CHAPITRE XXX
Combat de Saint- Jean-sur-Erve (15 janvier). — Combat de Sillé-le-Q^uiHaame. — Combat d'Alençon. — Ordres de Chanzy poar le 16. — Arrêt de la poursuite.
Cependant la colonne von Schmidt continuait son mouvement sur la même route. Partie de Chassillé, le 15 à 9 heures du matin, elle apprît qu'un convoi important était en marche devant elle. Deux escadrons et une section à cheval prirent les devants pour l'enlever. Mais ils se heurtèrent bientôt à une vive résistance. En eflfet, Tamiral Jauréguiberry, qui ne continuait la retraite qu'à contre-cœur, avait étudié dans la matinée la position de Saint-Jean-sur-Erve. La trouvant favorable, il décida d'y tenir tête encore une fois.
Le village de Saint-Jean, qui est construit dans la vallée même de l'Erve, est dominé par les hauteurs des deux rives et surtout par celles de la rive droite, qui dessinent une sorte d'amphithéâtre. De là, on peut battre avec avantage le fond de la vallée, ses abords vers l'est et la route du Mans sur une grande longueur. L'amiral répartit les quatre batteries de sa V^ division dans un chemin creux qui contournait les hauteurs. Deux sections du génie pratiquèrent dans les talus les embrasures nécessaires ; une autre prépara la destruction du pont de l'Erve *.
La 1" division forma la gauche de notre ligne au-dessus
1. Nos 12 pièces de 4 et nos 9 mitrailleuses prirent les positions suivantes de la droite à la gauche : la i4fi batterie du is*' régiment (4, lieutenant Micaëlli) ; la 23« du io« régiment (4, capitaine Thiébault) ; la 19« du I0« régiment (3 mitrailleuses, capitaine Delahaye) ; la 19® du 8« régiment (6 mitrailleuses, capitaine Perret), 4 pièces dans le chemin creux et 8 à 100 mètres en avant.
et en arrière de Saint-Jean •, les débris de la 2* division s'établirent à droite. On jeta en avant une forte chaîne de tirailleurs qui s'établit à mi-côte, derrière des haies et des talus. Le 40® de marche, réduit à six compagnies, occupa Saint- Jean; deux d'entre elles gardèrent les abords du village vers le Mans. Nos troupes, déjà fort aflfaiblîes, fondaient de plus en plus par la désertion. Jauréguiberry avait eu le matin près de 19,000 hommes sous ses ordres*, dans l'après-midi, il eut peine à mettre 6,000 à 7,000 combattants en ligne.
L'action s'engagea vers 11 heures et demie, au moment où nos troupes achevaient de prendre leurs positions. Après un échange de coups de fusil, deux pièces allemandes ouvrirent le feu à 4,000 mètres, sur la chaussée, sans aucun eflfet. Puis elles se portèrent à 2,500 mètres et entamèrent la lutte avec nos deux batteries de 4, qui n'eurent aucune peine à leur tenir tête. Après avoir été renforcées de six autres pièces, elles allèrent s'établir au nord de la route, pendimt qu'un bataillon se déployait devant Saint-Jean. Cependant le combat d'artillerie se prolongeait, sans donner de résultats positifs. Nos canons de 4 entretenaient un feu vif contre les pièces allemandes ; les mitrailleuses agissaient efficacement sur l'infanterie. Malheureusement un obus prussien, qui venait de traverser le cheval de l'amiral, blessait mortellement le colonel Béraud, son chef d'état-major.
Les détachements de cavalerie envoyés par von Schmidt vers Vallon et Bernay, sur ses deux flancs, lui signalaient la présence de troupes françaises dans l'une et l'autre de ces directions; il se contenta d'y détacher des pelotons d'infanterie. Puis, son attaque ne faisant aucun progrès, il essaya de dégager sa droite, en envoyant vers Sainte-Suzanne un bataillon, deux escadrons et deux pièces. Cette colonne latérale, qui allait se heurter à des fractions du 17' corps, ne pouvait exercer qu'une action indirecte sur l'attaque de Saint- Jean. Au contraire, un bataillon du 41', porté vers 3 heures et demie sur notre flanc droit, rencontra une faible résistance. En l'absence de toute réserve, Jauréguiberry ne put renforcer la division Barry, et celle-ci n'arrêta quelque
temps rennemi que grâce au tir très précis des trois mitrailleuses de la 19® batterie du 10* régimeiit\
Vainement le colonel Bibell fit occuper la ferme des Noues par des fractions de ses trois régiments (4 heures). L'un des bataillons de mobiles de Barry se replia en désordre sur la ferme, en annonçant que nous étions tournés. La brigade Bibell se mit presque aussitôt en retraite avec une partie du 75*' mobiles.
