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NUIT DU 30 AU 31 AOUT : PASSAGE DE LA MEUSE

La Meuse, on le sait, est l objectif de l’armée française ; les points de passage indiqués sont :

Rémilly pour le 1er corps ;

Mouzon pour les 5e et 76.

Le 12e corps et la cavalerie du général Margueritte attendent depuis la veille, sur la rive droite du fleuve, le passage du reste de l’armée.

Les armées allemandes ont également reçu leurs ordres de marche pour la journée du 30 août. D’après ces ordres :

Le XIIe corps (saxon) se portera de Beauclair, par Laneuville, sur Beaumont;

Le IVe corps sur Beaumont, par la forêt de Dieulet ;

Le corps de la garde prussienne s’avancera le

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long de la Meuse et servira de réserve aux XIIe et IVe ;

Le Ier corps (bavarois) marchera par Buzancy sur Beaumont;

Le IIe (bavarois) le suivra ;

Le Ve corps s’avancera par Briquenay et Authe vers Saint-Pierremont et Oches ;

La IIe division de cavalerie occupera Buzancy;

La division wurtembergeoise gagnera le Chesne par Longwé, Boult-aux-Bois et Châtillon;

Le XIe corps marchera également sur le Chesne par Vouziers et Quatre-Champs ;

Il sera suivi jusqu’à ce village, par la IVe division de cavalerie, qui, de là, se dirigera par Cliâtillon, sur Oches ;

La vie division de cavalerie se rendra à Semuy et poussera son avant-garde jusqu’à Bouvellemont, pour observer la route de Mézières ;

La Ve division de cavalerie s’avancera jusqu’à Tourteron et surveillera la route du Chesne-Populeux;

Le VIe corps ira s’établir au sud et au sud-est de Vouziers, sur des positions dominant les routes du camp de Châlons et de Beims.

Le roi de Prusse établira son quartier général à Buzancy.

Le 30, dès trois heures et demie du matin, le

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7e corps est sous les armes. A quatre heures notre long convoi commence le mouvement, et s’engage sur la route de Stonne. La lre brigade de la lre division (Conseil-Dumesnil) prend la tête de la colonne, la 2e brigade escorte le convoi. Les voitures d’ambulance et les voitures du train, qui sont bien attelées, marchent les premières et avancent rapidement; mais on est obligé de doubler les attelages des voitures de réquisition, pour leur faire franchir une petite côte qu’on rencontre à la sortie de la Berbère et dont la pente a été rendue des plus glissantes par les pluies des jours précédents. Nous perdons là un temps précieux.

Nous allions quitter Oches avec la 2e division (la 3e formant l’arrière-garde), quand le maréchal Mac-Mahon, très-préoccupé de notre retard, arriva ; il était près de huit heures du matin.

Le maréchal dit qu’il fallait passer la Meuse u coûte que coûte » , le soir même, et nous débarrasser, en y arrivant, du lourd convoi qui entravait notre marche.

Il indiqua trois points de passage du fleuve :

L’un, à Mouzon, sur un pont de pierre où le 12e corps avait déjà passé et qui devait servir au 5e ;

Le second, à Villers devant Mouzon, où le génie terminait un pont de bateaux ;

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Le troisième, à Rémilly ; ce dernier destiné au

1er corps et à la réserve de cavalerie.

On discuta alors le point de savoir s’il était préférable de diriger le 7e corps sur Mouzon ou sur Villers. Or, comme, en ce moment, la tête de notre convoi devait être déjà engagée sur le chemin de la Besace, il parut préférable, — pour ne pas retarder la marche du corps d’armée, — de le diriger avec la lre division sur Mouzon, par Yoncq, et de faire prendre aux deux autres divisions et à l’artillerie la route de Raucourt et d’Autrecourt, qui aboutit à Villers devant Mouzon. On considéra le convoi et la division Conseil comme suffisamment protégés dans leur mouvement par le 5e corps, qui était encore à Beaumont et qui allait marcher à leur droite.

Ces dispositions arrêtées, le maréchal nous quitta, insistant, de nouveau, sur la nécessité qu’il y avait de se hâter de passer la Meuse « coûte que coûte », le soir même.

Il fallait avertir, en toute hâte, le général Conseil et activer sa marche sur Mouzon. On lui dépêcha, à cet effet, le lieutenant-colonel Davenet et le capitaine Danès. Ces officiers devaient guider le convoi par le chemin convenu et surveiller son passage à Mouzon.

« Vous aurez 60,000 hommes sur les bras, ce

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» soir, si vous n’êtes pas au delà de la Meuse », nous avait dit le maréchal. Il nous avait quittés depuis peu de temps, que le canon retentissait derrière nous. C’était l’ennemi qui avait établi plusieurs pièces sur la crête séparant Oches de Saint-Pierremont, et qui, malgré la grande distance, tirait sur notre arrière-garde.

Déjà, le général Dumont avait mis en batterie et ripostait, quand le général Douay survint, fit cesser le feu et reprendre la marche. En effet, répondre, c’était perdre un temps précieux, c’était se prêter aux manœuvres de l’ennemi dont le but était de retarder notre marche à tout prix , tandis que notre intérêt était d’avancer quand même.

L’arrière-garde se remit donc en marche, tout en surveillant l’ennemi.

Jusqu’à l’entrée du défilé de Stonne, où notre cavalerie nous avait précédés dès le matin, aucun incident nouveau ne survint; mais là, nous entendîmes le grondement sourd du canon, qui s’accentua à mesure que nous approchâmes de Stonne ; la canonnade avait lieu du côté de Beaumont.

C’était, en effet, le corps du général de Failly qui était aux prises avec l’ennemi.

Arrivé à la lisière des bois de Dieulet et de Beaumont avec le IVe corps, le général d’xilvens-

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leben avait pu embrasser du regard le camp du général de Failly, sans que sa présence y fût soupçonnée.

Les trois divisions du 5e corps occupaient, à cheval sur la route de Beaumont, une ligne demicirculaire.

