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MARCHE DES TROUPES

L'armée d'Italie s'était rendue à son poste de combat par quatre routes diverses. De ces quatre routes, deux aboutissaient à Turin, deux aboutissaient à Gênes. Les (troupes étaient ensuite dirigées, soit de Gênes, soit de Turin, du côté d'Alexandrie.

Les sympathies de la population avaient accompagné cette armée du seuil de ses casernes aux frontières de France. Partout acclamée avec transport, partout fêlée avec ivresse, partout bénie, exaltée, elle n'avait rencontré sur tout son parcours, qu’elle prit soit la direction de Gênes, soit la direction de Turin, que des cœurs amis et des mains ouvertes. Ceux-ci lui donnaient des bouteilles de vin, ceux-là des paniers de provisions, tous leurs vœux et leurs prières.

Les journaux des départements ont raconté les enthousiastes réceptions que faisait aux troupes de l'armée d'Italie la population des villes qu'elles traversaient pour se rendre à leur destination.

Ainsi, l’'embarquement des corps, qui s’effectuait, à Marseille, dans le nouveau port de la Joliette, provoquait chaque jour les démonstrations les plus patriotiques et les scènes les plus émouvantes. Les soldats recevaient de toute la population des marques de profonde sympathie : ils en recevaient des classes ouvrières ; ils en recevaient aussi des classes supérieures. ,

On vit de riches négociants uctiobre toutes les oranges de la ville pour les offrir aux troupes, en accompagnant ce don, qui avait un caractère tout local, de paroles d'encouragement et de félicitation pleines de cordialité. On vit même d’opulents banquiers se mêler à la foule joyeuse qui encombrait les quais et ajouter à l'animation et à l’étrangeté de ces journées pleines de mouvement et de bruit en versant eux-mêmes du cognac ét du champagne aux militaires prêts à monter sur le pont des navires.

Marseille a été, à ce moment-là, le théâtre d’un incident romanesque : au moment où un bataillon de zouaves, qui devait s’'embarquer dans le port de la Joliette, défilait pour se rendre à bord, le colonel s'avança vers

un jeune soldat, et, le retenant par le bras, lui intima l'ordre de retour- . ner en arrière : ce jeune soldat était une jeune femme qui espérait, à la faveur de son déguisement, partager les fatigues et les dangers de son amant. ;

Marseille a été le spécimen le plus complet du tableau que présentait chaque ville traversée par des soldats de l’armée d'Italie. Là, tous les uniformes se mêlaient et se croisaient sur les promenades ; chaque jour un régiment arrivait, un régiment partait. Dans les hôtels, des officiers remplaçaient des officiers ; sur les quais, les escadrons de cavalerie et

les bataillons d'infanterie remplaçaient les barriques de sucre et les

balles de coton. Quand ces escadrons, quand ces bataillons partaient, les femmes du peuple faisaient la haie sur leur passage, attendries et enthousiastes, tout à la fois, pleurant et applaudissant, à la même seconde.

Les femmes du monde imitaient les femmes du peuple; elles assistaient, sur leur promenade favorite, dans le port de la Joliette, à tous les embarquements, à tous les départs de troupes ; leur bonheur alors fut de regarder les chevaux qu'on hissait au bout des palans, les hommes qui entraient dans les chaloupes avec armes et bagages. Elles agitaient leurs mouchoirs, elles applaudissaient avec transport, et l'on sentait, à toutes ces manifestations extérieures, l'élan des cœurs, l’exaltation des esprits ; on sentait que la pensée était d'accord avec ces signes matériels de l'émotion populaire.

Voici enfin un détail de mœurs guerrières qui peint d'un trait la physionomie morale et matérielle de Marseille à cette époque : Il y a, derrière la Joliette, des boutiques par douzaines, estaminets, gumguettes, cabarets, où les matelots prennent leur nourriture ; l’armée de terre en avait alors chassé l’armée de mer. Le propriétaire de l’un de ces établissements gastronomiques eut l’idée d’orner son enseigne d’une peinture à la manière noire. Le tableau représentait un chasseur de Vincennes fumant sa pipe, philosophiquement assis par terre; devant lui, deux grenadiers autrichiens, dans le costume illustré par cent Hthographies, croisaient leur baïonnette d’un air farouche. Au-dessous de cette œuvre d’art on lisait ces mots, écrits sur deux lignes :

«— Eh bien! il ne nous attaquera donc pas, ce petit Français ?

« — J'attends que vous soyez six! » | |

Ce restaurant belliqueux et gascon était le plus achalandé. Tous les soldats qui attendaient l'heure de l’embarquement tenaient à honneur de s y rafraichir.

