‹ Campagne dans le Haute Sénégal et dans le Haute Niger, 1885-1886Chapitre 22 sur 45 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le 14 mars, le lendemain même de la prise de Goundiourou, mais avant que la nouvelle de ce coup de main fût parvenue à Mahmadou Lamine, avait lieu, dans les environs de Bakel, le premier choc entre nos troupes et les bandes du marabout.

La !'" compagnie de tirailleurs était arrivée à Bakel dans les premiers jours du mois de mars.

Quelques jours après son passage à Kounguel, village situé à six kilomètres de Bakel, sur le chemin de Kayes, une bande nombreuse de Sarrakhojais, de retour d'une incursion qu'elle avait faite dans le Boundou, où elle avait mis à sac plusieurs villages, vint s'établir à Kounguel. Cette bande se proposait d'agir de la même manière contre nos villages alliés des environs de Bakel.

Le capitaine Lefranc venait de prendre le commandement du cercle de Bakel, en remplacement du capitaine Bailly, qui, malade, avait été dirigé sur Saint-Louis.

Cet officier avait enjoint aux partisans du marabout rassemblés à Kounguel d'avoir à se disperser, sous peine d'y être contraints parla force. Les délais fixés pour cette évacuation étaient expirés. Le commandant deBakel, trompé par Alpha Sega, interprète du poste, sur la force du rassemblement, évalué par ce dernier à quelques centaines d'hommes seulement, croyant même, comme l'avait également affirmé Alpha Sega, que l'évacuation du village était commencée, détacha la 1' compagnie de tirailleurs pour en hâter l'évacuation. Ce fut une imprudence, car au cas où l'emploi de la force devenait nécessaire, c'était risquer une lutte inégale et incertaine.

Alpha Sega, qui depuis longtemps entretenait des intelligences avec le marabout et lui fournissait tous les renseignements sur nos projets et sur les mouvements de nos troupes, prévintimmédiatement, par un agent secret, les habitants de Kounguel des dispositions arrêtées. Il les engagea en même temps à résister et à attaquer le détachement qui serait envoyé contre eux, leur assurant qu'en raison du faible effectif de ce dernier, ils auraient la victoire.

Le 1 4 mars, à 4 heures du matin, la compagnie se met en route pour Kounguel. Elle se compose, au départ, du capitaine Joly, dessous-lieutenants Laty et Toumané, de soixante-dix hommes et d'une pièce

de 4 de montagne, servie par des tirailleurs et traînée à bras d'hommes. Vingt-quatre indigènes portent les munitions de la pièce, les cartouches de réserve et les bagages.

Arrivé au marigot de Gouianiam Kolé, à mi-chemin de Kounguel, le capitaine rallie la section du sergent Fémeland, envoyée la veille de Bakel pour escorter deux chalands de vivres auxquels le commandant de ce poste avait, par suite d'un malentendu, laissé continuer leur route sur Kayes.

La compagnie compte à ce moment quatre-vingtsept hommes.

L'un des guides fournis par Alpha Sega, envoyé à la découverte vers Kounguel, rapporte qu'il n'a aperçu aucun ennemi. Confiant dans les renseignements donnés par cet homme vendu au marabout, le capitaine ordonne la reprise de la marche ; la compagnie passe le marigot et s'engage dans un chemin sinueux, bordé de hautes herbes qui arrêtent la vue.

Tout à coup l'ennemi est signalé sur la rive droite du fleuve; on y aperçoit en effet, se dirigeant vers le gué de Sassi-Makana, situé entre le marigot et Bakel, une bande d'environ quinze cents hommes.

La section Fémeland est immédiatement renvoyée aux chalands; à son arrivée, elle ouvre le feu sur

les hommes de la rive droite qui se sont déjà engagés dans le gué. Ceux-ci rétrogradent et se portent en arrière des levées de terre qui bordent le fleuve.