Onze heures venaient de sonner, les corvées envoyées à Beaumont rentraient à peine au camp ; on allait y faire les distributions ; les chevaux de la cavalerie étaient encore au piquet; ceux de l’artillerie n’étaient pas rentrés de l’abreuvoir ; les feux étaient allumés, les marmites prêtes à recevoir la viande qu’on était allé chercher au village ; les soldats et les officiers qui n’étaient pas de service, reposaient exténués de fatigue sous les tentes encore debout ; enfin, rien ne trahissait la moindre appréhension d’une attaque.

Tout à coup de rapides éclairs illuminent la lisière du bois; le canon tonne, les obus allemands sillonnent le camp du 5e corps et y portent le trouble et la mort. Les grand’gardes placées en deçà des bois, et à mille mètres au plus du camp, n’avaient pas eu le temps de signaler la présence de l’ennemi !

C’est donc sous le feu, que les troupes du général de Failly courent aux armes. Quel réveil! Quelle confusion ! Les officiers font des prodiges

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de vigueur pour arrêter leurs troupes au milieu de ce désordre et les empêcher de se débander.

Plusieurs régiments se forment et tiennent tête à l’attaque, entre autres les 17e et 68e de la division Guyot de Lespart.

Mais, à leur tour, ils sont forcés de céder sous le nombre et les coups multipliés de l’ennemi; le 68e seul laisse sur le terrain trente-six officiers.

Les colonnes allemandes deviennent, à chaque instant, plus nombreuses et gagnent du terrain. La XXIIIe division du XIIe corps et l’artillerie saxonne tournent l’aile droite du 5e corps et entrent en ligne, pendant que le Ier bavarois, s’avançant par Yoncq etPourron, tourne son aile gauche. En cet instant, la route que suivent les troupes du général de Failly rencontre tout à coup un bois accidenté et rempli d’épais taillis : le bois Givodeau. C’est pour elles une cause nouvelle de confusion; elles se divisent : une partie, avec l’artillerie, suit la route de Mouzon, mais plusieurs pièces voulant couper au plus court , tombent dans une fondrière ; l’autre partie longe la droite du bois.

Au delà, on trouve la plaine de Mouzon; au milieu s’élève un plateau.

Après s’être ralliés sur une première position impossible à tenir à cause de l’artillerie qui la balaye, quelques régiments du 5e corps s’établis-

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sent sur ce plateau et en font un nouveau foyer de résistance.

Les 27e et 30e de ligne s’y défendent avec acharnement; l’ennemi, débouchant en masses profondes de tous les bois qui entourent la plaine de Mouzon, aborde deux fois la position. Deux fois il est repoussé avec des pertes considérables *; enfin , une dernière attaque , appuyée par un violent feu d’artillerie, la met en son pouvoir.

Les deux braves régiments français , forcés de se retirer, se dirigent vers la Meuse; mais, à deux kilomètres environ de Mouzon, vers trois heures, ils trouvent la brigade Villeneuve (division Grandchamp) du 12e corps « en position à cheval sur la route de Beaumont » , prête à entrer en action. En entendant le bruit du canon dans la direction de Beaumont, le général Lebrun avait donné l’ordre 2 au général Grandchamp et

1 Le IVe corps a eu 3,000 hommes tués ou blessés pendant le combat de Beaumont.

2 u Vers midi, écrit le général Lebrun, j’entendis distincte- » ment le canon dans la direction de Beaumont. Il était dès » lors évident pour moi , qu’il y avait de ce côté un engage- » ment sérieux entre les troupes prussiennes et le 5e corps (de » Failly) que je savais en marche pour venir se réunir, à Mou- » zon, au '12e corps. Je crus devoir, dans cette circonstance,

» prendre des mesures pour faire repasser la Meuse à une par- » tie de mes forces, et l’envoyer au-devant du général de » Failly, afin de faciliter son mouvement.

» Le général Grandchamp marcha, d’après mes ordres, avec

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à la division de cavalerie de son corps (général Fénelon), de repasser la Meuse et de se porter au

» sa 2e brigade (général Villeneuve) et trois batteries de l’ar- » tillerie de réserve. Ses instructions portaient que, suivant les » circonstances, il s’avancerait pour aller donner la main au » général de Failly, ou bien si le général de Failly était déjà « trop rapproché de Mouzon, il prendrait position à cheval sur « la route de Beaumont, en profitant pour cela des premières » hauteurs qui se trouvent environ à deux kilomètres de la » Meuse. Le général Grandchamp crut devoir prendre ce der- » nier parti.

» Au moment où sa tête de colonne traversait Mouzon, il » me sembla que le 5e corps ralentissait sa marche et que, la » canonnade devenant plus vive, la position du général d* » Failly pouvait, d’un instant à l’autre, être très-difficile.

» J’ordonnai alors à la brigade Cambriels (division Grand- » champ) de suivre le mouvement de la 2e brigade (Ville- » neuve) et je prescrivis à toute la cavalerie du corps d’armée » (général Fénelon), d’aller sur-le-champ passer la Meuse à » gué en aval de Mouzon , afin de protéger le mouvement de » l’infanterie.

» C’est à ce moment que le maréchal commandant en chef » arriva à Mouzon et que, sur son ordre, la brigade Cambriels » reprit sa position sur les hauteurs.

» Un peu plus tard, vers trois heures, la brigade Villeneuve, » au moment où les troupes du général de Failly arrivaient à » sa hauteur, engagea le feu avec l’ennemi. Ce feu devint ra- » pidement assez vif pour que le maréchal jugeât nécessaire » de reporter sur la rive gauche de la Meuse, non-seulement » la brigade Cambriels, mais une brigade de la division Vas- » soignes.

» Ce combat dura jusqu’à la nuit tombante et permit au con- >> voi et aux troupes du 5e corps de passer la Meuse à Mouzon

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secours du général de Failly; mais le maréchal commandant en chef, étant arrivé en ce moment à Mouzon, avait fait reprendre à la brigade Cambriels sa position sur les hauteurs. Cependant, vers trois heures, le feu devenant extrêmement vif, le maréchal avait fait reporter sur la rive gauche de la Meuse, non-seulement la lre brigade de la division Grandchamp, mais encore une brigade de la division Yassoignes.

