CHAPITRE II
De haute stature, robuste, d'un tempérament très-violent, intelligent, jouissant d'un grand renom de sainteté, d'une ambition insatiable, d'une ténacité rare chez les hommes de sa race, astucieux et d'un langage mielleux, d'une grande audace dans l'action, Mahmadou Lamine était de taille à jouer ce rôle, à prendre avec succès la direction de ce mouvement.
Mahmadou Lamine, dont le vrai nom est Ma Lamine Demba Dibassi, est né vers 1840 à Goundiourou, village du Khasso, situé à huit kilomètres de notre établissement de Kayes. Son père était un modeste marabout, qui enseignait le Coran et rendait la justice dans le pays.
Après avoir commencé ses classes de talibé à Goundiourou, sous l'œil paternel, Lamine fut envoyé à Bakel, pour y perfectionner son instruction par l'étude de la langue arabe. Vers l'âge de vingt ans, son esprit remuant l'avait déjà porté à se
joindre à une expédition dirigée par les gens du Kaméra et du Guoye contre le riche village de Gamon, situé aux confins du Ferlo-Boundou, dans la haute Gambie, et dont le butin était depuis longtemps l'objet de la convoitise de ses voisins. Au cours de cette expédition, qui ne réussit pas. Lamine fut fait prisonnier, mis aux fers et battu à coups de corde, injure qu'il n'oublia pas et dans laquelle il puisa l'idée de vengeance qu'il prit pour prétexte, plus tard, quand il demanda au chef du Boundou le passage à travers ses États pour aller châtier le village de Gamon.
Mis en liberté après une assez longue captivité, Mahraadou Lamine se rendit dans le Fouta, foyer ardent de propagande musulmane, d'où sont sortis à diverses époques des prêcheurs fameux de guerre sainte, parmi lesquels on compte El-Hadj Omar.
Ce fut de là qu'il partit pour entreprendre son pèlerinage à la Mecque.
Il traversa toute l'Afrique, en passant par les pays qui s'étendent au sud et à. l'est du Sahara. Il mit trois ans, dit-on, pour effectuer ce pénible et dangereux voyage, mendiant sa subsistance de chaque jour auprès de ses coreligionnaires.
II arriva à la ville sainte, où il passa sept ans, consacrant sa jeunesse à la prière et à l'étude appro-
fondie des maximes du Coran. Non moins que par sa piété, il s'y fit remarquer par son intelligence. La persuasion de sa parole, son ardente foi, et la dignité de son attitude avaient déjà attiré sur lui l'attention et le respect de tous, lorsqu'il reprit le bâton de pèlerin pour retourner dans son village.
Ce fut avec une réputation déjà acquise que Lamine fut accueilli comme un grand marabout dans les pays qu'il visita sur sa route.
Onze rois, à la cour desquels il fut reçu, cherchèrent à le retenir auprès d'eux ; il refusait toujours, disant qu'Allah lui avait confié un autre devoir à remplir.
Le nouvel El-Hadj, dont le prestige grandissait chaque jour, faisait des prosélytes partout sur son passage, et avait déjà une suite nombreuse lorsqu'il arriva dans les États de Tombouktou.
Ce fut alors que, pour la première fois, l'idée du merveilleux lui vint à l'esprit.
11 allait être en contact avec des peuples plus civilisés, soumis à des rois plus puissants, et qui avaient besoin d'être frappés par l'éclat de quelques prodiges, pour s'incliner devant lui.
M. le capitaine de Brissay, qui, pendant trois années consécutives, a commandé le poste de Médine avec une grande intelligence, une con-
naissance parfaite des populations qu'il était chargé d'administrer, et à l'obligeance duquel nous devons une grande partie des renseignements concernant Mahmadou Lamine, a recueilli de la bouche d'un des croyants fanatiques qui accompagnaient le marabout à son retour de la Mecque, le récit des premiers actes de ce genre qu'on lui attribue.
A quelques journées de marche de Tombouktou, Lamine fut prévenu que le roi envoyait à sa rencontre une armée ayant pour mission de l'arrêter et de le faire prisonnier.
Aussitôt, il réunit les gens de sa suite et leur fait part de la nouvelle qu'il vient d'apprendre ; chacun se prépare au combat, et les talibés jurent à leur maître de le défendre jusqu'à la mort.
Lamine, se tournant alors vers le tombeau du Prophète, lève les bras au ciel, puis se prosterne la face contre terre; les guerriers suivent son exemple, et, dans une suprême prière, ils demandent à Dieu le courage et la victoire.
Après le salam, le marabout paraît radieux et inspiré; tous s'approchent de lui, et au nom d'Allah,
il leur annonce qu'ils n'ont plus rien à craindre. Un hourra d'enthousiasme accueille cette promesse, et la petite troupe, pleine de confiance, se remet en marche.