Au moment même où la section ouvrait le feu, la compagnie est assaillie par une nuée de noirs qui, s'élant glissés à la faveur des broussailles et des hautes herbes, sont arrivés sans dévoiler leur présence jusqu'à trente mètres de la troupe. Un grand nombre de tirailleurs tombent tués ou blessés; les porteurs jettent leur chargement et s'enfuient. Le maréchal des logis Besnier, chef de pièce, reçoit deux balles dans la cuisse; les sergents Mariani et Samba Dieri sont mis hors de combat; MM. Laty et Toumané sont blessés.

Devant l'impétuosité de cette attaque, la compagnie, dans un mouvement désordonné, se replie sur la rive; la pièce de canon que l'on se disposait à mettre en batterie sur le flanc extérieur se trouve séparée de la troupe.

De toutes parts, autour de cette dernière, surgissent alors des bandes hurlantes dont le nombre se grossit encore des Sarrakholais de la rive droite, qui, passant rapidement le gué, accourent pour prendre part au combat.

Le feu se déclare dans la brousse occupée par l'ennemi, et isole un instant la troupe; mais tout

effort pour reprendre la pièce de canon qu'entourent les ennemis devient impossible. Le capitaine profite de ce moment pour porter sa compagnie sur la section des chalands.

D'autre part, vu le peu de profondeur de l'eau, on ne peut faire rétrograder ces chalands sur Bakel; d'ailleurs, patronset laptotsles abandonnent bientôt et fuient en toute hâte vers le poste.

Un grand nombre de cavaliers se dirigeant par l'intérieur, à travers les broussailles, sur la ligne de communication de la compagnie, la retraite est ordonnée.

La compagnie, formée en carré, marche sur Bakel : elle rencontre à l'entrée du village, le capitaine Lefranc, qui, à la tête de cinq à six cents noirs, en sortait pour lui porter secours.

L'ennemi, de son côté, après avoir dirigé une vive attaque sur l'arrière-garde, renonce bientôt à la poursuite pour se porter au pillage des chalands.

Les pertes furent très-importantes de part et d'autre : de notre côté, dix tués, au nombre desquels le sergent Ciré Boubakar, les caporaux Abd el Raman et Richard, et sept tirailleurs; deux officiers, deux sous-officiers, dont un indigène, et vingt-deux tirailleurs de la compagnie, blessés; le maréchal des logis Besnier, deux palefreniers, un

guide et six porteurs blessés; total dix morts et trente-six blessés, dont la moitié grièvement.

Les pertes de l'ennemi ont dû être très-grandes.

Le combat, commencé à cinq heures du matin, ne s'était terminé qu'à neuf heures.

L'effet produit sur les populations par cette victoire fut immense; la pièce de canon restée aux mains de l'ennemi n'avait pas tiré un seul coup, ce qui semblait prouver que le marabout avait dit vrai lorsqu'il avait annoncé que les canons ne partiraient pas; — cette pièce et les dépouilles de nos morts furent promenées comme des trophées dans tous les villages sarrakholais. De toutes parts ces derniers accoururent, demandant à grands cris à marcher sur Bakel, dont les marchandises de toute sorte excitaient leur convoitise.

A la suite de ce succès, l'ambition et l'audace de Mahmadou Lamine ne connurent plus de bornes : le nouveau Mahdi se décide à pousser à fond ses projets de conquête et de guerre sainte. 11 annonce à ses bandes qu'il va les conduire à l'attaque de Bakel. Il espère, grâce à ses intelligences avec

Alpha Sega et avec les Sarrakholais de Mody N'Kané, grâce aussi à la panique que cette défaite a occasionnée parmi nos alliés, venir facilement à bout de la garnison du poste et des indigènes qui s'y sont réfugiés.

La ville de Bakel est, depuis cinquante ans, un des points d'échange les plus importants du Sénégal. Elle est située à six cents kilomètres environ de Saint-Louis et à cent quarante kilomètres de Médine. Le fort se dresse sur un monticule rocheux, sur le bord même du fleuve, dont la berge est absolument à pic. A deux cents mètres environ, et parallèlement au fleuve, court une crête de collines dont les ailes viennent s'appuyer au fleuve, et qui forment ainsi une sorte de crique au centre de laquelle est le fort.