Pendant que ces troupes opéraient ce mouvement, le 5e corps atteignait le pont de Mouzon ; la brigade Villeneuve couvrait leur retraite, et le 5e cuirassiers, rangé en bataille en avant du pont de Mouzon , s’ébranlait et chargeait l’ennemi dans l’espoir d’arrêter son élan ; charge héroïque, mais vaine, comme toutes celles que peut effectuer, en rase campagne, la cavalerie, contre de l’infanterie en ordre de bataille et armée de fusils à tir rapide. En effet, les cuirassiers sont décimés et forcés de rebrousser chemin avant d’avoir atteint l’ennemi. Ils repassent le pont avec deux bataillons du 30e de ligne, arrièregarde du 5P corps, conduite par deux vigoureux officiers, les commandants Lamy et de Lamarcodié.

» et de gagner, vers ma gauche, le point que ce corps devait » occuper sur les hauteurs. »

(Rapport du général Lebrun, inséré dans l’ouvrage du général de Wimpffen intitulé : Sedan.)

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Quelques batteries du 12e corps, placées sur la rive droite de la Meuse par ordre du général Lebrun , avaient fait subir à l’ennemi des pertes sensibles et avaient empêché la cavalerie saxonne, établie à Pouilly, de s’avancer le long de la rive droite du fleuve.

Il est près de six heures ; le combat de Mouzon a cessé; mais l’artillerie continue son feu jusqu’à la nuit. Les troupes du 5e corps, ralliées au delà de la Meuse, vont occuper, à la gauche du 12e, les positions qui leur ont été assignées, et reprendre haleine, en attendant qu’elles sachent dans quelle direction l’armée va être portée. A huit heures, les troupes du 12e corps, restées en observation sur la rive gauche de la Meuse, repassent sur la rive droite.

Tel fut ce combat dont les premiers déchirements nous étaient parvenus à Stonne, et nous avaient remués jusqu’au fond du cœur. Il faut être soldat , s’être trouvé au milieu des angoisses d’une pareille situation, pour comprendre tout ce qu’il y a de poignant à entendre l’écho d’une lutte dans laquelle le drapeau est engagé, sans qu’on puisse lui porter secours !

Au premier moment, il n’y eut, au 7e corps, qu’une même pensée : marcher au canon ! mais dès que nous fûmes montés sur un mamelon,

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situé près de la route de Stomie, nous pûmes constater, au moyen d’une longue-vue, cpie cela était impossible. Au loin, à droite, se dessinait une ligne de feux demi -circulaire avançant dans la direction de Beaumont : là était l’ennemi ; à gauche , on voyait la fumée des coups de canon tirés à intervalles par des troupes en retraite sur Mouzon : ces troupes étaient celles du 5e corps.

Pour nous porter au secours du 5e corps, il aurait fallu faire halte, réunir en toute hâte les troupes, forcément très-espacées dans ce défilé, se frayer, avec une peine extrême, un chemin à travers la colonne Conseil-Dumesnil qui encombrait encore la route de Beaumont, franchir en bon ordre les dix kilomètres qui nous séparaient de cette ville , et arriver compactes sur le lieu de la lutte ! Cette manœuvre , très-périlleuse en face de l’ennemi qui nous suivait dans le défilé en nous canonnant, et cherchait à nous prendre en défaut, n’eût pas exigé moins de trois à quatre heures. Or, comme il était midi, et que déjà les troupes du général de Failiy étaient en retraite, il était évident que nous étions menacés de n’arriver sur le champ de bataille que pour constater un désastre, et offrir aux Prussiens l’occasion d’écraser en détail nos deux divisions! Voilà quant aux chances de réussite.

Restait le devoir de ne pas compromettre le

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but stratégique du maréchal : « le passage de la Meuse le soir même » , par un mouvement qui était en dehors de ses ordres formels. D’ailleurs, le maréchal venait de nous quitter, et il n’était pas si loin qu’il ne pût envoyer ses instructions au 7° corps, dans le cas où il combinerait une attaque avec le 12e et le 1er corps qu’il avait sous la main. Il n’ignorait pas que le corps de Failly était exténué par les marches, les contre-marches, les combats et les privations des trois jours précédents ; il avait donc certainement pris les mesures nécessaires pour assurer le passage de ces troupes à Mouzon et tenir tête à une attaque, sinon certaine, du moins vraisemblable. S’il ne faisait rien dire, c’est que la Meuse était toujours 1 objectif important. Nous n’avions qu’à nous conformer à ses ordres ; — marcher, nous hâter vers la Meuse.

Le 7e corps reprit donc sa marche sur Raucourt. Le passage du défilé s’opéra en bon ordre; le général Bittars des Portes, chargé du commandement de l’extrême arrière-garde, parvint à tenir assez longtemps en respect la 2e brigade de cavalerie de la garde et le Ve corps allemand qui épiaient le moment favorable pour nous attaquer; puis, aussitôt qu’il eut donné à nos colonnes le temps de gagner Raucourt, à travers ce défilé qui, pour surcroît de danger, allait en se rétrécissant,

il descendit rapidement la pente conduisant de Stonne à Raucourt et alla prendre position dans les bois au milieu desquels passe la route.

Là nous attendaient de nouvelles émotions.

D’abord, ce fut le bruit de sourdes détonations qui frappèrent de nouveau nos oreilles ; cette fois elles nous paraissaient venir de Mouzon : la lutte en effet s’était déplacée, l’ennemi victorieux poussait devant lui les troupes du général de Failly; puis nous vîmes tout à coup déboucher, sur le chemin qui conduit de Yoncq à Raucourt, des voitures du train arrivant bride abattue, des officiers et des soldats blessés , d’autres se traînant à peine, surtout une grande quantité de fuyards appartenant principalement à la lrc brigade de la division Conseil-Dumesnil.

