CHAPITRE XIV
A la date du 7 mai, la deuxième colonne quitle Diawara pour se porter à Makhana, au-devant d'un convoi important de pirogues qui arrivait de Kayes. Cette mission terminée, le commandant Houry se rendit à Sénoudébou pour y prendre le commandement d'une petite colonne composée de la 3' compagnie de tirailleurs, d'un détachement de la 8' compagnie et d'une pièce d'artillerie; il reçut l'ordre d'appuyer, avec ces troupes, une opération que 2,000 auxiliaires boundoukais, toucouleurs et bambaras avaient demandé à tenter contre Diania, village du Diaka, sur les confins de la Gambie anglaise, dans lequel s'était réfugié le marabout.
Le 21 mai, cette colonne partit de Sénoudébou; elle campa le soir à Mélaogniel, le 22 à Sansadig, le 23 à Colonka; le 24 elle se porta sur Dalafine.
Les volontaires ayant refusé de marcher, le commandant Houry, suivant les instructions qui lui avaient été données, rétrograda sur Sansadig; le
30 mai, il arriva à Baloii, après avoir ainsi poussé une pointe très-hardie et vigoureusement conduite jusqu'à cent cinquante kilomètres de Bakel.
La première colonne avait remplacé, le 7 mai, à Diawara, la colonne du commandant Houry.
Le 1 0, le commandant supérieur s'établitàTuabo. Depuis le combat de Manahel, toutes les populations du Guoye, dont la colonne occupait les villages, vivaient, réfugiées sur la rive droite, à Sambankagny , à Kémandao et à Guémou, où s'étaient en outre réunies les populations de vingt autres villages des deux rives.
Là, elles attendaient impatiemment le départ de la colonne pour rentrer dans leur pays. Kémandao était approvisionné en grains, mais Guémou, mais Sambankagny n'avaient pas de vivres en quantité suffisante pour fournir aux besoins d'un pareil surcroît de monde. Aussi, ne tarda-t-on pas à y souffrir de la faim.
Prévenus que la colonne ne quitterait pas le Guoye tant qu'ils n'auraient pas fait leur complète soumission, leshabitants se décidèrent enfin à entamer des
pourparlers, puis finirent par accepter toutes les conditions qui leur étaient imposées.
Déjà, un certain nombre d'autres villages situés entre Kayes et Bakel avaient agi do même : c'était le commencement de la pacification de ces malheureuses contrées.
La soumission des villages du Guoye eut lieu le 19 mai. A cette date, plusieurs milliers d'indigènes vinrent réoccuper les villages de Tuabo, de Manahel, deDiawara, de Modhéry, etc., et se mirent aussitôt à l'œuvre pour réparer les ravages que la guerre y avait causés.
Le moment était favorable pour frapper un dernier coup qui terminât la campagne, en châtiant les contingents encore insoumis de Sambankagny, de Kémandao et de Guémou, que le départ des populations du Guoye venait d'affaiblir de plusieurs milliers de guerriers.
Ces trois villages sont les plus importants du Guidimakha ouest. C'est de là qu'étaient partis les premiers guerriers que le marabout avait emmenés à la conquête du Boundou ; c'étaient les gens de Kémandao et de Guémou qui avaient donné le signal du combat, lors de l'affaire de Kounguel, et qui avaient pillé les chalands de l'Étal. Tous leurs habitants avaient participé aux attaques dirigées
contre Bakel. A celle heure même, ils délenaient en captivilé plusieurs centaines de femmes et d'enfants qu'ils avaient faits prisonniers dans ces attaques, ou qu'ils avaient enlevés lors du pillage de nos villages alliés du Boundou. Enfin, ces villages étaient signalés par les traitants de Bakel, au commandant supérieur, comme de véritables repaires de brigands qui portaient depuis longtemps au commerce de l'escale un très-grand préjudice, en interceptant le commerce de Bakel avec les caravanes de Maures provenant de l'intérieur. Leur éloignement du fleuve, l'épaisseur de leurs tatas, derrière lesquels ils pensaient pouvoir défier l'attaque d'une aussi faible colonne, la fatigue excessive de nos troupes, qu'ils connaissaient par les rapports de leurs espions, étaient autant de motifs qui les engageaient à prolonger leur résistance.
