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se rappelleront qu'elles se sont vues à Lodi, à Arcole, à Marengo, à Wagram, noms illustres que vous ne tarderez pas à faire suivre d’autres noms aussi retentissants |
« Au quartier général du maréchal commandant le 3° corps de l’armée des Alpes. »
Turin n'était, comme on le voit, qu'une ville d'étape, une ville de passage pour les divisions de l'armée d'Italie, descendues alors par le mont Cenis ou par le mont Genèvre. C'était cependant la première grande cité qu’elles rencontraient sur leur route.
Le Turin d'aujourd'hui est une ville neuve. Mais 1l y a Je Turim d'autrefois, qui doit son origine à une colonie de Liguriens qu'on nomma les Taurinieri, Taurimi. Son nom lui est venu de cette denomination de ses premiers habitants.
Ennemis, puis alliés des Romains, les Taurinieri refusèrent de suivre Annibal dans sa marche sur la future capitale du monde.
Turin, qui s'appelait alors Taurisca, fut saccagé par les hordes qui accompagnaient le célèbre général des Carthaginois. Au temps de César, cette ville devint une place d'armes, sous le nom de Golonia Julia. Au temps d'Auguste, Colonia Julia était devenu Augusta Taurinorum ; le nom de Turin, transformation de Taurisea, devait lui rester.
Gouverné par les Lombards, Turin passa sous la domination temporaire de Charlemagne. Le géant du moyen âge chargea le marquis de Suze, qu'il fit marquis de Turin, de la défense des frontières. Ce double marquisat allait entrer par les femmes dans la maison de Savoie. En 1045, en effet, le dernier marquis de Suze et de Turm mourut, ne laissant qu'une fille du nom d’Adélaïide. Cette châtelaine épousa Oddon, ils d’un comte de Maurienne. C'est Amédée VII qui en fit, en 1418, la capitale de ses États.
La France n’a pas toujours envoyé ses soldats à Turin en amis et en alliés. En 1798, nos troupes assiégèrent cette ville, la forcèrent de se rendre et l’occupèrent. L'année suivante, elle tombait au pouvoir des Autrichiens. unis aux Russes. Après la bataille de Marengo, les Français la reprirent et la démantelèrent. Incorporée à la France, Turin fut alors un simple chef-lieu de département. Les princes de la maison de Savoie n'y rentrèrent qu’en 1814, à la faveur de nos désastres. Etrange destinée! Cette maison souveraine, que Napoléon 1” avait été forcé de déposséder, Napoléon II la protège, l'agrandit, la sauve. Elle avait profité de nos revers ; ce sont nos triomphes qui lui profitent aujourd'hui.
Turin, qui compte en ce moment cent cmquante mille âmes, n'était
encore qu'une bourgade de cinq mille habitants lorsque Amédée VIT en fit le siège de sa principauté. Située au centre d’une plaine fertile que le PÔ arrose, bâtie sur la rive gauche du fleuve, au point où il se rencontre avec la Doire, cette ville se balance entre la région parfumée des oliviers, des myrtes, des orangers et les rochers, les neïges, les glaciers de la chaine alpine. Elle doit à cette situation un aspect à la fois riant et pittoresque. Délivrée de ses anciens remparts et de ses vieilles fortifications que remplacent de magnifiques promenades, elle n'a rien, du reste, de guerrier dans sa physionomie générale :-on dirait proto une ville marchande d'Amérique.
Comme toutes les capitales, Turin possède deux riches églises, de splendides palais, de vastes musées. Mais ces églises sont modernes, ces musées sont médiocres, ces palais sont monotones. Tout y appartient aux temps de la décadence de l’art. Le touriste traverse Turin ; il ne le visite pas, il ne le fouille pas. Je ferai comme le touriste et j'irai saluer au passage celles des troupes de l'armée d'Italie qui, se rendant à Gênes par la voie de terre, recevaient des habitants de Nice un accueil que l'Avenir, journal de cette ville, constate en ces termes, à la date du 16 mars 1859 :
« L'arrivée des troupes françaises a mis le peuple de Nice en émoi. Cette population, si calme de sa nature, s'est prise d’un véritable enthousiasmé pour les pantalons rouges. Depuis le pont du Var jusqu'au cœur de la ville, chacun s’agite autour de ces vaillants enfants de la France, à l'attitude si simple et si martiale.
