‹ Campagne dans le Haute Sénégal et dans le Haute Niger, 1885-1886Chapitre 23 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sur le Niger, le colonel Frey était tenu au courant, jour par jour, par le télégraphe, des agissements du marabout Mahmadou Lamine.

Il employait tous ses efforts à hâter la conclusion, avec Samory, du traité de paix qui devait nous assurer la paisible possession de la rive gauche du Niger.

Il y avait à craindre, en effet, que Samory, renseigné sur les dangers de notre situation par ses nombreux espions ou par des émissaires du marabout Lamine, prévoyant l'obligation dans laquelle nous étions de reporter sur le haut Sénégal la plus grande partie de nos forces qui se trouvaient sur le Niger, ne conçût le dessein de reprendre les hostilités, pour chercher à reconquérir son prestige compromis aux yeux des populations soudaniennes.

Aussi, dès la réception de la réponse par laquelle Samory faisait connaître qu'il acceptait les

conditions de paix qui lui étaient faites, la mission chargée d'aller présenter ce traité à sa signature fut-elle mise en route.

Le lendemain, le 1 4 mars, le colonel Frey partait lui-même de Bamakou pour Kayes, avec les troupes qu'il avait conservées.

A cette date, comme nous l'avons dit, la 1'* compagnie de tirailleurs avait rallié Bakel; la 2' compagnie venait d'arriver à Kayes.

En outre, tous les détachements qui avaient été échelonnés sur la ligne de ravitaillement avaient reçu l'ordre de se diriger à marches forcées sur ce dernier poste.

Il fallait se hâter, car Kayes, le chef-lieu du haut Sénégal, le magasin d'approvisionnement de tous nos postes et de la colonne, qui contenait pour une somme de plusieurs millions de vivres et de matériel de toute sorte, était sans fortin, sans murailles, facilement accessible de toutes parts.

Aux yeux, en effet, de ceux qui rêvaient de voir, dans un avenirprochain, le Transsaharien relier nos deux grandes colonies africaines, Kayes ne devait être qu'un poste provisoire, un simple entrepôt ; ce n'est que plus loin, au bout de la voie ferrée projetée, c'est-à-dire à Bafoulabé, à Kita, à Bamakou, plus loin encore peut-être, que l'on

construirait à grands frais une belle place forte, avec des casernes et des hôpitaux. On avait compté sans les indigènes.

Toutefois, grâce aux dispositions que le colonel avait ordonnées à son passage à Kayes, quelques travaux de défense y avaient été exécutés; une enceinte palissadée était construite; des miradors permettant d'observer au loin la campagne y avaient été élevés; mais ces obstacles, propres à rompre l'élan d'un assaillant, à résister à un premier assaut, ne permettaient pas à une petite garnison de soutenir un siège.

Il en fut tout autrement dès que la garnison reçut les premiers renforts.

L'apparition inattendue à Kayes de ces troupes, que l'on croyait encore sur le Niger, frappa d'une profonde terreur les habitants de quelques villages des environs, tels que Sabouciré, Banghassi, etc., qui avaient fourni des contingents au marabout pour le combat de Kounguel, et qui, sollicités par les émissaires de Lamine de prendre part à la curée générale, étaient sur le point de se déclarer en masse en sa faveur.

Dès lors, Kayes était à l'abri d'un coup de main.

C'est ce que comprit parfaitement le marabout lui-même, et c'est ce qui l'empêcha de se rendre

aux conseils d'un grand nombre de ses partisans, qui le poussaient à prendre Kayes, plutôt que Bakel, pour but de ses attaques.

La marche de ces troupes revenant du Niger, à une époque où d'ordinaire les colonnes se dirigeaient de Kayes vers ce fleuve, fut une curieuse épopée, une sorte de course fantastique, étrange, pendant plusieurs centaines de kilomètres. Le passage rapide de ces colonnes, à travers ces populations hier pressurées par les bandes de Samory, aujourd'hui délivrées du joug de l'envahisseur et mises pour longtemps sans doute à l'abri de ses incursions, était une cause de profond étonnement pour elles. Ni les chefs, ni les habitants n'avaient voulu ajouter foi à la nouvelle des succès si rapidement obtenus, à la conclusion d'un traité de paix avec le grand conquérant noir qui avait annoncé, peu de temps auparavant, qu'il planterait son étendard sur les murs de notre poste de Bafoulabé. Tous venaient en foule demander s'il était vrai que Samory fût vaincu, et qu'une ère de paix commençât enfin dans leur pays.

Les griots ne manquèrent pas une si belle occasion de faire parade de leur talent d'improvisateurs et de troubadours ; ils accouraient au-devant des troupes, s'égosillaient à proclamer leur valeur, à chanter les louanges du simple soldat comme du colonel, et à relater dans un langage des plus imagés des faits d'armes, des exploits souvent imaginaires, qu'ils attribuaient à tour de rôle aux uns et aux autres.