Le village de Guémou n'avait-il pas tenu tête, pendant toute une demi-journée, le 28 octobre 1 859, à une colonne composée de 320 soldats européens, de 760 soldais indigènes, et de 400 auxiliaires, qui ne s'empara du village qu'au prix de perles considérables : 39 tués, dont un officier; 97 blessés, dont 6 officiers ? D'un autre côté, le marabout ne venaitil pas de leur faire parvenir, il y avait quelques
jours à peine, une lettre dans laquelle il leur annonçait son prochain retour, en vainqueur ?
Le village de Sarabankagny, plus directement menacé par sa proximitédeBakel,s'était, ilest vrai, décidé bien tardivement, le 18 mai, à faire des promesses de soumission. Mais, prodigues de promesses, les noirs trouvent toujours un prétexte nouveau pour en retarder la réalisation. Sachant donc le cas qu'il en fallait faire, le colonel avait signifié à diverses reprises à tous les villages encore insoumis qu'il n'accorderait aucune attention aux propositions de ce genre qui ne seraient pas suivies d'un commencement d'exécution, ces démarches n'ayant qu'un but : permettre de gagner du temps, atteindre la saison de l'hivernage, pendant laquelle une colonne ne peut tenir la campagne.
Du reste, Sambankagny se gardait ; un détachement de 500 guerriers était campé à un demi-kilomètre du village, au débouché d'un long défilé, étroit, très-difficile, que forme, en passant entre deux hautes collines, le chemin de Bakel à Sambankagny. Ses vedettes étaient poussées en avant, presque sur le fleuve, guettant nos mouvements.
Eï DANS LE HAUT NIGER. 419
Le colonel résolut d'en finir avec cette résistance. Le mois qui venait de s'écouler avait été très-rude à supporter; mai et juin devaient être encore autrement terribles. Ces deux mois sont en effet les plus mauvais de l'année! Des vents brûlants régnent sans discontinuité : l'horizon disparaît sous des nuages de sable que l'atmosphère tient en suspension. Le jour, la chaleur est atroce; pas de repos possible : les Européens sont obligés, même dans les habitations, de maintenir sur leur tête un mouchoir constamment humide, pour éviter les coups de chaleur, dont les effets sont aussi prompts et aussi funestes que ceux qui sont produits par les insolations. Dans le poste, plusieurs hommes furent ainsi frappés et succombèrent comme foudroyés. La nuit, la chaleur rayonne du sol, des murailles, des cases, tellement intense que tout semble embrasé. Les habitations sont de véritables fournaises.
Il faut joindre à ces causes de maladies, celles qui provenaient des odeurs pestilentielles qui se dégageaient des environs de Bakel, devenus, par
suite des nombreux cadavres qu'on avait jetés dans le fleuve, de véritables foyers d'infection.
En marche, il faut, dès le lever du soleil, prendre des précautions inimaginables pour ne pas semer tous les Européens sur la route. Aussi, tous les chevaux des indigènes, ceux des spahis comme ceux des auxiliaires, étaient-ils requis pour marcher à l'arrière-garde : là, ils servaient à recueillir les retardataires, les malades, que les mulets de cacolets n'avaient pu emporter. Auprès de chaque petit groupe d'Européens, se tenaient des auxiliaires qui déchargeaient ces derniers de tous leurs bagages, quelquefois même de leurs vareuses. A chaque halte, ces auxiliaires, munis de grandes outres pleines d'eau, donnaient à boire aux soldats. A l'arrivée au campement, des vaches laitières, des chèvres qui avaient été prélevées sur les prises, et réparties entre les diCTérents détachements, leur fournissaient du lait, seule nourriture que l'estomac affaibli puisse supporter à cette époque de l'année.
Le résultat de ces soins, des préoccupations constantes des chefs, fut que cette colonne qui, sans contredit, fit dans le haut Sénégal les plus longues marches, livra le plus grand nombre de combats, éprouva en un mot les fatigues les plus grandes, ne compta que 28 pour 100 de décès parmi
les Européens. Mais, malheureusement, combien d'autres hommes qui ont pu atteindre Saint-Louis, ou même être dirigés sur la France, ont dû mourir, peu de temps après, de fatigue ou des suites des maladies contractées dans la campagne ' !
Le cojonel résolut, au lieu d'attaquerdireclement
' Citons quelques exemples relatifs au chiffre de la mortalité des Européens dans le haut Sénégal.
