CHAPITRE V
La date du départ du commandant supérieur avait été fixée au 20 octobre. Le lieutenant-colonel Frey mit à profit le temps qui lui restait pour faire ses dernières prévisions et établir ses dernières demandes.
En l'absence de M. l'amiral Galiber, M. Rousseau, sous-secrétaire d'État- au ministère de la marine, préoccupé par le caractère de jour en jour plus grave que prenait la situation politique dans le haut Sénégal, s'appliqua autant qu'il était en son pouvoir à donner satisfaction à ces demandes, qui avaient pour but, soit d'augmenter les moyens d'action du commandant supérieur, soit d'améliorer le bien-être de ses troupes.
L'armée de terre ayant fait savoir qu'elle ne pouvait disposer d'un seul tirailleur algérien pour la nouvelle expédition, des instructions furent aussitôt adressées au gouverneur du Sénégal, pour faire
procéder d'urgence au recrutement du nombre de tirailleurs sénégalais nécessaire pour remplacer les ^tirailleurs algériens que la Guerre ne pouvait fournir. C'est à la bienveillance de M. le sous-secrétaire d'État que le colonel Frey dut, entre autres mesures prises pour améliorer le bien-être des soldats, qu'un envoi de vingt mille bouteilles de vin fût fait à litre d'essai, en petites caisses transportables par porteurs, afin d'assurer les distributions régulières de ce liquide aux Européens, pendant la plus grande partie de la durée de la campagne. Précédemment, en effet, dès les premières étapes de la marche vers le Niger, la ration de vin , en raison de la difficulté du transport de ce liquide en barils, était remplacée par une ration de tafia. Or, comme l'avait fait observer avec beaucoup de justesse M. le docteur Bellamy, instruit par l'expérience de deux campagnes dans le haut Sénégal, « la privation « de vin est vivement ressentie par le soldat en « campagne, surtout dans le haut Sénégal, où la « dépression morale agit presque autant que l'affais- « sèment physique pour amener la nostalgie, le « dégoût, le manque de résistance aux maladies, et « la mort ».
ET DANS LE HAUT NIGER. 5t
De son côté, l'Union des femmes de France, à la suite d'une démarche faite par le commandant supérieur auprès de son comité, apporta avec empressement le précieux concours de son œuvre éminemment nationale. C'est également à leur sollicitude qu'à la fin de la campagne, les nouveaux protégés durent de recevoir des objets de toute nature, dont ils avaient été privés pendant de longs mois : vins réconfortants, tabac, friandises, en un mot, tout ce que la tendresse maternelle pouvait leur suggérer pour adoucir le sort de leurs chers soldats.
Que ces femmes de cœur et de dévouement reçoivent ici les sentiments de reconnaissance des soldats; qu'elles reçoivent surtout les remercîments des chefs, car ces dons ne contribuent pas seulement à améliorer le bien-être matériel des hommes ; dans ces âmes, incultes pour la plupart, promptes au découragement comme à l'espérance, et qui ont conservé l'amour profond du foyer, ces témoignages de sollicitude renouvellent encore, dans les moments difficiles, le fortifiant souvenir du pays et de la famille. Plusieurs soldats furent émus
jusqu'aux larmes, lorsque le colonel leur fit part de la mission dont, à son départ de France, il avait été chargé pour eux ; lorsqu'il leur expliqua ce qu'était cette oeuvre qui leur envoyait ainsi, au bout du monde, des témoignages d'aflectueuse sympathie; lorsqu'il leur dit que ces mères et ces sœurs françaises, riches ou pauvres, unies dans un même élan patriotique, les suivraient de loin avec intérêt dans leurs marches, dans leurs combats, et applaudiraient à leurs succès comme elles compatissaient d'avance à leurs misères.
La question suivante préoccupait d'une manière particulière le commandant supérieur.
L'artillerie affectée aux colonnes du haut Sénégal n'était composée que de canons rayés de 4 de montagne, pièces qui ne répondent que très-imparfaitement aux conditions d'une bonne artillerie appelée à opérer dans ces campagnes.
