‹ Campagne de Piemont et de Lombardie en 1859Chapitre 15 sur 134 · LE PIÉMONT SOUS LES ARMES · texte numérisé non relu

LE PIÉMONT SOUS LES ARMES

Averti par les premiers prépartifs de l'Autriche ; tenu en éveil et mis en alerte, dès les derniers jours de décembre 1858, et surtout, dès les premiers jours de janvier 4859, par les renforts de troupes et le matériel de guerre que l'Autriche expédiait, dès cette époque, en Lombardie et en Vénétie, le Piémont se préparait à une lutte qu'il savait inévitable, comme on se prépare à un duel à mort où l'on sait que l'un des deux champions doit fatalement rester sur le terrain. Il s'y préparait avec le calme des résolutions héroïques : sans fracas, sans ostentalion, sans témérité, sans précipitation; mais avec une inébranlable décision, avec une fermeté stoique.

Le cabinet de Turin devait être prêt pour toutes les éventualités, pour tous les périls. Cependant il devait éviter de fournir, par des armements trop considérables et trop prompts, un prétexte d'accusation au cabinet de Vienne, toujours disposé à prêter gratuitement à la cour de Sardaigne des plans ambitieux et des pensées agressives contre la cour d'Autriche.

C'était à la fois une question de tact et de prévoyance, de patriotisme et de mesure. Il ne fallait agir ni trop lentement ni trop vite. On doit rendre au roi de Piémont cetté justice, qu'il a su admirablement concilier ce qu'il devait au vœu de l’Europe qui travaillait au maintien de la paix et au salut de son peuple que la guerre pouvait surprendre. Quand l'heure des hostilités arriva, le gouvernement et le pays étaient prêts ; depuis longtemps les cœurs s'étaient affermis et les bras s'étaient armés contre un péril qu'on avait pressenti à l'avance.

Le 10 janvier 859, la session du parlement de Piémont allait s'ouvrir sous l'empire de graves pensées et de préoccupations sérieuses. On sentait déjà que le moment devenait solennel, que la situation se faisait sombre. Il y avait dans l'atmosphère politique de la Sardaigne comme un vague sentiment d'attente et d’anxiété. La population de Turin pressentait de ces événements extraordinaires qui influent sur les destinées d’une nation.

Ces dispositions de l'esprit public se traduisaient, dès le 8 janvier 1859,

Il. 10

dans les actes officiels de l'autorité militaire. Voici, en effet, ce que disait le général Vicentio d'Ornavasca, commandant en chef ds la garde nationale de Turm, dans l’ordre du jour qu’il adressait à cette milice :

« Officiers, sous-officiers et soldats,

«Le lundi, 10 janvier 1859, sera inaugurée par Sa Majesté le roi l'ouverture de la nouvelle session parlementaire. Les légions sont commandées pour cette cérémonie, et convoquées pour huit heures et demie du matin au lieu respectif du rendez-vous de chaque légion. Pendant dix ans de hberté, suivant l'impulsion de votre esprit, et obéissant aux plus nobles sentiments du patriotisme, vous avez été, en toutes circonstances et dans tous critiques événements, disposés à remplir votre mandat, de même que vous avez été prêts à rendre hommage aux principes de liberté et d'indépendance qui règlent notre vie politique. Qu'il en soit encore ainsi en ce jour où, les pouvoirs de l'État étant solennellement réunis, l’auguste majesté de Victor-Emmanuel II adressera à la nation sa franche et loyale parole, et où les représentants du peuple reprendront leurs importantes fonctions. Que votre présence et votre tenue sous les armes soient un témoignage de la fermeté de volonté, gage certain qu’en

tout temps et pour quelque cause que ce soit, la patrie peut compter sur vous. Vive le Statut ! vive le roi! »

Il y avait dans ce langage inusité je ne sais quel souffle de patriotisme, qui répondait trop au sentiment public pour qu’il ne fût pas le symptôme infaillible d’une crise nationale. Cette crise, Victor-Emmanuel I l’'annonça aussi clairement que le comportait la réserve obligée d’un discours du trône, dans les paroles qu'il prononça, le jour de l’ouverture de la session de 1859, devant le parlement de Turin.

Il était dix heures du matin, lorsque le roi de Sardaigne, accompagné de son cousin, le prince de Carignan, traversa la place du Château pour se rendre au palais de Madama où la séance royale allait répondre à l'impatience et satisfaire la curiosité de la foule.