« Le peloton qui accompagnait le général Morris, entré à Nice dans la voiture de M. le consul de France, était précédé de quelques jeunes officiers appartenant aux premières familles de France. Le capitaine Reille, petit-fils de Masséna, se trouvait là en tête de la colonne + avec les jeunes de Talleyrand et de Peyronnet.
« Au moment où ils allaient quitter le sol français, ces braves cavaliers ont trouvé le pont du Var couvert de mâts garnis de feuillage et ont passé sous un arc de triomphe élégamment décoré par les soins du commissaire spécial. Des fleurs leur étaient jetées de toutes les croisées. Le jeune Reille s’est retourné vivement vers une fenêtre où de jolies demoiselles se faisaient remarquer par leur empressement à les saluer. « Merci « de vos fleurs, mesdemoiselles, a-t-il dit, merci; au retour, nous vous « apporterons des lauriers. »
« Malgré le temps légèrement pluvieux, le régiment de chasseurs de la garde impériale a reçu une ovation qui fera époque dans ses souvenirs et dans celui des habitants de Nice. Partout sur son passage, une foule com-
D de 164 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE
pacte n'a cessé de faire retentir les cris de Vive la France ! vive l'Empereur !'auxquels les chasseurs répondaient, en élevant leur sabre, par ceux de Vive l'Italie ! vive le roi!
« Les fleurs pleuvaient littéralement sur ces braves militaires tout le long des quais et des boulevards. Le général commandant la division militaire et le commandant des carabiniers étaient allés à leur rencontre Jusqu’au pont du Var. Deux arcs de triomphe en verdure avaient été élevés dans la rue de la Croix-de-Marbre. Sur l'un d’eux on voyait un transparent avec une inscription dont le sens était que l'Italie, protégée par la France, se relèverait plus grande.
« Deux mâts vénitiens portant les couleurs françaises et sardes s’élevaient de chaque côté du pont Neuf. La garde nationale était échelonnée le long du boulevard. A l'allocution qui lui a été adressée par le commandant, le général Morris a répondu : «Messieurs, je vous remercie au nom « de la France de l'excellent accueil que vous nous faites, nous serons « heureux de nous trouver sur les mêmes champs de bataille. »
« Hier, le Cercle du commerce a ouvert ses portes à tous les soldats et officiers français de passage dans notre ville.
Le lendemain on écrivait au Moniteur universel qu'il était impossible de décrire l'enthousiasme avec lequel la cavalerie de la garde impériale avait été accueillie à son passage dans la ville de Nice. L'arrivée de la première colonne avait été annoncée pour la matinée du 15 mai. Dès la pointe du jour, la population tout entière en habits de fête se portait sur la route de France, et à dix heures M. le général de Cassaignolles, à la tête du rég1ment des chasseurs, faisait son entrée à ice au milieu d'une pluie de fleurs et des acclamations d'une foule immense. La garde nationale avait pris les armes et formait la haie depuis le boulevard du pont Neuf jusqu’à la place Saint-Victor. Le soir, le général et l'état-major du régiment ont assisté à un grand banquet qui leur a été offert par l’intendant général et le syndic. Toute la ville a été illuminée.
Le 16 mai, un escadron de ce régiment partait pour Gênes sur la fré gate à vapeur Panama.
Quelques heures après, le régiment des guides faisait à son tour son - entrée dans la ville de Nice. L'enthousiasme qui a accueilli ce régiment à encore dépassé celui de la veille. Officiers et-soldats avaient tous des bou-
quets. Sur un arc de triomphe élevé à la Croix-de-Marbre, on lisait cette inscription :
Les compatriotes de Masséna aux enfants des vainqueurs de Rivoli.
le.
\péria
ARMÉE FRANCAISE Lanaer de la Garde In
( Grande tenue )
A côté s'élevait un vaste buffet où se distribuaient gratuitement des rafraichissements et des comestibles de toute nature.
