‹ Campagne dans le Haute Sénégal et dans le Haute Niger, 1885-1886Chapitre 5 sur 45 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le 10 septembre, des ordres sont expédiés au gouverneur du Sénégal pour commencer la concentration du corps expéditionnaire à Kayes, chef-lieu du haut Sénégal.

Cette concentration s'opère de la manière suivante :

Pendant les mois d'août, de septembre et d'octobre, le Sénégal, grossi par les pluies de l'hivernage, coule à pleins bords. Son niveau s'élève en peu de jours de huit à dix mètres. Le trop plein des eaux déborde sur ses deux rives et y forme des lacs immenses, desquels émergent des cimes d'arbres et les cases des villages riverains, à ce moment entièrement envahis par les eaux.

De grands navires à vapeur peuvent alors remonter facilement le cours du fleuve. Le navigateur n'a à redouter que le choc d'énormes troncs d'arbres, que le fleuve roule comme d'informes épaves dans ses eaux terreuses, ou bien la rencontre de

petites îles flottantes, détachées de la rive par la violence du courant. Celles-ci s'écoulent lentement, glissant doucement au fil de Teau, couvertes de hautes herbes, refuges de serpents venimeux qui ont été surpris par les eaux et dont on entend de la rive les sifflements sinistres.

Les avisos, les remorqueurs de la colonie sont tous requis pour effectuer les transports destinés au haut fleuve. Ces transports à faire sont si considérables! Chaque année, en effet, il faut renouveler presque entièrement le personnel du haut Sénégal. Ceux que la mort a épargnés n'ont qu'à rentrer au plus vite s'ils veulent revoir la France. Il faut envoyer des chevaux, des mulets, des ânes pour réparer les pertes de la campagne précédente; il faut expédier des approvisionnements de toute nature, nonseulement pour les Européens, mais encore pour les indigènes, même pour les animaux, cette terre ingrate pouvant à peine nourrir les habitants qu'elle porte; ce sont enfin des quantités considérables de matériel à expédier, chaque année renouvelées. Pour faire tous ces transports, les avisos de la colonie ne suffiraient jamais. On a alors recours, concurremment avec ces avisos, à des vapeurs, qui. partant de Bordeaux, passent la barre qui est à l'entrée du Sénégal, remontent le fleuve, eti

vont directement effectuer leur déchargement à Kayes.

Sur le Sénégal, on n'aperçoit alors, pendant quelques mois, qu'avisos flanqués d'un ou de plusieurs chalands, de dimensions parfois aussi grandes que le navire lui-même; que remorqueurs aux puissantes machines, ayant contre leurs bords ou emmenant à la traîne quinze, vingt chalands, quelquefois davantage, et qui, lentement, péniblement, remontent le courant, entraînant avec eux comme une minuscule forêt de petits mais.

Le voyage de Saint-Louis à Kayes dure de huit à dix jours. Le retour, favorisé par un courant violent, s'effectue en trois fois moins de temps.

Après un repos de quelques jours à Saint-Louis, pendant lesquels la plus grande partie de l'équipage va faire connaissance avec l'hôpital maritime, la petite flottille repart avec un nouveau chargement et recommence ainsi le même voyage tant que les eaux restent hautes. C'est par ce moyen que sont transportés matériel, troupes, et animaux. .

Ces journées passées à bord de ces petits avisos

donnent à l'Européen un avant-goût des misères qui l'attendent dans le haut Sénégal.

On est en plein hivernage, au moment de cette chaleur humide, la plus accablante de toutes. La sueur perle au front, constamment, jour et nuit, même sans qu'on fasse le moindre mouvement. Le soleil, dont les rayons sont tamisés par les nuages grisâtres qui couvrent le ciel, est plus perfide, a des effets plus foudroyants encore que lorsqu'il brille dans tout son éclat. Car, derrière la sombre nue, l'ennemi mortel des Européens est là, qui guette le premier oubli, la moindre imprudence. A bord, les hommes sont à l'étroit, serrés d'ordinaire à l'avant du navire, ayant à peine la place de se mouvoir le jour, de s'étendre la nuit venue. Le soleil a enfin disparu de l'horizon : l'homme va pouvoir réparer ses forces dans un sommeil bienfaisant. Aussitôt surgissent de la terre, des eaux, de toutes parts, des légions innombrables de moustiques affamés, impitoyables, qui s'abattent sur lui, le harcèlent sans trêve ni merci, et changent ces heures de repos tant désirées en heures de souffrances.

Enfin Kayes est signalé! Le moment du débarquement approche! Accablés par les insomnies, les hommes poussent un long soupir de soulagement. Hélas ! leurs peines ne sont pas finies ! Kayes

ne possède ni caserne ni baraquement pour recevoir ces troupes! Officiers et soldats sont dirigés à leur arrivée, sur un plateau pierreux, dénudé, des environs : Papahrah, nom qui tinte d'une façon lugubre aux oreilles de ceux qui ont fait ces campagnes, lieu tristement célèbre par le tribut que chaque colonne paye dès son arrivée au terrible climat. Là, on dresse les petites tentes, faibles abris contre le soleil dévorant et contre les averses torrentielles de la fin de l'hivernage.

Les pluies cessent bientôt; les marais commencent à se dessécher. Arrivent alors les premières journées de la saison sèche avec leur cortège sinistre de fièvres paludéennes et de dyssenteries. Les décès surviennent coup sur coup, nombreux. Le découragement s'emparera bientôt du soldat, si le chef, pour relever les cœurs abattus, ne redouble d'énergie, de dévouement I

Quelque précaire que soit le sort de l'Européen pendant ces voyages, combien est -il enviable encore, auprès de celui qui est réservé aux malheureux tirailleurs ! Ces derniers et les autres indigènes

de la colonne sont le plus souvent entassés dans des chalands ou parqués dans un coin du navire. Au reste, pourvu qu'ils puissent s'étendre, se lever au besoin, ceux-ci n'élèveront aucune plainte. Ne sont-ils pas là avec leurs femmes, leurs marmots, que, comme par une clause tacite de leur engagement, ils sont autorisés à emmener avec eux, dans leurs changements fréquents de garnison? Ils les casent comme ils peuvent, tant bien que mal, autour d'eux. Leur mobilier les suit également; il est si simple t une caisse dans laquelle le tirailleur enferme ses effets de grande tenue, la femme, ses vêtements de gala ; quelques calebasses qui contiennent leurs provisions et qui servent au besoin de berceaux aux nouveau-nés; avec cela, quelques canards, quelques poulets, si le ménage est aisé.

Dès le milieu de novembre, seuls, de petits remorqueurs pourront encore monter jusqu'à Kayes; un peu plus tard, ce seront seulement des chalands, puis des pirogues qui pourront atteindre ce poste.

Dans ces conditions, le chef de l'expédition doit, avant son départ, tout prévoir avec le plus grand soin. De la bonne préparation de sa campagne dépendra, en effet, le succès. Car, une fois la baisse des eaux arrivée, l'isolement sera complet et il devra alors renoncer à rien recevoir de France!

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