Cette foule, agitée par de graves pressentiments, encombrait déjà depuis longtemps les avenues de ce palais. Elle salua Victor-Emmanuel II d'acclamations enthousrastes qui se confondaient avec celles de la garde nationale rangée en bataille sur le passage du cortége royal et dominaient le bruit des tambours qui battaient aux champs.

Lorsque le fils de l’héroïque Charles-Albert 1° parut dans la salle où les sénateurs et les députés étaient réunis, tous se levèrent spontanément, et

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spontanément l'applaudirent avec un magnifique élan. Quand le silence se

fut rétabli, le Roi, ayant à ses côtés ses deux fils, le prince de Piémont et le duc d'Aoste, adressa au parlement un discours qui se terminait ainsi :

« Messieurs les sénateurs, Messieurs les députés,

« L'horizon au milieu dûquel se lève la nouvelle année n’est pas parfaitement serein. Néanmoins vous vous consacrerez avec l’empressement accoutumé à vos travaux parlementaires. Forts de l'expérience du passé, marchons résolûment au-devant des éventualités de l'avenir. Cet avenir sere& prospère, notre politique reposant sur la justice, sur l'amour de la liberté et de la patrie. Notre pays, pelit par son territoire, a grandi en crédit dans les conseils de l'Europe, parce qu'il est grand par les idées qu'il représente, par les sympathies qu'il inspire.

« Une telle situation n’est pas exempte de dangers ; car, si nous respectons les traités, d'autre part, nous ne sommes pas insensibles au cri de douleur qui, de tant de parties de l'Italie, s'élève vers nous. Forts par

la concorde, confiants dans notre bon droit, attendons avec prudence et

fermeté les décrets de la divine providence. »

De frénétiques applaudissements accueilhrent cette patriotique allocution, au fond de laquelle chacun voyait la prévision d’une guerre inévitable. Voici quelle fut la réponse de la Chambre des députés à cette partie spéciale du discours du trône :

« Sire,

« La Chambre élective, forüfiée par votre approbation et vos conseils, se prépare à vous adresser les seuls remerciments qui soient dignes de vous, en secondant avec promptitude et unanimité les hautes résolutions müûries dans votre esprit ainsi que les désirs de la nation.

*-« Les projets de loi que Votre Majesté nous annonce, ayant pour objet de reconstituer la garde nationale de manière qu'elle puisse plus efficacement concourir avec votre valeureuse armée à la défense du territoire de l'État, sont pour nous une nouvelle preuve de la sagesse avec laquelle Votre Majesté sait accorder la nécessité d’une forte discipline civile avec les droits de la liberté.

« IL sera plus que jamais besoim de cette haute sagesse par les temps graves et difficiles qui peut-être nous attendent, et auxquels Votre Majesté veut nous préparer en nous exhortant à hien espérer de la patrie et à bien augurer de l'avenir. Quant à vous, Sire, vous avez vrat-

ment le droit de tirer du passé des motifs d’ PRIE et d'espoir pour l'avenir.

« Votre peuple, repassant dans sa pensée les événements heureux et variés de ces dix dernières années, sait par expérience que votre voix ne l'a jamais trompé, même alors qu'austère et affligée elle conseillait* la résignation ou demandait des sacrifices sons on ne pouvait voir immédiatement les fruits.

«Et maintenant, votre voix, justement écoutée de toutes les nations civilisées, compatissant avec une magnanime pitié aux douleurs de l'Italie, a certainement éveillé le souvenir de solennelles promesses qui, jusqu'à présent, sont restées inexéculées ; mais, en même temps, elle a calmé des impatiences aveugles, et fortifié chez les populations la foi dans la Providence et dans la puissance réparatrice de l'opinion publique.

« Si cette intervention consolante de Votre Majesté, si cet appel à la raison publique devaient attirer des dangers, des menaces sur votre tête sacrée, la nation, qui vénère en vous le plus loyal des princes, qui vous reconnait comme le plus puissant intercesseur (intercessore) de la cause de la liberté devant les conseils de l'Europe; qui voit toutes les colères des factions s'humilier devant le grand exemple de votre loyauté ; qui sait comment en vous et par vous s’est enfin retrouvé le secret perdu depuis tant de siècles de la concorde italienne, la nation se réunira tout entière autour de vous, et montrera comment elle a réappris l’art antique de concilier l’obéissance du soldat avec la liberté du citoyen. »

Dans sa réponse, le Sénat exprimait des sentiments analogues, mais avec plus de réserve, avec moins d’élan. La jeunesse et la vie n’étaient plus dans ce corps, qui renferme peut-être trop d’ tes pair. qu'il y reste beaucoup de dévouement et de foi.

