‹ Campagne dans le Haute Sénégal et dans le Haute Niger, 1885-1886Chapitre 2 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Avant d'entreprendre ce récit, nous croyons intéressant de retracer, brièvement, les principaux événements qui ont marqué les diverses étapes de la pénétration française dans les contrées qui devaient être le théâtre de cette campagne.

A aucune époque de son histoire, depuis 1 360, date de sa découverte, on n'a pu se flatter que le Sénégal dût jamais être l'une de ces colonies dont le climat et les richesses naturelles provoquent de grands courants d'immigration, appellent de nombreux capitaux, et deviennent entin des centres florissants d'exploitation agricole ou industrielle.

En effet, l'insalubrité du climat ne permet pas

aux Européens, ni même aux métis ' issus des croisements de notre race avec les races indigènes, d'y faire un long séjour, sauf sur quelques points de la cote, sans compromettre gravement leur santé; d'autre part, le sol offre si peu de ressources que, jusqu'à ce jour, toutes les entreprises industrielles et agricoles de quelque importance qui y ont été tentées ont misérablement échoué.

Dans ces conditions, en dehors de Saint-Louis et de Gorée, qui, de tout temps, ont été à la fois les

' Les métis, désignés par les noirs sous le nom de signars (seigneurs, maîtres), sont au nombre seulement de deux à trois mille, malgré la date déjà ancienne de notre occupation du Sénégal. Ils forment une colonie intelligente, laborieuse, vivant en harmonie avec l'élément européen. Si nos établissements étaient susceptibles d'un grand avenir commercial ou agricole, c'est aux métis qu'il appartiendrait de créer; malheureusement, il leur manque le génie aventureux et le goût des entreprises lointaines, ces qualités essentielles de toute race réellement commerçante. Ainsi, en 1887, dans ces contrées entre Sénégal et Niger où a été construit un tronçon de voie ferrée d'une soixantaine de kilomètres, et auxquelles on vient de donner la dénomination de Soudan français, aucun comptoir n'avait encore été fondé par les Européens pas plus que par les métis ; bien plus, pas un seul de ces derniers n'avait encore parcouru cette région pour se rendre compte de la valeur des nouveaux débouchés ouverts au marché français. Il en résulte que, comme aux premiers jours de notre établissement, le trafic de l'intérieur de la Sénégambie est aujourd'hui tout entier encore entre les mains des indigènes, dont la routine, en fait de questions commerciales, esl l'unique guide.

deux grands entrepôts du commerce et le siège des administrations et des services de la colonie ' , nos établissements du Sénégal n'ont toujours été considérés que comme de simples comptoirs ou marchés dans lesquels, à l'abri de nos canons, pendant les sept à huit mois que dure, chaque année, la saison de la traite, des représentants des maisons de commerce, — généralement des indigènes, — se disputent, par une concurrence acharnée, les rares produits apportés de l'intérieur, qu'ils troquent contre des produits des manufactures et des usines européennes, de provenance tant étrangère que française. Le nombre, l'importance de ces comptoirs et, en général, la prospérité de la colonie, ont varié avec les fluctuations de la situation politique du pays; mais, — particularité digne de remarque, — cette prospérité même n'a été réelle que dans les seules années qui ont correspondu à un accroissement des charges de la métropole.

De i 620 jusqu'en 1 820, sous des dénominations

' Dakar et Ruffisque, les deux autres entrepôts de la colonie, sont des villes de création récente.

s CAMPAGNE DANS LE HAUT SÉNÉGAL

diverses : Compagnie Normande, Compagnie des Indes occidentales, Compagnie d'Afrique, etc., onze grandes Compagnies ont joui successivement du monopole exclusif du commerce du Sénégal.

Malgré les privilèges qui leur étaient octroyés, accablées de dettes et de procès, ces Compagnies se ruinèrent et durent se passer l'une à l'autre la concession des droits, privilèges et établissements qu'elles possédaient. Ces établissements comprenaient quelques comptoirs sur la côte et un certain nombre de comptoirs sur le fleuve; déjà, en effet, pendant cette période, des postes avaient été construits : l'un à Dramané, non loin de Médine, pour assurer la protection des comptoirs du haut Sénégal, et un autre à Sénoudébou, pour assurer celle des comptoirs de la Falémé.

