CHAPITRE
Cependant, le simple fait de notre établissement dans Je Soudan occidental, plus encore que les événements qui furent la conséquence de la ligne de conduite politique que nous y avions suivie, avait créé un état de choses plein de périls, auquel il n'était pas permis de faire face sans demander au pays de nouveaux efforts.
En effet, pour fonder cet établissement, pour constituer cette longue ligne de postes qui, de Kayes à Baraakou, relie les deux grands fleuves de l'Afrique occidentale, nous avions été dans l'obligation de heurter bien des intérêts, de susciter bien des mécontentements, de vaincre bien des mauvais vouloirs.
Notre venue dans ces contrées avait apporté un trouble profond dans l'état politique et social des populations avec lesquelles nous étions entrés en contact.
Ces populations, malgré les avantages de toute
sorte que nous faisions briller à leurs yeux et que nous leur représentions comme le fruit assuré de notre occupation : paix durable; tranquillité par la répression du brigandage qui dévastait le pays; écoulement certain de leurs produits; accroissement de leur bien-être, etc., etc., nous avaient vus venir, pour la plupart, avec un sentiment non déguisé de méfiance. Aussi bien est-ce l'accueil que reçoit presque toujours la race blanche dans le continent noir.
Ce sentiment se changea en un vif mécontentement lorsqu'il fallut, pour pourvoir à la subsistance de nos colonnes, mettre en réquisition les faibles ressources des habitants, en mil, riz, bétail; et surtout exiger leur concours, — en les y contraignant souvent par la menace de châtiments sévères, — pour les travaux que nécessitait notre établissement : travaux de terrassement, de construction de nos forts, transports par porteurs à la suite de nos troupes. Le noir, habitué à vivre dans une douce quiétude, qui répond si bien à son tempérament et à la nature des chaudes contrées qu'il habile, sans avoir l'horreur absolue du travail, répugne à toute fatigue, à tout labeur de longue haleine, surtout s'ils lui sont imposés. Aussi considère-t-il les salaires, quoique très-rémunérateurs et toujours réguUè-
rement payés, qu'on lui donne, comme un dédommagement sans grande valeur du dérangement, des privations qu'on lui impose, des vexations dont il se croit victime.
D'autre part, notre venue dans les pays entre Niger et Sénégal constituait, pour les deux grands chefs indigènes, Alimadou Scheikou etSamory, qui s'étaient partagé la domination de ces contrées, un danger terrible, une menace incessante dirigée contre l'intégrité, contre l'existence même de leurs États.
En effet, en ce qui concerne le sultan de Ségou, notre marche sur Bamakou avait eu pour résultat immédiat une amputation considérable faite à ce vaste empire Toucouleur, que lui avait légué son père El-Haclj Omar.
« C'est sur le territoire d'Ahmadou », écrivait M. Rambaud, en \SS'6 {Revue des Deux Mondes), « que nous avons élevé les forts de Bafoulabé, « Badumbé, Kita, Bamakou, et que nous avons « pris Sabouciré, Poubanko, Daba; c'est un de ses t( vizirs que nous avons chassé de Mourgoula; ce « sont ses sujets que nous avons châtiés ou liés à « nous par des traités; ce sont ses forêts que nous « avons abattues pour tracer notre ligne de chemin « de fer; c'est sur ses eaux que navigue notre
« canonnière le Niger. Ahmadou supporte tout « cela cependant; plus nous devenons menaçants, « plus il se dit notre ami. »
En même temps, commençait contre ce chef une série d'agissements qui visaient l'amoindrissement de son autorité, la désagrégation et la dissolution de son empire.
C'est ainsi que non-seulement on poussait à la révolte les tribus les plus turbulentes, que l'on encourageait les espérances des Bambaras, — race vaincue, qui brûle du désir de reconquérir son indépendance, — mais encore que l'on détachait d'Ahmadou,en leur imposant un traité, les habitants de Nyamina sur le Niger, qui passaient pour être ses plus fidèles sujets.