Dans la première semaine de mai 1885, la 37" compagnie d'infanterie de marine, arrivée de France au mois de novembre 1884, avec un effectif de 100 hommes, Corses ou méridionaux pour la plupart, n'avait plus que 4 hommes en étal de faire du service : 2 sergents et 2 soldats. 33 étaient morts; 41 avaient été laissés plus ou moins malades dans divers postes; des 26 présents, 20 étaient exempts ou traités à l'ambulance; des 2 officiers, l'un souffrait d'une hépatite à laquelle il devait succomber quelques mois plus tard; l'autre était aux prises avec la dyssenterie. (Docteur Lota.)
A la fin du mois d'août 1886, 20 artilleurs débarquent à Kayes; le l" novembre, 4 étaient morts; 10 étaient rapatriés dans un état déplorable; o étaient dirigés dans les postes, où deux d'entre eux succombaient le mois suivant ; et le vingtième restait à Kayes^ à peu près valide. (Du même.)
La mortalité des disciplinaires, au 1" mai (1886-1887), dépassait 55 pour 100.
Nous pouvons dire du haut Sénégal ce que le paysan des marais Pontins dit de son pays : « Nous ne vivons pas, nous mourons. » (Docteur Lacarrière.) « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » (Docteur Plouzané.)
Sambankagny, puis Kémandao et Guémou, de tourner leurs défenses et leurs embuscades en opérant par l'est. Les populations, refoulées et acculées au désert, seraient alors obligées de faire leur soumission.
Afin de déjouer l'observation des espions, le bruit fut, à différentes reprises, répandu que la colonne devait franchir le fleuve et marcher sur Sambankagny. L'alerte fut ainsi plusieurs fois donnée à ce village, dont les guerriers se portaient alors en masse en avant et garnissaient le défilé.
Dans la nuit du 19 mai, tous les hommes valides de la colonne, diminuée à ce moment du détachement qui opérait dans la haute Falémé, sont dirigés isolément sur Goutioubé, à trente-deux kilomètres de Bakel, avec la mission apparente de se porter au-devant d'un convoi qui était annoncé de Kayes.
Pour mieux tromper l'ennemi, le commandant supérieur, escorté par le détachement de la 6^ compagnie, ne quitta Tuabo que le même jour, à cinq heures du soir. Il traversa Bakel sans s'y arrêter et rejoignit la colonne le lendemain matin à Goutioubé.
Le jour même, à 5 heures du soir, le fleuve fut franchi devant Diougountourou, et le bivouac établi près de ce village. A ce moment, quelques cava-
liers ennemis qui, de la rive droite, surveillaient nos mouvements, filèrent à toute bride pour donner l'alarme à Guémou. Le lendemain, 21 mai, à trois heures du matin, la colonne, réduite à moins de 300 hommes, en raison des nombreux malades et des écloppés qu'elle dût laisser encore dans les chalands, devant Diougountourou, prit le chemin de Guémou.
La marche est très-difficile, le terrain n'étant qu'un fourré d'arbres bas, épineux, à travers lesquels on n'avance qu'en laissant aux branches des lambeaux de vêtements , et en prenant de grandes précautions pour ne pas être aveuglé par les épines.
A 4 heures du matin, un groupe de six Maures, envoyés en éclaireurs, vient rendre compte que l'ennemi a établi des embuscades à un kilomètre en avant, et barre la route.
La marche est continuée; des dispositions sont en même temps ordonnées pour permettre la formation immédiate du carré.
Première face : détachement de la 6* compagnie de tirailleurs, lieutenant Michel Angeli; une section d'artillerie, lieutenant Besançon, et les disciplinaires, lieutenant Léger.
Face de gauche : l'infanterie de marine, capitaine
de Roqiietaillade, et un peloton de la r compagnie de tirailleurs, capitaine Joly.
Face de droite : 2* compagnie, lieutenant Vimont; le capitaine Ferrât était tombé malade, le lieutenant Carréniiaux était décédé à Bakel.
Quatrième face : 25 spahis à cheval, lieutenant Guérin ; puis les auxiliaires.
Un détachement de tirailleurs et les spahis à pied, sous-lieutenant de Ségur, forment la réserve.
L'élat-major du commandant supérieur se trouve réduit à deux officiers : capitaine Mahmadou Racine et sous-lieutenant Péré.