Ilen fut de même dans toutes les villes : à Dijon, à Grenoble, à Lyon ; partout où des régiments de l’armée d'Italie passaient, heureux et rayon-

450 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE nants d'avoir été désignés pour faire une campagne qui allait rappeler les gloires de la République, du Consulat et de l'Empire.

Qui ne se souvient de la profonde et sympathique émotion du peuple de Paris escortant, le long des boulevards, les régiments de l’armée d'Ita. . lie qui travérsaient la capitale de la France pour aller prendre le chemin de fer de Lyon? Mais, si l’on en croit tout ce qui a été dit et raconté au moment même où ces régiments se mirent en marche pour se rendre à leur destination, ce spectacle, tout animé et tout enthousiaste qu'il fût, était lom de celui que présentaient les stations de la voie ferrée, surtout de Paris à Lyon, et de Lyon à Marseille.

Partout le peuple des villes et des campagnes accourait sur le passage des convois. Le pittoresque se mêlait au dramatique et le comique au grave. [ci c'étaient des détachements isolés rejoignant leurs corps, le sac au dos, le pantalon dans la guêtre ; là c'était un bataillon entrant dans la gare, tambour battant, musique en tête ; ailleurs des cavaliers cherchaient les wWaggons qui devaient emporter leurs chevaux. Puis c’étaient des fourgons, des prolonges du train des équipages, des pièces d'artillerie, des caissons, des chariots de l'administration des vivres, des À ra entassés pêle-mêle.

Les soldats égayaient leur voyage par des sante contre l’Autriche, qu'ils battaient à la pointe de l'esprit, en attendant de la battre à la pointe de la baïonnette. En voici un exemple qui indiquera la nature de leurs saillies : Prenez vos billets pour l'Autriche, disaient-ils en se pressant dans les gares pour monter dans les waggons du départ. Rien n’égalait leur verve et leur entrain; on en peut juger au ton enjoué et au style dégagé de la lettre suivante, qu'un officier écrivait, à la date du 1° mai 1859, d'un campement établi, pour eques heures, sur la route de Gênes à Turin :

« Hier samedi, nous avons quitté Gênes à trois heures ; à six heures. on nous à fait camper dans le lit d'une rivière desséchée ; une partie du régiment a pu se loger dans les granges. Nous nous en sommes bien trouvés, car cetle nuit une pluie torrentielle a fait gonfler un petit l'UISseau et a inondé les tentes.

«Ce matin à six heures, on nous a fait décamper, et nous sommes maintenant logés chèz l'habitant, dans les granges, dans les greniers, dans les écuries. Je suis, avec deux officiers de ma compagnie, chez le curé, qui nous reçoit de son mieux. Le gouvernement nous fait le pain, le vin et le riz, et la viande, quand il y en a ; le vin remplace le sucre et le café, que l'on donne aussi en campagne,

« Ce matin, la pluie a continué ; elle tombe par averses. C'est surtout (ant pis pour l'ennemi. | A

« En somme, nous y allons gaiement. Le soldat est plein d’élan et de

bonne humeur. Avec un bon morceau de pain et la gaieté tout va bien.

C'est étonnant combien est légère la fatigue supportée en commun, et

comme le soldat est gai et enjoué en campagne! »

Ces soldats, ce matériel, ces approvisionnements, ces canons, ces chevaux, tout communiquait à la population cette fièvre des batailles qui saisit si vite la nation française. Cette fièvre était partout, dans l'air, sur le parcours des troupes de l’armée d'Italie.

Quelques régiments n'eurent toutefois que la frontière à franchir pour se trouver au pied des Alpes. On sait que le Moniteur universel du 22 avril 1859 annonçait que l'Empereur avait donné l'ordre de réunir, sur les limites de la Savoie, plusieurs divisions de l’armée française. Un camp existait déjà depuis quelques jours à Culoz, village qui précède le pont de jonction de la rive droite à la rive gauche du Rhône, à un point d'où l'on peut également se diriger du côté de la Suisse ou du côté de la Savoie. D'autres divisions se trouvaient également dans le rayon de Grenoble, prêtes à franchir la frontière du côté de Briançon.

Cette dernière route est la plus courte; les diligences ne mettent que quinze heures pour franchir la distance qui sépare Briançon de Turin. Elle remonte la vallée qu'arrose la Durance, dans laquelle vient se perdre la Clairée. Elle laisse à gauche le vallon de Neuvache, si délicieux, si ferüle et si boisé, qu'on est toujours tenté de s’y arrêter pour y choisir une habitation. Bientôt elle s'élève et atteint, en tournant et en contournant

sur elle-même, le col du mont Genèvre.