En réalité, loin de se dire notre ami, Ahmadou, musulman convaincu, et par cela même déjà enclin à nous détester , nous a voué une haine implacable. 11 ne se sent pas capable de nous rendre coup pour coup , outrage pour outrage ; mais chaque fois qu'il en a l'occasion , et principalement lorsqu'on lui demande de reconnaître les faits accomplis, il proteste avec la plus grande énergie contre l'invasion de ses États, contre toutes les menées qui sont ourdies contre lui. « N'oubliez pas, dit-il, que vous avez fait irruption
« dans mes États, sans autorisation, sans droit a aucun, et au mépris des traités qui nous liaient; « je revendiquerai toute ma vie la possession des « terrains mêmes sur lesquels s'élèvent vos forts I » Et il en appelle au Dieu vengeur, proclamant hautement qu'une heure viendra oii justice sera faite. Il ne cesse de dire à ses familiers que, si une occasion favorable se présente, il prendra résolument l'offensive pour nous jeter hors de son territoire.
A la lutte sourde que nous lui faisons, Ahmadou a toujours opposé une hostilité nettement déclarée; ainsi il interdit de la façon la plus formelle à tout habitant de la rive droite du Sénégal, la plus riche et la mieux cultivée des deux rives, de nous vendre un bœuf, un âne, un grain de mil , de nous fournir un muletier, un seul travailleur. Il espère parvenir, par ce moyen, à lasser notre patience et nous forcer d'abandonner une terre qui ne pourra plus fournir désormais à nos colonnes les ressources nécessaires à leur subsistance.
A l'époque qui nous occupe, Ahmadou avait quitté Ségou en en laissant le commandement à son fils; il avait formé le projet de réprimer des soulèvements qui s'étaient produits sur quelques points de ses États; et depuis plusieurs mois, il assié-
geait Nioro, dans laquelle s'était enfermé 3Iontaga, l'un de ses frères, qui avait tenté de se soustraire à son autorité.
En ce qui concerne Samory, nos relations avec ce grand chef du Soudan occidental avaient débuté par un échange de coups de fusil. Mais plus audacieux, plus entreprenant qu'Ahmadou Scheikou, plus confiant dans ses forces, Samory n'hésita pas un instant à nous tenir tête.
Jusqu'en 1881, son nom nous était à peine connu; cependant, sa puissance était déjà considérable.
11 était depuis plusieurs années le maître incontesté, sur la rive droite du haut Niger, d'un vaste territoire ayant pour centre le Ouassoulou et qui s'arrondissait chaque jour dans tous les sens, au détriment, d'une part, de l'empire de Ségou; de l'autre part, des petits États indépendants compris dans la grande boucle du Niger, et de ceux qui s'étendent de la source de ce fleuve à la côte occidentale.
Ses armées étaient sans cesse occupées à combattre sur les frontières, pour asservir de nouvelles
populations, tandis que lui-même, avec un esprit politique rare chez les chefs de sa race, organisait en arrière les régions conquises, y créant des places fortes, plaçant auprès du chef de chaque village des résidents, représentants de son autorité, chargés de veiller à la fourniture régulière d'approvisionnements pour l'alimentation de ses troupes et de contingents pour grossir ses armées.
S'il accueillait, sans les maltraiter, les populations qui venaient à lui ou se rangeaient sans combattre sous sa domination, il sévissait avec la dernière cruauté contre celles qui lui avaient résisté. Dans ce cas, les hommes faits dont il pouvait redouter la vengeance étaient tous massacrés. Les enfants, les femmes, les vieillards étaient, suivant leurâge, répartis entre ses guerriers, en récompense de leurs services.
Au mois de février 1 882, Samory était occupé à une de ces entreprises. Il assiégeait Keniéra, grand village de la rive droite du Niger, à quarante kilomètres environ du fleuve. Il avait employé à cet effet sa tactique ordinaire. Si une attaque de vive
forcené réussit pas, il investit : il entoure le village de sanil's, petits camps retranchés, et attend tranquillement que la trahison ou la famine lui en ouvre les portes.
Depuis cinq jours, Keniéra était tombé entre ses mains, et les vainqueurs jouissaient en sécurité de leur triomphe, quand tout à coup une colonne française se présenta devant leur camp.
