BATAILLE DE SEDAN
Rapport du général Douay (7e corps).
“ Le 7° corps, après n’avoir pu qu’en partie, dans la nuit du 30 au 31 août, passer à Remilly- Villers et au pont de Razeilles sur la rive droite de la Meuse, se dirigea par les deux rives de ce fleuve sur Sedan, où il arriva successivement dans la matinée du 31.
» Les abords de Sedan, du côté du village de Floing, lui furent assignés pour ses campements.
» Dans l’après-midi, je reconnus la position et rectifiai en conséquence l’emplacement des troupes, que dans la persuasion où j’étais d’une lutte
très-prochaine et très-vive, je disposai à leurs postes mêmes de combat.
” La position occupée par le 7e corps était un plateau peu profond, de 3 à 4 kilomètres d’étendue , se reliant par la droite aux bois de Givonne et s’abaissant sur la gauche vers la Meuse, qu’il domine, mais à longue portée. Les abords en sont découverts et favorables à la défense. Toutefois, cette position avait sur son front deux points faibles : l’un, en avant de la gauche, où s’élève un gros mamelon dominant , couronné de bois, à 1,500 ou 1,800 mètres, et que, vu iexiguïté de mes forces, son éloignement m’empêchait d’occuper; l’autre, sur ma droite, la dominant également et la débordant, bien plus dangereux, est le plateau à'Illy, se reliant aux bois et à la route de Givonne.
» Je fis occuper, dans la journée même , la gauche de ma ligne par la division Liébert (2e), et la droite parla division Dumont (3e), la lre division (Conseil-Dumesnil) incomplètement réorganisée depuis l’affaire de Frœschwiller et diminuée encore par le combat de Beaumont, où elle s’était portée au secours du 5e corps en seconde ligne.
» Je reconnus, avec le général Liégeard, pour nos batteries, un emplacement où des épaulements furent préparés; et, de son côté, le général
D outrelaine, commandant le génie du corps, fit commencer des tranchées-abris pour notre infanterie.
» La cavalerie et la réserve d’artillerie du corps, ainsi que les ambulances, étaient en arrière, défilées et à portée des points où on pouvait avoir à agir.
» Tout était ainsi disposé dès le 31 au soir.
» Cette position, outre les inconvénients signalés, en présentait cl' autres non moins graves. Ses derrières étaient coupés par des ravins, des chemins creux descendant vers la place, des bois, des habitations, des clôtures dont la disposition était telle, qu’il était impossible d’y constituer et d’y prendre une seconde ligne de défense.
» Mais ce qui me préoccupait le plus , c’était ma droite, clef de la position générale de l’armée, dont le seul point d’appui était fermé par le plateau dillly et par les bois profonds qui, dans la direction de Givonne, se relient sans interruption avec la forêt des Ardennes, dont ils sont un appendice. Il était indispensable que ce plateau et ces bois fussent fortement occupés, car ce plateau et ces bois une fois au pouvoir de l’ennemi, nonseulement j’étais dominé, débordé, coupé, sans résistance possible , mais les trois autres corps de l’armée étaient dans la même position que
moi.
» Je me rendis chez le maréchal commandant en chef pour lui signaler, entre autres considérations, cet état de choses, et je l informai en même temps que des masses nombreuses préparaient et allaient effectuer leur passage sur la rive droite près de Donchery. Le maréchal me dit qu’il m’enverrait, le lendemain matin, le général de l’Abadie avec une brigade de sa division pour relier solidement ma droite avec le lpr corps.
» Le lendemain 1er septembre, M. le général de l’Abadie étant en effet arrivé , je lui fis prendre position sur un plateau intérieur, d’où il pouvait à la fois se porter, soit sur ma droite, vers les bois de Givonne ^ soit au soutien du 12e corps, dont nous entendions le canon, et qui était déjà fortement engagé dans la direction de Bazeilles. Je complétai ce dispositif, en faisant garnir de ce côté la lisière des bois parla brigade Bittars des Portes , de la division Dumont.
