire de Ségou, ces mêmes Sarrakholais, autant par fanatisme musulman que par amour du brigandage, se déclarèrent en faveur du nouveau prophète et restèrent longtemps ses plus fidèles partisans.
A cette même époque, la population sarrakholaise du village de Bakel s'était soulevée contre ce poste et en avait bloqué la garnison. Puis, ruinés par la guerre d'El-Hadj Omar, décimés par la terrible famine qui s'ensuivit, les Sarrakholais firent leur soumission.
Gagny, Dramané, Kounguel, Manahel, dont les noms seront cités souvent dans le récit de notre
remportée par la colonne française sur le faux prophète Lamine.
campagne, furent, à bien des reprises, attaqués et brûlés par des avisos, pour avoir tiré sur nos embarcations, assassiné nos laptots, et commis nombre d'autres méfaits de ce genre.
En i 879, au début de l'entreprise du haut Sénégal, les Sarrakholais ont toujours répugné à nous fournir les quelques hommes qui nous étaient indispensables pour des travaux urgents à exécuter : « Je n'ai pas à me déranger, je ne suis pas ton captif », répondait un chef de village au commandant de Bakel qui l'avait mandé au poste.
En décembre 1880, le capitaine Saillenfest de Sourdeval, attaché à la mission topographique du commandant Derrien, se rendait par terre de Bakel à Kayes. Il venait de dépasser Goutioubé, suivi de son convoi, lorsque des habitants de ce village attaquèrent un conducteur resté en arrière avec un âne déchargé; ce malheureux est roué de coups, la charge de l'animal volée.
Averti de ce fait, le capitaine arrête son convoi, et, escorté de quelques tirailleurs, veut rentrer dans Goutioubé pour adresser sa réclamation au chef du village. Aussitôt, la population court aux armes; la petite escorte rebrousse chemin, mais elle est bientôt entourée par une centaine d'hommes furieux , criant, brandissant sabres et fusils. Un tirailleur
reçoit un coup de sabre, l'officier est mis en joue pendant que d'autres noirs se jettent à la tête de ^a monture. Ce n'est que grâce à la présence d'esprit et au calme de son chef, que la petite troupe échappa au danger d'être massacrée.
Pendant le reste de la route, à Ségala, à Lanel, à Tombokané, l'approche des villages fut interdite à nos hommes; on les obligea même à quitter le chemin qui longe le fleuve et à passer en pleines broussailles, comme si Ion eût eu atfaire à des pestiférés.
Le 9 décembre de la même année, le colonel Borgnis-Desbordes menaçait de détruire le village de Tombokané, qui lui refusait des guides et quelques hommes pour aider au halage de son embarcation.
L'année suivante, c'est un convoi allant de Bakel à Kayes, auquel les Sarrakholais volent plusieurs bœufs qu'ils refusent de rendre. Ils chargent le noir que le lieutenant Conrad, commandant du convoi, envoie aux gens du village pour réclamer ces animaux, de dire à l'officier que ses bœufs sont de bonne prise, qu'ils les ont mangés, et les ont trouvés excellents.
Une autre fois, c'est un capitaine qui est insulté et maltraité parles marabouts sarrakholais de Lanel.
248 CAMPAfJNE DANS LE HAUT SÉNÉGAL
Enfin, au mois de novembre 1885, des chefs de village sarrakholais en étaient arrivés à refuser de mettre au service de la poste les quelques hommes nécessaires pour le transport, moyennant rétribution, des sacs de correspondance.
En résumé, il n'était plus possible à un Européen ou à l'un de nos soldats de parcourir ces pays, ou de débarquer dans l'un des villages des deux rives, pour s'y procurer des vivres, sans s'exposer à y être insulté, sinon maltraité par les indigènes.
Ces faits se passaient d'ordinaire au moment de la formation de nos premières colonnes de pénétration vers le Niger : comme il fallait assurer à tout prix la paix, la tranquillité sur les derrières de ces colonnes, ils n'étaient pas l'objet de la répression méritée qui devait en arrêter le renouvellement, ou bien ils se produisaient au moment del'éloignement de ces dernières; dans ce cas, l'impunité leur était assurée.
Cette impunité était présentée aux yeux du peuple sarrakholais, par les marabouts, comme une marque de notre faiblesse, de notre impuissance, et de la crainte qu'il nous inspirait. Aveu triste à faire et qui donne la mesure du peu de progrès que font, parmi ces races, nos idées de civilisation et de justice, nos anciens serviteurs, qui avaient vécu au
milieu de nous, qui auraient dû chercher à propager, à leur retour dans leur pays, notre influence, et faire comprendre à leurs compatriotes tout l'intérêt qu'ils avaient à rester nos alliés, nos amis, se montraient les plus exaltés, les plus intraitables dans ces conflits et les plus acharnés à nous nuire.
Au nombre de douze à quinze cents, parmi lesquels étaient bien des retraités, ceux-ci allaient se jeter les premiers dans les bras de Mahmadou Lamine, et diriger ses colonnes dans l'attaque de nos troupes et de nos postes.
Ainsi qu'il ressort de l'exposé qui précède, depuis longtemps les dispositions de la population sarrakholaise étaient favorables, le terrain bien préparé pour une explosion de fanatisme religieux : les hostilités n'attendaient, pour éclater, qu'une circonstance propice, par exemple la nouvelle d'un insuccès de nos troupes sur le Niger, ou la parole d'un prêcheur de guerre sainte.