Peu d'instants après, l'armée ennemie se montre; elle est si nombreuse, qu'elle couvre l'horizon. Lamine, sans hésiter, marche vers elle et, dit la légende, la traverse tout entière, sans qu'un seul ennemi cherche à s'y opposer : il s'était rendu invisible !
Ayant pu continuer sa route sans être inquiété davantage, il franchit tout le pays de Tombouktou et pénétra dans le Macina, pendant qu'on le cherchait inutilement en arrière.
Le bruit de l'arrivée d'un marabout prophète ne tarda pas à se répandre dans le Macina. Tidiani^ roi d'Hamdallahi, neveu d'El-Hadj Omar et cousin du sultan de Ségou, fit bon accueil à Mahmadou Lamine, lui offrit des présents et lui donna, comme gage d'amitié, une jeune et jolie captive que le marabout épousa.
Après un séjour de peu de durée à Hamdallahi, Lamine partit pour Ségou, résidence d'Ahmadou Scheikou.
A son arrivée, le sultan de Ségou, après l'avoir forcé à lui restituer la captive que Tidiani lui avait
donnée, voulut le faire saisir et mettre à mort; mais ses talibés, montrant une sainte vénération pour l'envoyé de Dieu, refusèrent d'exécuter cet ordre. Aimiadou fat obligé de transiger ; il consentit à recevoir Lamine, lui accorda la vie sauve, mais lui ordonna de rester près de Ségou, lui assignant pour demeure l'emplacement d'un village détruit situé à peu de distance de la ville.
Ce lieu fut appelé Salaîn (prière).
Lamine se soumit en apparence à la volonté du Sultan, dont il savait la main forcée par ses talibés.
Flatté du respect qu'on lui témoignait, il était décidé à en tirer parti pour amoindrir l'autorité d'Ahmadou, qu'il sentait plutôt craint qu'aimé de ses sujets.
Tout eu accueillant le marabout et en lui permettant de venir faire son salam à la mosquée royale, Ahmadou nourrissait une sourde haine contre le nouvel El-Hadj, dont le prestige, rival du sien, commençait à lui porter ombrage. D'un caractère jaloux et autoritaire, mais avant tout adroit et prudent, le Sultan se trouvait partagé entre cette haine et la nécessité de plaire à ses talibés, les soutiens de son pouvoir, et sans l'appui desquels il savait que son trône chancelant eût été bientôt renversé.
Ahmadou avait conçu depuis longtemps le plan de sa campagne du Kaarta; mais il ne voulait pas partir, laissant libre, derrière lui , au cœur de son empire, Thomme dont il redoutait l'influence et dont il connaissait les vues ambitieuses.
Après avoir beaucoup hésité, Ahmadou parvint, au moyen de cadeaux et de promesses , à décider quelques-uns de ses plus fidèles soldats à s'emparer en secret de Mahmadou Lamine, et à le lui ramener prisonnier.
La petite troupe partit donc pour Salam.
Ce jour-là , les heures paraissaient longues au Sultan 5 impatient de tenir son ennemi sous sa dépendance, quand, vers le soir, du haut de son palais, où son attente inquiète l'avait conduit, Ahmadou aperçut de loin ses cavaliers rentrant à la débandade.
Que s'était-il passé?
Voici ce que dit encore la légende : Les talibés avaient cerné le village; le silence et la solitude régnaient partout. Peu rassurés, ils s'étaient avancés vers les palissades; mais au moment où ils allaient pénétrer dans l'intérieur, huit poissons monstrueux s'étaient dressés devant eux, la gueule béante. Saisis d'effroi, les talibés s'étaient enfuis, confiant leur salut à la rapidité de leurs coursiers, qui,
affolés eux-mêmes , les ramenèrent à bride abattue vers la capitale.
Le Sultan , après avoir entendu ce récit fantastique, déclara n'y pas croire; il fit honte à ses talibés de leur poltronnerie , et leur ordonna de retourner à Salam, en les prévenant qu'il les y conduirait lui-même.
Le lendemain, Ahmadou partit en effet à la tête de quelques cavaliers. En arrivant près du village, il arrêta son escorte, mit pied à terre, el s'avança, seul, vers la demeure du marabout. Comme il se préparait à en franchir l'enceinte, les huit monstres de la veille se dressèrent encore devant lui pour lui barrer le passage.
Lamine apparut alors, et s'adressant au Sultan : « Fils d'El-Hadj Omar, lui dit-il, tu as renié ta foi! « Au nom de ton père, je t'adjure de rentrer dans (( ton palais. »
Ahmadou, ne pouvant comi)ter sur ses taUbés effrayés , et ne voulant pas rester à la merci de son ennemi, remonta à cheval el reprit le chemin de Ségou.