Comment notre lre division s’était-elle trouvée englobée dans le mouvement des Bavarois contre le 5e corps? Nous avons dit que le convoi et les bagages du 7e corps, sous la garde de la lre division (Conseil-Dumesnil), avaient été dirigés dès le matin sur la Besace; qu’après le départ du maréchal Mac-Mahon, le lieutenant-colonel Davenet avait été envoyé au général Conseil-Dumesnil, pour lui transmettre l’ordre d’accélérer le mouvement de sa colonne, de la diriger sur Yoncq, et de là sur Mouzon. Or, le général Conseil, rencontré par le maréchal qui allait à Beaumont,

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avait déjà reçu de lui cet ordre. N’ayant pas encore pris, à ce moment, le chemin de la Besace, il avait préféré laisser ce village sur sa gauche, et poursuivre sa marche sur la route de Beaumont jusqu’à Warniforêt l. Là, il avait tourné à gauche et s’était engagé avec sa 2e brigade et une partie de son convoi sur la route de Yoncq à Villers.

Par fatalité, le jalonneur, laissé par la 2e brigade au changement de direction, ayant disparu, la tête de colonne de la lre brigade continua sur Beaumont.

Elle avait dépassé Warniforêt de quelques centaines de mètres, lorsque le colonel Davenet arriva. S’apercevant de l’erreur, il courut à la tête de la colonne pour l’arrêter. Il venait de l’atteindre quand éclata sur sa droite une terrible fusillade.

C’était la Ire division du Ier Bavarois qui débouchait des bois sur la route de Warniforêt à Beaumont.

Surpris pendant cette marche de flanc, le 3e et le 21e de ligne avaient fait tête à l’attaque pour donner à la queue du convoi le temps d’échapper; mais nos régiments, trop faibles en face d’un en-

J Village situé à la lisière des bois qui bordent la route de Stonne à Beaumont, et à cinq kilomètres de cette dernière localité.

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nemi supérieur, à découvert contre un ennemi abrité par les bois, furent refoulés et finirent par se débander malgré la mâle énergie des généraux de Bretteville et Morand, tous deux blessés, ce dernier mortellement.

Sur la demande instante du lieutenant-colonel Davenet, une batterie d’artillerie (batterie Léon) avait été envoyée pour soutenir notre lre brigade; elle s’était battue avec une grande bravoure, mais, arrivée trop tard, elle avait été accablée et avait perdu deux pièces ; un grand nombre de nos soldats furent faits prisonniers; ceux qui avaient échappé accouraient en ce moment sur la route de Yoncq à Raucourt.

Parmi ceux-ci comme parmi ceux-là, quelquesuns s’étaient mal battus ou ne s’étaient pas battus : c’étaient les soldats des bataillons de marche, versés dans nos régiments avant notre départ de Reims.

Quant au général Conseil-Dumesnil, il avait continué son mouvement sur Villers et avait pu y franchir la Meuse, vers deux heures et demie, sans être inquiété.

Navrant spectacle que celui de ce pêle-mêle d’hommes, de chevaux, de voitures courant à travers champs, comme affolés ! A la vue de la débandade de ces régiments , le général Douay a un moment d’hésitation : ira-t-il, comme il en a

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reçu l’ordre, passer la Meuse au pont de Villers devant Mouzon? Le pont ne sera-t-il pas envahi et le passage obstrué, avant l’arrivée du 7e corps, par les troupes du 5e qui n’auront pas pu passer à Mouzon? Il y a encore huit kilomètres jusqu’à Villers, et il est déjà quatre heures et demie! L’ennemi victorieux n’y aura-t-il pas précédé, en forces , ses deux divisions harassées ? Ne fera-t-il pas nuit quand elles y arriveront? Et alors, dans l’une comme dans l’autre de ces hypothèses, n’est-ce pas courir au-devant d’un désastre que de continuer sur Villers?....

Notre cavalerie est déjà engagée sur la route de Villers, quand elle reçoit l’ordre de revenir sur ses pas et de marcher vers Rémilly. C’est à ce dernier parti que le général vient de s’arrêter; et son inspiration est heureuse, car à quatre heures du soir, le pont de Villers était détruit. Encore deux heures, et la rive gauche de la Meuse va être au pouvoir de l’ennemi !

Le 7e corps continue donc sa marche à travers l’étroit défilé d’IIaraucourt.

Mais quelle animation subite parmi nos troupes ! Nos fantassins paraissent ne plus sentir le poids de leur sac, tant ils ont le jarret tendu, et les chevaux eux-mêmes, gagnés par l’impatience de leurs cavaliers , relèvent la tête , dressent l’oreille et allongent l’allure.

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A voir cette colonne dont l’aspect est tout autre qu’il y a une heure, nul ne pourrait croire qu’elle est éprouvée par plusieurs jours de fatigue et de privations, et qu’elle marche depuis douze heures sans s’être arrêtée.

C’est qu’en ce moment, un sentiment domine tous les autres; il engourdit la fatigue, il réveille les forces épuisées, il donne, comme on dit, des jambes à ceux qui n’en ont plus ; c’est le sentiment du danger auquel nous sommes exposés au cas d’une attaque pendant le passage de ce long et étroit défilé, sur un terrain où tout déploiement de troupes est impossible, dans un moment où la moindre perte de temps peut être fatale. C’est à ce sentiment que nos soldats obéissent !

Mais l’ennemi a le même intérêt à nous atteindre, que nous avons à lui échapper; il connaît notre marche , il en a pesé toutes les difficultés , et la preuve , la voici : on entend de nouveau son canon , et ses obus viennent tomber au milieu de notre arrière-garde.

Il se produisait au même moment, en tête de colonne, un temps d’arrêt qui, en se propageant jusqu’à l’arrière-garde, pouvait, dans la situation d’esprit et de corps où étaient nos troupes, avoir les plus terribles conséquences.

Dix minutes, qui parurent des heures, s’écoulèrent à marquer le pas et à subir la canonnade

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ennemie. Une impatience fébrile courait déjà dans les rangs et gagnait jusqu’à certains officiers.