Les actes suivirent bientôt les paroles. Sans mettre encore l’armée piémontaise sur le pied de guerre, le cabinet de Turin répondit aux vastes préparatifs militaires de l'Autriche en appelant sous les drapeaux les contingents restés dans leurs foyers ; et, confiant la garde de la principauté de Savoie et du comté de Nice à la bravoure et au patriotisme des gardes nationales de ces contrées, il échelonna toutes les troupes disponibles le long des frontières qui séparaient les États sardes des plaines de la Lombardie. Voici en quels termes cette mesure fut annoncée aux habitants de Chambéry, par un ordre du jour du colopak de la milice civique de cette ville :

« Gardes nationaux !

« Les troupes d'infanterie de notre brave armée qui tenaient garnison dans notre ville viennent d’être appelées au delà des Alpes pour sauvegarder l'honneur du drapeau national.

« Nos vœux les plus ardents suivront partout ces braves soldats, que nous avons vus partir avec regret.

« C'est à nous qu'il appartient maintenant de veiller au maintien de l'ordre et de la tranquillité publique.

« Dans une ville aussi calme et aussi éclairée que la nôtre, la tâche que nous aurons à remplir sera facile : elle sera légère aussi pour tous, si chacun répond avec dévouement à la voix du devoir.

« Dès demain 16 courant, à huit heures du matin, notre légion prendra possession des postes de l'intérieur de la ville.

« Déjà, dans de graves circonstances, notre garde nationale, encore à sa naissance, à dignement rempli la mission que la loi lui confie; disciplinée et virile aujourd'hui, elle répondra avec un noble élan à l'appel fait à son patriotisme.

« Chers camarades,

« Apportons donc tous notre part de dévouement à la cause de la commune patrie ; comptez sur moi comme je compte sur vous tous, et ayons pleine confiance dans les destinées que nous réserve l'avenir !

« Vive le Statut ! vive le roi!

« Chambéry, le 15 janvier 1859.

« Le colonel, L. CasTELLAZ20. »

Ce fut une proclamation du syndic qui apprit aux habitants de Nice que la garnison de cette ville était envoyée à la frontière du Tessin pour la défense du territoire et le salut de la patrie. Cette proclamation était ainsi CONÇUE :

« Concitoyens, ,

« Les préparatifs de l'Autriche dans le Lombard-Vénitien imposent au gouvernement le devoir de prendre des mesures de défense pour toutes les éventualités possibles.

« Plutôt que d'appeler sous les armes de nouveaux contingents, dans l'intérêt des populations, on -a préféré concentrer en Piémont les forces inilitaires disséminées en Savoie, dans l’île de Sardaigne et dans le comté

de Nice, et notre brave garnison s’embarque aujourd’hui sur les vapeurs de l’État pour se rendre à Gênes.

« Le gouvernement n'a pas hésité, et il ne devait pas hésiter, à laisser Nice entièrement dépourvue de troupes, parce qu'il sait bien que, pour la sauvegarde de l’ordre et de la sécurité publique, il reste l'esprit pacifique et calme des Niçois ; il reste leur dévouement traditionnel et constant à la dynastie de Savoie et à la cause sacrée qu'elle défend depuis huit siècles ; 1l reste la garde nationale, qui, dans les derniers événements, a : toujours été à la hauteur de sa mission d'ordre et de liberté.

« Concitoyens,

« Le gouvernement vous manifeste ses intentions avec la franchise Courageuse qui le distingue et qui l’honore si hautement. Ayons pleine confiance dans sa loyauté. Que le calme, la prudence avec lesquels il se prépare à la défense du drapeau et de l'honneur de la nation pénètrent dans nos esprits et soient pour nous un sujet de sécurité et un gage de non trompeuses espérances. | |

« Vive le roi ! vive le statut !

« Nice, le 14 janvier 1859.