Au théâtre, les applaudissements et les acclamations ont tellement ému tous ces braves soldats, que le lieutenant-colonel n'a pu résister au désir d'exprimer leur reconnaissance. De la loge de l'intendant général, il s'est écrié d’une voix retentissante : « Habitants de Yicel au nom de la France, au nom de l'Empereur! au nom du régiment, je vous remercie! Vive l'Italie ! vive l'Empereur !» Alors les acclamations ont redoublé. Elles ne cessaient un moment que pour recommencer avec une nouvelle énergie. Un temps magnifique favorisait des illuminations splendides. Rien enfin n’a manqué à cette admirable fête.
Je lis dans d’autres lettres de l’époque qu'à cette même représentation on avait chanté dans un entr’acte un hymne de circonstance.
Ce même régiment des guides partait le 47 mai, dans la matinée, par la route de Gênes. Au moment où il arrivait devant la villa Sant’ Agata, habitation du vénérable Mgr Sola, évêque du diocèse de Nice, le colonel a fait arrêter la colonne, et les trompettes ont appelé le drapeau ; aussitôt, ce drapeau a été porté sous les fenêtres du palais épiscopal. L'évèque était venu voir défiler la troupe. Le colonel lui a dit à haute voix :
« Monseigneur, daignez bénir nos aigles pour que le Dieu des victoires les accompagne. »
Tout le monde s’est prosterné, les guides se sont inclinés sur leurs chevaux, et, au milieu du silence le plus imposant et le plus recueilli, on entendait la voix du pasteur qui bénissait le drapeau, en s'adressant . aux soldats dans un langage plein de patriotisme et d'entrain. À ce moment, la forteresse del Montalbano a tiré les vingt et un coups de canon dont elle était habituée à saluer le passage des troupes françaises. Le colonel a crié : Vive Victor-Emmanuel ! Le régiment a répété cette acclamation pendant que l'évêque et les assistants criaient : « Vive Napoléon HET vive la France et la brave armée qui vient à côté de nos soldats verser son sang pour le salut de l'Italie! »
= Voici le texte de l’allocution de Sa Grandeur monseigneur Sola :
« Que Dieu étende les ailes de sa très-puissante protection sur l'empereur Napoléon, sur le roi Victor-Emmanuel et sur leurs fidèles armées. Qu'il les remplisse tous de sagesse, de prévoyance, de courage et de valeur, afin que leurs combats soient couronnés d'éclatantes victoires. Qu'à l'aide de nos souverains triomphateurs s’étende et s’affermisse toujours de plus en plus sur les ruines de la barbarie le royaume de l'Évangile, de la charité chrétienne, de la justice, de la paix.
« Voilà, mes chers fils, la bénédiction que j'implore avec la plus vive ardeur du ciel sur tous les combattants, principalement sur ce drapeau el sur les cuirassiers qui l’environnent et le défendent. Benedictio Dei omnipotentis Patris, et Filii, et Sjiritus Sancti descendat super vos et maneat semper. Plaise à Dieu, mes chers soldats, que nous puissions vous revoir bientôt de retour couronnés de lauriers ! Plaise à Dieu que nous puissions alors répéter tous ensemble le cri d'aujourd'hui : Vive la France ! vive l'Italie! »
Le 18 mai, c'était le tour du régiment des dragons, puis ensuite du régiment des lanciers, tous deux appartenant à la garde impériale.
Loin de faiblir, l'enthousiasme de la population semblait grandir encore. C'élait à qui préviendrait le moindre désir des soldats de l’armée d'Italie qui, de leur côté, ne savaient comment exprimer leur reconnaissance. On ne se bornait plus à leur prodiguer gratuitement le vin, le pain, les comestibles, le tabac, les liqueurs. Aussitôt qu'on en voyait un entrer dans une boutique quelconque, il se trouvait aussitôt derrière lui dix personnes qui faisaient signe au marchand, et, quand le militaire voulait solder son emplette, on lui répondait invariablement : C’est payé.