Quelques jours se passèrent , pendant lesquels il ne fut question dans la ville que du nouveau prodige de Salam.
N'ayant pu réussir à se rendre maître de Lamine
258 CAMPAGNE DANS LE HAUT SÉNÉ(iAL
par la force, Ahmadou essaya de s'en débarrasser par la ruse. Il chargea son plus habile griot d'aller porter au marabout des présents, parmi lesquels il glissa un gourou empoisonné.
Le gourou ou colas est une noix au suc amer, provenant du Ouassoulou ou des rivières du Sud, et que les indigènes du Soudan savourent avec délices. Cette noix, dit Mage, produit, quand on en a absorbé une certaine quantité, une sorte d'excitation nerveuse qui augmente sensiblement les facultés physiques. Nous avons remarqué qu'elle avait aussi pour effet de faire trouver l'eau la plus mauvaise agréable au goût; on conçoit que cette propriété la rende précieuse aux habitants de l'Afrique, qui en font, du reste, une grande consommation, et ne reculent devant aucun sacrifice pour s'en procurer. Ces noix entrent pour une large part dans les cadeaux que se font entre eux les princes et les gens de distinction.
Le griot d' Ahmadou s'acquitta, avec toute la ruse dont il était capable, de la mission délicate qui lui avait été confiée. Il présenta les excuses de son maître à l'envoyé d'Allah, lui fit de belles promesses, puis il tira de sa poche le gourou empoisonné, que le Sultan avait choisi parmi les plus beaux.
Lamine le prit, et remercia le griot, qu'il renvoya avec des présents. Mais en arrivant au palais pour rendre compte de la réussite inespérée de sa démarche, le griot ne put retenir une exclamation de surprise, en dépit du respect dû au Sulttin, — car l'étiquette est sévère, même à la cour de Ségou, — et il recula de plusieurs pas, laissant voir sur sa physionomie l'expression de la terreur la moins dissimulée.
Il venait d'apercevoir sur la natte royale, aux pieds mêmes du Sultan, la noix perfide dont il croyait déjà l'effet produit.
Ahmadou, composant son visage pour ne pas trahir son étonnement, saisit la noix et la remit au griot en lui disant d'un ton sévère : « Puisque tu crois que c'est là le gourou que je t'ai chargé de remettre au marabout, prends-le et porte-le-lui. » L'ordre était formel et l'exécution n'en pouvait être différée. Malgré la frayeur qui s'est emparée de lui, le griot part sans réplique et reprend le chemin de Salam.
En route, il se livre à de tristes réflexions sur le sort qui lui est réservé.
Inquiet, l'idée lui vient de chercher le gourou qu'il avait placé dans la poche de son vêtement; mais c'est en vain qu'il en sonde les profondeurs :
la noix magique a disparu. En proie à la plus grande perplexité, il se jette la face contre terre, implorant Allah de conjurer la colère de son maître ; puis, désespéré, il retourne à Ségou, et, tremblant, vient se prosterner devant le Sultan ; mais à peine a-t-il mis un genou en terre, que le gourou magique reparaît à la même place que la première fois.
C'en était trop ; le malheureux griot, épouvanté, prit la fuite, et Ahmadou fut obligé de renoncer à son projet homicide'.
' Le récit de ces exploits merveilleux était colporté, dans toute la Sénégambie, par les fidèles de Lamine, qui, tous, affirmaient avec une assurance imperturbable qu'ils en avaient été les témoins. Leurs auditeurs les écoutaient avec recueillement et y ajoutaient une foi entière.
On sait, au reste, combien sont grandes la naïveté et la crédulité de ces populations du Soudan. C'est le pajs des fétiches, des sorciers, des légendes et des miracles !
Au nombre des croyances les plus répandues parmi ces peuples, il en est une dont il nous semble intéressant de dire quelques mots.
Les noirs croient, en général, à la métempsycose; leur croyance diffère toutefois, sur un point important, de la doctrine qui nous a été léguée par la tradition ; en effet, au lieu d'admettre les migrations successives d'une cime dans les divers êtres de la création, les noirs pensent que les membres d'une même famille sont, tous, fatalement voués à prendre, après leur mort, la forme d'un animal déterminé; ainsi tous les membres d'une famille deviendront des panthères ; les membres d'une autre, des pintades, etc., etc.
De là, de la part du noir, un grand respect envers tel animal avec lequel il se croit lié par les liens de la parenté, en même temps qu'un sentiment de terreur superstitieuse à
Sur ces entrefaites, Ahmadou avait résolu de commencer sa campagne du Kaarta ; il prit ses dispositions pour un prochain départ. Avant de quitter
l'égard de tel autre animal dans l'espèce duquel sont incarnés les membres d'une famille qui comprend ses ennemis, soit personnels, soit héréditaires.
