‹ Campagne dans le Haute Sénégal et dans le Haute Niger, 1885-1886Chapitre 7 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Parti de Bordeaux le 20 octobre 1 885, le nouveau commandant supérieur arrive le 30 à Saint-Louis. Le 6 novembre, il prend passage avec les officiers de son état-major sur l'aviso la Salamandre.

Il est difficile de se faire une idée de l'encombrement qui existe à bord des avisos qui font le voyage du haut Sénégal.- A quelles épreuves n'est-on pas obligé de soumettre la bonne volonté du capitaine, qui voit le pont de son petit navire, bien propret, bien astiqué, transformé tout à coup en un capharnaûm, en un entrepôt bizarre de colis de toute forme et de toute dimension!

Chaque officier destiné au haut fleuve ne doit-il pas en effet emporter avec lui, non-seulement ses effets de toute nature, pour une ou deux campagnes, mais aussi des provisions de toute espèce, conserves, bougies, savon, vin, livres; en un mot, tout ce qui est nécessaire à son existence pendant son

séjour dans ce pays? Et il faut avoir soin de ne rien omettre dans ses prévisions, car, aussitôt le dernier aviso descendu de Kayes, les moindres objets dont on peut avoir besoin augmentent de prix dans des proportions extraordinaires. Par exemple, on ne payera pas moins de quinze à vingt francs une bouteille de cognac, de quatre à cinq francs un kilogramme de sucre, de un franc une boîte d'allumettes.

Aussi, à l'avant et à l'arrière, le pont du navire disparaît-il sous les piles formidables de caisses, de colis, dont l'entassement atteint parfois jusqu'à la toiture légère qui couvre le pont en guise de tente et sert à abriter les passagers contre le soleil et la pluie.

Dans la première quinzaine de novembre, l'hivernage touche à sa fin. Le fleuve est rentré dans son lit, laissant à découvert des rives basses, sans tertres, sans horizon, couvertes de hautes herbes dont les tiges sont verdâtres près du sol qui est encore humide, mais jaunies, déjà fanées à la partie supérieure.

Pas un nuage n'assombrit l'azur du ciel, d'où ruisselle, à flots, l'éclatante lumière. Aucun souffle ne vient rider la surface de l'eau, plane et unie comme un miroir. A l'arrière, la fumée, impuissante

à s'élever dans l'air immobile, s'abat lentement, lourdement, sans force, et recouvre comme d'un voile brumeux le sillage argenté de l'aviso.

Les arbres ont encore une partie de leurs feuilles, la végétation n'a pas tout à fait disparu ; mais le paysage n'en conserve pas moins le caractère de monotonie qui est, en tout temps, comme le cachet de désolation et de tristesse de cette partie de l'Afrique.

Ce reste de végétation va d'ailleurs bientôt disparaître, se décomposer, et infecter l'air. Déjà, de ces rives mornes, du sol surchauffé par l'ardeur du soleil, se dégage, s'élève lentement, miroitante, tremblante, aveuglante, une buée épaisse qui tient en suspension les odeurs putrides, les germes de toutes les maladies. De temps à autre, comme les émanations d'un air empesté, vous arrivent des bouffées de cet air, qui vous étreignent à la gorge et vous suffoquent.

La rive, d'ordinaire pleine de solitude, présente parfois un peu d'animation.

Ce sont des troupes nombreuses de petits singes, au visage noir, au pelage d'un vert tendre, que l'on aperçoit se balançant aux branches des arbres, avec le feuillage desquels ils se confondent. Les uns s'égnyent à suivre le navire qui côtoie la berge

presque à la toucher; rapides comme la flèche, sautillant de branche en branche, d'arbre en arbre, ils luttent de vitesse avec lui. Là, c'est une mère qui, effarée, frappée d'épouvante à l'approche du navire, s'enfuit en serrant avec force contre sa poitrine son précieux fardeau, et disparnît dans les profondeurs des bois. Plus loin, c'est une bande d'une autre espèce; c'est le singe au poil fauve, d'un roux brûlé, qui, comme un enfant morose, passe sa vie à se lamenter, toujours pleurant, toujours geignant, ce qui l'a fait nommer le singe pleureur.