Première ville que le voyageur rencontre sur le littoral de la Méditerranée, lorsqu'il passe de France en Italie par cette route, Nice est une sœur de Marseille. Elle doit sa fondation aux Phocéens. Son histoire est modeste, bien que son nom signifie victoire, Au temps des Romains, avant Auguste, elle eut un arsenal maritime. Mais Auguste transporta cet arsenal à Fréjus. C'est en 1388 que cette ville s’est donnée à la maison de Savoie. C'était sous le règne d’Amédée VII. En 1543, elle soutint un double siège : du côté de la terre, contre les Français ; du côté de la mer, contre les Turcs. Conquise en 1690 par le maréchal de Catinat, en 1706 par le maréchal de Bervich, réunie à la France de 1799 à 181%, Nice est retournée, à cette époque, à la maison de Savoie.
Cest dans ces événements qu’est renfermée toute. l'existence de Nice. Délicieuse oasis, Nice est une ville de loisirs, à la physionomie plus française qu'italienne, que tous les riches étrangers habitent au moins une semaine dans leur vie. EN PE A
En quittant Nice, les troupes françaises qui suivaient l'ancienne voie romaine qu'on appelle aujourd'hui le chemin de la Corniche, rencon- . traient Monaco, Rochebrune, Menton, trois nids charmants où l’on aime à se laisser vivre ; puis elles continuaient leur route vers Gênes, en traversant Savone, antique ville déchue de son ancienne splendeur maritime.
Tracé tantôt sur la crête des rochers qui dominent la Méditerranée,
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE. 167 tantôt sur le littoral, le chemin de la Corniche est merveilleux de pitlaresque et de variété. À chaque pas le paysage change d'aspect; ici, c'est le mirage des flots ; là, c'est la perspective des montagnes; tantôt on écoute le mugissement des vagues, tantôt on entend le bruit des torrents : puis c'est une succession de caps, de golfes, de ports et de villages qui ravissent la vue et enchantent l imagination. On voudrait errer à l'aventure, sans souvenir de la veille, sans souci du lendemain, au milieu de celte vigoureuse et belle nature. Mais c’est à peine si les régiments qui traversaient pouvaient jeter autour d'eux un regard d’ admiration, à la hâte et à la dérobée. L'heure des combats approchait et il leur fallait presser leur marche pour arriver à temps. |
Le 29 avril 1859, Son Excellence le maréchal Baraguey-d'Hilliers, débarquant à Gênes, adressait l’ordre du jour suivant aux troupes placées sous son commandement :
« Soldats,
«En 1796 et en 1800, l'armée française, sous les ordres du général Bonaparte, remporta en Italie de glorieuses victoires sur les mêmes ennemis que nous allons combattre ; plusieurs demi-brigades y acquirent les surnoms de Terrible ou d’Invincible, que chacun de vous, par son courage, sa ténacité et sa discipline, s’efforcera de faire donner à son drapeau.
«Soldats ! ayez confiance en moi comme j'ai confiance en vous; montrons-nous dignes de la France, de l'Empereur, et qu'un jour on dise de . nous ce qu'on disait de nos pères, comme résumant tous les titres de gloire :
« [l était de l'armée d'Italie !
« Au quartier général à Gênes, le 29 avril 1859. « Le maréchal de France commandant le 1* Corps,
« Baraguey-D HizutEers. »
Lel ordre du jour était Le premier en date. Il annonçait les victoires de Magenta et de Solferino. La ville de Gênes, où venait d'arriver le commandant en chef du premier corps, allait bientôt se remplir de bruit et de mouvement, en se remplissant de soldats débarquant, bivaquant et repartant, car c'est cette ville que devaient traverser le plus grand nombre des régiments de l'armée d'Italie, Aussi le général de division Herbillon avait-il été nommé commandant supérieur de cette place où devait se trouver le dépôt général des troupes françaises. Le chef d’esca-
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dron d'état-major, Gondolier de Tugny, l'accompagnait, en qualité d'aide de camp. |
Capitale de l’ancienne Ligurie, Gênes à longtemps vécu de la vie dt | matique et tourmentée d'une cité constamment visitée par la guerre et la révolution, la tyrannie et la licence; déchirée par les factions, convoitée par les étrangers; ambitieuse, turbulente, amoureuse de bruit et d’agitation; ennemie du calme et de la paix.