Les habitants de certains villages riverains du Sénégal feraient un mauvais parti à celui qui, Européen ou indigène, tuerait un caïman dans les environs de ce village : car, disent-ils, ce meurtre de l'un de leurs ancêtres attirerait sur leurs tètes la colère céleste. D'autres villages, au contraire, s'opposeront au même acte, mais alors par crainte des terribles représailles qu'exerceraient contre eux les membres, vivants ou morts, de la famille ennemie.
Non-seulement les noirs croient à la métempsycose, mais ils admettent également les métamorphoses de l'homme en tel ou tel animal. M. le docteur Ploiizané nous a raconté qu'à Sedhiou, un noir, nommé Dugé, passait, aux yeux de tout le village, pour se changer, toutes les nuits, en caïman. Un indigène, ami de Dugé, en se baignant un soir dans la rivière, est mordu àlajambe par un caïman : « Laisse-moi, Dugé, laisse-moi, dit-il en apostrophant celui-ci; on ne fait . pas du mal à un ami. » Puis, comme le caïman, tenant toujours bon, tâchait de l'entraîner au fond de l'eau; le noir se débattait violemment en criant : « Cesse cette mauvaise plaisanterie, ou tu t'en repentiras. » 11 faut croire que cette plaisanterie de mauvais goût avait assez duré, car le caïman lâcha prise. Le lendemain matin, le noir, blessé, rencontre Dugé, qui se rendait au marché. « Gomment, lui dit-il, tu vas au marché ! Tu n'as donc pas assez mangé de viande cette nuit? — Oh! ça, c'est une autre histoire : ce sont des affaires de nuit », répond, en prenant un air mystérieux, Dugé, convaincu lui-même de ses métamorphoses.
Nous citerons, dans le même ordre d'idées, un autre fait que tous ceux qui ont vécu au Sénégal ont eu l'occasion d'observer. La croyance est répandue dans toute la Séné-
Ségou, le Sultan fit des présents à Lamine et lui promit une large part du butin qu'il devait rapporter. Mad'hani, iils d'Ahmadou, fut investi du pouvoir
gambie que si un noir, terrassé par un lion, parvient à se tirer sain et sauf de cette aventure, une fois de retour au milieu des siens, il acquiert les instincts sanguinaires de la bête qui l'a tenu un instant dans ses griffes.
Lorsque le bruit court, dans un village, que l'homme-lion (sïmb) se trouve sous le coup d'une de ses crises, la foule se rassemble de toutes parts; les griots accourent avec leurs tam-tams sur lesquels ils frappent avec rage ; les négresses battent des mains et chantent avec frénésie. Le sïmb, identifiant ses actes avec ceux du lion, s'élance rapide sur la foule, s'arrête, se couche, guette, puis bondit pour saisir une proie. Sa figure présente alors un aspect repoussant, horrible; ses traits sont convulsés, la langue desséchée sort de la bouche, pendante. Gare à qui tombe sous sa main : si c'est une femme, elle doit se prêter à toutes les caresses de l'animal; si c'est un homme, le malheureux est roué de coups, jusqu'à ce que le marabout intervienne et, lui ordonnant de reprendre sa nature d'homme, lui arrache sa victime.
L'état de ces convulsionnaires qui, souvent, n'ont même jamais vu le fauve dont ils mettent ainsi en action la férocité ; le rôle joué par ce marabout qui , par son intervention, augmente ou apaise le délire du sujet, et change, à sa volonté, la nature de l'individu, nous font présumer que nous sommes en présence de scènes présentant un mélange de sorcellerie et d'hypnotisme, et, disons le mot, d'actes provoqués par une suggestion.
Les marabouts ne sont-ils pas, en effet, à la fois les prêtres de la religion de Mahomet, les sorciers et les magiciens de l'Afrique?
Nous pourrions invoquer, à l'appui de ce que nous avançons, un autre exemple du même genre.
En 1882, un spahi indigène refusait toute nourriture.
souverain et reçut le sceptre du commandement des mains de son père, au moment où celui-ci partait à la tète de ses armées. Le jeune prince, qui avait été élevé dans les principes de la religion du Coran, avait un grand respect pour le marabout de Salam; il lui accorda bientôt sa liberté.
Depuis plusieurs années prisonnier d'Ahmadou, El-Hadj Lamine avait eu le temps de mûrir ses projets de conquête, et poursuivait sans relâche son idée de substitution d'un empire sarrakholais à l'empire toucouleur. Mais pour arrivera son but, il avait besoin de faire connaître ses qualités guerrières, et ce n'était pas dans les pays bambaras qu'il comptait recruter ses partisans.