« Le syndic, Maraussexa. »

Au même moment, le gouvernement du roi sollicitait des Chambres piémontaises un emprunt de cinquante millions, qui était voté par les législateurs, qui était souscrit par les citoyens, avec l’élan du patriotisme. M. de Cavour alors songea également à l'Europe : il écrivit pour elle aux agents diplomatiques du Piémont à l'étranger une note destinée à jusüfier, aux yeux des puissances alliées de la Sardaigne, tous les actes de prévoyance qui avaient pour but de mettre le pays en état de défense. Bien qu'antérieure de onze semaines à l'exposé de la situation lu au Sénat et au Corps législatif de France, par ordre de l'Empereur, cette note a cependant, avec ce dernier document, une grande analogie de but et d’intention. La voici :

« Monsieur,

« Le gouvernement du roi vient de demander au Parlement l'autorisation de contracter un emprunt de cinquante millions, destinés à faire face aux exigences des événements qui pourraient arriver en Italie, et dont on ne saurait prévoir jusqu'à présent ni la nature ni la portée.

« Cette mesure, que la prudence nous a suggérée, pouvant donner lieu à des commentaires inexacts, j'ai cru convenable de vous exposer nette-

Les ré \

is

L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 19 ment la pensée qui l'a dictée, afin de vous mettre à même de rectifier ce qu'il pourrait y avoir d'inexact dans les jugements qu'elle provoquera de la part des hommes politiques et des organes de l'opinion publique dans

le pays où vous résidez.

«Il y a trois ans bientôt, le gouvernement du roi, par l'organe de ses plénipotentiaires au congrès de Paris, en signalant à l'attention de l'Europe l’état fâcheux de l'Italie, protestait contre l'extension de l'influence autrichienne dans la Péninsule en dehors des süipulations des traités, et annonçait que, si l’on n’y portait remède, il pouvait en résulter des dangers graves pour la paix et la tranquillité du monde.

« Les représentations de la Sardaigne furent accueillies favorablement par la France et par l'Angleterre, et reproduites en quelque sorte d’une manière solennelle dans le sein même du congrès.

« L'Italie espéra alors, et les esprits parurent se calmer. Mais les espérances que cette manifestation d'intérêt, de la part des puissances occidentales, avait fait naïtre, se sont peu à peu dissipées.

« L'état de l'Italie ne s’est pas modifié. L'influence prépondérante que l'Autriche y exerce en dehors des limites que les traités lui ont assignées, et qui constitue une menace constante pour la Sardaigne, a plutôt augmenté que dimmué.

« D'autre part, les autres États de la Péninsule ont persisté dans un système de gouvernement dont le résultat ne pouvait être que le mécontentement des populations et une provocation au désordre.

« Bien que les dangers dont la Sardaigne était menacée, par suite d'un tel état de choses, fussent devenus plus graves et plus imminents, la conduite du gouvernement du roi a toujours été réglée par un esprit de convenance et de réserve que tous les hommes de bonne foi ne sauraient se refuser de reconnaitre.

« Si le gouvernement de Sa Majesté repoussa hautement les prétentions de l'Autriche, qui exigeait des modifications aux institutions du pays, il n'a pas pris une attitude hostile à son égard, lorsque le cabinet de Vienne a cru devoir saisir un prétexte jugé futile par presque tous les hommes d'État de l'Europe, pour rompre avec éclat les relations diplomatiques avec la Sardaigne.

« La Sardaigne s’est bornée à rappeler de temps en temps, aux gouvernements avec lesquels elle entretient des rapports d'amitié, les tristes

prévisions que les faits vérifiaient chaque jour, et à rappeler leur sollici-

tude sur les conditions de la Péninsule.

« Elle n’a jamais caché les préoccupations et la sympathie que lui inspire l’état de la plupart des provinces italiennes ; mais, lorsqu'elle a cru

devoir les manifester publiquement, elle l’a fait avec autant de mesure que de convenance.

« Par son exemple, par sa céidiité dans la dernière guerre et dans le congrès de Paris, par la manifestation de son intérêt et de si commisération envers les populations italiennes, la Sardaigne s'est efforcée de ramener l'espoir, la patience et le calme au milieu du désespoir, de l’impatience et de l'agitation ; elle s’est abstenue, avec le plus grand soin, de jouer un rôle provocateur quelconque; et, si lé droit public a été méconnu en Italie, ce n’est certes pas la Sardaigne qui pourra être accusée de la moindre infraction aux traités existants. |

« Cet esprit de modération, dont tous les actes du gouvernement du roi ont été empreits jusqu'ici, a été apprécié par tous les hommes impartaux et par l'opinion publique en Europe.