Le col du mont Genèvre est à deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Un village du même nom occupe le plateau de cette haute montagne, où l'on sait que la Durance, qui se jette dans le Rhône, et la Doire, qui se jette dans le PO, ont leurs sources près l’une dé l’autre. Sur ce même plateau, Napoléon [” a fait ériger un obélisque de dix-huit mètres de hauteur, en souvenir de la construction de cette magnifique route, qui commence à Grenoble et aboutit à Turin, et qui date de 1807. Le gouvernement de la Restauration avait fait détruire l'inscription qui élait gravée sur cet obélisque; mais la monarchie de 1830 l'a fait rétablir ; seulement on à négligé d'entretenir la route, si bien que les régiments qui l'ont suivie, et qui auraient dû arriver les premiers à Suse, n'y sont arrivés que les derniers. :

Si l'on en croit quelques savants, c’est par le mont Genèvre qu’Anni-

bal est descendu dans les plaines de la vallée du Pô. Il est certain du moins que Charles VIII, allant faire la conquête de Ftalie, a traversé cette montagne. Le premier village qu’on rencontre au delà de l’obélisque qui décore le plateau est celui de Clavières. Les Romains avaient placé un signal de leur itinéraire sur une hauteur qui domine ce village; cette hauteur s'appelait alors, du nom général de cette partie des Alpes, A/pis Cottia, Alpes Cottiennes.

Après Clavières, on rencontre, en descendant du côté du Piémont, Ccsanne, d'où l’on peut se rendre à volonté à Fenestrelle ou à Suse. On sait que les régiments de l’armée d’Italie qui avaient pris cette route furent dirigés sur Turin par Suse : ils descendirent donc la vallée de la Dora Riparia, ainsi nommée du torrent Ripa, qui souvent la couvre d’une onde limoneuse et bouillonnante. On arrive ainsi à Oulx, à l'entrée de la belle vallée de la Bardonneche, connue des touristes, qui vont y faire les excursions les plus pittoresques et les plus accidentées, en se rendant au mont Thabor, le point le plus élevé des Alpes Cottiennes.

Avant d'entrer dans le défilé, commandé par le fort d'Exilles, qui aboutit près de Suse, on rencontre un lieu que les paysans vaudois ont rendu célèbre, Salabertrand, où ils ont remporté une éclatante victoire. Suse n'est qu'une petite ville qui ne contient même pas quatre mille habitants. Située à la jonction des routes qui descendent du mont Genèvre et du mont Genis, elle devait servir de point de ralliement aux troupes françaises qui se rendaient à Turin par ces deux routes. On y voit un are de triomphe, haut de cinquante pieds, qui est un souvenir de la domination d'Auguste, resté debout comme un monument du passé romain, à quelque distance des ruines du fort de la Brunetta, qui appartient à un passé beaucoup plus récent. Construit à grands frais par les princes de la maison de Savoie, ce fort a été détruit par les Français. Sa construction avait coûté quinze millions; sa destruction n’en a coûté qu’un ; mais il n’en a pas moins fallu dépenser pour détruire comme pour construire. Que de sommes englouties pour les luttes de l'ambition humaine ! Suse possède également une cathédrale du douzième siècle, placée sous l’invocation de saint Just, qui mérite qu'on la visite. |

Hélas ! nos soldats devaient entrer dans ceite cathédrale pour y rendre les honneurs funèbres à l’un de leurs compagnons d'armes, mort sur le sol italien avant d'avoir pu combattre ; 1ls devaient y entrer pour pleurer sur une tombe. . |

Les régiments qui avaient franchi les Alpes par la route du mont Genèvre avaient rencontré sur cette route, soit dans le Dauphiné, soit dans le Piémont, l'accueil chaleureux que l'armée d'Italie irouvait dans toutes

les localités qu’elle traversait. Ceux qui prirent la route du mont Cenis devaient recevoir dans la capitale de la Savoie, à Chambéry, une ovation qui restera dans leurs souvenirs comme un témoignage éclatant de l'es: . prit de fraternité qui unit toujours, par l'âme et par la pensée, les habitants de cette contrée aux habitants de la France.

Ces régiments avaient été transportés par le chemin de fer de Culoz à Chambéry, laissant sur leur gauche la ville des bains, qui fut longtemps aussi la ville des jeux, Aix, que rien ne recommande ni au touriste ni au poëte. Les premiers soldats qui pénétraient dans cette ville y entraient le 25 avril 1859. 11 pleuvait, mais la pluie n'empêcha pas la foule d'aller les attendre à la gare; elle les attendit de dix heures du matin à une heure du soir. Leur arrivée fut saluée par une immense acclamation, à - laquelle se mêlèrent les fanfares de la musique de la garde nationale. Les Savoyards criaient : Vive la France ! les Français répondaient : Vive la Savoie! On se mêlait, on se serrait la main, on se félicitait : on eût dit une famille dont les membres se retrouvent après une longue absence.