Il quitta donc Ségou dans le courant de l'année
Frappé de cette maladie, dite maladie du sommeil, qui, dans quelques contrées du Sénégal, s'empare de certains individus , consume lentement leurs forces et les fait mourir d'inanition, il répondait invariablement à toutes les questions qui lui étaient adressées : « C'est le marabout Samba 'i qui m'a jeté un sort et qui, seul, peut m'ordonner de « manger, et, par suite, m'empècher de mourir. »
On attribuait au même marabout la mort d'un indigène qui, quelque temps auparavant, avait succombé dans des circonstances analogues.
Le marabout, bien qu'il niât posséder un pareil pouvoir, cédant enfin aux menaces de quelques Européens, chefs du spahi, fut mis en présence de ce dernier et le soumit à une sorte d'exorcisme. I^a suggestion, si suggestion il y avait, cessa, car le charme fut rompu et le spahi guérit.
1885. Il traversa le Niger et s'arrêta à Nyamina, marché important, à 150 kilomètres au nord-est de Bamakou.
En route, il rencontra une députation venue de Toubacoura pour lui demander de faire une levée de boucliers dans le Bélédougou, et de prêcher la guerre contre Ahmadou. Lamine déclina l'honneur du commandement qui lui était offert, disant que le temps n'était pas venu. Il se rendit ensuite à Bamakou, d'où il se dirigea par la ligne de nos postes sur Médine.
Au mois de juillet 1 885, Lamine arriva à Médine, puis s'établit, avec sa famille, à Goundiourou, son pays natal. Il y jouit bientôt d'une certaine influence.
Notre vieil allié Sambala, roi de Médine, était en relations suivies avec lui, et toutes les fois que le commandant supérieur attirait son attention sur les projets que l'on prêtait à Lamine, Sambala se portait garant de la soumission et des intentions pacifiques de son hôte.
Au mois de septembre de la même année, le gou-
verneur du Sénégal vint à Kayes. La colonne était concentrée à proximité de ce poste; il eût été trèsfacile de s'emparer de Lamine ; mais aucun acte dans sa conduite ne légitimait cette mesure de violence. Bien plus, jusqu'au moment de son départ de Goundiourou, Lamine recherchait les occasions de nous être agréable; c'est ainsi qu'il fit ramener à Kayes, à plusieurs reprises, des tirailleurs déserteurs qui s'étaient réfugiés dans son village.
A la fin du mois de novembre, peu de temps après son arrivée dans le haut Sénégal, le colonel Frey manda auprès de lui Mahmadou Lamine, pour le sonder sur ses dispositions à notre égard.
Lamine se rendit, sans escorte, sans suite, chez le commandant supérieur. Là, eut lieu un long entretien, en présence de plusieurs officiers et du frère de Sambala, conviés à l'entrevue.
Lamine s'éleva avec indignation contre les bruits malveillants que, disait-il, on avait fait courir sur son compte, et qui étaient l'œuvre d'ennemis qui voulaient le perdre dans l'esprit des Français. Il fit de belles protestations de soumission et de dévouement. Il aimait, disait-il, les Français de longue date, connaissait leur puissance, et n'était pas assez insensé pour entrer jamais en lutte contre leur autorité. Il ne nia point qu'il conservât, au fond du cœur,
un profond ressentiment contre Gamon et contre plusieurs comptoirs de la Gambie anglaise, dans lesquels il avait reçu de mauvais traitements lors de sa captivité ; mais il promit de ne rien entreprendre, de ne rien tenter contre ces villages sans notre autorisation.
En ce qui concerne Ahmadou Scheikou, Lamine avoua que son ambition était de nous voir lui déclarer la guerre, pour le combattre à nos côtés.
Lorsque le colonel Frey lui fit part de l'espoir qu'il avait de faire la paix avec le sultan de Ségou, avec lequel, pendant un précédent séjour au Sénégal, cet officier avait entretenu de bonnes relations, et d'arriver même à faire signer à Ahmadou un traité sur des bases durables. Lamine répondit que la connaissance approfondie qu'il avait des sentiments et du caractère d' Ahmadou lui permettait d'affirmer que, signât-il un pareil traité, celui-ci n'hésiterait pas à le déchirer le jour où il se sentirait assez puissant pour nous rejeter hors de son territoire; qu'enfin rien n'égalait la violence de la haine que le sultan de Ségou avait vouée aux Français.
Les protestations de Lamine étaient-elles sincères? Il était permis de le croire, et, en tout cas, le marabout n'était pas à craindre pour le présent. Il pouvait, au contraire, si les bruits d'une attaque de
la part d'Ahmadou se confirmaient, être pour nous un allié utile.