€ Mais, à présent, les mesures militaires extraordinaires que le cabinet de Vienne vient de prendre, et qui sont évidemment dirigées contre la Sardaigne, dont les forces militaires sont relativement bien faibles, si on les compare à celles de l'Autriche, forcent le gouvernement du roi, sans sortir de cette réserve, à se prémunir contre un danger qui peut devenir imminent. Ces mesures, l’Europe les connait ; je crois toutefois devoir les rappeler rapidement.

« Dans les premiers jours de janvier, avant que le roi eût nono le discours d'ouverture de la nouvelle session législative, le cabinet de Vienne annonça, dans son journal officiel, l'envoi d'un corps d'armée de trente mille hommes en Italie ; ce corps, ajouté aux trois autres qui y sont établis d'une manière permanente, devait porter l’armée autrichienne à un chiffre hors de proportion avec ce que peut exiger le maintien de l’ordre et de la tranquillité mtérieure.

« En même temps que ces troupes étaient expédiées en Lombardie et dans la Vénétie avec une rapidité extraordinaire, on a vu arriver des ba-. taillons de frontière, qui ne sortent de leur contrée qu’en cas de guerre.

« Les garnisons de Bologne et d’Ancône ont été renforcées. Mais, ce qui est plus grave, l'Autriche à concentré sur nos frontières des forces considérables ; elle a réuni, entre l'Adda et le Tessin, et surtout entre Crémone, Plaisance et Pavie, un véritable corps d'opérations, qui certes ne pouvait être destiné à maintenir dans l'obéissance ces villes d'une importance tout à fait secondaire.

« Pendant quelques jours, la rive gauche du Tessin a présenté l’ aspect d'un pays où la guerre va éclater.

« Les villages ont été occupés par des corps détachés ; partout on a préparé des logements et on a pris des mesures pour former des maga-

sins. Des vedettes ont été placées jusque sur le pont de Buffalora, qui marque la limite des deux pays.

« Je ne parle pas des propos menaçants tenus publiquement à Milan et dans d’autres villes par la plupart des officiers autrichiens, sans excepter ceux revêtus de grades éminents, car je sais qu'on ne doit pas toujours rendre responsables les gouvernements du langage de leurs agents.

« Mais je crois devoir faire remarquer la réception faite, à Venise, aux troupes venant de Vienne, à l'ostentation avec laquelle on a fait, à Plai-

sance, de vastes préparatifs en occupant des forts construits au mépris

des traités, qu’on paraissait négliger depuis quelque temps. «En présence de dispositions aussi menaçantes pour nous, le pays s’est ému. Confiant dans le patriotisme du roi el de son gouvernement, il

demeure calme ; mais 11 demande que l'on songe à le mettre en mesure

de faire face aux éventualités qu'un tel déploiement de forces de la part de l'Autriche peut faire présager. |

« C’est dans ce but que le ministère s’est décidé à appeler en Piémont les garnisons établies en Sardaigne et au delà des Alpes, et à demander aux Chambres la faculté de contracter un emprunt.

« Cette dernière demande, qui sera, je le pense, adoptée, en prouvant à la nation que le gouvernement a la conscience de ce que R sécurité et l'honneur du pays lui imposent, maintiendra la tranquillité dans les es-

. prits et nous permettra d'attendre avec calme les éventualités futures.

« J'espère que vous n'aurez pas de difficulté à convaincre les hommes politiques avec lesquels vous êtes en rapport que les mesures sus-indiquées dans un but exclusivement défensif, lom de renfermer une menace pour la tranquillité de l'Europe, auraient pour résultat de calmer l'agita-

. tion en Italie, et de rassurer les esprits en faisant naïtre la confiance que

le Piémont, fort de son bon droit et aidé par les alliés que Ja justice de sa cause peut seule lui procurer, est prêt à combattre tout élément de désordre dans la Péninsule, de quelque part qu’il vienne, de l'Autriche ou de la Révolution. | |

« Je vous charge de tenir le même langage au ministre des affaires étrangères ; et, en vous priant de me faire part des jugements qui seront portés dans ce pays sur les mesures dont il est question, je vous offre l'assurance de ma considération très-distinguée.