Les premiers convois avaient amené le 19° bataïllon de chasseurs à pied et le 45° de ligne, qui les premiers avaient touché le sol de l'Italie, et qui, les premiers aussi, devaient entrer dans la capitale du Piémont. L’enthousiasme qui les avait accueillis dura tant que dura le passage des troupes françaises ; les récits du temps et de la localité en sont la meilleure preuve. Voici donc ce qu'on écrivait de Chambéry à la date du 26 avril 1859 : |

« Depuis deux jours, le bruit s'était répandu de l’arrivée des troupes françaises dans cette ville : dès lundi, elle présentait une animation extraordinaire. Disons-le à la louange de la population, les opinions s'étaient confondues dans un même sentiment : le parti de la France, le triomphe de l’armée franco-sarde. Aussi chacun brûlait du désir de saluer à leur passage ces valeureux soldats qui ont conquis l'admiration du monde entier. Des vieillards, qui se rappellent encore ceux de la première République et du premier Empire, nous disaient qu’à leur approche l'enthousiasme ne se montrait pas plus vif. |

« On savait qu’un premier détachement traverserait la cité vers midi.

A neuf heures, des flots de population se pressaient aux abords de la gare.

La ligné gauche de la voie ferrée forme, en cet endroit, une espèce d’am-

phithéâtre que bordent de nombreuses maisons ; elles regorgeaient de

spectateurs. La campagne des environs a fourni son contingent. Ni la

nouvelle d'un contre-ordre, répandue par quelques personnes, ni une

pluie des plus pénétrantes, n’arrêtent l'élan et l'ardeur des curieux. Sur | | 20

les dix heures et demie, la gare s'ouvre au publie privilégié, qui se compose de toutes les autorités, de la magistrature, du barreau, et de toutes les notabilités du pays. On remarque de vieux militaires du premier Empire, décorés de la médaille de Sainte-Hélène, et, parmi eux, le vieil ami du chirurgien-major en chef Larrey, le chevalier Louis Domenget, ancien chirurgien-major d'un des régiments de la garde impériale ; le chevalier Vaugat, major de la garde nationale de Chambéry.

« Bientôt on voit entrer la musique de la milice. Les heures, les minutes, se comptent. Enfin, à une heure, le coup de sifflet retentit.… la locomotive, qui arrive à toute vitesse de Culoz, s'arrête : elle traîne à sa suite trente waggons.. Ce sont les chasseurs de Vincennes du 19° bataillon et plusieurs compagnies du 45° de ligne. Tout le monde se découvre. Les soldats se montrent aux portières. L'air résonne d’immenses applaudissements.. Vive la France! vive l'Empereur! vive le Roi! vivent les chasseurs de Vincennes ! vive le 43° de ligne !

« Dix minutes après, le convoi reprend sa route sur Saint-Jean-de-Maurienne, où l’attendent de non moins chaleureuses oyations. Sur les deux heures et demie, il fait son entrée dans la ville. Le syndic, son adjoint et les diverses autorités, monseigneur l’évêque Vibert, accompagné de deux ecclésiastiques, s'empressent de venir à la rencontre de ces braves mililaires, qui paraissent fiers de cet accueil d’un peuple qui plus d’une fois, depuis 1815, a soupiré après la France.

«De trois heures en trois heures, de nouveaux transports passent par Chambéry. L'administration du chemin de fer a supprimé, pendant quelques jours, quatre trains de départ et d'arrivée sur cinq. ;

« L'enthousiasme est le même du côté de Montmélian, par où arrivent

les troupes qui stationnent depuis une semaine dans les environs de Grenoble. »

Montmélian, dont le nom se trouve à la fin de la lettre que je viens de reproduire, a plus d’attraits pour l'imagination que Chambéry, charmante ville qui affecte d’être un Paris en miniature, qui possède même en petit la rue de Rivoli, mais qui n’a d'autre souvenir que d’avoir été, avant Turin, le séjour des princes de Savoie, après sa cession à Thomas [”, en 1250. C'est ce même Thomas qui a fait construire le château de Chambéry, alors demeure des dues, aujourd’hui palais des gouverneurs.

. Montmélian aussi possédait un château; mais ce château a joué un rôle

dans les guerres des rois de France et des princes de Savoie ; il servait de boulevard aux seconds contre les premiers, à la sortie même de cette délicicuse vallée du Grésivaudan qui est le paradis de la France. En 1600,

L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 155 Henri IV, qui en faisait le siège, faillit y être tué d'un coup de canon. Le comte Geoffroy-Bem de Cavour, ancêtre du comte Camille de Cavour, s’y défendit pendant treize mois contre Louis XIII. Le célèbre maréchal Cati- -nat s'en empara en 1691, après trente-cinq jours de tranchée ouverte. En 1705, il fut rasé et démoli par ordre de Louis XIV.