Ces marches étaient toujours effectuées de nuit, de manière que les troupes arrivassent à l'étape au lever du soleil. Elles trouvaient dans les postes de ravitaillement, qui avaient été créés au début de la campagne, des vivres pour les hommes et pour les animaux; du pain, un peu de vin et quelques abris pour les Européens.

Dans le voisinage des forls, des cibles et des silhouettes avaient été disposées sur des emplacements favorables, de manière à figurer des formations, à représenter des groupes d'ennemis. Les détachements, à la fin de leur étape, encore en tenue de route, étaient, avant toute autre occupation, conduits par leurs chefs devant ces groupes bizarres. Ils ouvraient aussitôt le feu, comme sur un ennemi réel, et exécutaient les phases d'un combat; c'étaient là d'utiles exercices, qui avaient

principalement pour but de compléter, presque en courant, l'instruction des tireurs, d'assujettir les tirailleurs à la discipline du feu, si difficile à obtenir dans les troupes recrutées parmi les indigènes, — que la poudre grise si facilement, et qui jugent le plus souvent de l'importance d'un combat d'après le nombre de coups de feu qu'ils y ont pu tirer.

Le 15 mars, le commandant supérieur arrive à Ouloni. La première dépêche que reçoit le bureau télégraphique de campagne qui marche avec lui est la nouvelle de l'engagement de la 1 " compagnie à Kounguel, mais les détails manquent sur l'issue de la lutte, la ligne télégraphique ayant été coupée entre Bakel et Kayes dès le début de l'action. Ce n'est que quelques jours après, que le commandant de Kayes peut télégraphier quelques renseignements sur cet engagement, renseignements qui ne sont que l'écho des bruits qui circulent, bruits alarmants, exagérés encore à dessein par les partisans de Lamine , qui représentaient notre échec comme un désastre complet. Enfin, le 18 mars, à travers mille dangers, un courrier envoyé de Bakel

peut parvenir à Kayes : il apporte le rapport du commandant de Bakel sur l'engagement. De nouvelles instructions sont alors données sur toute la ligne des postes pour presser, hâter encore la marche des troupes.

Le 28 mars, pour gagner quelques jours, le colonel Frey, accompagné du lieutenant Vimont et de deux tirailleurs d'escorte, prend à Badumbé la voie des pirogues. Descendant le cours du fleuve pendant quarante lieues, il arrive à Kayes le 2 avril.

Sous l'énergique impulsion de M. le chef de bataillon Houry, d'excellentes dispositions avaient été prises, il est vrai, pour faire face à une tentative de l'ennemi ; mais il devenait nécessaire de mettre la place à l'abri d'une attaque, même sérieuse, de la part de ce dernier, tandis que la colonne allait opérer dans la direction de Bakel.

A son arrivée, le commandant supériedr proclame donc l'état de siège et arrête aussitôt le plan d'un système complet de défense de la place. La direction des travaux est donnée à M. le capitaine d'artillerie Blanchard, auquel le commandement de Kayes va être confié. Le service des ambulances est en même temps habilement organisé par les soins de M. le médecin de 2* classe Lacarrière. Les travaux sont aussitôt entrepris; les troupes

disponibles, les habitants de Kayes y sont employés, ainsi que M. l'ingénieur Descamps, chef du service du chemin de fer, et son personnel de conducteurs et d'ouvriers. Grâce au dévouement de tous, officiers ejt soldats, fonctionnaires et employés, ces travaux sont poussés avec une trèsgrande activité. Un mur crénelé commence à s'élever autour de la concession. Des blockhaus sont improvisés au moyen de rails et de traverses, de manière à flanquer l'enceinte palissadée. Des platesformes pour des pièces d'artillerie sont établies de la même manière. Le pavillon du commandant supérieur, celui du chemin de fer, et d'autres constructions, sont organisés en réduits en arrière des faces. Le trésor est mis en sûreté. En avant des parties faibles de l'enceinte, des défenses accessoires sont accumulées : abatis d'arbres épineux, tessons de bouteilles, chausse-trapes forgées par les ouvriers d'artillerie. Une poudrière est construite dans l'enceinte.

Pendant que ces premiers travaux s'exécutent, les derniers détachements rallient Kayes successivement. Dès le 5 avril, quelques fractions de troupes sont portées en avant et échelonnées le long de la rive gauche. Elles ont pour mission de s'assurer la possession des gués principaux, et de surveiller les

villages de la rive droite, où l'on signale quelques mouvements de bandes armées, dont les intentions sont inconnues.

Cette disposition permet de faire croire à l'ennemi que la marche en avant de la colonne va commencer, et de retenir, par suite, dans les villages menacés d'une répression, les partisans que les émissaires de Lamine y sont encore venus recruter en les conviant à une nouvelle attaque de Bakel, fixée par le marabout au ^ 0 avril.

Elle a encore en vue d'étendre, aussi loin que possible, dans la direction de Bakel, notre réseau de surveillance, et de s'emparer des quelques ressources en céréales que les villages dévoués au marabout ont abandonnées à la première nouvelle de la marche de la colonne.

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