4 « CG. Cavour. »

M. de Cavour ne croyait plus, depuis longtemps, au maintien de la paix. Mais il était de son devoir de contenir les élans publics du patrio-

tisme piémontais, et les manifestations extérieures dirsentiment national Wir | 11

dans des limites qui ne permissent ni à l'Autriche d'y voir un acte d'hosüilité, ni à l'Europe d'y trouver un grief pour la diplomatie. C'est ce qu'il fit, le 10 avril 1859, à l'occasion de l'inauguration d’une statue offerte par les réfugiés milanais à l'armée sarde, en souvenir des campagnes de 1848 et de 1849. 5.

A coup sûr, c'était là une solennité éminemment populaire, qui pouvait être très-tumultueuse, une évocation de souvenirs de guerre et d'insurrection qui pouvait devenir aisément une manifestation bruyamment belliqueuse. M. de Cavour eut la prudence de prévenir l'effervescence qui pouvait naitre d'une cérémonie, destinée ‘cependant à seconder sa politique. Aucun des membres du conseil des ministres n'assista à cette cé- | rémonie où leur pensée sans doute élait présente, mais d'où leur personne était absente.

La statue qu'on'allait maugurer est en beau marbre blanc. Elle représente un officier sarde défendant le drapeau italien. On la voit sur la place du Château, entre le palais où siège le Sénat et le palais où réside le Roï.

Commencée à dix heures, cette solennité était terminée à onze heures. La statue fut découverte en présence de M. Notta, syndic, qui représentait la municipalité de Turin; de M. de Sonnaz, général commandant la première division militaire; de M. le général Visconti, commandant supérieur de la garde nationale de la capitale. Ces deux officiers généraux étaient entourés d’un nombreux état major et avaient sous leurs ordres . chacun un bataillon de leurs corps respectifs. Une grande affluence de spectateurs remplissait la place du Château. Mais cette foule, maitrisant son émotion, eut la sagesse et la force de rester calme. Cependant elle applaudit avec transport la péroraison d’un discours qui fut prononcé par M. Achille Mauri, ancien membre du gouvernement provisoire de Milan, alors naturalisé Sarde, au moment même où. la statue fut découverte. Voici cette péroraison :

« Puisse cette statue être considérée comme le symbole de notre admiration, et le témoignage de la grande confiance que les Milanais ont eu et ontencore pour l’armée valeureuse du Piémont! Ce monument doit être avant tout considéré comme un don national, car il est destiné à exprimer une pensée qui est commune à toutes les nations, et dont les Milanais tiennent à être les interprètes au nom sacré de la concorde italienne. L'on ne pouvait, pour découvrir cette statue, choisir un moment plus favorable, car il est proche de l'anniversaire de cette glorieuse journée où l'armée piémontaise, au pont de Goïlo, sous le feu des canons ennemis, a fait la conquête du passage du Mincio. »

Quelques secondes après, la place du Château était redevenue silencieuse et déserte ; la foule s'était lentement retirée, sans tumulte et sans cri. Le lendemain, le roi de Sardaigne passait en revue, aux acclamations du peuple et de l’armée, la garnison de Turin, qui allait partir pour se rendre à la frontière.

Cependant le temps avait marché, l'heure des négociations était passée, et le jour des combats allait arriver. Le Piémont appela enfin toutes ses réserves sous les drapeaux et mit son armée sur le pied complet de guerre. Des mesures législatives furent prises simultanément avec les mesures militaires. On entrait dans uné phase anormale, exceptionnelle, temporaire. Il fallait, pour répondre aux nécessités du moment el parer aux éventualités de l'avenir, une organisation du gouvernement toute spéciale. M. le comte de Cavour, président du Conseil des ministres, dut, en cette qualité, le 25 avril 1859, réclamer du patriotisme de la Chambre des députés cette organisation dans les termes suivants :

« Messieurs,

«Les grandes puissances européennes, dans l'intention de traiter la question italienne par la voie de la diplomatie, et de tenter s'il était possible de la résoudre pacifiquement, ont résolu, au mois de mars, de convoquer à cette fin un congrès. Mais l'Autriche a subordonné son adhésion à ce projet à une condition qui ne regardait que la Sardaigne, à savoir : celle de son désarmement préventif. Cette prétention, repoussée sans hésitation par le gouvernement du roi comme injuste et contraire à la dignité du pays, n’a trouvé d'appui auprès d'aucun des cabinets. L’Autriche alors en a substitué une autre, celle d'un désarmement général. |