Au Sénégal, où l'ennemi ne dispose que d'armes à faible portée et n'a pas de canons, le principal rôle de cette artillerie, en outre de l'effet moral qu'elle produit sur les indigènes, doit être de per-
mettre d'incendier sûrement, avec quelques projectiles seulement, des villages situés à une faible distance de la colonne, ordinairement à deux cent cinquante à trois cents mètres j de pratiquer rapidement de fortes brèches dans leurs fortifications, pour en préparer l'assaut, résultats que l'on n'obtient que difficilement avec ces pièces.
Dans le haut Sénégal et sur le Niger, tous les villages sont fortifiés. La guerre y existe en effet à l'état permanent, de contrée à contrée, quelquefois de village à village. Le prétexte de ces luttes incessantes est souvent des plus futiles : par exemple, une vengeance à exercer contre les habitants du pays voisin qui, il y a quelque trente ans, ont volé un bœuf, une captive du village. Quant à la cause déterminante, c'est la nouvelle que le voisin vient de faire une bonne récolte, possède un beau troupeau, de nombreuses et belles captives. Aussi les villages se tiennent-ils, les uns vis-à-vis des autres, sur une constante et prudente défensive.
Chaque village est entouré d'un tata, qui a d'ordinaire 0'",G0 d'épaisseur à la base, 2™, 50 à 3 mètres de hauteur. Les tatas de certaines places fortes telles que Nioro et Deguella, sur le Niger, ont de 3 à 4 mètres d'épaisseur à la base et 4 mètres de hauteur. Rarement le tracé est fait de manière à
donner des feux battant le pied des murailles. Quand ce flanquement existe, il est produit par le retrait, dans certaines parties, de la fortification, dont le tracé affecte alors la forme dite en crémaillère.
De distance en distance, adossées au tata, sont des cases, surmontées d'une terrasse ou bien de petites tourelles, semblables à de petits blockhaus; enfin, de petites estrades, affleurant presque la partie supérieure du tata, forment une sorte de banquette sur le pourtour de la fortification. C'est de ces points que le défenseur observe les abords du village et fait des feux plongeants en avant de l'enceinte. Celle-ci est percée d'un ou de deux rangs de créneaux placés, de mètre en mètre, à 0'°,50 les uns des autres, et à un mètre au-dessus du sol. Ces créneaux sont évasés à l'intérieur; ils sont dissimulés, bouchés à l'extérieur, afin qu'au moment de l'attaque, l'assaillant reste jusqu'au bout dans l'ignorance de leur emplacement, et par suite des parties dangereuses de la fortification.
Quand la marche de l'assaillant est signalée, les défenseurs se portent en masse en arrière de la partie menacée, débouchent les créneaux du bout du canon de leur fusil, et font feu en tirant horizontalement, sans viser. Un autre défenseur succède à
celui qui vient de tirer, fait feu à son tour pendant que le premier recharge son arme, et le combat se continue de cette manière.
De là des épisodes burlesques et terribles à la fois ; les hommes placés de chaque côté du ta ta, cherchant réciproquement à saisir l'arme de leur adversaire, à la briser ou à l'attirer à eux. se jetant à plat ventre au moment où celui-ci va faire feu ; le tout entremêlé de cris, d'injures, de rauques imprécations de part et d'autre.
Sur deux ou trois points de l'enceinte, au pied même du tata, sont ménagées de petites ouvertures, fortement barricadées à l'intérieur, et qui servent à l'écoulement des eaux pluviales. C'est par ces trous qu'à la nuit tombante, lorsqu'une attaque a été repoussée, se glissent, comme des hyènes sortant de leur tanière, les noirs qui sont envoyés en reconnaissance, ceux qui vont dépouiller les morts et achever les blessés que l'ennemi n'a pu emporter.
Si les villages ont une grande importance, ils sont divisés en deux ou plusieurs îlots, entourés chacun de son tata. Des ruelles étroites, sinueuses, séparent ces îlots les uns des autres. On pénètre dans l'intérieur de ces talas par des portes étroites, solidement construites, et sur lesquelles s'ouvrent de nombreux créneaux. Chaque îlot a son réduit
dans lequel, au moment de l'attaque, sont enfermés les femmes et les objets précieux. Enfin, quelquefois encore, principalement dans les villages du Niger, une deuxième enceinte concentrique entoure tous ces tatas; entre les deux enceintes un espace est ménagé, pour réserver un champ de tir suffisant aux défenseurs du tata intérieur.