De 1 820 à 1 860, les gouverneurs qui se sont succédé à la tète de l'administration de celte colonie, se sont surtout appliqués à développer et à consolider ces établissements. De nouveaux postes furent établis, et la plus grande partie des territoires situés sur la rive gauche du fleuve, jusqu'à Médine, furent annexés ou placés sous le protectorat de la France. — En même temps, des traités fixaient nos relations avec les tribus maures établies sur la rive droite : les Trarza, les Brakna, les Dowaich.

Durant cette période, le règne des anciennes grandes Compagnies avait cessé; mais à deux reprises différentes, le gouvernement voulut substituer son action directe à l'initiative privée, dans l'espoir de donner quelque essor au commerce languissant de la colonie, et il effectua à ses frais ou subventionna deux entreprises dont l'insuccès eut un grand retentissement.

La première commença en 1822 : elle avait pour objet des essais de colonisation et de culture sur divers points du Sénégal. Quel fut le résultat de ces essais faits à l'aide des subventions du gouvernement? « Ces cultures », dit un écrivain de l'époque, » furent pour beaucoup de ceux « qui y prirent part une source de spéculations « d'un nouveau genre, qui leur permirent de faire « aux dépens de la caisse coloniale des bénéfices i( assurés. »

En -1830, après huit années de tentatives infructueuses, on dut renoncer à pousser plus loin l'expérience.

La deuxième entreprise, qui donna des résultats tout aussi négatifs, fut l'essai que fit le gouvernement, en 1858, d'une exploitation d'une mine d'or dans le Bambouk. Quelques millions y furent dissipés en pure perte, et presque tous les Européens

qui prirent part à cette nouvelle tentative y succombèrent.

De 1 8Ô0 à 1 878, découragé par ces deux insuccès, le gouvernement parut renoncer définitivement à se lancer dans toute nouvelle entreprise qui pût engager les finances de l'État.

D'autre part, les chefs de la colonie pensèrent que l'avenir du Sénégal résidait moins dans la prise de possession des territoires immenses, mais sans valeur, de l'intérieur de l'Afrique, que dans l'occupation, sur la côte, d'un grand nombre de points, à la tête des voies de communication naturelles, par lesquelles on parviendrait, comme parle moyen d'une multitude de petits canaux, à drainer le commerce de l'intérieur. C'est alors que l'on s'établit solidement dans le Cayor, dans le Baol, dans le Sine, et sur les rivières qui constituent actuellement les dépendances du Sénégal : le Saloum, la basse Casamance, le Rio Nufiez, le Rio Pongo et la Mellacorée.

De 1876 date la reprise du mouvement de pénétration vers les contrées du haut Sénégal et

du Niger. A cette époque, l'état des esprits, en France, était éminemment favorable à la conception d'une pareille entreprise. Une fièvre de colonisation s'était emparée du pays, qui croyait ne pas pouvoir trouver l'emploi des capitaux dont depuis quelque temps regorgeaient les caisses publiques. L'opinion publique était d'abord poussée vers ce grand mouvement d'expansion coloniale par nos ennemis du dehors, que le prompt relèvement de nos finances inquiétait autant qu'il les étonnait. Elle y était encore encouragée par ces associations économiques, philanthropiques, sociales et autres qui, alarmées de la situation précaire dans laquelle commençaient à se débattre l'industrie et le commerce nationaux, pensaient qu'il fallait se hâter de faire le placement de ces excédants de recettes, de ces fonds publics disponibles, en étendant notre domaine d'outre-mer, et préparer ainsi des débouchés à nos produits pour le jour de la crise. Enfin, elle était entraînée et séduite par les publications des Sociétés de géographie, par les réunions organisées par les chambres de commerce, qui donnaient un grand retentissement aux récits de tant d'explorateurs revenus émerveillés des contrées qu'ils avaient visitées : Gabon, Congo, Niger, Soudan occidental, etc.

Dès lors, en ce qui concerne ce dernier, la question se posa de la manière suivante :

« Parvenir le plus tôt possible à pénétrer et à « s'établir dans les vallées du haut Sénégal et du <( Niger, qui sont réputées très-riches et très-ferliles, « et dont la population ne serait pas moindre de (( 30 à 50 millions d'habitants, ou atteindrait même <( 1 00 millions, d'après certains auteurs. »

Dans un rapport qui fut présenté au gouvernement, on proposa, pour faire le premier pas, d'étabhr à travers le Sahara une ligne de chemin de fer permettant d'atteindre le Niger par l'Algérie.

En 1879, le gouvernement nomma une commission extraparlementaire pour l'élude des questions relatives à ce chemin de fer transsaharien. Cette commission proposa, en même temps que la création d'un chemin de fer reliant l'Algérie au Niger central, celle d'une seconde ligne reliant le haut Niger au Sénégal.