Le chemin que suivaient les troupes françaises au delà de Chambéry traverse Saint-Jean-de-Maurienne, Saint-Michel et Modane, pour aboutir à Lans-le-Bourg, au pied du mont Cenis. C’est sublime d'horreur, c’est écrasant de grandeur, mais il n'y a aucun souvenir à signaler sur toute celte route des Alpes; on montre seulement au delà de Modane, sur la grande route d'Esseillon, le fort de Bramant, qui a récemment acquis, par de grands travaux modernes, une importance militaire de premier ordre.

Le mont Cenis possède vingt- fs maisons de refuge, numérotées comme les maisons d'une rue de Paris; on sait qu’auprès de celle qui porte le chiffre 22 il tombe quelquefois des avalanches. Là, il faut passer vite. Auprès de celle qui porte le n° 20, il existe beaucoup d’inégalités de terrain, souvent dissimulées sous d’épaisses couches de neige. Là on trouve des traïneaux que les paysans conduisent à la demande des voyageurs, qui arrivent ainsi, sans danger, à Lans-le-Bourg en quelques minutes. Cette maison de refuge s'appelle, à raison de cette particularité, la Ramasse

A la barrière de Savoie, la route côtoie la rive d'un lac immense, qui reste gelé pendant une moitié de l’année. La pêche des truites y est trèsconsidérable ; elle appartient aux moines de l’hospice, fondé par Charlemagne et restauré par Napoléon [°”. C’est de ce lac que sort la Cenisia. Avant le Consulat, la route du mont Cenis était impraticable ; aujourd'hui, c’est l’un des plus beaux chemins des Alpes.

C’est encore Napoléon [° qui a fait exécuter cette route, de 1803 à 1810: elle n’a coûté que sept millions cinq cent mille francs. Elle est malheu- . reusement aussi monotone qu’elle est longue, et ne rappellerait aucun grand souvenir des anciens temps, si Charlemagne n eût traversé le mont Cenis pour aller conquérir l'Italie.

La ville de Suze.dévait laisser un souvenir de deuil au cœur des soldats de la France. Le premier général de division de l’armée d'Italie qui allit entrer dans cette ville devait y rencontrer une mort foudroyante et stérile. Descendu par la route du mont Genis, le général Bouat fut frappé d'apoplexie en arrivant à Suze, où ses RAA furent célébrées en grande pompe.

La mort de cet officier général affligea profondément tous ceux qui

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l'avaient connu. Il appartenait à une de ces familles d'Alsace dont les générations successives se vouent à l’état militaire. Admis à l’école de Saint- Cyr, d'où il sortit sous-lieutenant d'infanterie, il fit la campagne d'Espagne en 1825, et fut proposé pour la croix par le maréchal Moncey.

Bouat eut l'épaule fracassée à la prise d'Alger, et gagna ses grades en Afrique. Sa conduite dans le régiment de zouaves, dont il était lieutenantcolonel en 1848, le fit nommer colonel du 53° de ligne. Il rentra bientôl en France à la tête de ce régiment ; mais le repos qu'il prit ne fut que de courte durée, et, en 1849, il reprenait la campagne dans la brigade Molière, de la première division du corps d'armée qui fut envoyé à Rome. Général de brigade en 1854, il gagna en Crimée le grade de général de division, qui lui fut conféré le 14 septembre 1854, après la bataulle de l’Alma; depuis son retour, il commandait une division de l’armée de Lyon. C’est là que l'Empereur était allé le chercher pour l'appeler à l'armée d'Italie. Il était à peine âgé de cinquante-quatre ans. |

On sait que le général Bouat a été immédiatement remplacé par le général Trochu, qui était parti général de brigade dans la division commandée par le général Bourbaki, et qui fut ainsi promu, avant l'ouverture de la campagne de 1859, général de division. |

Élève de Sainte-Barbe, admis à l'École militaire en 1835, M. Trochu en sortit le premier en 1857. Lieutenant d'état-major en 1840, il fut attaché au maréchal Bugeaud en qualité d'aide de camp, et se distingua à la bataille d'Isly. Capitaine en 1845, chef d’escadron en 1846, lieutenantcolonel en 4851, il fut chargé, de 1852 à 1854, des fonctions de directeur adjoint du personnel et des opérations militaires au ministère dé la guerre, et signala son passage dans l'administration par de nombreux et utiles travaux. Aide de camp du maréchal Saint-Arnaud, son nom reste associé à la première victoire remportée en Crimée.