Tout autour du village, sur une étendue de plusieurs centaines de mètres, le terrain est plat, sans arbres, même sans herbes.
On comprend que, derrière de pareilles fortifications, les noirs se croient à l'abri des attaques de leurs semblables! Et si les défenseurs sont résolus, s'ils disposent de grands approvisionnements, ils pourront prolonger longtemps la résistance.
En 1883, Nioro, défendue par Montaga, a tenu pendant plus de six mois contre Ahmadou Scheikou. Daah, un autre frère du sultan de Ségou, a résisté dans Lambédou pendant plusieurs mois contre les attaques de ce dernier.
Et cependant, Ahmadou Scheikou est habile à conduire les attaques de vive force, lorsque, pressé par les circonstances, il croit urgent d'en venir à cette extrémité. Il procède alors de la manière suivante. Après avoir semé l'or pour amener des défections dans le parti ennemi, il réunit ses con-
tingents, leur fait les plus belles promesses de butin pour leur donner du cœur, puis il ordonne un assaut général de la place. Le village est attaqué sur toute son enceinte. Pendant que, sur un point, des assaillants munis de petits pics cherchent à pratiquer une brèche, sur d'autres points, d'autres assaillants appliquent de petites échelles et montent résolument à l'escalade; d'autres enfin, les plus braves, s'aident des épaules de leurs camarades pour atteindre à la partie supérieure du tata.
Les assiégés, disposés autour de l'enceinte, couchés à plat ventre sur la petite banquette, sur la terrasse des tourelles, fusillent les assaillants à bout portant, abattent à coups de sabre les mains des plus audacieux, au moment où ceux-ci vont franchir la muraille.
Mais l'armée des assaillants augmente sans cesse ; la lutte devient bientôt inégale. Il reste au chef de la défense un suprême devoir à accomplir! Pour ne pas tomber vivant dans les mains du tyran Toucouleur, dont la cruauté envers ses vaincus est légendaire, il se fait tuer par l'un de ses fidèles, ou il met le feu aux poudres et se fait sauter, entouré de ses femmes et de ses serviteurs!
C'est ainsi, en héros, que sont morts Montaga et Daah!
De la part de nos colonnes, la prise d'un village noir, s'il est défendu par des hommes quelque peu résolus, ne s'effectue également qu'au prix de pertes très-sensibles.
La prise de Dialmath, en 1855, a coûté 150 hommes tués ou blessés; celle de Guémou, en 1859, 136; celle de Sabouciré, en 1878,64; celle de Daba, 50. En raison des effectifs restreints dont on dispose, ce sont des victoires à la Pyrrhus!
Quels sont les effets de nos canons de 4 sur les fortifications de ces villages? La brèche est difficile à faire dans le tata; les projectiles percent en effet la muraille comme une écumoire; mais tant que le tata reste debout, il forme un obstacle redoutable. On est ainsi quelquefois obligé d'épuiser toutes les munitions pour obtenir une brèche de quelques mètres.
Cependant, il faut, coûte que coûte, pour une colonne comprenant des Européens qui se présente devant un village ennemi, s'en emparer de vive force. D'abord, parce que dans un pays où
l'eau est rare, le tata commande souvent tous les puits; parce que l'on ne pourra pas camper dans les environs, qui sont nus, sans ombre; parce que le cheminement au moyen de travaux de siège rencontrerait des difficultés insurmontables. Au reste, le temps ferait défaut; les vivres, qu'il faudrait aller chercher au loin , viendraient promptement à manquer; les ennemis profiteraient de ce répit pour se rallier sur les derrières de la colonne, pour renouveler leurs attaques; leur hardiesse s'accroîtrait, et ils forceraient l'assiégeant à la retraite.