Après avoir repoussé à la baïonnette une contre-attaque dirigée sur son flanc droit, le bataillon allemand refoula sans diflSculté le 22® mobiles (Dordogne) et atteignit la lisière de Saint- Jean. Les six compagnies du 40® de marche défendirent avec vigueur ce village, mais sans pouvoir empêcher une compagnie ennemie d'arriver jusqu'à l'église. Les succès des Allemands s'arrêtèrent là. Voyant l'impossibilité de nous déloger, von Schmidt mit sa colonne en retraite et alla cantonner entre Sainte-Suzanne et Thorigné. Le reste du X® corps était déjà vers Longne.
A l'intérieur de Saint- Jean, le combat finit à 9 heures seulement; malheureusement l'amiral, craignant maintenant pour sa gauche, avait déjà ordonné la retraite. Dans la nuit, tout le 16® corps se porta sur Saint- Jean-le -Bruant, sous les torrents d'une pluie glaciale, qui rendait les routes encore plus impraticables.
Cet échec de l'ennemi aurait dû être plus complet ; néanmoins il eut pour résultat de rendre un peu de confiance à nos troupes et d'obliger les Allemands à plus de circonspection*. Malheureusement le 17® corps avait à peine fait mine de résister sur l'Erve.
1. Cbanzy dit même qu'une de leurs décharges réduisit au silence une « section de montagne » allemande ; or il n'en existtiit pas à la 11^ armée.
2. Le 40® de marclie perdit une centaine de tués ou de blessés ; le 3» bataillon du 75^ mobiles (850 hommes), 3 hommes seulement ; le 31® démarche, 17 hommes ; la 19® batterie du 10® régiment tira 377 coups ; la 23« du lO®, 180 coups ; elle eut i officier, 7 hommes et 6 chevaux liors de combat ; la 19« du 8® tira 576 boites et perdit 3 hommes, 4 chevaux; la 19® du 15® tira 450 coups et eut i officier blessé, i homme blessé et 8 chevaux tués.
Les Allemands firent plus de 500 prisonniers ; ils n'auraient perdu que 1 officier et 36 hommes {État-major prussien). Chanzy dit 3,000 tués ou blessés.
IRVE
On se rappelle que von Schmidt avait poussé une colonne latérale vers Sainte-Suzanne. Elle rencontra un détachement français dans un bois au sud-est, le refoula après une heure de combat et occupa ce village en faisant 100 prisonniers. L'ennemi se contenta de ce succès ; de leur côté, sans chercher à opposer une plus longue résistance, les troupes du 17' corps s'étaient retirées sur Chammes ou Evron. Chanzy, qui avait quitté Sillé à 4 heures et demie, trouva à 8 heures Evron rempli d'une multitude de fuyards. Cette débandade achevait la dislocation du 17* corps. Certains de ses régiments étaient réduits au delà de toute expression. Le 45' de marche, par exemple, ne comptait plus que 400 hommes ^
Le 21* corps gardait une attitude plus fiera, et Jaurès lui donnait Tordre de tenir le plus longtemps possible, tout en acheminant ses impedimenta sur Mayenne ou Laval.