« Ce nouveau principe a donné lieu à une série de négociations qui, malgré la fréquence et la rapidité des communications télégraphiques, . ont continué pendant plusieurs semaines, et ont abouti à la proposition de l'Angleterre que vous connaissez bien, et qui a été acceptée par la France, la Russie et la Prusse. Quoique le Piémont comprit toutes les incertitudes et tous les inconvénients que pouvait susciter l'application du principe, néanmoins, par esprit de conciliation et comme dernière concession possible, il y a adhéré. L’Autriche, au contraire, l'a péremptoirement refusé. Ce refus, dont la nouvelle nous est parvenue de toutes les parties de l'Europe, nous a été officiellement annoncé par le représentant de l'Angleterre à Turin, qui, par ordre de son gouvernement, nous à signifié que le cabinet de Vienne avait résolu d'adresser au Piémont une

invitation directe à désarmer, demandant une réponse définitive dans le délai de trois jours.

« La substance et la forme d'une telle invitation ne peuvent laisser aucun doute aux yeux de toute l'Europe sur les véritables intentions de l'Autriche. Elle est le résultat et la conclusion des grands préparatifs. d'agression que depuis longtemps fait l'Autriche sur notre frontière : ces jours derniers, ces préparatifs sont devenus encore plus puissants et menaçant(s.

« Dans ces circonstances, en présence des graves dangers qui nous menacent, le gouvernement du roi a cru de son devoir de se présenter sans nul retard au parlement pour lui demander les pouvoirs qu'il répute nécessaires pour pourvoir à la défense de la patrie. En conséquence, il a prié votre président de réunir immédiatement la Chambre, qui s'était séparée pour les vacances de Pâques, et, bien qu'hier au soir, à une heure avancée, nous soit parvenue indirectement la nouvelle que l'Autriche retardait l’exécution de l'invitation adressée au Piémont, comme elle à repoussé la proposition anglaise, cela né modifie nullement la situation ni ne peut modifier notre projet.

« Dans ces circonstances, les mesures adoptées par Sa Majesté l'Empereur des Français sont pour nous à la fois une consolation et un titre à notre reconnaissance. Par ces motifs, nous avons la confiance que la Chambre n’hésitera pas à sanctionner par son vote la proposition de conférer au roi les pleins pouvoirs exigés par les circonstances. Qui peut être meilleur dépositaire que lui de nos libertés? qui est plus digne que lui de cette preuve de confiance de la nation, lui dont le nom, après dix années de règne, est devenu synonyme de loyauté et d'honneur; lui qui lient toujours, et ferme, le drapeau tricolore italien ; lui qui, dès à présent, se dispose à combattre pour la liberté et pour l'indépendance ? Soyez certains, messieurs, qu'en confiant, en cette crise, l'autorité suprème à Victor-Emmanuel, vos résolutions obtiendront le suffrage unanime du Piémont et de l'Italie. »

Voici le texte de la loi qui allait conférer des pouvoirs extraordinaires au roi pendant la guerre :

Art. 1°. En cas de guerre avec l'empire d'Autriche, le roi sera investi de tous les pouvoirs, législatif et exécutif, et il pourra, sous la responsabilité ministérielle, faire par ses pleins décrets royaux tous les actes nécessaires pour la défense de la patrie et de nos institutions.

Art. 2. Les institutions constitutionnelles demeurent inviolables. Le

Le

L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 85 gouvernement du roi pendant la guerre aura la faculté d'adopter des dis-

positions pour limiter provisoiremeut la liberté de la presse et la liberté individuelle. »

Votée dès le lendemain par la Chambre des députés, cette loi fut portée, le 25 avril 4859, au Sénat, qui l'adopta à son tour comme mesure d'urgence et de salut public, le jour même.

Le 30 avril 4859, le parlement de Turin fut indéfiniment prorogé. Le même jour, en vertu de la loi qui venait d'être votée par les sénateurs et par les députés, le roi de Sardaigne prit en main la dictature. Les prévisions de cette loi s'étaient, en effet, réalisées la veille, puisque c'est la veille que les premiers soldats autrichiens, entrés sur le territoire piémontais, s'étaient montrés sur la rive droite du Tessin. Le 50 avril 1859, le Piémont se trouvait donc en état de guerre avec l'Autriche.