A la vue du cadavre d'un mouton immolé sur la route par les indigènes, qui, suivant leurs vieilles pratiques fétichistes, croyaient rendre ainsi le passage infranchissable, les éclaireurs redoublent de précautions.
L'un d'eux, s'avançant à pas de loup, abat d'un coup de feu, sur le corps même de Tun de ces animaux, l'un des sacrificateurs au moment où il prononçait les paroles sacramentelles!
Le carré est alors formé; du côté de l'ennemi, silence complet : immobile, l'arme haute, il attend que la colonne soit à bonne portée de l'embuscade qu'il a préparée.
Un feu de salve fouille le terrain en avant, l'en-
nemi y répond par une décharge effroyable, accompagnée de cris sauvages.
Un combat très-vif s'engage, combat sous bois, en pleine nuit, combat terrible ! Pendant une demiheure, plusieurs centaines de Sarrakholais résolus, abrités derrière des termitières et des troncs d'arbres, tiraillent sur la colonne; à deux reprises, ils tentent de se jeter sur le carré, mais, des trois faces attaquées, partent des feux de salve, suivis d'un feu rapide du magasin, qui fauchent tout ce qui se trouve en avant.
La face formée par l'infanterie de marine ayant gagné un peu de terrain sur la gauche, l'ennemi se trouve battu par des feux de flanc. Il se retire alors, emportant une partie de ses morts. Nous eûmes, de notre côté, quatre tirailleurs, un spahi et un disciplinaire blessés. Ces derniers sont pansés sur le lieu même du combat, avec un grand dévouement, par les docteurs Grand Moursel et Plouzané.
Après une demi-heure d'attente, au moment où le jour va poindre, la marche est reprise, sous la protection d'un détachement de 30 hommes, éclairant la colonne, à cinq cents mètres en avant, sous la conduite du sous-lieutenant Suleyman.
La colonne arrive devant Guémou, à huit heures du matin ; les habitants venaient d'abandonner le
village, les derniers groupes disparaissaient à l'horizon. Une compagnie de tirailleurs, des spahis et les auxiliaires furent lancés à leur poursuite et ramenèrent une vingtaine de prisonniers.
Nous fûmes témoins, au moment de notre arrivée à Guémou, d'un acte de dévouement filial, qui montre bien que cette vertu n'est pas l'apanage exclusif des races civilisées! Une négresse, vieille, aveugle, infirme, se traînant avec peine, prévoyant sans doute les misères qui allaient l'assaillir pendant la route, s'éloignait à regret de son village! Un jeune homme robuste, son fils sans doute, soutenait sa marche, sans se préoccuper de l'approche de la colonne ni des spahis qui fondaient au galop sur lui. 11 pouvait fuir, se jeter dans les broussailles, se dérober au sort terrible qui l'attendait s'il tombait entre les mains d'auxiliaires qui ne font jamais de quartier! Il préféra partager le sort de l'infirme. « Pourquoi n'as-tu pas pris la fuite? » lui demanda le chef de la colonne, voulant se rendre compte des sentiments qui avaient dicté la conduite du jeune homme. « Que serait-elle devenue? » répondit-il simplement.
La liberté leur fut aussitôt donnée, ainsi qu'aux autres prisonniers. Le colonel les chargea d'aller trouver les gens de Guémou, de Sanibankagny et
de Kémandao, et de leur faire savoir que leurs villages seraient épargnés, s'ils faisaient un acte manifeste de soumission.
Les troupes et les auxiliaires campent dans Guémou, sous la protection des postes avancés établis autour du village, et de vedettes de spahis poussées au loin dans la campagne. La nuit, la colonne tout entière rentre dans le tata du village.
Le lendemain, 22 mai, à 3 heures 30 minutes du matin, la colonne est rassemblée à l'ouest du village, pour se mettre en route sur Kémandao.
Une attaque de la part de l'ennemi est certaine, car, après l'engagement de la veille, des émissaires sont partis dans toutes les directions pour prévenir les guerriers de la marche de la colonne; néanmoins, un combat de nuit est moins à redouter qu'une marche sous le soleil dévorant! D'ailleurs les troupes sont aguerries, disciplinées au feu; leurs chefs sont pleins d'ardeur. L'ordre du départ est donné.
