Chanzy
avait été attaqué de flanc en se portant de Saint-Mars vers la route de Mulsanne, son débouché devant la Tuilerie eût sans doute été retardé d'un jour, ce qui aurait pu avoir des conséquences gi'aves. Dans la situation de Chanzy, il était de la dernière importance qu'il gagnât du temps. Chaque heure écoulée lui permettait de continuer la concentration de ses troupes et de compléter ses dispositions de défense. D'ailleurs cet incident montrait, une fois de plus, à quelle fatale inspiration il avait obéi en dispersant ainsi no& troupes.
Au lieu de marcher sur Mulsanne, Curten se dirigea vers la Flèche, par Pontvallain. Il y arriva dans la journée du 12, après une marche de nuit. La bataille du Mans était perdue depuis la veille. Ainsi, l'une de nos divisions tout entière n'avait pris aucune part à cette action décisive.
Cependant le gros de la 20® division, suivi de la 37® brigade et de l'artillerie de corps, avait continué sa marche de Saint-Mars-d'Outillé sur Teloche, puis sur Mulsanne. A sa droite, deux bataillons se dirigeaient vers le château de la Rochèré. A Mulsanne et à la Madeleine, les Allemands rencontraient de petits détachements français ^ qu'ils refoulaient sans difliculté, en faisant une centaine de prisonniers. Ma's le canon retentissait au nord-est avec une violence croissante . De plus, vers 4 heures 45, l'ordre arrivait de soutenir le IIP corps en avant de Changé. Déjà le jour tombait; malgré la fatigue de ses troupes, Voigts-Rhetz les mit en mouvement dans la direction de Pontlieue. Elles allaient se heurter, en premier lieu, à la brigade de mobilisés bretons du général Lalande.
Le 9 janvier, trois de ces bataillons (1" de Redon, 2*^ et 3® de Rennes) étaient venus prendre place à l'est de la route de Mulsanne, le long du Chemin-aux-Bœufs jusqu'à la route de Parigné -, les trois autres (2® et 3" de Redon, 1" de Saint- Malo) s'établirent à l'ouest, vers Amage. Le même jour, le
1. État-major prussien. Ces troupes ne venaient pas de la Tuilerie ; elles faisaient sans doute partie des colonnes venues du Loir.
général Deplanque envoya le 1" bataillon de Saint-Malo en avant-postes au château des Hunaudières, sa droite à T étang au sud et sa gauche aux Houx, à deux kilomètres du Cheminaux-Bœufs vers Mulsanne. Déjà des paysans, de petits groupes de fuyards affluaient sur la route du Mans. Le 10, ces derniers furent plus nombreux ; c'étaient parfois des compagnies entières, officiers en tête. Le soir seulement, ce mouvement s'arrêta, non sans avoir singulièrement affaibli le moral des mobilisés.
Avant d'arriver à Pontlieue, la route de Mulsanne traverse des hauteurs boisées qui s'allongent du nord-est au sud-ouest, à deux kilomètres environ de ce faubourg. Au point où leur crête vient couper la route s'élève la Tuilerie, qui comprend des bâtiments d'exploitation, une maison d'habitation et des dépendances. A cent mètres au sud passe le Cheminaux-Bœufs, et au delà s'étend une plaine ondulée, couverte de bouquets de sapins et coupée de ruisseaux ou de fossés.
Dans la matinée du 11, les 2® et 3® bataillons de Rennes, le 1" de Redon occupaient le Chemin-aux-Bœufs entre les routes de Ruaudin et de Mulsanne ; le 1®^ bataillon de Saînt- Malo était encore au château des Hunaudières ; les 2* et 3" de Redon, à l'ouest delà Tuilerie, dans les bois. Deux batteries étaient également installées à l'ouest de ce point : celle de droite, forte de quatre pièces de 12 et de deux mitrailleuses; celle de gauche, de six mitrailleuses et de deux pièces de 12*. Vers 2 heures, la 2" brigade de la division Deplanque dépassa les mobilisés bretons à l'est de la route et s'établit en première ligne ; les 2® et 3* bataillons de Rennes, qui leur furent rattachés, restèrent en réserve. Quant au 1®' bataillon de Redon, il alla s'établir à l'est des batteries. En même temps, les 2® et 3® bataillons de la même légion se déployaient en avant et à droite, dans la direction d'Arnage, sur un front de deux kilomètres. A leur gauche prenaient
1. Ces pièces appartenaient à la 19» batterie du s^ régiment (mitrailleuses, capitaine Péret) et à la 14« batterie du 7« (12, capitaine Gaultier).
position trois compagnies du 31* de marche, venant d'Arnage, et deux compagnies du 8® chasseurs de marche (157 hommes) arrivant de Pontlieue.