Avec ses hautes murailles crénelées, ses bastions munis de pièces de canon, le fort de Bakel peut défier toutes les attaques d'une troupe qui ne dispose pas d'artillerie.

La ville est formée par l'agglomération de plusieurs villages, qui s'étendent le long du fleuve, de chaque côté du fort, et dont une partie s'étage en outre, en amphithéâtre, sur les deux versants de la Hgne de collines.

Devant l'entrée du fort, au nord, se trouve une

place plantée de grands arbres qui donnent à la ville un riant aspect.

Ces villages sont dominés et protégés par une ceinture de petites tours qui sont : la tour du Nord ou tour des Pigeons, qui comrûande le village sarrakholais du Mody N'Kané et barre la route de Tuabo; la tour Jauris et la tour du Télégraphe à l'est; au sud, la tour du Mont aux singes qui commande le villase de Guérv M'Palé et barre la route de Kounguel.

La population indigène qui s'était réfugiée dans Bakel était d'environ quatre mille âmes. Elle se composait : 1° de traitants ou commerçants indigènes, pour la plupart originaires de Saint-Louis et qui, avec leurs employés, laptots, manœuvres, formaient une force d'environ deux cent cinquante hommes, résolus et dévoués; c'est à eux qu'incomba la défense de Guéry M'Palé; T de Sarrakholais amis, les N'Diabés, au nombre d'une centaine, dont la conduite a été irréprochable ; 3" de Boundounkais, au nombre de trois cents, sous les ordres d'Ousman Gassi, chargés de la défense de la tour

aux Pigeons et de Mody N'Kané ; 4" de Bambaras, au nombre de deux cents, affectés à la défense des toursNordetSud;o''enfindedeuxcentsToucouleurs.

La garnison comprenait en outre, défalcation faite des pertes de Kounguel : onze soldats d'infanterie de marine, dix artilleurs, cent vingt officiers, sous-officiers et tirailleurs, et une cinquantaine de laptots ou manœuvres, munis de fusils modèle 1 874 et aptes à rendre de très-bons services pour la défense; soit au total environ deux cents hommes armés de fusil à tir rapide, et onze cents auxiliaires. Tous, mettant de côté leurs préjugés de caste et de race, concoururent à la défense commune avec une résolution et un courage dignes d'éloges.

La garnison de Bakel disposait de plusieurs mois de vivres qui y avaient été réunis en prévision d'une attaque possible de la part d'Abmadou.

Mahmadou Lamine emploie les derniers jours du mois de mars à concentrer ses bandes dans les environs de Bakel. En même temps, il fait annoncer partout que le ]" avril il attaquera le poste, et dans un serment solennel il déclare qu'il ira faire son salam dans la mosquée de la ville.

Le I" avril, vers deux heures du soir, de fortes bandes ennemies se dirigent sur le village de Guéry M'Palé.

Une section de tirailleurs, commandée par le lieutenant Laty, sort du fort et prend position sur le chaînon qui domine ce village. Après une fusillade de quelques heures, l'ennemi se retire vers l'intérieur, poursuivi par les feux de salve à longue distance de la section.

Le 3avril, deux colonnes très-nombreuses,parties, l'une de Tuabo, l'autre de Kounguel, opèrent leur jonction dans la plaine au nord de Bakel. Les Sarrakholais sont là réunis au nombre de dix à douze mille et couvrent toute la plaine. Une colonne se détache de la masse et se porte à l'attaque de Mody N'Kané. A son approche, les habitants de ce village, qui déjà, au temps d'EI-Hadj Omar, ont une première fois trahi notre cause, mettent le feu à leur village et vont sejoindre à l'armée du prophète. Les Sarrakholais du Diafounou, les plus fanatisés et les plus braves parmi les contingents de Lamine, se jettentdans Mody N'Kané en flammes, et sont suivis par les bandes du marabout. Alors commence la guerre de rues, soutenue de part et d'autre avec une égale fureur. Enfin, à cinq heures du soir, l'ennemi se retire hors du village, poursuivi par une section de tirailleurs. Sept Sarrakholais faits prisonniers sont passés par les armes.