Un officier supérieur d’artillerie de l’arrièregarde, après avoir envoyé, deux fois, un de ses officiers pour exposer la situation et demander pourquoi on ne marchait pas, arriva au galop de son cheval, pressant chacun de se porter en avant. Nous n’avons jamais mieux compris qu’en cet instant, combien il devait falloir peu de chose pour déterminer une panique. Une attitude moins ferme chez nos officiers, un cri de défaillance échappant tout à coup à un homme égaré par une terreur subite, et nous avions un désastre!

Enfin, le temps d’arrêt cessa, et la colonne se hâta vers Rémiliy.

Bientôt l’arrière-garde arriva à un coude où le défilé longe les bois, et elle se trouva à l’abri des projectiles ennemis. Ceux-ci continuèrent, pendant quelque temps encore, à sillonner l’espace, et à fouiller les bois dans la direction nouvelle, puis tout rentra dans le silence.

Notre tète de colonne était arrivée à un kilomètre, environ, du village de Rémiliy lorsqu’elle fut contrainte de s’arrêter; elle avait trouvé la route encombrée par la division de cuirassiers Bonnemain. C’est là ce qui avait occasionné l’àcoup, qui s’était propagé jusqu’à la queue de la colonne , et auquel un prompt remède avait été

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apporté, par l’ordre de faire dégager sur l’heure la sortie du défilé, et de masser les troupes, à mesure qu’elles arriveraient, dans les champs qui bordent la route de chaque côté.

Ces dispositions prises , on s’était porté au pont de Rémilly. Là, nouvelle déception : outre que le village était rempli de troupes , le pont et ses abords étaient encombrés ; la division l’Hériller, du 1er corps, n’avait pas entièrement effectué son passage, et derrière elle se pressaient toute une colonne de bagages et la division de cuirassiers !

Que faire? Se résigner et attendre, quoiqu’il en coûtât de voir échouer au port les efforts de cette pénible journée.

Il est sept heures un quart, voici la nuit; il faut compter, au moins, sur deux heures d’immobilité forcée. Les troupes du 7e corps reçoivent l’ordre de former les faisceaux sur l’emplacement même qu’elles occupent et d’attendre. Des grand’ gardes sont établies sur les faces ouest, sud et sud-est, et l’artillerie de réserve, réunie sur un vaste emplacement situé à la droite de la route, fait face en arrière en bataille, pour voir et battre au besoin le débouché du défilé.

Cependant, en dépit de la fatigue, nos soldats ne sont pas aussi pressés que de coutume de se livrer au repos; ils s’arrêtent à regret, l’air inquiet et le regard tourné vers Haraucourt, comme s’ils

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redoutaient une nouvelle attaque. — C’est en hésitant que les cavaliers et les conducteurs descendent de cheval, et les fantassins débouclant lentement leur sac, ne se séparent de leur fusil qu’après s’être assurés que la cartouche est bien à sa place.

Les plus prévoyants trouvent encore, au fond de leur sac, un morceau de biscuit, mais la grande majorité a épuisé ses provisions. Point de rires ce soir-là, point de tapage; l’aspect général du camp est grave; il est le reflet de la situation.

Au bout d’une heure, la fatigue l’ayant emporté sur les préoccupations, le camp se trouve plongé dans le silence du sommeil. Nos grand’gardes veillent. Un homme veille aussi, au milieu de ces ombres endormies : c’est le général Douay.

Il songe , avec anxiété , au temps qui s’écoule ; il compte le nombre d’heures qui le séparent de l’aube; car il ne se dissimule pas qu’avec le jour, les Prussiens arriveront à la Meuse, et il sent qu’il faut, à trois heures du matin, n’avoir plus un homme en deçà du fleuve.

Ses inquiétudes ne sont que trop fondées. Dès le matin, le génie avait établi, à l’aide de quelques bateaux, sur la Meuse, près de Rémilly, une passerelle en bois, étroit passage réservé à l’infanterie, et où deux hommes, seulement, pouvaient s’engager de front; à côté de la passerelle, il avait

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également construit un pont destine à 1 artillerie et à la cavalerie. Ce dernier n’avait guère plus de deux mètres de large. Or, sous le poids des voitures, les terres avaient fini par céder, les bacs qui supportaient le tablier du pont avaient ete en partie submergés, le pont s’était affaissé, et il se trouvait à quatre ou cinq centimètres au-dessous du niveau des eaux. Ce qui avait encore contribué à cet état de choses, c’est la fermeture du barrage destiné à inonder les abords de Sedan, laquelle avait amené une crue subite delà Meuse.

Le passage d’un fleuve, sur un pont jeté, est toujours une opération délicate; quand il faut l’exécuter dans de pareilles conditions, et au milieu d’une obscurité qui fait du moindre émoi une cause de désordre, toute difficulté devient danger.

De quart d’heure en quart d’heure, les officiers laissés au pont de Rémilly viennent rendre compte de la situation. Elle s’est peu modifiée, l’encombrement est considérable; le passage est toujours lent.

Il est déjà neuf heures et demie. Impatient de juger de la situation par lui-même, et devoir sur place s’il est absolument impossible de donner à ces masses d’hommes, de chevaux et d’artillerie, un écoulement plus rapide, le commandant du 7r corps monte à cheval avec son état-major pour se rendre au pont de Rémilly. Le pont n’est qu’à

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un kilomètre du village, mais quel travail que de se frayer un passage au milieu de cet enchevêtrement d’hommes, de canons, de voitures et de chevaux ! Au bout d’une demi-heure , pendant laquelle vingt fois nous sommes sur le point de renoncer à avancer, nous atteignons enfin le pont.