Le 3 septembre 1855, le général Trochu commandait une brigade d'infanterie et fut blessé au mollet en la lançant pour la seconde fois à l'assaut du bastion central. En succédant au général Bouat, il publia l'ordre du jour suivant, dans lequel il faisait en ces termes l'éloge de celui qu'il venait remplacer :

« Appelé par l'Empereur à succéder au cénéral Bouat dans le commandement de la deuxième division, je remplis un devoir auquel vous vous associerez tous en répandant une juste larme sur sa mémoire. Il à servi longtemps et dignement, et il s'est occupé de la formation de celte division avec une grande sollicitude, sans pouvoir recueillir les fruits de son

labeur.

« J'aurai soin que le précieux héritage que je reçois de lui ne souffre pas entre mes mains. Dans la campagne qui s'ouvre, nous affronterons avec ardeur les épreuves les plus ardues, déjà commencées pour nous ; nous serons disciplinés et soumis aux règlements, dans l'exécution desquels vous me trouverez inflexible; et, le jour de la bataille, nous ne souffrirons pas que les braves soient plus braves que nous.

« Nous n’oublierons pas que ces habitants sont nos alliés ; nous respecterons leurs habitudes, leurs biens et leurs personnes ; nous ferons la suerre avec humanité, avec civilisation. De cette manière, nos efforts seront honorables, Dieu les bénira, et moi qui vous commande, je considérerai comme le plus beau titre de ma carrière celui de commandant de la deuxième division. » |

Le chemin de fer, que les troupes de l'armée d'Italie reprenaient à Suze, les conduisait avec rapidité à Turin, traversant des localités sans renommée comme sans souvenir, et laissant sur la gauche la petite ville de Rivoli, qu'il ne faut pas confondre avec le village de Rivoli rendu céèbre par le triomphe des armes françaises, mais dont on visite cependant avec curiosité le château, parce qu'il servit de prison à Victor-Amédée après son abdication ; c’est là que ce prince mourut, en 1752.

’ien ne saurait donner une idée des élans de reconnaissance et de

sympathie qui accueillirent à Turin les soldats de l'armée d'Italie. Ici en-

core, je laisse la parole aux lémoins qui ont vu ces élans et qui les ont racontés sous l'impression même du moment. Voici ce qu'on écrivait de cette ville, le 2 mai 1859 :

« C’est samedi matin que sont arrivées les premières troupes francaises. La municipalité, prévenue la veille de leur arrivée, avait, dans la soirée, fait afficher une invitation à la garde nationale d’avoir à se réunir le lendemain, à six heures du matin, à ses rendez-vous habituels. La population profita de l'avis ; elle ne dormit pas, pour ainsi dire, car, avant l'heure fixée, les rues n'étaient presque plus praticables. La route large et superbe qui descend du chemin de Novare à la piazza San-Carlo pouvait à peine contenir la foule qui s’y remuait et s’y pressait. Les maisons étaient pavoisées de drapeaux aux couleurs françaises et italiennes. Aux balcons, aux croisées, se penchaient de nobles et de jolies dames. La citadelle était envahie ; sur les talus se tenaient des masses compactes d'individus : l'on recherchait la moindre pierre ; la plus petite éminence se disputait. |

« À neuf heures, c’est-à-dire deux heures après celle qui avait été donnée, les tambours battirent: on venait d'entendre le signal de l’arrivée du

convoi militaire. Aussitôt des ordres volent de bouche en bouche, se propageant du débarcadère à l'extrémité de la rue avec la rapidité de l'éclair. Les quatre légions se mettent sous les armes, et l'on n'entend: plus rien qu'un bruit unique, le même chez tous : Ecco ! ecco ! | |

« En ce moment, les portes de l'embarcadère s'ouvrent; les Français entrent, état-major en tête. Ils marchent fiers, heureux, au bruit des acclamations, accablés de fleurs, de bouquets. Les hommes couratent, criaient; les femmes agitaient leurs mouchoirs, jetant tout ce qu'elles avaient de roses et de dahlias dans leurs mains. La population disait : Vive la France ! et les Français, brandissant leurs épées, leurs fusils, répondaient : Vive l'Italie ! Chacun était ému, Des soldats pleuraient, et je vous avoue que l'impression a été si forte pour moi, que je n'ai pu maîtriser mon émotion, et il y a eu un moment où j'ai fait comme les soldats. Dans cent ans l’on se rappellera encore comme un beau souvenir, quoi qu'il arrive, la bienvenue de cette vaillante armée accourue aux plaintes de VTtale.