Sollicité par des envoyés de Keniéra, qui étaient allés implorer son appui, obéissant à ce sentiment bien naturel de générosité qui, surtout dans ces pays de barbarie, nous pousse à prendre la défense du faible, le colonel Borgnis-Desbordes était accouru par la route de Séguiri au secours de Keniéra. En arrivant, il trouve le village détruit et, dans ses ruines fumantes, les cadavres carbonisés de deux, cents malheureux, qui avaient été égorgés en châtiment de leur résistance.
Revenu de la surprise que lui cause cette attaque imprévue, Samory rallie promptement son armée. Il se jette aussitôt à la poursuite de la petite troupe, la fait harceler par ses cavaliers, dont on peut déjà apprécier la bravoure et l'audace, et cherche à la devancer aux passages difficiles pour lui couper la retraite. Samory traverse le Niger à sa suite; il entre dans le Bourée et dans les deux Mandings, pro-
vinces renommées pour leur richesse en mines d'or.
Fidèle au programme qu'il s'est tracé, n'ayant rien à redouter de la colonne, qui a rétrogradé en toute hâte sur Kita, Samory forme le projet de s'établir, d'une manière définitive, sur les pays de la rive gauche que ses bandes viennent de lui livrer.
En 1883, le colonel Borgnis-Desbordes arrive de nouveau, mais par une route différente de la première, sur le Niger, pour y construire le fort de Bamakou. H se heurte à une armée comnjandée par Fabou, frère de Samory. Il dut livrer trois rudes combats pour protéger la construction de ce fort. Samory se maintint encore pendant cette campagne sur la rive gauche.
Pendant la campagne suivante, 1883-1884, le lieutenant-colonel Boilève eut simplement pour mission d'effectuer le ravitaillement des postes. Les instructions ministérielles lui enjoignaient de faire une campagne pacifique, d'éviter par suite toute occasion de conflit avec les armées de Samory et d'Alimadou Scheikou. Dans ces conditions, sa colonne ne s'écarta point de la route Kita-Bamakou ; elle dut passer à proximité, sans toutefois les inquiéter, des bandes ennemies qui circulaient au sud de cette route.
Cependant, Samory n'avait pas cessé, depuis 1 882, de travailler activement à son œuvre de conquête. Il s'acheminait du Niger vers le haut Sénégal, gagnait de jour en jour du terrain, installait des garnisaires jusque dans les pays de Siéké et de Balankouraakana, à q^uelques heures seulement de Niagassola.
Aux ouvertures de paix qui lui sont faites, en 1884, par le commandant de Bamakou, Samory repond par une lettre insolente : il ne veut, dit-il, avoir avec les Français que des rapports d'ennemi.
Vint la campagne de 1 884-1 883, sous les ordres du commandant Combes, de l'infanterie de marine. Cette campagne devait être, comme la précédente, une campagne pacifique.
Pendant les mois de mars et d'avril 1885, le nouveau commandant supérieur parcourut avec sa colonne le Bourée, le Siéké, le Manding, et les autres provinces de la rive gauche du Niger, sur lesquelles Samory avait étendu son autorité. Passant le Niger à Siguiri et à Kangaba, il détruisit deux villages situés à deux ou trois kilomètres du fleuve
et qui étaient réputés pour leur hostilité contre nous. Puis, pour protéger Niagassola, où un fort était en construction, et pour assurer la rentrée d'approvisionnements qui devaient être fournis par la province du Bourée, il établit à quatre-vingts kilomètres de ce point, sur la route du Niger, un détachement de la force de cent vingt tirailleurs sénégalais et d'une pièce de 4 de montagne. Ce détachement était commandé par le capitaine Louvel, de l'infanterie de marine, ayant sous ses ordres le lieutenant Dargelos et le sous-lieutenant indigène Suleyman-Dieng.
Samory, qui comptait cette année encore n'avoir pas à redouter notre intervention, avait rappelé de la rive gauche une grande partie de son armée pour la diriger contre Tiéba, chef du Canadougou, puissant État qui, jusqu'à ce jour, avait victorieusement résisté à ses attaques.
Surprises par la rapidité des opérations de la colonne, les petites garnisons qui étaient restées sur la rive gauche s'enfuirent à son approche sans tenter de résistance et passèrent sur l'autre rive. Rapidement, dans le plus grand secret, avec l'es prit de décision qui caractérise ses actions, Samory concentre alors une armée. Il fait irruption sur la rive gauche et fond à l'improviste sur le détachement Louvel.