Il est dix heures. La division de cavalerie Bonnemain est engagée sur le pont. Les chevaux, effrayés de ne pouvoir distinguer ce plancher mouvant caché sous les eaux et qui se dérobe sous leurs pieds à chacun de leurs pas, n’avancent qu’avec répugnance, le cou tendu, les oreilles dressées. Droits sur leurs étriers, enveloppés dans leurs grands manteaux blancs , les cuirassiers passent silencieux; ils semblent portés par les eaux. Deux feux allumés sur chacune des rives, aux deux extrémités du pont, éclairent seuls, de leur lumière blafarde, hommes et chevaux; leurs flammes se reflètent, d’une façon étrange, dans les casques brillants des cavaliers, et donnent à ce spectacle quelque chose de fantastique.

A dix heures un quart, le 7e corps commence son mouvement ; notre artillerie divisionnaire s’avance sur le pont. Les chevaux hésitent; ils se cabrent sous l’éperon du conducteur.

Ici, c’est un caisson qui se renverse et qu’il faut précipiter dans la Meuse; là, c’est un cheval qui se prend la jambe entre deux madriers, tombe,

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cherche en vain à se relever, et qu’on laisse aller au courant, pour déblayer la voie. Cependant, on s’engage, on se presse, on passe; on finit, après mille efforts et mille déboires, sous l’étreinte d’une angoisse indicible, par atteindre la rive opposée.

A une heure et demie de la nuit, le général Douay retourne à Rémilly, il s’assure que chacun est à son poste et que les officiers ont leurs hommes sous la main; puis il revient au pont pour hâter encore le passage, car le temps presse : il est déjà deux heures du matin et nous n’avons encore pu jeter que deux régiments et trois batteries sur la rive droite de la Meuse !

C’est à ce moment que le commandant de Bastard, attaché à l’état-major du maréchal Mac- Mahon, nous apprend que l’armée entière se porte sur Sedan.

A cette nouvelle, le commandant du 7e corps, qui a sous la main les adjudants-majors, fait transmettre par ceux-ci, aux chefs de corps, l’ordre de se porter immédiatement sur Sedan, chacun pour leur compte et par la manœuvre la plus rapide. S’adressant ensuite au général du génie Doutrelaine, il lui confie le soin de veiller à ce que toutes les troupes, en train d’effectuer leur mouvement, l’aient terminé avant le jour, et il lui recommande de ne se remettre en marche qu’après avoir fait détruire le pont. Puis, avec son état-major, sa

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2e division d’infanterie (Liébert) et son artillerie de réserve, il se dirige sur Sedan, en suivant la rive gauche de la Meuse.

A cinq heures, nous arrivons à Sedan, suivis, de près, par les troupes qui avaient marché le long de la rive droite, et par la division Conseil- Dumesnil qui, la veille, avait effectué son passage à Villers.

Le commandant de la place de Sedan, sommé d’ouvrir ses portes, laissa pénétrer dans la ville les troupes du 7e corps. — Hommes et chevaux étaient brisés par la fatigue, la faim, le froid, et les émotions qu’ils subissaient sans relâche depuis vingt-quatre heures. Les chevaux faisaient pitié, ils se traînaient plutôt qu’ils ne marchaient. Quant aux hommes, la lassitude était arrivée à ce point, qu’à peine assis, les plus énergiques succombaient au sommeil. Mais ce n’était là que la préface de la sanglante histoire du 1er septembre, de cette lutte à outrance, digne, à coup sûr, d’un moins triste lendemain !

Par suite du combat de Beaumont et des nouveaux ordres du grand quartier général , les armées allemandes se trouvaient bivouaquées, le 30 au soir, dans les positions suivantes :

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IIIe ARMÉE.

Le XIe corps à S tonne, avec la IVe division de cavalerie;

Le Ve, au sud, à la Berlière ;

La division wurtembergeoise , à Verrières;

Le- Ier Bavarois, à Baucourt et Pourron;

Le IIe Bavarois, à Sommauthe.

La IIe division de cavalerie avait gagné Oches;

La Ve , Tourteron.

La VIe se portait de Semuy vers Bouvellemont.

Le VIe corps s’était cantonné autour de Vouziers. Le quartier général du prince royal de Prusse était à Saint-Pierremont;

Celui du Boi , à Buzancy.

IVe ARMÉE.

Le XIIe corps bivouaquait à Létanne ; sa cavalerie à Pouilly;

Le IVe corps, à Beaumont; son avant-garde dans le bois Givodeau.

La garde, à Beaumont, derrière le IVe corps l.

Pendant que ces événements s’accomplissaient, le 1er corps se portait de Baucourt à Carignan. Le 30, dès neuf heures et demie,' ses têtes de co~ 1 Voir la carte n" 1.

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lonnes débouchaient au milieu des riantes prairies qui bordent la rive droite de la Meuse, en face de Rémilly. — Le soleil était radieux, la nature enveloppée d’un calme profond : les habitants de Bazeilles, — ce joli village 1 qui dormira après-demain sous les cendres et qui, aujourd’hui, est resplendissant de vie et de gaieté, — arrivaient joyeux au-devant de nos troupes.

Mais le canon de Beaumont changea bientôt en inquiétudes cette joyeuse sérénité, éclose sous le charme d’un temps magnifique et d’une nature verdoyante.

Le général Ducrot, qui avait passé le Ghiers à Tétaigne, avec deux de ses divisions, tandis que les deux autres étaient allées effectuer le passage de cette rivière à Douzy, envoya un de ses aides de camp au maréchal, pour prendre ses ordres, et il gagna Carignan , qui lui était assigné comme gîte d’étape.

C’est là que le capitaine Bossan le rejoignit, lui apportant l’ordre du maréchal de protéger sa retraite, soit par Douzy, soit par Carignan. « Je » ne peux, lui écrivait le maréchal, savoir en- » core ce que je ferai. Dans tous les cas, que » l’Empereur parte au plus vite pour Sedan 2. »

L’Empereur résista d’abord aux sollicitations

1 C’est à Bazeilles que s’est écoulée l’enfance de Turenne.

2 La Journée de Sedan , par le général Ducrot.

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du général Ducrot : il était navré et ne pouvait ajouter foi à la défaite de Beaumont, tant les positions de l’armée française, sur la rive droite de la Meuse , étaient belles !