Pour toutes ces raisons, le commandant supérieur emporta un fort approvisionnement de cartouches de dynamite, destiné à suivre en toute circonstance les troupes, et principalement les colonnes volantes, qui sont, d'ordinaire, dépourvues d'artillerie. Ces dernières, comme aussi, à défaut d'approvisionnement suffisant de projectiles, le corps principal, se trouveraient toujours en état, par ce moyen, de pratiquer une brèche dans les fortifications des villages indigènes.
Dans un essai qui a été fait par M. le capitaine d'artillerie Ridde, l'explosion de quelques cartouches et de quelques sacs de poudre portés au pied d'un tata, par des hommes protégés par une
sorte de bouclier, de paraballe mobile improvisé, a produit une brèche qui n'aurait pu être obtenue que par le tir d'un grand nombre de projectiles.
Le commandant supérieur fit mettre également à sa disposition cent trente fusils à répétition du modèle \ 884 de l'armée de terre. Une section dans chaque compagnie fut armée de ce fusil; elle constituait au feu sa réserve. La troupe y gagna en valeur morale.
En outre, dans plusieurs affaires de nuit, les soldats durent faire usage du tir à répétition pour repousser les assauts furieux des indigènes. Le magasin est, dans ces circonstances, une ressource précieuse qui, bien employée, produit des effets foudroyants, bien autrement prompts et redoutables que ceux du fusil à un coup, quoi qu'en pensent encore quelques théoriciens qui, sur un champ de manœuvre, réussissent à faire exécuter avec ce dernier fusil un tir aussi rapide qu'avec l'arme à répétition.
C'est que l'homme, obligé de tirer coup par coup, perd toujours, dans l'émotion du combat,
beaucoup plus de temps qu'on ne suppose, à chercher des cartouches, qu'il a cependant à portée de la main; à charger son arme; toutes choses trèssimples à obtenir en temps ordinaire, mais qui, dans les circonstances critiques, exigent de la part des hommes un calme, une présence d'esprit que peu d'entre eux possèdent.
La nouvelle arme à répétition à petit calibre, due aune initiative hardie et à une sage clairvoyance, qui compte de tels éléments de supériorité sur les armes en usage dans les puissances étrangères, qu'elle fait sans contredit de notre armée l'une des plus redoutables et lui permet d'envisager avec confiance toutes les éventualités de guerre qui peuvent se présenter à bref délai, constituera également, pour nos troupes coloniales, un armement d'une très-grande puissance.
Il faut se hâter de la leur donner. La tension considérable de sa trajectoire, qui permet de tirer avec la même hausse jusqu'à de grandes distances, remédiera à l'un des plus graves inconvénients qui résultent du recrutement de nos corps indigènes : tirailleurs algériens, sénégalais, annamites ou tonkinois, dont il faut renoncer à obtenir des feux efficaces, dès qu'il est nécessaire d'employer les différentes hausses.
Cette arme sera peut-être, dans les premiers temps, un objet de dédain pour le tirailleur qui se plaît dans la fumée, qui aime les armes à grand bruit; mais il lui rendra promptement sa confiance et son estime quand il aura pu juger des effets qu'elle est capable de produire.
Mentionnons encore un appareil dont la construction fut demandée par le colonel Frey et qui, expérimenté pour la première fois au Sénégal, y donna les résultats les plus concluants.
C'est une échelle analogue à celle dont se servent les sapeurs-pompiers, à Paris, pour opérer leurs sauvetages. Celle qui fut construite pour le haut Sénégal était démontable en trois parties et à coulisse : une fois développée, elle permettait d'obtenir une sorte de mirador à dix-huit mètres au-dessus du sol. Restait le moyen de dresser l'appareil en plein champ, sans point d'appui. Le capitaine Blanchard y pourvut au moyen d'un système ingénieux de haubans. Six indigènes suffisaient au transport de tout l'appareil, six minutes pour son installation.
On comprend les services qui furent rendus par
cet observatoire mobile dans un pays plat, mais couvert de broussailles et de hautes herbes, qui bornent la vue à une faible distance ; pays éminemment favorable à des embuscades et à des surprises, ainsi que le prouve l'anéantissement complet de plusieurs de nos colonnes, — par exemple, de celles de Tioffat et de Ngolgol, — dans le bas Sénégal.