Le choc eut lieu à Komodo, le 31 mai 1885.
Le capitaine Louvel, trouvant devant lui des forces nombreuses, et comptant huit blessés, se replie le soir même du combat dans la direction de Nafadié ; il s'enferme dans un tota, mur en pisé de deux mètres de hauteur, servant d'enceinte au village; Samory l'y suit; il lance ses guerriers à l'assaut du tala; une décharge des défenseurs arrête net leur élan et en tue ou en blesse une centaine. Devenus plus prudents, les assaillants établissent un blocus rigoureux autour du village.
Le 2 juin, le commandant Combes, qui se trouvait à Koundou, en route pour rentrer à Kayes, prévenu du danger que court le détachement Louvel, gagne Niagassola par une marche rapide. De là, à la tête de cent cinquante hommes environ, qu'il a ralliés à la hâte, il se porte à son secours.
Le 1 0 juin, prenantun chemin détournépour nepas signaler sa marche, il débouche sur Nafadié, et, à la grande stupéfaction de l'ennemi, qui n'attendait pas son arrivée, donne la main à la compagnie Louvel.
Il était temps. Resserrés dans cette étroite enceinte, qui servait aussi de refuge à plusieurs centaines d'indigènes, ces cent vingt braves avaient vécu, dix jours durant, de riz et de mais, ne buvant que de l'eau recueillie dans de petites mares bour-
beuses qui s'étaient formées à la suite d'un orage providentiel. La jonction opérée, la petite troupo prend la direction de Niagassola.
Revenu de sa surprise, furieux de voir lui échapper une proie qu'il croyait si bien tenir, Samory commence la poursuite. Pendant qu'avec ses bandes il harcelle vivement la petite troupe et l'oblige, à plusieurs reprises, de s'arrêter pour tenir tête à ses attaques, il ordonne à l'un de ses frères, Fabou, dont l'armée occupe le Manding, de devancer la colonne et de s'élablir solidement, pour lui couper la retraite, à dix kilomètres en avant de Niagassola, ^u gué du Kokoro, rivière large, aux bords escarpés.
Le 14 juin, après une lutte opiniâtre, la colonne force le passage du Kokoro et rentre dans le fort de Niagassola. Quelques cavaliers ennemis s'étaient acharnés à la poursuite de la colonne; dans le but de retarder sa marche, ils l'invectivaient à la façon des héros d'Homère, lui jetant les cris de : lâches, poltrons, fuyards qui refusez le combat. Les plus audacieux poussèrent même jusqu'au village de Niagassola, sous le canon du fort, et mirent le feu <iux premières cases.
Renforcée par un détachement accouru de Kita, la colonne jeta rapidement dans Niagassola un approvisionnement de vivres et de munitions.
La mauvaise saison arrivait à grands pas : ne pouvant plus rester plus longtemps sur le Niger sans s'exposera être arrêtée, au retour, au passage des marigots et du fleuve grossis par les eaux de r hivernage, la colonne dut reprendre, ensuite, comme les années précédentes, le chemin de Kayes sans avoir pu débarrasser le pays de la rive gauche du Niger des bandes qui, mal armées il est vrai, et peu disciplinées, venaient de montrer néanmoins, une fois de plus, cette ténacité et cette audace qui en font un ennemi redoutable.
Une partie de celles-ci investit aussitôt le poste de Niagassola; une autre partie, défilant le long de la rive gauche du Bakhoy, envahit successivement leGadougou, le Baniakadougou, le Gangaran, poussant ses incursions jusqu'à Médina etàFatafi, qu'elle incendia.
Au mois de septembre 1 885, Samory menaçait ainsi, sur une longueur de trois cent cinquante kilomètres, la ligne de nos postes du haut Sénégal. Ses pertes avaient été importantes : mais resté maître du pays, il pouvait se proclamer vainqueur; aussi faisait-il annoncer partout son triomphe, en ajoutant qu'il irait prochainement faire ses ablutions dans les eaux du Sénégal, devant Rafoulabé, et planter son étendard sur les murs en ruine du fort!