CHAPITRE Xm
Importance du Mans. — 8a situation gréographiqae. — Ses environs. — Plateau de Sargé. — Hauteura d'Anvou». — Secteur entre la Sarthe et la route de Calais. — Ghemin-auz-Bœufs. — Danger de ces positions. — Instructions pour le 20 décembre. — Répartition des troupes. — Inconvénients de cette répartition.
Par le chiffre de sa population ainsi que par sa situation géographique, le Mans est l'un des points les plus importants de Touest de la France. Placé à la limite de la Bretagne, de la Normandie et des provinces centrales, c'est-à-dire de régions différant sensiblement par les caractères de leurs habitants comme par leur aspect physique, le Mans a, par cette raison même, une importance particulière. On a pu s'en rendre compte au moment des guerres de la Vendée. C'est en outre Tun des principaux nœuds de routes et de voies ferrées qui existent dans notre pays. En 1870, sans parler des premières, cinq lignes ferrées rayonnaient du Mans dans les directions de Chartres et de Paris, d'Alençon et de Cherbourg ou de Caen, de Laval et de Brest par Rennes, de Nantes et de Rochefort par Angers, de Tours et d'Orléans ou de Poitiers. Cette ville mettait donc en relations directes l'un de nos grands ports militaires, Cherbourg, et l'une des plus riches de nos provinces, la Normandie, avec la partie du territoire national encore occupée par nos troupes. Enfin, malgré le complet échec de la tentative de M. de Eératry pour créer une
armée de Bretagne, le voisinage du camp de Conlie accroissait encore Timportance du Mans.
La conformation topographique de ses environs n'est pas avantageuse à la défense rapprochée. Ils sont accidentés, il est vrai, couverts de vergers et de bois de pins, coupés de haies, de talus, de fossés qui bordent les chemins ou les propriétés privées. Mais la ville elle-même est située sur les deux rives de la Sarthe, un peu en amont de son confluent avec THuisne, et un faubourg long de plus d'un kilomètre l'unit à Pontlieue, sur la rive gauche de cette rivière. La gare et plusieurs grands établissements sont situés entre l'Huisne et la Sarthe, c'est-à-dire en dehors de la ville proprement dite.
Cet ensemble est commandé de presque tous les côtés ; vers l'est et l'ouest, surtout, les hauteurs dominantes sont fort rapprochées. Il résulte de toutes ces circonstances que la ville peut être défendue seulement à grande distance, et à condition d'englober les deux rives de l'Huisne dans les lignes de défense, c'est-à-dire, pour une partie des troupes, de combattre avec cette rivière et la Sarthe à dos.
Au nord-est du Mans, entre ces deux cours d'eau, s'étend un grand plateau ondulé, dont le centre est marqué par le village de Sargé. Au sud-ouest, ses dernières pentes viennent mourir aux abords mêmes de la ville ; vers le nord, il se déprime à 6 ou 7 kilomètres de celle-ci, et deux vallées transversales le coupent presque de part en part, constituant des positions défensives bien marquées ; celles du château du Chapeau, des Croîsettes et de Courdoux. Le plateau de Sargé est traversé du sud-ouest au nord-est par la route de Bonnétable, dont il domine entièrement le débouché vers Savigné. Au sud-est, des pentes escarpées, coupées de ravins étroits, le relient à la vallée de l'Huisne, vers Yvré-1'Évêque. Quelques travaux défensifs avaient été ébauchés dans cette direction, lors de la marche du grand-duc sur Nogent-le-Rotrou, en novembre 1870.
Sur la rive gauche de l'Huisne, les hauteurs isolées d'Auvours dominent d'un côté cette rivière, de l'autre la dépression où s'engagent le chemin de fer et la route du Mans à Paris.
La route du Mans à Orléans par Saînt-Calaîs et Vendôme vient s'unir à celle de Paris au pied même de ces hauteurs, dont elle contribue à accroître l'importance . Pour le plateau de Sargé, elles constituent une sorte d'avancée qui s'y relie par le pont d'Yvré. Enfin elles dominent entièrement le pont de Champagne, qui permet de déboucher au nord-est.
Au sud de l'Huisne et de la route de Saint-Calais, le terrain se relève également, mais dans des proportions moins sensibles. Il forme un plateau ondulé, couvert de bois de pins et traversé par trois routes importantes qui divergent du rond-point de Pontlieue. De là, elles se dirigent sur la Flèche, Château-du- Loir et la Chartre. A 4 kilomètres environ du Mans, une longue croupe transversale les coupe du sud-ouest au nordest. D'Amage au château des Arches, c'est-à-dire de la Sarthe à l'Huisne, le Chemin-aux-Bœufs en longe d'abord le pied, puis s'élève ensuite le long de sa crête. Il allait limiter nos positions principales au sud de l'Huisne. Le hameau de la Tuilerie, qui domine la route de Château-du-Loir près de son croisement avec le Chemin-aux-Bœufs, et le Tertre, audessus du village de Changé et de la route de la Chartre, étaient ses deux points les plus marquants.