Le général de Villeneuve, qui était chargé de la défense de Sillé-le-Guillaume, avait placé le 78® mobiles (Vendée, Lot-et-Garonne, Gironde) à l'embranchement des routes de Crissé et de Conlie. Sa l""* brigade était au centre; la 2® surveillait la voie ferrée et un chemin de traverse venant de Conlie". Le 6® bataillon de fusiliers marins était déployé en tirailleurs sur le front; les autres bataillons se tenaient groupés à l'abri des plis du terrain. La difficulté du sol avait obligé de laisser l'artillerie en colonne sur la route d'Evron, hors des vues et de l'action de l'ennemi. Toutefois une coupure
1. Les mouvements du 17^ corps furent singulièrement confus le 15 janvier. Ainsi le 51® de marche revint à 2 heures du matin de Tennie pour occuper le défilé de Torcé et y resta jusqu*au soir, à 8 ou 10 kilomètres à Test de Sainte-Suzanne. Il se retira ensuite sur Évron (Historique du 51'). Le Ab'^ de marche, qui était au sud de Sillé-le-Guillaume avec la division Jou£nroy, partit à 5 heures du soir pour Sainte- Suzanne, par Rouessé, Vassé et Voutré où il arriva à 9 heures. Sainte-Suzanne étant déjà occupé, il marcha sur Évron, où il fut vers minuit.
a. Le 90® mobiles (5® bataillon de la Sarthe et 2 bataillons de la Corrôze) était établi en avant de Saint-Remy-de-Sillé, sur le chemin qui conduit à la route du Mans à Sillé; une compagnie du 5® bataillon de la Sarthe défendait la voie ferrée ; une autre le chemin de Sillé à Crissé ; quatre autres les fermes de Villiers et de la Philippiôre. Une compagnie de fusiliers marins du 6® bataillon (1'® brigade) soutenait les deux compagnies do la Philippiére. Enfin, une compagnie était placée à 1 kilomètre en avant sur la route de Sillé à Crissé.
avait été pratiquée sur cette chaussée, à hauteur d'une crête dominant le terrain à Test de Sillé. Une section de mitrailleuses (21* batterie du 12* régiment) enfilait la route à 200 mètres en avant; une section de 4 (21* batterie du 10® régiment) tirait par-dessus; une section de 8 (32* batterie de l'artillerie de la marine), placée sur la crête même, voyait tout le terrain avoisinant. Enfin, au nord de Sillé, une autre section de 4 enfilait la voie ferrée. En dehors de ces emplacements, il avait été impossible de mettre des pièces en batterie. Des talus et des fossés entouraient en effet tous les champs ; les chevaux enfonçaient parfois jusqu'au poitrail •dans la neige.
Laissant deux compagnies et un demi-escadron à Conlie, le détachement du colonel Lehmann était parti à 9 heures, par un épais brouillard, pour marcher sur Evron. Vers le Point-du-Jour, le 2* escadron d'éclaireurs algériens, qui couvrait la division Villeneuve, fit tête un instant à l'avantgarde allemande; puis il se replia sur Rouez pour relier le IV au 21* corps.
Derrière lui l'ennemi continua d'avancer, sans paraître -croire à une résistance sérieuse. Il était à 1,500 mètres de nos mitrailleuses, quand leur tir l'obligea de déployer un bataillon, de mettre quatre pièces en batterie sur la route, à hauteur de Fortaport, et deux autres en arrière. Mais la portée de nos pièces de 8 leur assura l'avantage dans ce duel. <^uant au bataillon qui marchait sur Sillé, il ne tarda pas à 4tre dans une situation si précaire que Lehmann dut le renforcer successivement de huit compagnies ; deux seulement «•estaient disponibles.
Une partie des renforts allemands s'avancèrent le long de la voie ferrée et d'un chemin parallèle, en face des positions occupées par la division Rousseau (1'* du 21* corps). Us se heurtèrent à deux compagnies du 5* bataillon de mobiles de la Sarthe, qui, soutenues par une compagnie du 26* de ligne, leur résistèrent vigoureusement. L'ennemi continuait pourtant à se porter en avant, quand le commandant Bonnefond- Pédulans se jeta sur lui , à la baïonnette , à la tête d'un
bataillon du 58® de marche. Après une courte mêlée, il le refoula, en lui faisant des prisonniers, jusqu'à un kilomètre au delà de Crissé \ Il se rabattit ensuite vers la route du Mans, en continuant à repousser Tennemi avec le concours de deux compagnies de mobiles de la Loire-Inférieure et d'une compagnie de l'Aude.