Le 1®' bataillon de Saint-Malo était toujours aux Hunaudières, où il ne tardait pas à être attaqué par la pointe de la 20® division. Soutenu par une section d^artillerie, un bataillon allemand le repoussait au nord du ruisseau qui coupe en ce point la route de Mulsanne. Mais quand Tennemi eut dépassé Belle-Œuvre, il fut accueilli par le feu des deux batteries dont nous avons parlé (3 heures). Il établit une section d'artillerie sur la chaussée, une batterie à Pest de celle-ci et déploya quatre bataillons en avant de ces pièces. Ils furent bientôt engagés avec les compagnies du 8* chasseurs et du 31® de marche, ainsi qu'avec le 2* bataillon de Redon (4 heures et demie). Malgré le feu de notre artillerie et la difficulté du terrain, les Allemands n'eurent aucune peine à refouler nos tirailleurs*. A la nuit, après avoir pris le Point-du-Jour, ils s'arrêtaient devant les Mortes-Aures. De plusieurs lignes de tranchées-abris creusées sur la pente au-dessus du Cheminaux-Bœufs partait un feu vif, mais très mal dirigé. Dans l'obscurité croissante, les Allemands ignoraient s'ils avaient aflfaire à nos troupes ou aux leurs. Chez nous, l'incertitude était la même ; il fallut que des officiers allassent s'en assurer.
Cependant la gauche de l'ennemi continuait à gagner du terrain vers le Chemin-aux-Bœufs. Après un échange de coups de feu à courte distance, elle refoula dans les bois le 2* bataillon de Redon. De même les compagnies du 8® chasseurs furent délogées des Mortes-Aures; puis un bataillon prussien s'élança en colonne serrée vers la Tuilerie (7 heures et quart). Malgré un feu vif partant du bois au nord-est, il s'en empara en faisant des prisonniers. Nos deux batteries
1. Vers 3 heures et demie, on faisait encore, sous le feu, une distribution de vivres aux mobilisés. Le i« bataillon de Saint-Malo n*en avait pas reçu depuis trois jours.
Une fraction du l®"" bataillon de Redon prit position en première ligne entre le 8« chasseurs et le Si® de marche ; le reste demeura en réserve.
n'avaient pas attendu cette attaque * ; quant aux compagnies du 8* chasseurs et du 31* de marche, dès 6 heures elles s'étalent également retirées sur Pontlieue et Amage.
Deux bataillons allemands occupèrent ainsi la Tuilerie et le Chemin-aux -Bœufs; les trois autres restèrent en réserve, soutenus à distance par la 37** brigade, qui s'était avancée jusqu'à la sortie nord de Mulsanne (8 heures et demie).
Notre retraite de la Tuilerie s'était produite si brusquement que le 1*' bataillon de Redon, à 150 mètres sur la droite, ne fut pas engagé. L'une de ses compagnies, la 2% demeura même en position jusque vers 9 heures et quart; elle s'aperçut alors qu'elle était coupée. Néanmoins elle parvint à se retirer sur Pontlieue. Quant à la droite du général Lalande, elle resta le long du Chemin-aux-Bœufs jusqu'au matin du 12 et gagna alors Amage.
Cependant, entre 8 et 9 heures du soir, la plus grande partie de cette brigade se ralliait sur la place de Pontlieue. Jauréguiberry, croyant la bataille terminée, était allé vers 6 heures et demie au Mans pour rendre compte à Chanzy. A 8 heures, après son retour, il apprit Tévacuation de la Tuilerie. Il prescrivit aussitôt au général Le Bouëdec de reprendre cette position avec tout ce qu41 pourrait rassembler, troupes régulières et autres. La colonne Marty, arrivée à Pontlieue vers 3 heures seulement, devait le soutenir. On réunit à grand'peine un millier d'hommes épuisés par les fatigues de la journée et auxquels, surtout, le désir de combattre manquait entièrement*. Vers 10 heures et demie, ils débouchèrent devant les avant-postes ennemis, au nord de la Tuilerie, et ouvrirent un feu violent, qui dura plus d'une heure, presque sans résultat. Là se bornèrent tous leurs
1. La 19® du S^ régiment eut i ofllcier et 2 hommes blessés, 3 chevaux tués et 1 caisson brisé ; elle lira 180 coups de 3 heures à 5 heures et demie.
La lé'^ du 7® régiment eut i tué, i blessé et i cheval tué ; elle tira 86 coups (Chanzy, la Borderie, ouvrages cités).
Chanzy dit h. tort que ces deux batleries étaient réparties entre la Tuilerie et le Tertre (Lettre du commandant Rabatel, qui les avait sous ses ordres ; la Borderie, ouvrage cité).