Il n’y a qu’un instant, il croyait à un engagement insignifiant, et télégraphiait à l’Impératrice :

« 30 août , 5 heures 30.

» Il y a encore eu un petit engagement aujour- » d’hui, sans grande importance, et je suis resté » à cheval assez longtemps. »

Toutefois, l’Empereur se ravisa, et dans la soirée il partit en chemin de fer pour Sedan : la crainte d’entraver les mouvements du général Ducrot lui fit prendre cette détermination. Il arriva à Sedan à onze heures. « On proposa alors » à Sa Majesté de continuer sa route jusqu’à » Mézières , où sa personne eût été hors des » atteintes de l’ennemi , et d’où , à la tête du » 13e corps aux ordres du général Vinoy, il pou- » vait rétrograder sur Paris. Mais il s’y refusa; il » n’avait pas voulu gêner les plans des généraux » en chef; il ne voulait pas non plus porter le » découragement dans l’armée par son départ à » l’heure suprême de la lutte ; il entendait parta- » ger les dangers et le sort de l’armée 1 . »

1 Relation de la bataille de Sedan, par le général Pajol.

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Après avoir envoyé ses ordres au commandant en chef du 1er corps, le maréchal écrivit au général Margueritte, lui recommandant « de couvrir » la retraite de l’armée, et laissant à son expé- » rience l’exécution de cette opération délicate » . Chargé d’observer, pendant le combat de Beaumont, une division de cavalerie ennemie qui s’était montrée sur la rive droite de la Meuse entre Pouilly et Moulins, le général s’était porté avec sa cavalerie vers Margut.

Le soir venu, il s’était replié, et il avait pris son bivouac en face de Blagny. C’est là qu’il reçut la lettre du maréchal.

Mais , pendant la nuit , le commandant du 1er corps, jugeant le général Margueritte un peu en ï air, lui écrivit en lui conseillant de repasser sur la rive droite du Chiers, et de venir de l’autre côté de Carignan, « pour marcher le lendemain » sur Sedan, parallèlement à lui. » Ainsi fit le général Margueritte.

Le lendemain, 31 août, le commandant du 1er corps , n’ayant reçu aucun ordre du grand quartier général, écrivit à huit heures du matin, au maréchal, qu’il se mettait en route, pour aller camper sur le plateau d’Illy.

Le général Ducrot pouvait croire que le maréchal s’était résolu à battre en retraite sur Mézières.

Cependant, il ne devait pas en être ainsi : le

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maréchal, parti de Mouzon pendant la nuit, avec les 5e et 12e corps, avait donné directement l’ordre aux deux divisions du 1er corps, établies en face du pont de Douzy, de se porter sur Sedan, et il était arrivé de sa personne, dans cette place, vers six heures du matin.

Les troupes qui le suivaient avançaient péniblement; arrêtées par mille obstacles, plus lasses de marquer le pas que de marcher, ayant hâte de voir finir cette nuit lugubre, et de sortir d’une situation grosse de périls !

Le 31 août, au lever du soleil, nos têtes de colonnes apparaissaient sur les hauteurs qui entourent Sedan. Les 5e et 12e corps avaient suivi la route de Mouzon par Amblimont, Mairy, Douzy; la division Margueritte et le 1er corps, celle de Osnes, Messincourt, Escombres.

C’était la dernière étape du douloureux calvaire que l’armée de Châlons gravissait depuis le 28 août.

Le maréchal Mac-Mahon et le général Douay se croisèrent dans Sedan. Le maréchal, qui n’avait sans doute pas dormi depuis plusieurs nuits ,

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paraissait très- fatigué. Il s’entretint, pendant quelque temps, avec le commandant du 7e corps, de l’état des troupes et de la situation générale , mais il ne parut pas croire à l’imminence d’une attaque. Le maréchal n’évaluait pas la masse des forces ennemies qu’il avait devant lui, à plus de 60 à 70,000 hommes 1 .

Les abords de Sedan , du côté du village de Floing, ayant été assignés pour campement aux divisions de son corps d’armée, le général Douay monta sur le plateau de l'Algérie. Là, il visita d’abord les positions de ses troupes ; puis il parcourut ce plateau, de trois à quatre kilomètres de long, qui, sur la gauche, en face de Floing, va en s’abaissant vers la Meuse, et dont la droite se relie, par les bois de la Garenne, à la route de Sedan à Givonne. Il remarqua, en face de lui, deux points particulièrement menaçants : à gauche, un mamelon situé au-dessus de Floing; à droite, le calvaire d’Illy, clef de la position, situé au nord des bois de la Garenne.

L’effectif de ses troupes mettait le général dans l’impossibilité de s’étendre jusque sur ces* deux

1 Le maréchal, dans un entretien que j’avais eu avec lui à Stonne, croyait pouvoir porter de 60 à 70,000 hommes la masse totale des forces ennemies « qui pouvaient lui être » opposéés de ce côté de la Meuse ». (Rapport du général Lebrun.)

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positions. Convaincu que le moment d’une lutte sérieuse était proche, il revint à Sedan, avec le général Renson, son chef d’état-major, pour rendre compte au maréchal de ses observations.

Bien que préoccupé de la situation, le maréchal ne parut pas cependant partager les appréhensions du général à un aussi haut degré que lui : « Je ne veux pas m’enfermer dans des lignes, » lui dit-il, je veux être libre de manœuvrer. — » Monsieur le maréchal, lui répondit le comman- » dant du 7e corps , demain l’ennemi ne vous en » laissera pas le temps. »

Le général remonta à Y Algérie. Pendant ce temps, les armées allemandes manœuvraient pour refouler l’armée française entre la Meuse et la frontière belge : à droite, le prince royal de Saxe faisait avancer sur Messincourt et Pouru, le corps de la garde qui avait passé le Chiers à Carignan ; sur Douzy, le XIIe corps qui avait passé la Meuse à Mouzon ; le long de la rive gauche de la Meuse, le IVe corps ; tandis qu’à gauche, le prince royal de Prusse lançait, sur Bazeilles, le Ier Bavarois suivi de près par le IIe, et se portait, de sa personne, sur Donchery avec le XIe corps. Le Ve corps lui servait de réserve; le VIe, avec les Ve et VIe divisions de cavalerie, couvrait son flanc gauche.