Dans tous ces projets, la construction d'une ligne decheminde fer de 2,500 kilomètres, au minimum, était la conséquence obligatoire de notre dessein de pénétration dans l'intérieur de l'Afrique.

L'idée n'avait pas, disons-le, le mérite de la nouveauté. En effet, déjà, en 1844, l'illustre explo-

rateur Raffenel avait exposé avec une foi et une ardeur remarquables un plan de pénétration « dans (( ces belles et vastes contrées », écrivait-il, '< que « le Sénégal baigne dans le haut de son cours.

« Si l'on conçoit, disait RatTenel, un large et vaste « plan d'occupation, le seul, je le crois sincèrement, a qui puisse être fait dans le haut Sénégal, il faut « sortir entièrement de l'ornière habituelle des demi- (( mesures et du tâtonnement. Je ne veux pas dire « qu'il faille couvrir instantanément l'Afrique d'une (( forêt de blockhaus et de comptoirs; mais je vou- « drais que le premier de ces établissements à éle- « ver fût comme le premier terme d'un grand « système d'occupation indéfinie, d'une immense « progression, dont le dernier pourrait bien être « un jour les belles et riantes vallées de l'Atlas. « L'Afrique de l'Occident et l'Afrique du Nord, où « flottent les drapeaux de la France, doivent un « jour se lier l'une à l'autre et se donner un mutuel « appui pour répandre à traversées mêmes contrées « les bienfaits d'une civilisation plus douce. »

Voilà bien l'exposé d'un projet de pénétration illimitée, indéfinie dans l'Afrique, et aussi l'origine du projet du chemin de fer transsaharien, projet dont l'exécution entraînerait pour le pays des sacrifices considérables, sans cesse renouvelés, d'hommes

et d'argent, le lancerait dans une voie sans issue et le mettrait sans cesse en présence d'un redoutable inconnu.

Pendant ce temps, au Sénégal, le mouvement en avant se dessinait : en 1879, un poste était construit à Bafoulabé, première étape de la marche vers le Niger.

Le 5 février de l'année suivante, le ministre de la marine, s'appuyant sur les conclusions du rapport de la commission, demandait aux Chambres de décider l'établissement d'une voie ferrée qui relierait la côte au Niger, et qui serait composée de trois tronçons formant une longueur totale d'environ 1,500 kilomètres. La dépense était évaluée à 120 millions '.

Le 2 août 1880, un crédit supplémentaire de

' Le premier tronçon, d'une longueur de 260 kilomètres, est aujourd'hui construit : le chemin de fer du bas Sénégal, qui relie Saint-Louis à Dakar.

Le deuxième tronçon devait relier M'pal, l'une des stations de ce chemin de fer, à Médine, poste du haut Sénégal : longueur, 600 kilomètres.

Le troisième tronçon est celui du haut Sénégal, d'une longueur de 600 kilomètres environ.

1,300,000 francs fut voté pour le commenceraent des travaux du tronçon Kayes-Bamakou, auquel on donna la dénomination de Chemin de fer du haut Sénégal. Diverses sommes, montant à 25 millions environ, furent ensuite votées, de 1 880 à \ 883, tant pour la construction de cette voie ferrée que pour l'établissement des forts chargés de sa protection. Mais un revirement profond ne larda pas à se produire dans les dispositions du Parlement.

Dès la fin de l'année 1883, en effet, le Parlement exprima sa résolution bien arrêtée de ne plus engager les finances de la France dans la continuation de cette œuvre de pénétration dans le haut Sénégal, et du chemin de fer qui en était la conséquence , entreprise que quelques orateurs avaient qualifiée de hasardeuse, de ruineuse, et dont les résultats, disaient-ils, ne pourraient jamais compenser les sacrifices en hommes et en argent qu'elle nous avait déjà coûtés.

L'opinion publique parut également, de son côté, se désintéresser peu à peu des événements dont cette partie de l'Afrique était le théâtre. Des faits d'armes brillants récemment accomplis , et qui, à d'autres époques, eussent sufti pour illustrer leurs auteurs, ne trouvaient pas d'écho dans le pays, qui d'ordinaire ne marchande à ses enfants

ni son admiration ni ses éloges enthousiastes, ces stimulants du devoir.

En outre, des préoccupations d'un ordre plus important, Madagascar et le Tonkin, absorbaient toutes les pensées, exigeaient toutes les ressources, disponibles de la nation.

Page 1