ARMÉE D'ITALIE
Le Moniteur universel avait successivement annoncé, sous des formes diverses, dans ceux de ses numéros qui avaient commencé le 22 et fini le 30 avril 1859, la formation de l'armée d'Italie, appelée, pendant vingt-quatre heures, dans ses colonnes, armée des Alpes. Mais la vérité est que cette formation avait été décrétée par une décision impériale qui porte la date du 21 avril 1859.
D'après cette décision, l'armée d'Italie devait être composée de la garde impériale, de quatre corps agissant sous la direction immédiate de l’Empereur et d’un cinquième corps destiné à remplir une mission spéciale.
L'Empereur s'était réservé le commandement en chef de ces cinq corps et de la garde impériale ; c'est lui qui devait diriger toutes les opérations et arrêter tous les plans de la campagne. C’est dans ce but que le 10 mai 1859 il avait quitté Paris pour se rendre sur le théâtre de la guerre. | Je ne dirai pas ici cette grande existence de Napoléon HI qui déjà appartient à l’histoire générale de la France et de l'Europe par l’action immense qu'il a exercée sur les destinées universelles du monde civilisé. Qui ne sait les héroïsmes de sa vie civile? Qui ne connait le génie de l’homme d’État et la sagesse du chef d'empire ? Qui ne se rappelle avec quel calme il a su arracher naguère son pays à l’abime des révolutions, . au risque d'être méconnu et calomnié par les trop aveugles amis d’une république impossible et les amis trop impatients d'une liberté prémalurée ? Qui ne sait sa vie longtemps agitée, souvent errante, parfois persécutée ? Mais puis-je ne pas essayer au moins d’ esquisser quelques traits de cette physionomie caractéristique ?
Né à Paris le 20 avril 1808, Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, aujourd'hui empereur des Français, par la volonté du peuple, est le troisième fils de Louis Bonaparte, roi de Hollande et frère de Napoléon l”. et de Hortense-Eugénie de Beauharnais, fille de l'impératrice Joséphine.
Après 1815, le prince Louis avait successivement habité, avec sa mère,
la reine Hortense, la Bavière, où il avait suivi les cours de l’Université d'Augsbourg; la Suisse, où il grandit dans le château d’Arenenberg au bord du laé de Constance, dans le canton de Thurgovie: C’est là qu'il s'initia aux premières notions de la science des combats et aux dures fatigues de la vie des soldats. Un camp avait été formé à Thun. Réunies dans ce camp, les troupes étaient commandées par le général Dufour, qui est resté l'ami de Napoléon IE, après avoir été l'instructeur du prince Louis. Là, on vit le futur hérilier de Napoléon I" s'exercer à toutes les manœuvres, franchir les glaciers le sac sur le dos, coucher sous la tente, exécuter de longues et pénibles marches dans les montagnes et manger du pain de munition. On sait quels immenses progrès l'arme de l'artillerie doit à Napoléon HE, qui a publié plusieurs ouvrages remarquables sur cette matière toute spéciale. C'est au camp de Thun qu'il manifesta sa prédilection pour cette arme.
Le premier fils du roi et de la reine de Hollande passa du berceau dans la tombe, au milieu mème des splendeurs du premier Empire. Le second ne vécut que pour grandir dans l'exil et mourir à Forli, sur cette même terre d'Italie que son frère, qui devait être un jour son vengeur, était prédestiné par la Providence à délivrer de la domination de l’Autriche. Celui qui mourait n'avait pas seul combattu pour l'indépendance et la liberté de la Péninsule, il n'avait pas seul affronté les balles de l'armée des oppresseurs séculaires de cette patrie des arts et des lettres. Le prince Louis avait servi avec toute la fougue et toute la témérité de la jeunesse cette sainte cause de l'indépendance et de la liberté, à côté du prince Charles. S'il n'a pas alors payé de sa vie son dévouement pour l'Italie, c'est qu'inspirée par sa tendresse de mère la reine Hortense parvint, à l'aide d'un déguisement, à le soustraire, malade de fatigue et de désespoir, aux implacables poursuites de l'Autriche.
Ces événements s'accomplissaient au lendemain det la révolution de 4830, à l’époque où un rayon d'espérance vint sourire à l'Italie. La Romagne fit alors un rêve d'émancipation; elle essaya de secouer les chaînes de l'asservissement politique, intellectuel et moral dans lequel on la tient depuis si longtemps plongée comme dans d éternelles ténèbres : en un mot, elle se révolta.
C'est alors que le prince Charles et le prince Louis étaient accourus pour se ranger sous la bannière du progrès, dans celte Romagne qui attend toujours l'heure de la délivrance, l'heure où elle pourra vivre de la vie commune à Loutes les nations modernes. La cause du progres succomba dans cette lutte, où l'esprit ancien avait à son service, pour combattre l'esprit nouveau, les soldats de l'Autriche.