Ce sont encore des nuées de petits oiseaux multicolores, dont le nombre obscurcit le ciel, et qui, agitant l'air de leurs battements d'ailes précipités, passent au-dessus de nos têtes comme le frémissement de la rafale. Terrible fléau qui va s'abattre sur les champs de l'agriculteur et lui disputer ses semailles ou sa récolte I

Sur les bancs de sable mis à découvert par les eaux, des familles entières d'énormes caïmans à la cuirasse immonde, chargée de vase, sont étendus, à demi endormis, engourdis par les rayons ardents du soleil.

D'autres, plus familiers ou pressés par la faim, nagent silencieusement dans les eaux du navire et

de temps en temps dressent leur tête visqueuse aux terribles mâchoires. Ce sont alors, du bord, des feux roulants de coups de fusil. Si un de ces monstres, le corps traversé par une balle, reste inerte sur la vase, vite le navire stoppe, un canot se détache du bord et va recueillir l'animal : c'est une bonne aubaine! ce sera l'occasion d'un régal pour l'équipage!

Un jour, un officier saute à terre, sans armes, sans défense; i! s'approche de l'un de ces animaux qui gît sur le sable, le corps criblé de balles. Il n'en est plus qu'à quelques pas : il va s'avancer encore, quand tout à coup le monstre, la gueule béante, hideux, trouvant un reste de forces pour la vengeance, se soulève du sol, prêt à s'élancer. Un long cri d'efTroi part du navire; au même instant, un coup de feu retentit : le monstre s'affaisse, retombe sans mouvement. C'est un noir du canot qui vient de décharger son fusil à bout portant dans la gueule du caïman; en homme avisé, il avait eu le soin de se munir de son arme.

Au fur et à mesure que l'on remonte le fleuve, les eaux sont de plus en plus basses ; dans certains passages, des roches à fleur d'eau rendent la navigation périUeuse.

Les marigots, affluents du Sénégal, qui naguère recevaient le trop plein de ses eaux, se déversent à leur tour dans le fleuve. Une petite levée de terre se forme peu à peu à l'entrée de chacun d'eux; comme une digue naturelle, elle va bientôt arrêter l'écoulement des eaux; elle créera ainsi une série de réservoirs qui, pendant la saison sèche, serviront d'abreuvoir aux fauves et fourniront aux peuplades riveraines l'eau nécessaire à leur existence. Ces marigots, dont l'eau s'évaporera lentement, deviendront de plus en plus étroits; ils formeront, dans quelques semaines, une réserve providentielle où caïmans et poissons pulluleront, grouilleront, et dans lesquels les indigènes puiseront à foison.

Déjà, au-dessus, lentement, tourbillonne une quantité considérable d'oiseaux aquatiques de toute taille : aigrettes au plumage de neige, canards aux ailes armées d'un aiguillon comme d'une épée, marabouts, pélicans au vol lourd, oiseaux trompettes au cri strident et rauque. La nuit venue, tous prendront dans les airs, pour regagner leur retraite,

des formations régulières, comme une armée qui manœuvre devant un ennemi.

La Salamandre défile devant les postes de Richard- Toll, Dagana, Podor, Saldé; elle fait escale à Matam, le premier poste du haut fleuve, situé au centre des tribus du Fouta, les plus turbulentes, les plus belliqueuses du Sénégal.

Bientôt nous entrons dans les pays sarrakholais dont les grands villages, au milieu de cette nature morne, ont l'aspect riant d'oasis au milieu du désert !

Des milliers de toits pointus, dépassant la crête dentelée du tata, se détachent sur le ciel bleu comme autant de gracieuses silhouettes.

De ci de là, émergent quelques palmiers, quelques hauts dattiers, rares dans ces contrées; quelques arbres séculaires, immenses figuiers déployant majestueusement leurs branches massives, comme pour protéger le village contre les esprits malins qui, au dire des noirs, errent la nuit dans les nappes mystérieuses de lair.

Autour de leur tronc gigantesque s'élève une

estrade sur laquelle sont disposées de larges nattes de paille. C'est là que, paresseusement étendu, le noir use et abuse de ce qui est pour lui la première des jouissances : le bonheur de palabrer, c'està-dire de passer de longues, d'éternelles heures dans l'oisiveté, à discourir sur des riens, à redire les mêmes contes, les mêmes histoires cent fois répétées.

Dans ces villages, où le fléau de la guerre va bientôt passer et accumulera ruines sur ruines, le tamtam bat ses coups redoublés, invitant les populations aux promenades joyeuses à travers le village et aux danses effrénées, inséparables des réjouissances des noirs.