Détruite par les Carthaginois, rebâtie par les Romains, dominée par les Lombards, soumise à Charlemagne, la ville de Gênes ne recouvre son indépendance au dixième siècle que pour devenir le théâtre des rivalités des Doria et des Spinola, des Grimaldi et des Fieschi, les premiers du parti des Guelles ; les seconds, du parti des Gibelins.
Au milieu de ces dissensions, Gênes étendit cependant au loin sa puissance maritime. Elle conquit la Crimée qu'elle garda du treizième au quinzième siècle. Ses galères battaient les galères de Venise. Malheureusement, des factions nouvelles succédant aux anciennes factions y semèrent la discorde civile. |
Administrée par des consuls, depuis qu’elle s'était faite indépendante, en 1190, la ville de Gênes se donne à un podestat, puis à un capitaine, puis à un doge. Simone Boccanera est le premier qui porta ce litre créé en 1379. Les chefs de parti s’appelaient alors Adorni et Fregosi, Guardi et Montalli. Ces familles ensanglantent la cité, changent les doges à volonté, répandent le trouble dans toutes les classes, la désunion dans tous les rangs. |
Le doge Antonietto Adorno, voulant se soustraire à la fatale influence des chefs de parti, se place sous la protection de Charles VE, roi de France. Le peuple se révolte ; le maréchal de Boucicaut comprime l'insurrection. Mais après son départ on chasse les Français.
Le marquis de Montlerrat gouverne alors pendant quatre ans la ville de Gênes avec le titre de capitaine. Renversé à son tour, il est remplacé par Visconti, duc de Milan, qui devient seigneur de cette ville en 1421. Mais le peuple et la noblesse se révoltent de concert contre ce seigneur qui les opprime également et rétablissent l'institution des doges. L'un d'eux, Pierre Fregoso, replace la république de Gênes sous la protection de Charles VIL, roi de France. |
Les Fregosi et les Adorni parviennent encore à déposséder le protégé et à expulser le protecteur. Héritier des droits douteux de Charles VIT, Louis XJ, dit en parlant des Génois qui imploraient de nouveau la protection de la France : « Ils se donnent à moi: je les donne au diable. » Ce diable dont parlait Louis XI s'appelait Galéas Marie Visconti, Ce Visconti
était duc de Milan. Il périt assassiné. Délivrée de sa tyrannie, la ville de Gênes retomba dans les guerres de factions.
Devenue ville française en 1499, révoltée en 1506, soumise par Louis XIT, reprise par Jules IT, replacée sous la domination des Valois, Gênes entre enfin, sous l'égide d'André Doria, dans une ère d'indépendance régulière et d'ordre durable. Ce grand citoyen lui donna une constitution qui assura sa puissance et sa tranquillité pendant près de trois siècles. Cette époque a été la grande époque de l’ancienne capitale la Ligurie.
Mais déjà, au seizième siècle, on vit décliner la splendeur de Gênes. En 1684, Louis XIV faisait bombarder cette opulente cité par Duquesne. Deux de ses doges allaient successivement porter l'humiliation de leur patrie, l'un à la cour de France, l'autre à la cour d'Autriche. En 1800, Masséna s'y défendait avec énergie contre les Anglais et les Autrichiens qui la bloquaient par mer et par terre. Cinq ans après elle était mcorporée à la France. Dix ans plus tard elle devenait la seconde ville du royaume de Sardaigne.
Je ne veux pas ajouter une description nouvelle à des milliers de descriptions anciennes. D'ailleurs, ce n’est pas la ville des peintres, des archéologues et des touristes que je dois montrer dans ce livre, mais bien la ville d'étape des soldats de l'armée d'Italie. Ici la matière abonde, les documents s'ajoutent aux documents, et il n’y a qu'à consulter les souvenirs et les correspondances du temps pour retracer la physionomie si animée de cette ville au moment de l’arrivée des troupes françaises.
C’est le 26 avril 4859 que la population de Gênes salua de ses acclamations les premiers régiments de l’armée d'Italie entrés dans sa rade. C'étaient les 34°, 37°, 71° et 78° régiments de ligne; c'étaient aussi les {urcos ou tirailleurs algériens; c'était encore la seconde légion étrangère. |
Le beau vaisseau l’Algésiras, excellent marcheur, le Redoutable et la Dryade avaient amené ce premier corps de dix mille hommes environ, aidés par les gros transports à vapeur l'Ulloa, le Mogador et le Ghristophe- Colomb.