2. Le i^f bataillon de Saint-Malo prit part à cette tentative. Une grande partie des troupes de Le Bouëdec avalent été détachées en soutien de JoufTroy.
efforts ; ils se replièrent sur Pontlieue en laissant de nombreux prisonniers aux patrouilles allemandes. Une deuxième tentative, faite un peu plus tard, fut aussi malheureuse.
Quant à la 2^ brigade de Deplanque, qui occupait la gauche des mobilisés bretons, vers 5 heures elle s'était en grande partie retirée vers THuisne, sans avoir été engagée; les 2® et 3® bataillons de Rennes suivirent son mouvement*. Vers minuit, le détachement du major Przychowski (deux bataillons), qui venait du château de la Rochère, reçut Tordre de marcher sur Pontlieue pour couvrir le flanc droit de Voigts-Rhetz lors de l'attaque qu'il projetait pour le lendemain. A 2 heures du matin, il était devant les Epinettes qu'occupait encore un détachement français. Il se jetait sur cette ferme sans tirer, et s'en emparait en faisant une centaine de prisonniers. Le reste du X® corps cantonnait entre Saint- Pi erre-du-Camp et Teloche, en se couvrant d'avant-postes établis, non seulement vers le Mans, mais vers Ecommoy.
Nous avions à Amage, à notre extrême droite, une partie de la division Barry (1,200 hommes environ), la brigade de mobilisés du lieutenant-colonel Lebrun (4,000 hommes) et deux brigades de la division de cavalerie Michel. Ces troupes ne furent pas engagées le 11 janvier. Ainsi, c'était à trois bataillons de mobilisés bretons, ne sachant pas tenir un fusil, et à cinq faibles compagnies d'infanterie régulière qu'était échue la tâche de défendre la route de Mulsanne contre la majeure partie du X® corps. L'échec inévitable qui en était résulté compromettait entièrement notre armée. La perte de la Tuilerie rendait en effet impossible la continuation de la résistance le long du Chemin-aux-Bœufs. L'évacuation de la rive gauche de l'Huisne, celle de Pontlieue s'imposaient. Maintenant que les hauteurs du sud étaient à l'ennemi, la défense du Mans devenait difficile, sinon impraticable. L'absence dans cette direction de la division Curten avait eu les conséquences les plus graves. Le X'' corps achetait de si
1. Une partie des troupes de Deplanque, notamment le 75* mobiles (brigade Pereira), demeura le long du Chemin-aux-Bœufs jusqu^au matin du 12 (Les Mobiles de Maine-et-Loire, lieutenant-colonel Dumas).
CAlfPAOïrB DE LA LOIBB. •— IX. 18
grands résultats par de faibles sacrifices : 6 officiers et 129 hommes. Nos pertes étaient beaucoup plus fortes, surtout en prisonniers \
A 6 heures du soir, Chanzy se considérait comme étant resté maître de toute la partie essentielle de ses positions. Le seul échec sérieux qu'il eût subi, la perte du plateau d'Auvours, avait été réparé en grande partie. Le général en chef supposait les pertes de Fennemi beaucoup plus considérables qu'en réalité. Un mouvement vers le sud d'une grande partie de son artillerie, qui s'était éloignée du champ de bataille pour cantonner plus aisément, donnait l'espoir que, le lendemain, il se déciderait définitivement à la retraite. Enfin, malgré de trop nombreuses défaillances, Chanzy avait encore pleine confiance en ses troupes*. Aussi ses instructions pour le 12 janvier n' envisageaient-elles nullement la possibilité d'une retraite, mais bien celle d'un nouvel effort de l'ennemi auquel nous saurions encore résister.
Il prescrivait donc à Jaurès de se retirer jusqu'à hauteur de Fatines, d'aider Paris à reprendre Champagne et d'assurer la défense en avant de Sargé ainsi que le long de l'Huisne au-dessus d'Yvré. Il renforcerait Gougeard dès les premières heures du jour, de façon à donner au général de Colomb toute facilité pour se maintenir sur le plateau d'Auvours et achever d'en débusquer l'ennemi. Champagne repris, on se préparerait il en faire sauter le pont au cas d'une nouvelle évacuation.
Quant à Gougeard, il garderait la rive droite de l'Huisne, entre le pont du chemin de fer, à Yvré, et la passerelle du château des Noyers. Cette dernière et une autre située en amont seraient détruites par le génie.
L'amiral Jauréguiberry renforcerait sa gauche, de façon à empêcher l'ennemi de S3 glisser entre le château des Noyers et celui des Arches ; il occuperait fortement la Tuilerie, et renforcerait sa droite jusqu'à Arnage en y portant une partie
1. Le 31^ de marche aurait perdu 58 hommes ; le 36^ de marche (colonne Marty), 13 tués et 22 blessés (Historiques des 3P et 36'). D*aprôs Chenu, le total de nos pertes aurait atteint 2,200 hommes hors de combat le ii janvier.