Lamine demanda rautorisalion de se rendre dans le Guoye, où se trouvait une partie de sa famille. Le colonel lui répondit qu'il était libre de voyager au même titre que les autres indigènes, c'est-à-dire qu'il ne devait emmener avec lui ni suite nombreuse de serviteurs, ni escorte d'hommes en armes. Lamine promit de se soumettre à la loi commune; il ajouta qu'au premier appel qui lui serait fait, au cas où des rapports malveillants seraient adressés sur son compte, il viendrait aussitôt se disculper lui-même de ces accusations mensongères.
Dans les premiers jours de décembre, le marabout partit pour Dramané, puis se rendit de là à Bakel, laissant à Goundiourou, comme gage de ses intentions pacifiques, ses femmes, ses enfants et ses captifs.
Des dispositions furent prises pour surveiller de près les faits et gestes du marabout.
A son passage à Bakel, Lamine fit une visite au commandant de ce poste et lui renouvela ses protestations de dévouement.
Sur ces entrefaites, le 18 décembre, Boubakar Saada, l'Almamy du Boundou, vint à mourir. C'était un vieil allié des Français, peu aimé, il est vrai, de ses sujets, qu'il avait accablés d'impôts; mais qui, grâce à une ferme et habile politique, avait su maintenir intacte son autorité, et assurer pendant de longues années la tranquillité dans ses États.
Cette mort marque l'origine de l'agitation de Mahmadou Lamine dans le pays.
D'après les règles en usage, dans la plupart des Étals de l'Afrique la transmission du pouvoir a lieu en ligne collatérale : c'est toujours le frère aîné qui succède. Et c'est un point digne de remarque de constater que cette disposition, qui semble avoir pour but d'amener sur le trône un homme déjà âgé, mûri par l'expérience, et d'assurer sans à-coup cette transmission, est une cause fréquente de dissensions et de luttes intestines dans ces États.
C'est pour se soustraire à cette loi qu'en 1862 El-Hadj Omar, laissant à Ségou son fils aîné Ahmadou, après l'avoir fait reconnaître pour son successeur par ses fidèles, alla mourir dans la lutte qu'il
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soutint contre l'un de ses frères, le chef du Macina, dont la puissance lui portait ombrage.
Ahmadou Scheikou, de son côté, a passé la plus grande partie de son existence à lutter contre ses frères, cherchant à se débarrasser d'eux par tous les moyens pour éviter à sa mort des compétiteurs à son fils, à l'occasion de sa succession. Comme le fit El-Hadj Omar, Ahmadou, laissant à Ségou son fils aîné Mad'hani, qu'il présenta à tous comme son successeur, a entrepris en 1885 sa campagne du Kaarla, dans laquelle il a déjà fait succomber sous ses coups, Montaga et Daah, deux de ses frères.
Samory a les mêmes préoccupations vis-à-vis de son successeur. Mais il déclare à toute occasion que, fondateur d'un empire, il lui appartient de faire un choix du mode de succession à établir. Il écarte avec un soin jaloux ceux de ses frères dont le pouvoir pourrait devenir gênant : le choix qu'il fit l'année dernière de son filsKaramoko, à l'exclusion de ces derniers, pour l'envoyer en France, a eu surtout pour but de donner à un fils préféré le prestige éclatant d'une pareille mission, et de le désigner aux yeux de tous pour son successeur.
A la mort de Boubakar Saada, Omar Penda, son frère et son successeur légitime, prit en main le pouvoir. D'une santé délicate, presque aveugle, à l'esprit étroit, Omar était sans autorité sur ses sujets. Celui qui avait hérité des richesses de l'Almamy du Boundou, de ses captifs, de son influence, c'était son fils Ousman Gassi, jeune homme intelligent, intrépide cavalier, et qui avait donné en maintes circonstances des preuves de décision et de bravoure. Respectueux des lois du pays, mais ne défendant pas à ses partisans de le poser en rival, en compétiteur d'Omar, Ousman Gassi affecta, au début, de se désintéresser des affaires du Boundou, laissant Omar Penda, sans forces, sans appui, aux prises avec les difficultés qui allaient surgir. Mais, dès qu'il devina les intentions du marabout, il voulut organiser la résistance. Il était trop tard.
Mahraadou Lamine, sentant tout le parti qu'il pouvait tirer de l'inaction d'Ousman Gassi, du manque de cohésion des forces du Boundou, projeta ce qu'il n'eût jamais osé tenter du vivant de Boubakar Saada.