» A peine ces mesures étaient-elles prises, que le canon m’avertit que le général Liébert et le général Dumont étaient, à leur tour, attaqués sur le front de nos positions. Je m’y portai aussitôt, et je reconnus que, malgré la vivacité de son attaque, nous maintenions facilement l’ennemi à distance.
» En ce moment je fus prévenu que le maréchal de Mac-Mahon , blessé , avait dû se retirer du
champ de bataille, et que le général Ducrot avait pris le commandement de l’armée.
» L’ennemi , cependant , garnissait d’une artillerie toujours croissante, d’un calibre et d’une portée supérieurs à ceux de la nôtre, une position favorable, située à 1,800 ou 2,500 mètres environ de nos lignes; son feu puissant et convergent nous faisait éprouver des pertes sérieuses en personnel et en matériel; mais notre artillerie, redoublant de bravoure et de dévouement, faisait si bonne contenance, que nous pouvions encore soutenir ce combat inégal qui durait depuis plus de quatre heures.
» A ce moment arriva le général de W impffen , qui m’apprit qu’il était investi du commandement en chef.
” Il examina notre situation. Je lui fis observer que, malgré notre infériorité, j’espérais pouvoir tenir; mais qu il fallait absolument que le plateau d Illy restât en notre possession.
» Il m affirma que le 1er corps l’occupait en force, et qu il veillerait à ce qu’il s’y maintînt.
» Dans ces conditions, je crus pouvoir, ainsi que le demandait le général de Tï^impjfen , me dégarnir pour soutenir le général Lebrun y et m étant porté sur le plateau où se trouvait le général de / Abadie , j’envoyai cet officier général, en lui adjoignant la brigade Bittars
des Portes, pour renforcer le 12e corps (général Lebrun ) .
» Des demandes incessantes de renforts m’arrivant de ce côté, et ayant vu le plateau d’///j toujours occupé par le 1er corps, j envoyai, dans la même direction, le général Dumont avec sa dernière brigade, le faisant remplacer, dans sa position, par une partie de la division Liébert et ce qui me restait de la lre division.
» Le combat continuait toujours avec violence sur le front du 7e corps; néanmoins je me privais de tout ce dont je pouvais disposer, à cause de l’importance capitale qu’il y avait, pour toute l’armée, à rester en possession du bois de la Garenne et du plateau à’ Illy. De ce côté , en effet l’ennemi venait de mettre en position une artillerie formidable, et nous enserrait dans un cercle de feu qui nous prenait de front, de droite, de gauche et de revers.
» La situation devenait difficile; je cherchais à m’en rendre uu compte bien net, lorsque je m’aperçus tout à coup (midi et demi) que le plateau à' Illy venait d’être évacué par le 1er corps.
» Il n’y avait pas un moment à perdre : l’ennemi, concentrant de plus en plus le feu de son artillerie, avait démonté la majeure partie de nos batteries. L’infanterie, l’artillerie et la cavalerie
d’un nouveau corps d’armée passé sur la rive
droite, montraient déjà leurs têtes de colonnes. Si l’ennemi arrivait sur le plateau d7///, notre position devenait intenable.
» Je me portai aussitôt sur la route de Givonne. J’y trouvai le général Dumont qui, avec sa lre brigade et d’autres troupes de la gauche du 1er corps, venait d’être vigoureusement repoussé. Je fis réoccuper par cette brigade et la portion de la lre division que j’avais sous la main, le plateau iïllly, et je les fis soutenir par une partie de la brigade Fontanges (5e corps), arrivée peu après sur les lieux. Deux batteries de la réserve, appelées par le général Liégeard, essayèrent de soutenir cette infanterie; mais, à peine en position, elles furent désemparées, des caissons sautèrent, et leur personnel, très -maltraité , ne puf qu’à grand’peine ramener ce qui restait de matériel.