Dans la soirée du 26, dans la nuit du 26 au 27, el dans la soirée du 27 l’Asmodée, le Vauban et le transport du commerce Marseille complétaient le débarquement des turcos et de divers approvisionnements à Gênes. | |
Attendus le 27, le magnifique vaisseau la Bretagne, percé pour 160 canons au moins, masse imposante et-redoutable, et le vaisseau le Napoléon n’arrivèrent que le 28, à deux heures du soir, précédés par le Sané qui mettait
à terre un bataillon de zouaves venus d'Oran. I. 29
De la Bretagne et du Napoléon sortirent en masse cinq à six mille hommes environ, le 17° chasseurs, les 74° et 84° régiments de ligne au grand complet et quelques retardataires des premiers régiments arrivés les 26 et 27, | | |
Quelques compagnies du 70° se trouvaient par hasard au milieu de ces troupes, ainsi que trois cents hommes du 33° régiment de ligne, complété depuis.
Le premier jour, l'Algésiras amenait le général Bazin d'autres bâtiments amenaient ensuite d’autres généraux.
La population s'était portée tout entière au lieu du débarquement. On criait de toutes parts : Vive le Piémont ! vive l'Italie ! vive l'Empereur ! Les . Soldats français serraient la main aux habitants, qui les aidaïent à des-
cendre à terre. |
Les officiers généraux et les officiers supérieurs étaient tous logés dans de somptueuses demeures. Ces prévenances s'étendaient aux simples soldats.
L'uniforme pittoresque des turcos, leur teint bronzé, leur physionomie caractéristique, leur contenance à la fois martiale et nonchalante attiraient l'attention générale.
Les premiers Français arrivés à Gênes eurent aussitôt la permission de visiter la ville, et des casernes de San Benigno ils se répandirent dans les rues. Les Génois étaient ravis de la présence des soldats français, de leurs façons aisées et affectucuses. Les soldats français étaient charmés des témoignages d'estime et de cordiale sympathie qui leur étaient prodigués. Tous. les Génois, jusqu'aux enfants, se faisaient une fête de les saluer, de les accompagner, de leur servir de guides, de leur donner toutes sortes d'indications, et tous, malgré la différence du langage, paraissaient s’entendre à merveille. La ville avait un air de fête. Dans tous les lieux publics, dans les rues, les cafés, les auberges, on admirait cette bonne intelligence, cette allégresse, cette complète fraternité, |
Mais c'est surtout en lisant les correspondances adressées par M. Edmond Texier au directeur du Siècle qu'on peut se faire une juste idée du spectacle qu'offrait alors la ville de Gênes. Voici l’une de ces COTrespondances :
«J'arrivai à Gênes le premier jour du débarquement, et je n'ai pas besoin de vous dire que Gênes était en fête. Ce débarquement, attendu depuis quelques jours, avait attiré une foule énorme, accourue de tous les points du Piémont et même des États limitrophes. On voulait être certain que les Français avaient débarqué, Les quais de cette grande ville
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 17i
de Gênes, qui s'étend au fond du golfe en forme de fer à cheval, avec ses élages de maisons et de palais, présentaient un spectacle grandiose. Ces quais étaient encombrés.