Reprenant son projel qui lui était si cher d'aller infliger un châtiment aux habitants de Gamon, il entra en pourparlers avec Omar Penda, lui demandant son concours pour marcher contre ce village, ou, tout au moins, l'autorisation de passer à travers ses États. JMais, auparavant, Lamine s'était établi à Balou, au confluent du Sénégal etde la Falémé. De là, il avait envoyé des émissaires dans tous les pays sarrakholais aussi bien que dans les provinces voisines, leBambouk, le Khasso, le Logo, etc..,, invitant les populations à venir le rejoindre en masse pour les conduire au pillage de Gamon et aussi, leur disaitil, des riches comptoirs anglais de la haute Gambie.
Lamine savait qu'en s'adressant à la passion favorite du noir, l'amour du brigandage, l'appât du butin, il ne manquerait pas de partisans. En effet, de toutes parts accoururent en foule à Balou tout ce que ces provinces recelaient de pillards. De même, la partie jeune de la population sarrakholaise, intelligente, mais légère et vaine, exaltée par les prédications des marabouts, et pour lesquels guerre aux infidèles était également synonyme de pillage, vint s'enrôler sous ses ordres.
Se voyant à la tète de plusieurs milliers d'hommes. Lamine conçoit la possibilité de se substituer à
Omar Penda sur son trône chancelant; aussitôt il précipite les événements.
L'Almamy ayant, sur notre instigation , rejeté la demande du marabout, celui-ci s'avança avec ses bandes, marchant comme il l'avait dit : a sur le terrain de Dieu » ; il vint camper sous les murs de Dianweli. Ousman Gassi, qui habitait ce village, refusa de recevoir les envoyés de Lamine, mais garda, dit-on, les chevaux, qu'il trouva de bonne prise.
T^^ Le lendemain, Dianvreli était pris et brûlé.
/^r-N Boulébané, à quelque distance delà, et où se
trouvait alors l'Almamy, subit en un jour le même sort.
Après ces deux faits d'armes, tous les Sarrakholais du Boundou se joignirent au marabout, et la famille royale, abandonnée, prit honteusement la fuite.
Lamine occupa sans coup férir la capitale, et s'installa en roi à Sénoudébou.
Grisé par ces rapides succès, il se décide alors à pousser plus loin ses projets ambitieux.
Pour fanatiser davantage les bandes qui l'entourent et qui ont été principalement fournies par les populations sarrakholaises , pour rattacher à sa cause le reste de ces populations, les plus nombreuses et les plus riches de ces contrées, Lamine se pose en libérateur de sa race. Il leur fait part de ce qui a toujours été le but de sa vie : la reconstitution de l'ancien empire sarrakholais :
« Les Sarrakholais ont été assez humiliés, ont « assez souffert de leurs maîtres, dit-il. Il est temps « qu'ils secouent le joug sous lequel ils sont « courbés, et qu'ils reconquièrent leur indépen- « dance. »
Mais, pour permettre aux nombreux partisans, qui viennent de tous côtés grossir son armée , d'arriver jusqu'à lui, il cherche à gagner du temps par une politique artificieuse, dont il est intéressant de dire quelques mots, parce qu'elle dépeint son caractère adroit et dissimulé.
Il feint d'être affligé de ce qui est arrivé, il reproche à Omar Penda et à sa famille d'avoir abandonné le Boundou, affirme que les circonstances seules ont amené les événements qui viennent de se précipiter contre son gré, en appelle aux chefs du pays et invite enfin l'Almamy lui-même à venir s'expliquer avec lui dans un palabre solennel.
Comme on le voit, tout en protestant de ses intentions pacifiques, il agissait en maître,
Omar, comptant sur l'appui des Français, répondit qu'il ne rentrerait à Sénoudébou que les armes à la main.
Cependant tous les Sarrakholais du pays, ceux du Guidimakha, les Diawarras et quelques villages malinkais du Bambouk ont embrassé la cause du marabout, qui se trouve bientôt à la tête de six à sept mille hommes prêts à combattre pour lui.
Son audace et son ambition croissant avec le nombre de ses partisans , il veut alors grandir l'importance de son rôle, étendre le théâtre de ses exploits. Il lui vint à l'idée de mettre à profit cette surexcitation générale des esprits, pour provoquer autour de lui une explosion de fanatisme religieux, qui gagnerait successivement toutes les autres provinces de la Sénégambie et produirait un soulèvement général contre la domination étrangère.
Dans Texéculion de ces projets. Lamine se décerne le premier rôle : il prend le titre de Mahdi de l'Occident. Déjà, se comparant à Mahomet, il avait raconté aux noirs qu'il avait couché aux côtés du Prophète, et que Mahomet n'avait que deux doigts de plus que lui, insinuant par là que son rôle serait presque aussi grand que le sien. Mais
pour provoquer ce soulèvement il fallait, suivant l'exemple du grand El-Hadj Omar, affirmer sa puissance par un coup d'audace, celui d'attaquer un poste français.