La 15® brigade de cavalerie, survenue pendant ce combat, se bornait à garder Conlie et le flanc gauche du colonel Lehmann. Vers 5 heures, voj^ant l'inutilité de ses efforts, ce dernier se décidait à rompre le combat et à battre en retraite sur Conlie. Il j alla cantonner sans avoir été poursuivi.
Malheureusement nous ne pûmes mettre son échec à*profit. La retraite du 17* corps découvrait notre droite ; Jaurès crut prudent de ne pas s'engager davantage au sud-est de Sillé. Chanzy alla même plus loin. Après s'être assuré que les convois avaient pris une avance suffisante sur la route d'Evron, il prescrivit à Jaurès de se mettre en retraite à la nuit, et de venir bivouaquer à l'est de Sillé. Ainsi, à l'issue du combat de Sillé-le-Guillaume, comme après celui de Saînt-Jean-sur- Erve, les deux adversaires se retiraient dans des directions opposées*.
A la gauche du 21* corps, le corps Cathelineau occupait Fresnay. Le soir du 15, il se retira sans combat sur Villaines. Au contraire, Lipowski, à Alençon depuis le 14, soutint un assez vif engagement au sud de cette ville. 11 avait sous ses ordres 2,000 francs-tireurs, huit pièces de montagne et un escadron du 8* chasseurs; en outre, 4,000 mobilisés de la Mayenne ou de l'Orne lui furent subordonnés.
Dès le 14, il dirigeait un détachement sur Beaumont, pour y couper le pont suspendu. Mais déjà les Allemands s'en
1. Voir dans Mallet, ouvrage cité, le récit du commandant Safflet, des mobiles de la Sarthe. Le 6« bataillon n*eut que i tué et 5 blessés.
8. Kolre section de 8 (32« batterie de rartillerie de la marine) tira 398 coups et n*eut qu'un bomme blessé. Les Allemands perdirent 8 officiers et 99 hommes, dont une trentaine de prisonniers.
La 2® division du 21® corps, qui était venue à Sillé dans la nuit du 14 au 15, ne fut pas engagée le 15.
étaient emparés et on signalait l'approche d'une forte colonne venant du Mans.
Le lendemain, Tavant-garde de la 22" division heurta versBéthon deux bataillons de mobilisés venus d'Alençon. Ils furent mis en fuite par quelques obus et entraînèrent dans leur retraite la plus grande partie des autres bataillons. Toutefois l'ennemi rencontra une résistance plus sérieuse au nord d'Arçonnay. Deux compagnies de francs-tireurs de Paris et deux pièces étaient établies sur une crête dominant la route ; à l'est, quatre compagnies gardaient l'embranchement des chemins de Mamers et de MaroUes. Une autre compagnie occupait la Chevallerie, une ferme isolée à l'ouest.
Le combat s'engagea vers 11 heures et demie ; un bataillon allemand, déployé à cheval sur la route, marcha vers Alençon, sous la protection d'une batterie placée à l'est. Malgré l'arrivée à Arçonnay d'un bataillon et d'un escadron, qui avaient suivi un chemin parallèle à la route, et l'intervention de deux autres batteries, placées, l'une à côté de celle de l'avant-garde et l'autre à Saint-Biaise, l'ennemi ne fit que des progrès insensibles. Les francs-tireurs prirent même l'offensive, après avoir été renforcés sur la route de quatre nouvelles compagnies et de deux pièces. Cependant, vers 4 heures, les Allemands se reportaient en avant, quand, d'un cimetière situé à l'ouest de la route et occupé par sa compagnie, le capitaine Ducamp se jeta au-devant d'eux et les arrêta par un feu vif. Il fut mortellement blessé, mais le reste de notre ligne, entraîné par son exemple, reprit l'offensive et refoula les Allemands.
En même temps, ceux-ci dirigeaient une autre attaque à l'est de la route. La 10® brigade de cavalerie, qui venait d'Ancines avec un bataillon et une batterie, se montrait vers la Chaussée à 3 heures. Elle s'emparait de ce hameau et arrêtait une contre-attaque, mais sans pouvoir aller au delà.
Enfin, après avoir laissé à Mamers la plus grande partie de la 12® brigade de cavalerie, le général von Bredow s'était porté sur Alençon avec trois escadrons, un bataillon, une batterie. Quelques obus lui suffirent pour refouler des déta-