Ouvrage cité
de ses réserves. La cavalerie étant d'une faible utilité sur ce terrain couvert, les commandants de corps d'armée en garderaient le strict indispensable et porteraient le reste sur la rive droite de la Sarthe : la division du 16* corps en aval, au delà de la Suze ; celle du 2V corps à l'ouest du Mans, sur la route de Laval ; celle du 17® corps, en amont jusqu'à Beaumont, Enfin, comme la veille, on ferait les plus grands efforts pour prévenir le désordre dans les convois et l'encombrement des routes. On interdirait aux fuyards l'accès de la ville.
Ces instructions étaient à peine envoyées, que, vers 8 heures et demie, Chanzy apprit la perte de la Tuilerie. En même temps, l'amiral lui annonçait qu'il allait diriger sur ce point une partie de la division Le Bouëdec pour le reprendre. Malgré la gravité de ce fait, le général en chef espéra sans doute que la Tuilerie serait réoccupée comme l'avait été le plateau d'Auvours. U envoya donc un télégramme rassurant au ministre, demandant simplement qu'on hâtât l'envoi à Alençon des deux divisions disponibles du 19* corps, pour les lancer sur les flancs de l'ennemi ; elles lui donneraient les moyens d'obtenir un succès \
Mais il fallut bientôt renoncer à cet espoir. A minuit et demi, l'amiral envoyait à Chanzy les plus tristes nouvelles : on n'avait pu reprendre la Tuilerie ; les soldats s'étaient débandés au premier coup de feu. Beaucoup, harassés de fatigue et effarés par ce combat de nuit, faisaient quelques pas, puis se couchaient dans la neige en refusant d'aller plus loin. Bientôt après on apprit la perte du Tertre et enfin survint Téchauffourée dont nous avons parlé, au sujet de la division Deplanque. A deux reprises, vers minuit et 4 heures du matin, ses avant-postes furent attaqués et refoulés vers le nord ; la panique se propagea jusque parmi les troupes de Roquebrune.
Plus que jamais, les fuyards affluaient à l'entrée du Mans, vers Pontlieue. Devant cet encombrement, l'amiral jugea
1. Dans ce télégramme, Chaazy évalue à 180,000 hommes Tensemble de ses forces engagées ou en réserve (ouvrage cité, p. 834).
prudent de renvoyer ses convois et ses réserves d'artillerie au nord de l'Huisne.
Malgré tout, Chanzy voulait encore espérer. A 4 heures 25 du matin, il télégraphiait à l'amiral : « La situation est grave ; nous ne pouvons nous en tirer que par une offensive vigoureuse dès ce matin et le plus tôt possible. Je compte pour cela entièrement sur votre vigueur. » Mais toute son énergie demeurait impuissante et, à 7 heures 55, l'amiral télégraphiait de nouveau : « Je rappelle la brigade Desmaisons, mais elle ne compte en ce moment que 600 à 700 hommes ; le général Le Bouëdec a 1,500 hommes environ. Tout mon état-major est sur la place depuis 4 heures du matin, occupé à réorganiser les fuyards sans y parvenir... Une prompte retraite me semble impérieusement commandée. » De son côté, Barry avait quitté Arnage avant le jour \ Jouffroy avait perdu la plus grande partie de ses positions et ne paraissait plus susceptible d'un effort pour les reprendre. La division Deplanque s'était retirée presque tout entière; Paris avait évacué une seconde fois le plateau d'Auvours; Eoquebrune, seul, tenait bon, mais il allait être débordé. Si l'ennemi poussait énergiquement sur Pontlieue, il pourrait s'en emparer sans difficulté et anéantir ainsi tout ce qui restait de la 2® armée sur la rive gauche de l'Huisne.