Guémou est à peine évacué, que les auxiliaires, munis de brandons enflammés, en parcourent les
rues et mettent le feu aux cases. Ces mesures extrêmes sont indispensables; ce n'est qu'en brûlant leurs villages, en les poussant l'épée dans les reins, que l'on peut réduire ces hordes fanatisées, tenaces, indomptées, qui, jusqu'au dernier moment, espèrent dans une intervention surnaturelle pour avoir la victoire !
La colonne s'est à peine ébranlée, que les Maures qui la précédent pour fouiller le terrain, avant de s'y engager, accourent prévenir que des masses considérables de fantassins et de cavaliers se sont avancées par le chemin de Kémandao : ces bandes se sont arrêtées à un kilomètre et demi de Guémou, sur la lisière des bois qui entourent le village.
A 1 00 mètres en avant de cette lisière court un petit marigot desséché qui forme une sorte de retranchement naturel de 1 mètre 30 centimètres de profondeur sur 2 à 3 mètres de largeur. A partir de ce marigot, du côté de Guémou, le terrain se relève légèrement pendant 60 à 80 mètres, et se termine par une petite crête. De cette crête Jusqu'au village, le terrain est ensuite complètement plat et découvert.
Une section de tirailleurs éprouvés est chargée de reconnaître la position occupée par l'ennemi;
elle a ordre de se replier sur la colonne dès qu'elle aura dépisté ce dernier. Après cinq à six minutes de marche, la section atteint le marigot; elle s'y glisse et fait un feu de salve dans la direction du bois ; de la lisière, sur une ligne de plusieurs centaines de mètres, part aussitôt une fusillade trèsnourrie : la section se replie sur la troupe; l'ennemi se jette en désordre à sa poursuite.
Mais, à la vue de la colonne, qui, dans son imposante immobilité, se profilait sur le ciel, comme une masse sombre, redoutable, celui-ci s'arrête interdit et se concerte sur le plan d'attaque.
Tout le Guidimakha ouest est en armes! A deux cents mètres à peine du carré, si près qu'on les entend distinctement parler, dissimulés dans l'ombre, sont réunis les guerriers de viniit villages sarrakholais de la rive droite et de la rive gauche ! Ils ont juré de vaincre ou de périr. Les griots, portant les ordres des chefs, rassemblent les contingents par villages; ils entonnent des chants de guerre pour les exhorter au combat : « Eh! Guidimakha! Guidimakha! Gens du Guidimakha, rappelez-vous ce que vous avez juré à vos femmes ! » leur crient-ils de toute la force de leurs poumons : (( Pas un seul ne doit nous échapper ! »
Et en effet, pleins de confiance dans l'issue de la
lutte, des hommes, des enfants étaient venus, qui n'avaient pour toute arme que des bâtons avec lesquels ils pourraient au moins, avaient-ils dit en partant, achever les blessés I
La colonne avait pris sa formation de la veille. Calmes, pleins de confiance, les soldats, genou à terre, le doigt sur la détente du fnsil, interrogeaient l'horizon, attentifs aux ordres de leurs chefs.
En arrière, Guémou est en feu.
Le spectacle est saisissant : dans l'air, qu'aucun souffle n'agite, droit vers le ciel, s'élèvent d'épaisses colonnes de fumée noirâtre, à travers lesquelles, comme des feux follets, voltigent en tous sens des flammèches et des brindilles enflammées. Au-dessous, un brasier immense, qui, comme une lave incandescente, s'étend de plus en plus sur le sol. De ce brasier jaillissent des gerbes de flammes hautes, de toutes couleurs, qui se tordent en tous sens comme les replis onduleux d'immenses serpents^de feu. Le tout est accompagné de mille crépitations, de détonations sourdes produites par l'explosion de cartouches provenant du combat de Kounguel, de barils de poudre, d'armes abandonnées dans le village par les habitants, dans leur fuite précipitée.
Le jour allait poindre : ses premières lueurs se mêlant aux reflets de l'incendie répandirent sur la plaine une clarté blafarde !
