EUGÈNE DE SAVOIE
On était au 10 mai. L'armée d'invasion s'était bornée à de stériles pillages, à des marches incertaines, sans but déterminé, sans plan fixe, sans résultat sérieux. Un corps d’Autrichiens essaye encore de s'établir, dans la journée du 44 mai, sur la rive droite du Pô. Ce corps traverse le fleuve au pont de la Stella; il tente d'occuper Bobbio, mais il est re- “poussé par la garde nationale de cette petite ville, qui, baignée par la Trebbia, ressemble à un nid d’aigle, perchée sur une colline des Apennins, entre le Piémont et le Parmesan. |
Il était dix heures du matin, quand les Autrieiiens se mirent en route. Leur marche était assez précipitée ; les chefs de l'expédition espéraient surprendre la ville. Vers midi, on les signalait à quelques milles de Bobbio.
Bobbio apprit que les Autrichiens s'avançaient; aussitôt des groupes se formèrent, et spontanément la garde nationale se mit sous les armes : pour tenir tête à l'invasion. Les femmes, les enfants, malgré la prescrip-
tion qui leur avait été faite de se tenir dans leurs demeures, étaient descendus dans les rues, et s'étaient approvisionnés de pierres pour les faire pleuvoir sur la colonne autrichienne. Chacun tenait à avoir sa part de danger et de dévouement. Les citoyens les plus impatients des environs étaient accourus des hameaux voisins prêts à intervenir dans la lutte; les habitants de Varzi s'étaient même formés en légions pour descendre à Bobbio. À une heure et demie les Autrichiens entrèrent dans la ville et se divisèrent en patrouilles, les unes et les autres ayant ordre de piller et d'incendier en cas de résistance. La première qui s'aventura était à peine arrivée à la hauteur de la rue Porta-Nuova qu'elle se trouva face à face avec un peloton de gardes nationaux, baïonnettes croisées; au Qui vive des Piémontais, les Autrichiens répondirent par une décharge de mousqueterie. Les habitants avancèrent sur la patrouille, qui se replia sur les autres. La garde nätionale se jeta en avant et l’on poursuivit l’ennemi jusqu'à ce qu'il fût hors de la ville. Il y eut peu de morts, peu de blessés de part et d'autre. Seul, le sous-lieutenant, M. Losio, reçut une balle dans le pied. En revanche, la garde nationale a fait prison. niers quelques soldats et un officier.
À cinq heures, la colonne autrichienne dut renoncer à sa tentative et battre en retraite, faisant à Bobbio ce qu'une autre avait fait sous les murs d'Ivrée. Elle rétrograda vers Mazzana-Scotto, d’où elle était partie. À huit heures, elle passait la Trebbia à Ambrico, se retirant vers Rivergano, n'emmenant avec elle qu'un prisonnier, M. Mozzi, malheureux vieillard, tailleur de son état, qu'elle avait surpris seul sur la route.
Dès ce moment, l'armée autrichienne suspend ses mouvements d’attaque. Le 15 mai, le gros de cette armée, campé sur la rive gauche du Pô, augmente ses forces sur. la route qui de Plaisance conduit à Stradella ; les avant-postes sont portés près du torrent de Bardazonna, qui sépare le Piémont du Parmesan.
Le 15 mai, l'ennemi se trouve rassemblé entre la jonction du Pô avec le Tessin et l'embouchure de la Trebbia. La Lomelline, victime de tant de déprédations, est précipilamment évacuée. Le comte François Giulay rapproche enfin sa ligne d'opérations du Tessin, tout en laissant encore des forces autrichiennes ‘concentrées sur la rive droite du Po, entre Stradella et Boni, comme s’il ne pouvait se résigner à abandonner tout à fait le territoire piémontais, qu'il a si fructueusement occupé. Mais déjà l'empereur est à son quartier général d'Alexandrie, déjà il a pris le commandement en chef de l'armée française. La face des choses va changer.
L'ITALIE CONFÉDERÉE 125