Vingt-huit ans s'élaient écoulés, depuis ces amères déceptions et ces sombres douleurs de sa jeunesse, lorsque Napoléon HE, revenant à ses prédilections d'autrefois, entreprit de délivrer et d'affranchir l'Italie, de la
délivrer de l'étranger, de l’affranchir du despotisme. C'est là un des traits
distinctifs de son caractère. Le succès ne le change ni ne l’éblouit. Dans des situations et des fortunes diverses, c'est toujours le même homme avec la même pensée. Ce qu'il à aimé, ce qu'il a voulu, il l'aime, il le veut toujours et 1l y songe jusqu’à ce que le rêve se réalise.
L'Empereur Napoléon n'oublie rien de ce qu'a espéré le prince Louis. Rien ne s’efface de son souvenir : ce qu'on croit englouti à tout jamais dans les étranges et mystérieux abimes de son âme ne fait qu'y sommeiller. Un jour vient inévitablement où, l'heure étant propice, toute idée qui y est entrée en sort pour se faire événement. IL y pense le plus au moment même où on croit qu'il l'a le plus oubliée, et c'est quand on la dit morte qu'elle éclate comme la foudre, à l'improviste, dans un ciel serein que vient troubler une soudaine tempête.
Nature concentrée, mais ardente, Napoléon HF, au regard voilé, mais profond, est moms l'homme de l'imprévu qu'on ne croit : c'est l'homme du silence et de la méditation. Mais l'heure où il agit suit de longues heures d'élaboration intérieure, de longues heures de préparation secrête. Ce qu'il fait, c'est ce qu'il a résolu de faire, souvent depuis des années. Il ne sait pas d'avance le lieu ni le jour, mais d'avance il sait ce qu'il exécutera, et un lieu surgit, un jour vient où le dessein qu'il a müri peut éclore d'une façon logique et naturelle.
. Voyez plutôt : en 1851 il veut l'humiliation de l'Autriche et l’affranchissement de: l'Italie. Son héroïque dessein échoue alors, car l'heure n'était pas venue où il devait être accompli. En 1859, il veut encore ce qu'il voulait en 1851, et alors, servi par la Providence, qui aveugle le cabinet de Vienne, il est amené sans efforts, par le cours inévitable des événements, à combattre dans la Péninsule la domination de la maison
. de Hapsbourg.
Le vaincu de 1831 s'allie au vaincu de 1849 ; il triomphe sur une scène plus vaste, dans une situation plus élevée, pour un intérêt plus considérable. Il triomphe, et, du même coup, il affranchit l'Italie, il abaisse l'Autriche, il grandit la France et il venge son frère. Il y a du merveilleux et du providentiel dans cette existence de ! Napoléon IE, arrivant toujours, en tout et pour tout, à son but par les routes les plus diverses, y arrivant quelquefois par des détours immenses, contre vents et marées, Mais y arrivant, à un jour et par un chemin quelconques.
Contraint de traverser la France en proscrit, tour à tour visité par les
souffrances de l'exil et les amertumes de la captivité ; successivement réfugié en Angleterre et en Amérique, puis trois fois porté par les suffrages de la nation à la tête du gouvernement de la France, qui le venge, par cette triple acclamation, de la haine des factions vaincues et muselées: humiliant, les uns après les autres, les coalisés de 1815, comme ‘au trefois Auguste les assassins de César ; relevant son pays et sa dynastie des désastres de cette époque néfaste ; après avoir vaincu la Russie en Crimée, Napoléon I allait vaincre l'Autriche en Italie.
Un poëte, Méry, a dit du neveu de Napoléon 1° que ce n’était pas un homme, mais une destinée. À voir comment se produisent les événements de sa vie, comment arrivent les actes de son règne ; à voir le rôle qu'il joue et l’action qu'il exerce, on serait tenté de répéter après Méry : Ce n'est pas un homme, c’est une destinée.
L'Empereur avait auprès de sa persotine, au quartier général de l'armée d'Italie, les aides de camp et les officigrs d'ordonnance déjà nommés au premier chapitre de ce volume, et partis! en même temps que lui et avec lui pour Marseille, Gênes et Alexandrie.
L’escadron des cent gardes avait également SUIVI 1 Sa Majesté Impériale sur le théâtre de la guerre. |
Voici quelle était la composition de r état-major général, qui avait subi un seul changement, celui du remplacement de Son Excellence le maréchal Randon, devenu ministre de la guerre, par Son Excellence le maréchal Vaillant, dans les fonctions de major général.