L’ennemi avait su mettre le temps à profit et

se servir du pont de Blagny 1 et du pont de Carignan, ce dernier demeuré intact après le passage de nos troupes, faute de poudre pour le faire sauter. Il en fut de même de celui de Douzy, que le XIIe corps put franchir sans difficultés vers midi, à la suite des troupes du général Ducrot.

En cet instant, un combat des plus vifs avait lieu entre le 12e corps (Lebrun) et l’avant-garde du Ier Bavarois. Le général de Tann s’était avancé jusqu’à Rémilly, et avait établi ses batteries sur la rive gauche de la Meuse. Apercevant de là les colonnes du 12e corps en marche vers Bazeilles et les hauteurs de laMoncelle, il avait ouvert sur elles le feu de son artillerie et s’était hâté d’arriver au pont du chemin de fer de Bazeilles. Comme on ne l’avait pas fait sauter, il donna l’ordre à son infanterie de l’aborder, et il tenta d’enlever Bazeilles, que le général Lebrun avait fait occuper, dès le début, par la brigade Cambriels (division Grandchamp), et qu’il fit appuyer, bientôt après, par la brigade Martin des Pallières (division Vassoignes). Cette brigade repoussa brillamment l’attaque des Bavarois et les empêcha d’entrer dans Bazeilles. Toutefois, l’ennemi resta maître du pont du chemin de fer, et s’y retrancha solide-

1 Le pont de Blagny est situé à 2 kilomètres en amont de Carignan.

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ment, en attendant que le prince royal de Saxe pût entrer sérieusement en Jigne.

Pendant ce temps, le général Ducrot, dont quelques batteries avaient pris part à la lutte de cette journée, était arrivé à Francheval et gagnait lentement Illy, en marchant en colonnes par échelons. Mais, vers cinq heures, près du village de Givonne, il fut rappelé par un ordre du maréchal qui lui prescrivait de venir prendre position entre Balan et Bazeilles, et d’envoyer son chef d’état-major recevoir des instructions.

A cinq heures et demie, se trouvaient réunis dans le cabinet du maréchal, le général de Wimpffen, arrivé de Paris la veille, et qui avait remplacé, le matin, le général de Failly dans le commandement du 5e corps ; le général Lebrun ; le général Bobert, chef d’état-major du 1er corps; et le chef d’escadrons d’état-major Seigland, aide de camp du général Douay.

Après que chacun des officiers généraux présents eut fait connaître au maréchal les incidents de la journée et les positions sur lesquelles leurs troupes se trouvaient établies, que celui-ci eut assigné au 1er corps les hauteurs de Givonne et de Daigny, le commandant Seigland rendit compte de sa mission. Il donna quelques détails sur les faits signalés par le général Douay, au maréchal, dans un billet apporté, peu auparavant, par le ca-

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pitaine de Fayet. Vers quatre heures, un ancien militaire, habitant du pays, était venu informer le général Douay que l’ennemi se préparait à passer la Meuse à Donchery, et « qu’il y avait là toute une armée » . Nous avions, en effet, distingué au loin, sur la rive gauche de la Meuse, les colonnes prussiennes se dirigeant sur ce point. Alors, le général s’était décidé à faire lever son camp établi sur le plateau de Y Algérie, pour le transporter en face de Floing et d’Illy, sur des positions qu’il pressentait devoir être attaquées le lendemain, et il se hâtait de prévenir le maréchal de ses nouvelles dispositions. Toutefois, il faisait observer au commandant en chef de l’armée, que sa lre division étant fort réduite (par suite de la participation qu’elle avait eue à la journée du 30, et de la fausse direction suivie, depuis, par deux de ses bataillons), le 7 e corps allait avoir à occuper une bien grande étendue de terrain pour se relier au reste de l’armée.

Le maréchal répondit qu’il ne pouvait pas envoyer de troupes au 7e corps, et que le général Douay devait prendre ses mesures pour occuper tout le plateau, y compris les bois situés au nordest. Au surplus, il laissait au général toute liberté de se retrancher dans ses positions. « Telle est « l’intention du général, dit l’aide de camp, et s’il » n’a pas fait commencer plus tôt les travaux né-

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» cessaires, c’est que ses troupes sont arrivées le » matin , exténuées par les marches incessantes » des jours précédents et de cette nuit. »

Le maréchal réfléchit alors pendant un instant, puis, s’adressant au général de Wimpffen dont le corps devait être tenu en réserve sous les murs de Sedan , il lui demanda s’il ne pouvait pas disposer de quelques troupes.

Sur la réponse affirmative du général, il fut décidé que la lre brigade de la division l’ Abadie serait envoyée le lendemain matin, pour relier solidement la droite du 7e corps à la gauche du 1er.

On levait la séance quand arriva un colonel d’infanterie de marine. Son régiment occupait Bazeilles, et il venait demander s’il fallait faire sauter le pont.

« Certainement , et tout de suite » , s’écria le maréchal. Alors fut soulevée la question de savoir si les fourneaux de mine avaient ou non été chargés. Le colonel crut pouvoir assurer qu’ils ne l’étaient pas. Le maréchal dit qu’il en avait donné l’ordre formel et qu’on lui avait rendu compte que tout était prêt. Le général Lebrun affirma qu’on lui avait rapporté le contraire.

Bref, le maréchal congédia le colonel en lui répétant qu’il fallait, absolument, faire sauterie pont.

Soit que les fourneaux de mine ne fussent pas

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chargés, soit que les chasseurs bavarois eussent rendu impossible l’exécution de cet ordre, le pont de Bazeilles ne fut pas détruit.

Voici quelles étaient, autour de Sedan, les positions sur lesquelles l’armée française et l’armée prussienne étaient établies le 31 au soir :

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