Du côté de l'ennemi, au brouhaha de tout à l'heure a succédé le silence; il paraît avoir renoncé au combat ; subitement, en effet, il a disparu comme s'il se fût abîmé dans la terre. Mais dès que le jour se fit, du sommet de l'cchelle on put distinguer nettement ses dispositions. Suivant cette tactique préférée des races africaines de l'Orient comme de l'Occident, et qui leur permet, en cas de succès, d'infliger à l'adversaire d'effroyables désastres, ainsi que la défaite des Italiens à Sahati nous en donne encore un frappant exemple, l'ennemi dirige un fort contingent entre Guémou et Diougountourou, pour couper à la colonne sa ligne de retraite sur le fleuve. Ce détachement défile, à distance, sur la gauche du carré. Un autre groupe va s'établir sous bois, au pied d'un mamelon, à un demikilomètre sur la droite. En avant du marigot et des herbages qui le bordent, émergent six à sept cents tètes. Ce sont les plus résolus des Sarrakholais qui prennent le poste de combat le plus périlleux. Enfin, des cavaliers passent et repassent devant la lisière du bois.
La colonne est portée à 400 mètres de cette
lisière ; quelques obus, quelques boîles à mitraille sont tirés, quelques feux de salve exécutés.
Les cavaliers ennemis simulent la fuite pour attirer la colonne dans l'embuscade. Les noirs qui composent cette dernière, se voyant découverts, se décident à riposter. Dès ce moment, et pendant plus d'une demi-heure, la fusillade continue, serrée, sans interruption; pendant que les noirs, qui sont appuyés sur le bord du retranchement, font feu; en arrière d'eux, sur plusieurs lignes, d'autres noirs chargent les armes qu'ils passent rapidement aux hommes du premier rang.
Attaquer de front serait s'exposer à de grandes pertes.
Le colonel va placer une section d'infanterie de marine à loO mètres sur la gauche. De ce point, ces soldats prennent une partie du marigot d'enfilade. Par leurs feux de précision, ils obligent lennemi à tirer sans ajuster. Sous la protection de cette section, la 6" compagnie s'avance peu à peu jusqu'à la crête, d'où elle découvre entièrement et domine le marigot.
L'ennemi sent approcher le moment décisif; la fusillade redouble d'intensité. La 6' compagnie de tirailleurs met baïonnette au canon ; en arrière des ailes, une section d'infanterie et une section de la
2° compagnie sont disposées en soutien. Un feu rapide est exécuté.
Puis, au cri de : « En avant! » du colonel, répété par le commandant Combes et par le lieutenant Hubert, tous deux au premier rang, les lieutenants Michel Angeli etSuleyman, le sabre haut, enlèvent leur troupe et se précipitent sur la position ennemie.
Accueillis par une terrible décharge, les tirailleurs hésitent une seconde. La charge retentit plus ardente : « En avant! en avant! » commandent les chefs. « You! you! you! » répondent les tirailleurs en poussant leur cri de guerre, et ils se jettent dans la mêlée!
Un combat corps à corps s'engage : les tirailleurs, répugnant à se servir de la baïonnette, assomment à coups de crosse ceux qui résistent ou qu'ils atteignent dans leur fuite. A leur tour, les spahis, lieutenant Guérinen tête, donnent la chasse et tuent ou ramènent quelques fuyards.
Une quarantaine de cadavres gisent à terre, dans le marigot et sur la lisière; de l'aveu de l'ennemi, 67 tués et 120 blessés sont le résultat de la journée !
Les Sarrakholais se montrèrent supérieurs à ce qu'ils furent jamais comme résistance et comme
courage; mais, malgré leur grand nombre, ils ne purent tenir contre l'intrépidité de cette poignée d'hommes et la vaillance de leurs cliefs! Grâce à la disposition du terrain et au manque de justesse du tir de l'adversaire, les projectiles, effleurant la crête, passaient au-dessus de la colonne et allaient tomber à 100 mètres sur ses derrières; un certain nombre d'auxiliaires furent ainsi atteints, entre autres, deux des porteurs de l'échelle qui furent gravement blessés; nous n'eûmes, de notre côté, qu'un tirailleur tué, quatre tirailleurs et un soldat d'infanterie de marine blessés.
Il était 7 heures 30 minutes du matin; le soleil était accablant; pas le moindre frémissement dans les feuilles desséchées des arbres; la colonne fut aussitôt mise en route pour Kémandao.
Les habitants, comptant sur la bravoure de leurs défenseurs, avaient attendu avec confiance l'issue de la lutte qui était engagée. Prévenus par un cavalier qui vint à toute bride leur annoncer la nouvelle du désastre, ils se hâtèrent de prendre la fuite.