A l'ouest de la Sarthe s'élève un plateau symétrique de celui de Sargé et que coupe la route de Laval. Celle d'Alençon par Beaumont le longe dans la direction du nord-ouest ; celle de Sablé passe au sud.
Tel était, dans son ensemble, le terrain sur lequel allait s'élablir notre armée. Deux ordres de considérations contribuèrent à dicter la décision du général en chef: l'importance du Mans lui imposait, croyait -il, l'obligation de le défendre avec la dernière énergie ; d'autre part, la conformation topographîque des environs le forçait à s'étendre largement sur les deux rives de la Sarthe et de l'Huisne. Mais il y a lieu d'ajouter que la nécessité pour la 2* armée de s'attacher à la défense du Mans ne paraît pas absolument démontrée. En prenant des positions défensives autour de cette ville, Chanzy renonçait, du moins provisoirement, à la liberté de ses mouvements ; il paralysait les qualités offensives de
868 troupe8, 8i faibles qu'elles fassent. En somme, ilcommettait Terreur qui nous avait été si fatale à Metz et à Orléans. Pour qu'une armée puisse avec profit se réfugier dans une position défensive et attendre les événements, il faut qu'elle y soit absolument réduite. Il faut aussi que cette position présente des conditions spéciales : facilités de ravitaillement, abords difficiles, etc. Dans toute autre situation, le premier devoir d'un commandant en chef est de conserver la liberté de ses mouvements. Il ne peut le faire qu'en évitant de s'enfermer dans des positions choisies à l'avance, et surtout dans ce qu'on est convenu d'appeler un camp retranché.
D'ailleurs, même en admettant que la 2^ armée ait été contrainte de se tenir sur la défensive aux abords du Mans, il semble qu'il aurait été préférable d'occuper les hauteurs situées au nord-est de la ville, le long de la rive droite de THuisne. Au lieu de combatti^e avec cette rivière à dos, on l'aurait eue pour fossé. Le plateau ondulé qui va de Sargé au Mans est favorable à la défense ; il domine sensiblement la rive gauche, la colline d'Auvours exceptée. En ne conservant qu'une tête de pont à Pontlieue, on aurait suffisamment couvert le Mans d'une attaque directe. Un bombardement eût été possible, il est vrai, mais c'était là une considération secondaire dans une question aussi grave. Enfin, au cas d'un échec, la retraite aurait été beaucoup plus facile, car on évitait ainsi la traversée du Mans et de la double série des ponts de l'Huisne et de la Sarthe.
Pourtant Chanzy fit choix de positions ayant le Mans pour centre ; il croyait ainsi mettre cette ville à l'abri d'un bombardement et, à fortiori, d'une attaque directe. D'ailleurs, pour hâter la réorganisation de l'armée, il fallait à la fois ne pas trop la disperser et la rapprocher du Mans, en parant à tout mouvement tournant de l'ennemi. Après une première conférence, tenue le soir du 18 décembre au château d'Ardenay, avec le colonel d'artillerie de Bois-Montbrun, membre du comité de défense locale, et plusieurs des chefs de service de l'armée de Bretagne, le général en chef fit le 19 la reconnaissance du terrain, en compagnie des généraux commandant
TartîUerie et le génie, ainsi que des chefs d'état-major. Le soir du même jour, il arrêtait les instructions générales pour la répartition de Tarmée autour du Mans \
Elle occuperait ses nouvelles positions le 20 décembre ; à, l'extrême droite, le 16' corps s'établirait sur les crêtes au sud du Mans, de façon à défendre les débouchés des routes de la Flèche, de Château-du-Loir et de la Chartre. Il s'étendrait de la Sarthe, vers Arnage, jusqu'à l'Huisne, en face d'Yvré, le long du Chemin-aux-Bœufs ; son front ne mesurerait pas moins de 12 kilomètres, chiffi*e assurément excessif, surtout si l'on tient compte de la faiblesse numérique de ce corps d'armée, alors réduit à une seule division*.
Le quartier général du 16® corps serait à Pontlieue, et ses avant-postes d'infanterie au delà du ruisseau d'Amage, en passant par Ruaudin et le château d'Amigné. De plus, la cavalerie légère pousserait ses postes à 15 kilomètres au moins. Les parcs et les convois du corps d'armée s'engageraient sur la route de Sablé, au nord de la Sarthe.
Le 21* corps aurait sa droite à l'Huisne et sa gauche à la Sarthe ; il tiendrait la ligne de crêtes qui, partant d'Yvré, court parallèlement au chemin de Parancé jusqu'à la route du Mans à Savigné ; de là ses positions s'étendraient jusqu'au Grand-Montauban et au château du Chapeau. Il s'y organiserait défensivement, en se couvrant d'avant-postes d'infanterie, établis à hauteur de Savigné, et de postes de cavalerie à 12 ou 16 kilomètres en avant. Ses fwpedmenfa s'engageraient au delà de la Sarthe sur les deux routes d'Alençon et de Laval, à hauteur de la Chapelle-Saint- Aubin. Les ponts d'Ysoir et