Dans la nuit du 3 au 4 avril, les ennemis se sont

de nouveau ralliés dans la plaine de Tuabo, à trois kilomètres environ de Bakel.

Mahmadou Lamine résolut de conduire, le lendemain, en personne, une attaque avec toutes ses forces réunies.

Il divisa ses troupes en trois colonnes destinées à attaquer le village par trois côtés à la fois : par le nord, par l'ouest et par le sud. Au point du jour ses masses s'ébranlent. Du côté de Guéry M'Palé et de l'ouest, l'attaque échoue complètement, grâce à l'intrépidité déployée par la petite troupe des traitants. Mais, comme dans la journée précédente, les bandes du Diafounou, puis à leur suite plusieurs milliers d'hommes, pénètrent dans Bakel par Mody N'Kané. De ce côté, la guerre de rues recommence, plus terrible encore que la veille. Boubou Diabé Ndiaye, Biram Sadi, GouthiaMamour Thiam, Silithior, à la tête de leurs serviteurs ou de leurs employés, disputent chaudement le terrain à l'ennemi. Nombre de traitants, parmi lesquels Jolicœur, Tiama , Mandikou , John-Legros, Jupiter-Waly, tombent glorieusement sous les coups des assaillants. De leur côté, ceux-ci sont décimés par le tir rapide de nos fusils, par l'effet meurtrier de nos canons. Mahmadou Lamine, selon le serment qu'il avait fait, se rend à la mosquée de Mody N'Kané,

pour y faire son salam; mais, un obus tombant au milieu de sa suite et blessant un cavalier porteur de son tabala, il prend la fuite. Ce fut parmi ses troupes le signal d'une panique générale. Défilant le long de la berge, les bandes ennemies s'enfuient dans un extrême désordre dans la direction de Tuabo.

Huit Sarrakholais du Diafounou sont pris dans la maison d'un traitant : ils étaient tranquillement occupés, assis sur un tas d'arachides, à manger de ces grains, en attendant que le marabout fît son entrée dans le poste. Ils furent fusillés.

Les forces ennemies qui, dans les journées du 3 et du 4, se trouvaient devant Bakel furent évaluées à douze mille liouimes; leurs pertes furent considérables; toute la journée du 5 fut employée à traîner au fleuve les cadavres abandonnés par l'ennemi.

Ces pertes eussent été autrement considérables si la défense eût disposé, au lieu de ses canons de 4, pièces à faible portée et sans justesse, de quelques canons de montagne de système plus perfectionné, et si les plates-formes des pelites tours eussent pu être munies de canons.

Nos alliés subirent, de leur côté, des pertes importantes : cinq traitants, une vingtaine d'indigènes

furent tués; une centaine d'autres furent blessés.

Le lendemain matin, l'interprète Alpha Sega, dont la connivence avec l'ennemi fut découverte et la trahison établie par des témoignages irrécusables, était fusillé sur la place publique.

Du 5 au 1 0 avril, les dispositions de défense sont complétées, les marchandises les plus précieuses des traitants, leurs familles, sont mises en sécurité dans des chalands au bord du fleuve; en outre, une partie de la population se réfugie au pied des murs du fort.

L'ennemi ne renouvelle pas ses attaques ; cependant, autour de Bakel, ses colonnes circulent dans toutes les directions.

Dans les journées du 11 et du 1 2 avril, la plus grande partie des contingents qui composent ces bandes prennent la direction de Kayes; sans doute elles se portent au-devant de la colonne du commandant supérieur, dont la marche en avant leur aura été signalée.

La défense de Bakel est un beau fait d'armes, qui fait honneur aux officiers, à la troupe, et aux contingents indigènes, traitants ou alliés, qui y ont pris part.

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