» L’infanterie en bataillons déployés et embusqués , couverts par un rideau de tirailleurs , continua néanmoins à tenir bon. A ce moment, il était environ deux heures; la division Liébert, qui était restée très-ferme sur sa position, était complètement tournée par la gauche; des pelotons entiers de chevaux sans cavaliers, revenant des charges infructueuses tentées parle 1er corps, désorganisaient ses rangs; sur notre droite, des masses considérables nous pressaient, nous tournaient et allaient nous envelopper; il fallut se
décider à la retraite, n’ayant plus d’artillerie en état de la protéger.
” Je reçus alors un billet du général de Wimpffen, m’annonçant qu’il se décidait à tenter de percer sur Carignan et qu’il me chargeait de soutenir la retraite de l’armée.
» Je lui répondis que dans l’état où j’étais, avec trois brigades seulement, sans artillerie, presque sans munitions, tout ce que je pouvais faire était de me retirer, sans déroute, du champ de bataille.
» Ce mouvement se fit en bon ordre, les bataillons en échelons mirent près de deux heures pour se replier sur les glacis de la place, dont l’intérieur, les abords et les fossés étaient déjà encombrés de troupes de toutes armes, infanterie, cavalerie et artillerie.
« Quelques bataillons, à l’aide de bouquets de bois , de clôtures et d’habitations , entretinrent le feu et maintinrent l’ennemi à distance, jusqu’à la nuit tombante. Ils rentrèrent alors dans la place, où les autres troupes avaient été abritées le mieux possible et disposées dans les places d’armes et les chemins couverts afin de les défendre au besoin.
« La cavalerie divisionnaire, qui a eu beaucoup à souffrir du feu de l’ennemi, a pu concourir par quelques charges isolées à la défense de la position. Le reste de la division de cavalerie, sous le général Ameil, ayant dû gagner mon extrême
droite, a opéré dans cette direction concurremment avec la cavalerie du 1er corps, et a, ainsi qu’elle, fourni plusieurs charges brillantes.
» Pendant cette journée, le 7 e corps , réduit à environ trois brigades par les renforts qu’il avait été appelé à envoyer sur d’autres points, a dû lutter contre deux corps d’armée qui ont mis en ligne plus de trois cents pièces de canon, d’une grande supériorité de calibre, de portée et de justesse.
» Notre adversaire ne s’est pour ainsi dire servi que de son canon pour nous réduire; ce n’est que vers la fin de l’affaire, lorsque nos batteries, notre infanterie et notre cavalerie avaient été écrasées et en partie désorganisées parle feu de F artillerie, que l’infanterie ennemie s’avança en masses considérables.
» La cavalerie ennemie était présente sur le champ de bataille, mais elle était hors d’atteinte, soigneusement dérobée, et ne prit aucune part à l’action.
» Dans cette bataille du 1er septembre et les combats de la veille et de F avant-veille, les pertes du 7e corps ont été considérables.
» Il a eu cinq généraux hors de combat : le général de brigade Bittars des Portes l, tué; le
1 Le général Bittars des Portes, remis aujourd’hui de ses blessures , a longtemps passé pour mort.
général de division Dumont , les généraux de brigade Guiomcird, de Bretteville , Morand; et le général de division Conseil-Durnesnil , fait prisonnier sur le champ de bataille.
» Les pertes en officiers et soldats, tués, blessés ou disparus, sont, autant qu’elles ont pu être constatées jusqu’ici, d’environ trois cents officiers et dix mille hommes de troupe; quarante coffres d’artillerie ont sauté sur le champ de bataille.
» Ces [chiffres disent assez quelle a été la conduite des troupes : celle de l’artillerie entre autres a été héroïque ; mais tous les efforts humains devaient être impuissants contre le cercle de feu qui nous enveloppait, et qui, nous acculant à une place, nous rendait toute retraite impossible.
» Je joins à ce rapport succinct ceux des généraux commandant les divisions, ainsi que ceux des généraux commandant l’artillerie et le génie du corps.
» Sedan, le 3 septembre 1870.
» Le général de division commandant le 7e corps,
» Signé : F. Douay. »