Dès que le navire est en vue, hommes, femmes, enfants se portent en masse sur la berge. Insensiblement, celui-ci ralentit sa marche; il se rapproche de la rive. Les Sarrakholais, dont se composent presque exclusivement les équipages de nos avisos, après un échange rapide de salutations, qui est l'entrée en conversation obligatoire chez les noirs, criant, gesticulant, se mettent au courant des nouvelles survenues depuis le dernier voyage. Commerçants dans l'âme, ils ne perdront pas une si belle occasion de faire quelques atïaires. Ils ont eu soin de préparer quelques ballots renfermant de la

guinée, du tabac, de la poudre, le tout acheté à Saint-Louis avec le fruit de leurs économies.

De la toiture du navire, ils jettent au passage ces ballots sur la rive, à leurs parents, à leurs amis. Point n'est besoin de leur indiquer la destination de ces marchandises. Elles seront affectées au seul commerce lucratif du Soudan, à l'achat de captifs que les laptots retrouveront dans leur village à l'expiration de leur service. Puis, le navire reprend sa vitesse et, dans la traînée de son panache de fumée, disparaissent peu à peu enfants, hommes, village.

Le 12 novembre, la Salamandre mouille devant Bakel; elle doit le jour même faire route pour Saint- Louis, afin de ne pas se laisser surprendre par une baisse subite des eaux.

Après un court séjour à Bakel, le commandant supérieur s'embarque sur le petit remorqueur le Richard-Toll, qui le conduit à Kayes.

L'arrivée d'un commandant supérieur dans le chef-lieu du haut Sénégul est toujours un grand événement pour les populations de ces contrées.

Celui-ci sera en effet, longtemps, le sujet des palabres et des conversations des indigènes, pendant leurs longues veillées au clair de lune.

Sitôt que le navire est signalé, les indigènes accourent sur la berge pour assister au débarquement. Il y a là, pêle-mêle, les habitants de Kayes, des traitants, des députations des villages voisins, des envoyés des petits potentats, venus quelquefois de très-loin pour être les premiers à saluei' le nouvel arrivant.

Presque toujours ce grand empressement cache quelque intérêt. Les uns ont des griefs à formuler contre une tribu voisine, et viennent demander l'appui de nos forces pour aller la combattre, — ce qui veut dire la piller. D'autres chefs, plus ou moins compromis par leurs agissements avec nos ennemis, et craignant de prochaines représailles, viennent faire des protestations éclatantes de dévouement et de soumission; pendant ce temps, d'autres envoyés de ces mêmes chefs agissent de la même manière auprès de nos ennemis.

Mais ce qu'il y a en foule parmi ces gens empressés, ce sont les espions d'Ahmadou Scheikou et de Samory. Ils recueillent avec soin les propos qui se tiennent autour d'eux sur le nouveau chef, sur son caractère, sur son passé, sur ce que l'on sait de ses

projets. Le soir même, des émissaires partiront dans les différentes directions pour aller reporter fidèlement à leurs maîtres les bruits qu'ils ont recueillis.

Afin de retenir les chefs hésitants , tels que celui du Bafing, qui entretenaient des relations avec Samory, mais n'avaient pas encore fait cause commune avec lui; afin aussi d'intimider ce dernier, le commandant supérieur avait fait répandre le bruit, longtemps avant son arrivée, que la colonne en formation avait une force exceptionnelle, qu'elle arrivait avec des engins nouveaux, dont les effets étaient plus terribles et plus redoutables que ceux que l'on avait connus jusqu'alors; enfin, que la campagne qui allait commencer serait une guerre sans trêve ni merci contre le grand conquérant soudanien, le colonel étant résolu à passer une année entière, s'il le fallait, sur la rive droite du Niger, pour l'attaquer dans Sanancoro, sa résidence même, afin de le mettre dans l'impossibilité de nous nuire désormais.

Ces bruits étaient rapportés immédiatement à Samory, avec l'exagération habituelle aux noirs, par les espions qui étaient chargés de faire le dénombrement de nos forces. C'est ainsi que, quelques jours après le débarquement de trente-six

affûts en fer, qui avaient été envoyés de Saint- Louis pour remplacer des affûts hors de service, Samory fut informé que la colonne qui allait opérer n'aurait pas moins de cinquante canons.

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