« C'est le 19° bataillon des chasseurs de Vincennes qui lé premier est entré à Turin. Une demi-heure après venait le 43e régiment d'infanterie de ligne. Le général Bataille, commandant la brigade, marchait à la tête des chasseurs. Il a été reçu à la gare par le général de Sonnaz, commandant la division de Turin, et le général Visconti de Ornavasso, commandant la garde nationale. Les deux élats-majors se sont confondus, signant de cette façon et donnant l'exemple à la nation de l'entente et de l'accord qui désormais allaient régner entre la France et le Piémont.

« Lorsque le drapeau du 45° de ligne parut devant les masses, chacun se découvrit. Les cris redoublèrent, et les hommes et les femmes acclamèrent la France d’une façon qui tenait du délire.

La lettre qui précède est d’un habitant de Turin. En voici une écrite par un soldat français, exprimant avec naïvelé ses émotions personnelles, qui étaient celles de tous ses compagnons d'armes :

«Turin, b mai 1859.

« Nous voici à Turin, mon cher frère, fatigués, affamés, mais contents, mais alertes, et parfaitement disposés, sans fanfaronnade, à faire gaillardement le coup de fusil. Le début de la campagne a été un peu maussade et m'a rappelé en quelques points la campagne de Crimée : bivouac dans

la boue et pluie sur le dos à mdiscrétion. C'était sans doute une petite transition ménagée adroitement pour nous préparer aux coups de soleil

d'Italie. Notre division, celle de Luzy-Pelissac, la 2° du 4° corps d'armée, ‘commandé par le général Niel, — ne perds pas cela de vue, — est partie le 29 avril au soir de Lyon.

« Je t'épargne la physionomie du départ. Tohu-bohu, appel, clairons, tambours, chants patriotiques, adieux déchirants de quelques Arianes délaissées, et je saute à Suze, où nous nous trouvons, le 3 mai, trempés usqu'aux os après une étape de cinquante et un kilomètres, dans laquelle nous avons: traversé le mont Cenis, voyage que je trouverai magnifique plus tard par le souvenir, mais qui se résume en ce moment par une promenade de treize lieues, dans des chemins resserrés entre de hautes montagnes, avec cinq pieds’ de neige pour se reposer la vue et faire attendre la verdure.

« À Suze, les habitants paraissent stupéfiés : je suis bien sûr que jamais de leur vie ils n'auront vu une telle abondance de pantalons rouges. Nos soldats s’amusaient à leur raconter, avec leur entrain ordinaire, que nous étions cinquante mille hommes à Suze et qu'il devait en arriver -vingt fois plus. On pense quelle agitation, quel mouvement doit amener une telle agglomération de troupes. — Nous étions loin d'avoir toutes nos aises, mais on n’en est pas moins gai pour cela; — au milieu de la nuit notre tente-abri s’est affaissée sous le poids de l’eau, et 1l nous à fallu bivouaquer jusqu'au matin en plein déluge.

« Quoique de fort mauvaise humeur, je ne pouvais m'empêcher de rire de la naïveté de nos recrues, qui demandaient si on ne verrail pas bientôt le beau ciel de l'Italie. Enfin, ce matin, par un temps un peu clair et un peu sec, nous faisons fièrement notre entrée à Turin : le 5° chasseurs de Vincennes, le 6°, le 8°, le 50° et le 49°. Tout le monde est aux fenêtres, les musiques jouent des airs guerriers, la population forme dans chaque rue deux haies vivantes criant : Viva la Francia! et nos soldats de répondre, dans leur italien d'occasion : Viva la Sardaigna ! viva la Italia! |

« Les dames nous envoient des bouquets, nous les ramassons pour les mettre au bout de nos fusils ; nous saluons militairement, en passant sur la piazza del Gastello, la statue du soldat sarde élevée en l'honneur de la campagne de Crimée : c'est un enthousiasme incroyable. Nos soldats sont superbes de crânerie et d'entrain joyeux, et j'entends mon fourrier dire, en se tournant vers notre compagnie : « Allons, faites attention ! « de l'œil et du maintien: les signoras regardent, tâchez de fignoler. » Et le troupier de lancer aux fenêtres des regards assassins, en s’assurant fièrement sous les armes. À la bonne heure, au moins, nous retrouvons nos amis, ces braves petits Sardes qui étaient avec nous à

Trackür, et avec lesquels j'ai pêché des écrevisses dans la Tchernaïia.