La colonne se présenta devant le village au moment où les derniers habitants en sortaient.
Le 23 mai, la colonne fait séjour à Kémandao. Elle y est rejointe par les guerriers d'Abdoul Bou-
bakar, qui, suivant les dispositions concertées entre le colonel et ce chef, se présentèrent devant Sambankagny, au moment où les défenseurs venaient d'abandonner le village pour se porter à la rencontre de la colonne.
Le 24 mai, départ de Kémandao à 4 heures du matin; la colonne passe, à 8 heures, à Sambankagny, incendié la veille par les Toucouleurs d'Abdoul Boubakar; à 10 heures 30 minutes, elle arrive devant Bakel.
A ce moment, lacolonneoffraitun coup d'œil aussi original que pittoresque : derrière deux à trois cents bœufs pris à l'ennemi et que des tirailleurs chassaient devant elle', venaient, montés sur des ânes, tous
' Le produit de la vente des prises elTectuées pendant la campagne permettra d'attribuer, à chaque soldat européen et tirailleur, une part d'environ cent cinquante francs. Ce sera, pour tous, une aubaine inespérée.
Ce n'est point le lieu de discuter ici, à l'occasion de ces parts de prise, le point bien connu du droit des gens, au sujet duquel l'opinion des économistes eux-mêmes diffère.
Nous nous bornerons à constater que, pour les prises de guerre comme pour les prises maritimes, la validité de la capture est admise par tous ceux qui ont l'expérience des choses de la guerre, et que la question est réglementée par des décrets en vigueur.
Nous ajouterons que, plus que partout ailleurs, dans ces contrées où nous sommes obligés de faire appel, pour le service militaire, au concours de populations aux mœurs barbares, la promesse de la part de prise est un puissant moyen pour mettre un frein aux instincts d'inutiles des-
les soldats européens et les tirailleurs écloppés, formant ainsi un petit corps de cavalerie des plus singuliers.
Un spectacle affligeant attendait la colonne à son arrivée à Bakel. Pendant ces quelques journées d'absence, une épidémie à caractère foudroyant, sorte de typhus, avait sévi dans la ville, et particulièrement parmi le personnel du poste. Des Européens, des tirailleurs avaient succombé, ainsi qu'un certain nombre d'indigènes choisis parmi les plus coupables des rebelles du Guoye, et qui avaient été internés dans le fort en attendant que la justice se prononçât sur leur sort. Ces derniers, déjà débilités par les privations qu'ils venaient d'endurer, et par le jeune •ramadan) qu'ils avaient observé rigoureusement malgré leur grande faiblesse, obéissant en outre aux incitations de marabouts exaltés qui se trouvaient parmi eux, se laissèrent mourir de faim, pour échapper, disaient-ils, au châtiment que
truclions de ces dernières, et pour empêcher les effets du pillage, si funestes au point de vue des intérêts des populations comme au point de vue de l'intérêt de la discipline.
la justice des blancs ne manquerait pas de leur infliger. Fatals effets du fanatisme musulman qui n'admet pas de clémence pour les vaincus! La liberté fut donnée immédiatement à ceux de ces malheureux qui avaient survécu.
La population tout entière était accourue audevant de la colonne pour l'acclamer, et pendant plusieurs jours, ce fut devant le poste un défilé continu de groupes de traitants, de femmes, de députations des différentes corporations de la ville, forgerons, griots, etc., qui n'avaient pas d'expressions assez fortes pour témoigner au commandant supérieur, ainsi qu'à ses officiers et à ses troupes, toute leur joie, toute leur reconnaissance d'avoir été préservés de la vengeance du faux prophète et de la famine qui menaçait de ravager la ville ' !
• Au nombre des visiteurs les plus empressés, se trouvaient une centaine de Maures dont les caravanes, composées d'environ 400 chameaux, bœufs porteurs ou ânes, étaient campées sur la rive droite du fleuve, devant Bakel.
Ce sont ces caravanes qui, chaque année, apportent à nos escales la gomme qu'elles recueillent dans de vastes bois d'acacias, situés à huit ou dix jours de marche du fleuve. Les Maures emploient à ce travail, réputé très-pénible, des captifs qui sont, pour la plupart, le produit des rapines incessantes exercées par eux contre les malheureuses populations indigènes qu'ils pillent et rançonnent à toute occasion.