Lamine sonde les esprits; mais lorsqu'on connaît ses intentions téméraires, un mouvement de recul se produit, et le nouveau prophète est abandonné par un assez grand nombre de ses partisans.
Cependant il ne perd pas cçurage et demande encore au merveilleux de l'aider dans ses projets. Il exploite la naïveté de ses crédules adeptes. Il se procure des images d'Épinal représentant des soldats français; il les découpe, et les collant à la paume de sa main, il les fait voir dans une calebasse pleine d'eau. « Voilà les troupes du colonel, disait Lamine, vous allez voir ce que nous en ferons. » 11 souffle sur l'eau, qui se ride, s'agite fortement; les images se brouillent, puis tout disparaît. « C'est ainsi que s'évanouira la colonne française en ma présence » , s'écrie-t-il.
Il proclame que les canons ne partiront pas et que nos fusils ne lanceront que de l'eau. Enfin, pour confirmer celte dernière prophétie, raffermir les cœurs ébranlés et achever de fanatiser ses guerriers, il imagine le miracle suivant.
H se rend un soir à la mosquée, à l'heure habi-
tuelle du salam, y récite la prière avec un profond recueillement; après une dernière prosternation, il se retourne vers la foule et montre un baril de poudre qu'il avait fait apporter. Levant alors une torche enflammée qu'il tenait à la main, Lamine demande : « Qui veut monter au ciel? » Un guerrier s'avance, saisit la torche, et la plonge sans hésiter dans le baril qui était ouvert devant lui; mais quelle ne fut pas la stupéfaction des assistants lorsqu'ils virent que la poudre ne prit pas feu!
Il n'en fallut pas davantage. Le bruit du nouveau prodige se répandit dans le pays; on proclama partout que, par sa puissance divine, le marabout empêcherait la poudre des canons des toubabs (blancs) de s'enflammer.
Ces faits se passaient dans les premiers jours de mars.
Lamine, se sentant à l'apogée de son prestige, n'ayant plus besoin de dissimuler, leva le masque, et emmena ses contingents au pillage des viflages des environs de Bakel.
L'éloignement de la colonne favorisait singulièrement ses projets ambitieux.
Le 20 décembre, le colonel Frey avait dû quitter Kayes pour aller prendre la direction des opérations contre Samory.
Prévoyant les difficultés qui allaient être soulevées, dans le Boundou, par la mort de Boubakar Saada ; inquiet, d'autre part, des projetsd'Ahmadou, qui annonçait sa venue prochaine devant Bakel, et redoutant l'agitation qui pouvait se former dans les pays sarrakholais, si les opérations de la colonne française sur le Niger venaient à se prolonger quelque temps, le commandant supérieur demanda au gouverneur du Sénégal, avant son départ de Kayes, deux cents tirailleurs, qui devaient former le complément des forces mises à sa disposition, et dont il avait réclamé en vain l'envoi depuis son arrivée dans le haut Sénégal.
Il représenta que, pour faire face au danger le plus urgent, et aux besoins les plus pressants; chasser Samory et ravitailler les postes du Niger , il avait été dans l'obligation de dégarnir de troupes sa base d'opération; qu'il n'avait pu laisser à Bakel et à Kayes qu'une garnison suffisante, il est
vrai, pour la défense du poste, mais impuissante à exercer une action quelconque en dehors de la portée même du canon du fort.
Il fit valoir que l'arrivée à Bakel de ces deux cents hommes, de la moitié même de cette troupe, devait avoir une portée morale considérable sur l'esprit des populations, qui pouvaient être tentées de se laisser aller à des actes de rébellion contre notre autorité. Enfin, il terminait en déclarant que, si ce renfort ne lui était pas envoyé, il se voyait forcé de décliner toute responsabilité dans les événements dont Bakel et Kayes pouvaient devenir le théâtre.
Le colonel Frey demandait en même temps instamment, en raison des circonstances critiques dans lesquelles on se trouvait, qu'on laissât devant Bakel, pendant la saison sèche, l'embarcation à vapeur le Richard Toll, pour concourir, si cela était nécessaire, à la défense de la ville.
Aucune de ces demandes ne fut accueillie. Saint- Louis avait besoin des tirailleurs qui, en nombre restreint, il est vrai, s'y trouvaient encore; il ne fallait pas songer à avoir des tirailleurs algériens, l'armée n'avait pu en fournir un seul. Il en résulta que, dans la suite, lorsque les événements graves qui se passèrent à Bakel furent connus en France,
un bataillon de 420 hommes de renfort fut envoyé dans la colonie. Mais, à cette époque, leur arrivée tardive ne pouvait être d'aucun secours pour la colonne du haut Sénégal , en raison des distances considérables qu'il eût fallu faire parcourir à ces troupes, par la voie de terre, pour atteindre Bakel.