«Notre revue est à peme passée que les habitants se disputent à qui nous logera. Je me laisse‘entrainer par un gros monsieur qui m'a l'air si bien nourri, que j'ai toute confiance en son hospitalité. C’est un Français, un Français de Mantes, Mantes la Jolie, presque un compatriote. Aussi ai-je été reçu. cordialement, et ai-je pris ma revanche du biscuit et du lard ! Cette après-midi les rues fourmillent de pantalons rouges ; mes troupiers, que j'avais vus grognant pendant la pluie, se promènent fièrement dans les larges rues de Turin. Rien ne saurait exprimer, du reste, la confiance qu'ils ont en eux-mêmes, le sentiment de leur supériorité. On ne parle qu’Autrichiens vaincus.

« J'ai vu à Saint-Jean-de-Maurienne un de nos jeunes fusiliers, qui paraissait en conversation animée avec ses camarades, s’interrompre, venir à moi : « Sans discrétion, dit-il, faites excuse, major, qu’on pour- « rait savoir où qu'aura lieu la première victoire? — A Marengo, ai-je «répondu. — Suffit, mon major. » Et voilà mon troupier content, qui va rejoindre ses camarades et leur donner ce renseignement, dont ils paraissaient complétement satisfaits.

€ Allons, bon! on bat le rappel. Nous partons à deux heures pour Alexandrie. D'autres troupes arrivent. À bientôt. »

Voici des extraits d’une autre lettre de la même époque : |

€ A Paris, l'on ne se doute guère avec quelle frénésie, avec quels transports de joie l’on accueille ici les troupes françaises, celles qui, dorénavant, vont faire partie de l’armée d'Italie. Je voudrais pouvoir rendre scrupuleusement ce qui est, mais 1l est aussi impossible de décrire cette exubérance de sentiments que d'analyser le bonheur que ressentent nos soldats de la réception qui leur est faite. Il faut assister de près à ces scènes nationales et se sentir ému par les émotions d’une population ivre de bonheur pour juger du délire et de la passion des Piémontais.

« Quand les bataillons se massent, quittent la gare et s’avancent dans la ville au son des fanfares les plus vives et les plus guerrières, tous, hommes, femmes, enfants, battent des mains: les chapeaux s’agitent, les mouchoirs simples ou brodés volent et tombent, les fleurs et les bouquets pleuvent de toutes les fenêtres, de tous les balcons, et, aux cris de joie comme aux transports frénétiques de chacun, nos soldats répondent par des saluts et des vivat. »

A peine arrivés à Turin, les régiments français étaient dirigés vers

L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 161 le lieu de leur destination avec une rapidité merveilleuse. Ainsi, les 2° et 55° régiments d'infanterie, et le 15° bataillon des chasseurs de Vincennes, quittèrent la ville après y avoir séjourné seulement dix heures.

Afin de répondre aux nécessités du moment, l'administration piémontaise se surpassait elle-même, accomplissant des miracles d'activité et de célérité, Un jour, le maréchal Canrobert ayant prié le ministre des Wavaux publics d'employer tous les moyens dont il pouvait disposer pour le transport des troupes, le chevalier Bona répondit à cet appel à son dévouement en organisant trente-six convois par jour. ke maréchal Canrobert était émerveillé.

« Quand j'ai fixé ce chiffre, dit-il, je demandais l'impossible pour n ‘obtenir que ce qui était dans les choses possibles. L'activité du ministre des travaux publics est véritablement un fait qui marquera. »

L'ordre du jour du maréchal Canrobert aux troupes de son corps trouve naturellement ici sa place. En voici le texte :

« Soldats du 3° COrps de l'armée des Alpes!

« Accourus en toute hâte des divers points de notre France pour venir

ici apporter votre puissante aide à une nation vaillante et amie qu'en-.

vahit iniquement l'Autriche, vous voici bientôt réunis autour des chefs choisis par l'Empereur pour vous diriger.

«Ces chefs, vous les connaissez tous. Ils ont été souvent vos guides . sur les champs de bataille, où la plupart de vous ont appris à se reposer sur eux. |

« Pour la première fois je puis, dans la campagne qui s'ouvre , m'adresser à vous et vous dire que l'honneur de commander en chef à des soldats de votre valeur n'a pour moi d'égal que ma confiance en vous et dans les succès qui vous attendent !

« Soldats ! la marche précipitée que vous venez de faire à travers les Alpes n'a pas permis à la sollicitude du gouvernement de l'Empereur de vous donner encore tout ce qui est nécessaire à vos besoins : bientôt vous le recevrez, mais en attendant vous saurez y suppléer par votre dévouement, votre énergie, votre constance. Vous vous rappellerez que les guerriers, nos pères, qui nous ont précédés dans ces belles contrées, manquaient de tout lorsqu'ils dotaient le drapeau et la’ patrie d’une gloire immortelle.

« La grande armée française ne tardera pas à se trouver en face de

l’armée autrichienne, elles sont de vieilles connaissances : l’une et J'autre

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