Trois jours avant la prorogation du parlement de Turin, les habitants de cette ville lisaient, affichée sur les murs de la capitale du royaume, la proclamation suivante :

« Soldats !

« L'Autriche qui sur nos frontières grossit ses armées el menace d'envahir notre territoire, parce qu'ici la liberté règne avec l'ordre, parce que non la force, mais la concorde et l'affection entre le peuple etle souverain régissent ici l'État, parce que les cris de douleur de l'Italie opprimée lrouvent ici de l'écho, l'Autriche ose nous enjoindre, à nous, armés seulement pour la défense, de déposer les armes et de nous mettre à sa merci !

« Cette outrageante injonction devait recevoir la réponse qu'elle mérilait ; je l'ai dédaigneusement repoussée. Soldats! je vous en fais part, certain que vous prendrez pour faite à vous l'insulte faite à votre roi, à la nation. L'annonce que je vous donne est une annonce de guerre.

.« Aux armes, soldats! Vous trouverez en face de vous un ennemi qui n'est pas nouveau pour vous. Mais, s'il est brave et discipliné, vous ne craignez pas la comparaison, et vous pouvez vous vanter des journées de Goïito, de Pastrengo, de Santa-Lucia, de Somma-Campagna, de Custozza même, où quatre brigades seulement ont lutté pendant trois jours contre cinq corps d'armée.

« Je serai votre chef. Déjà, à diverses reprises, nous nous sommes connus : une grande partie d’entre vous et moi dans l'ardente mêlée Dlaitonsans côtés de mon magnanime père, où j'ai admiré avec orgueil votre bravoure. !

« Sur le champ de l'honneur et de la gloire, vous saurez, j'en suis cerlain, conserver, même accroître votre renom de bravoure. Vous aurez pour compagnons ces intrépides soldats de la France, vainqueurs en tant de signalées batailles, dont vous fütes les frères d'armes à la Tchernaïa, et que Napoléon IT, que l'on trouve toujours là où il y à une Juste cause à défendre et la civilisation à faire prévaloir, envoie généreusement à notre aide en nombreux bataillons.

« Marchez done, confiants dans la victoire, et ornez de lauriers fraichement cueillis votre drapeau, ce drapeau qui, avec ses trois couleurs et avec la jeunesse d'élite accourue de toutes les parties de l'Italie et groupée sous ses plis, vous indique que vous avez pour tâche l'indépendance de l'Italie, cette œuvre juste et sainte qui sera votre cri de guerre.

« Turin, le 27 avril 1859.

« Signé : Vicron-EMMANUEL. »

Cette proclamation à l’armée sarde était également destinée à l’Europe monarchique ; une autre allait être publiée qui s’adressait à la nation entière. Celle-ci parut le jour même où l'Autriche envahissait le Piémont et où les membres du Parlement se séparaient aux cris de Vive le roi ! vive l'Italie! La voici :

« Turin, 30 avril 1859.

« Peuple du royaume! l'Autriche nous attaque avec la puissante armée que, simulant l'amour de la paix, elle a réunie à notre préjudice dans les malheureuses provinces assujetties à sa domination. Ne pouvant suppor : ter l'exemple de notre organisation civile, ne voulant pas se soumettre au jugement d'un congrès européen touchant les maux et les périls dont elle a été l'unique occasion en Italie, l'Autriche viole la promesse donnée à la Grande-Bretagne, et elle fait un cas de guerre d’une loi d'honneur. L'Autriche ose demander que nos troupes soient diminuées et que l'on désarme, livrée à sa merci, cette jeunesse qui, de toutes les parties de l'Italie, est accourue pour défendre la :sainte-bannière de l'indépendance nationale. Dépositaire jaloux du patrimoine héréditaire commun d’honneur et de gloire, je donne l’État à gouverner à mon bien-aimé cousin le prince Eugène, et je ressaisis l'épée. Avec mes soldats vont soutenir les batailles de la liberté et de la justice les braves soldats de Hégraneae Napoléon, mon généreux allié.

« Peuples d'Italie! l’Autriche attaque le Piémont parce que j'ai plaidé la cause de la commune patrie dans les conseils de l'Europe, parce que je n'ai pas été insensible à vos cris de douleur. Elle brise ainsi violem-

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