Evidemment il n'était plus permis d'hésiter. A 8 heures du matin, Chanzy adressait à Jauréguiberry le télégramme suivant, qui dit éloquemment ses angoisses et la situation désespérée de nos troupes : c Le cœur me saigne •, mais quand vous, sur qui je compte le plus, vous déclarez la lutte impossible et la retraite indispensable, je cède. » Il terminait par la recommandation de tout faire pour rendre notre mouvement de recul aussi lent que possible. On préparerait la destruction des ponts de l'Huisne ; mais il n'y faudrait procéder
1. Il avait envoyé à Chanzy, à minuit, une dépôche annonçant que son artillerie était partie à 5 heures du soir pour le Mans et LAval, et que l'infanterie, démoralisée, ne tiendrait pas une demi-heure. Un peu plus tard il lui écrivait qu*il « suivait le mouvement de rartillerie » .
De son côté, Jauréguiberry écrivait que les routes de Tours et d*Angers n'étaient plus couvertes que par 2 escadrons de chasseurs.
qu'après avoir disputé à T ennemi, le plus longtemps qu'il se pourrait, l'accès de la ville. Ces premiers ordres étaient ensuite complétés par des instructions générales*.
Notre retraite du Mans ne pouvait être définitive ; la 2" armée avait à se reconstituer le plus tôt possible, pour faire oublier les tristesses des derniers jours. Au lieu de se diriger vers Laval, comme il eût semblé naturel à première vue, Chanzy faisait choix d'une direction excentrique. Il voulait se porter entre Prez-en-Pail et Alençon, sa gauche à la Sarthe, appuyée par le 19* corps qui allait atteindre cette ville. Il y trouvait plusieurs avantages : nous ne nous éloignions pas de Paris, qui demeurait nécessairement notre objectif; nous restions une menace pour le flanc droit de l'ennemi, qui ne pourrait, ni s'enfoncer plus avant vers la Bretagne, ni marcher sur Tours ou sur Paris; enfin nous allions au-devant d'importants renforts.
Nous verrons par quelles raisons Chanzy fut amené à abandonner ce projet. Quoi qu'il en soit, il prescrivit que notre mouvement vers Alençon et Prez-en-Pail s'exécuterait en quatre jours, à raison de 14 à 16 kilomètres par étape seulement. Le 21* corps marcherait sur Alençon en remontant la Sarthe; le 17* corps suivrait la route de Sillé-le-Guillaume jusqu'à Domfront-en-Champagne, puis se porterait par Segrie, Fresnay, Assé-le-Boisne, Gesnes-le-Gandelin, la Ferrière- Bochard, sur Saint-Denis-sur-Sarthon ; le 16* corps marcherait par Chauflfour, Neuvy-en-Champagne, Conlie, Crissé, Pont-le-Robert, Montreuil-le-Chétif, la Pooté, sur Prez-en- Pail. Le 12, le 16* corps ne devait pas dépasser Chauflfour; le 17* corps, l'intervalle entre Lavardin et Chapelle-Sainte- Fray. Le gros de la cavalerie précéderait chaque corps d'armée d'une étape, de façon à arrêter les fuyards; le reste couvrirait la retraite.
Du côté des Allemands, dans la soirée du 11, Frédéric-
1. Chanzy, ouvrage cité, p. 329. Il semble que ces instructions aient élé portées à tort, p. 328, comme étant du il au soir. La retraite ne fut ordonnée que le 12, aprôs 8 heures du matin, comme Tindique le télégramme à Jauréguiberry, reproduit p. 328, et que nous avons résumé plus haut.
Charles ignorait encore la situation réelle des deux armées : il savait que le m* corps avait eu à livrer un combat très vif, que le XIIP avait été engagé presque en entier. Il n'ignorait pas l'épuisement des troupes allemandes, la faiblesse de leurs effectifs, surtout en officiers. Cependant l'intervention du X" corps lui paraissait devoir être décisive. La prise de la Tuilerie ne lui était pas encore connue, mais il savait que les Allemands avaient dépassé Mulsanne.
Dans ces conditions, il décida de continuer, le 12, le mouvement offensif entrepris par les IIP et X® corps ; le IX® achèverait de s'emparer du plateau d'Auvours et détacherait une brigade en soutien du XIIP. Le grand-duc en était informé ; il recevait pour instructions de pousser ses deux divisions vers l'ouest ; la 4^ division de cavalerie couvrirait leur flanc vers la Sarthe . Mais notre retraite allait rendre inutile une partie de ces prescriptions.