« Sur toutes les terrasses des palais qui bordent la mer, des femmes, la tète couverte de ce grand voile blanc qu'on appelle le pezzoto, et qui, attaché à’ la nuque, les enveloppe en tombant jusqu'aux pieds, agitaient leurs mouchoirs et jetaient des bouquets. Des centaines de barques s’é:: lançaient du port pour aller au-devant des frégates, et chaque barque, en passant près de nos vaisseaux, faisait pleuvoir sur nos soldats des tourbillons de fleurs. C’était de la joie, de l'enthousiasme, du délire. À chaque eri parti des barques ou des quais, les soldats répondaient par le cri : Vive l'Italie ! et femmes, enfants, hommes faits, vieillards, applaudissaient ou levaient les mains au ciel, comme des naufragés qui, se croyant perdus, voient venir l'embarcation qui va les sauver de la mort. Quand la première frégate entra dans le port, ce fut une explosion immense, un vivat universel : l'Italie se sentait délivrée. s
€ Si jamais enthousiasme fut vrai, palpitant, pathétique, c’est celui-là . Ja population tout entière versait des larmes. « Ah! sainte Vierge, disait « une vieille femme placée auprès de moi, les voilà donc arrivés ! » Et elle pleurait abondamment, et tous les gens que je voyais autour de moi, hommes ou femmes, pleuraient aussi en poussant le eri : Vive la France ! vivent les soldats français ! Pendant tout le temps que dura le débarquement, les hourras continuèrent, et les premiers soldats qui touchèrent le rivage furent littéralement étouffés dans les embrassements. Quand le premier drapeau passa de l'Algésirus sur l'embarcation, tous les chapeaux sé levèrent, et Gênes entière, par un mouvement spontané, s’inclina devant le drapeau français comme devant le labarum de l'Italie.
« Aujourd'hui, Gênes a plutôt l'air d’une ville française que d’une ville italienne. L’uniforme français est dans toutes les rues,’ sur toutes les places. Quinze régiments de ligne sont déjà arrivés, sans compter les zouaves et les turcos. Ceux-ci, avec leur teint basané, leur allure étrange, sont les lions du moment. Ils ne sont pas logés en ville comme les autres troupes, mais dans un camp aux portes de Gênes, dans la vallée de Polcevera. Là ils reçoivent la visite de tout le monde, et les belles dames elles-mêmes ne dédaignent pas de diriger leur promenade vers le camp des turcos qui dorment au pied des oliviers ou dans des bois de citronmers et d'orangers.
« Maïs c’est le soir surtout que Gênes a un aspect singulier. À voir ces militaires se promener bras dessus, bras dessous, avec les citoyens, on ne dirait guère que l’on est dans une ville essentiellement commerçante.
A huit heures, cinquante tambours et cinquante clairons se réunissent sur la place du palais ducal et la retraite résonne. Toute la population génoise emboite le pas derrière nos tambours, qui, voyant leurs succès, battent la retraite avec une verve entrainante. Les chants italiens se mêlent aux refrains français, les cris de Vive l'Italie ! à ceux de Vive la France ! et de cette cacophonie d'airs et de dialectes, il résulte une harmonie guerrière enthousiaste, une harmonie de cœurs qui exhale la poudre de présage la victoire.
« Ce qui est remarquable ici, c'est le patriotisme de la population. Tout le monde a Ja même pensée et le même but, et, pour arriver à ce but, il n’est personne qui ne soit prêt à faire les plus grands sacrifices. Les enrôlés volontaires, composés en grande partie de jeunes gens des meilleures familles de l'Italie, font l'exercice depuis lé matin jusqu'au soir, par la pluie ou le soleil, avec une volonté opiniâtre, et ils manœuvrent déjà comme des vétérans.
«Des officiers français, qui ont assisté aux manœuvres dés volontaires, m'ont dit qu'on pouvait se lancer sans crainte avec de pareils alliés. Les troupes sardes sont pleines d’ardeur et veulent réparer à tout prix l'échec de Novare. Il faut avoir vu de ses veux cet entrainement de tout un peuple ‘pour être bien convaincu que le premier besoin de l'Italie est l’indépendance. »
Le même correspondant écrivait au mème journal, à “là date du 1° mai :
« Des troupes nouvelles venant de Toulon ont débarqué hier au soir, et en ce moment où 1l est onze heures du matin quatre frégates à vapeur, transportant deux régiments de la garde, deux batteries d'artillerie, avec chevaux, canons, matériel de guerre, viennent d'entrer dans le port. Deux autres frégates sont en vue. Le débarquement des chevaux commence ; un débarquement long et difficile, surtout par le temps qu'il fait, un temps affreux, une pluie torrentielle et un vent venant du large qui doit être le cousin très-germain du mistral marseillais. Hommes et chevaux ont dû beaucoup souffrir de la traversée. Chaque cheval est soulevé à l’aide de sous-ventrières, hissé par-dessus bord et descendu sur un bateau plat. Le débarquement durera toute la journée, d'autant plus que de nouvelles frégates doivent arriver d’un moment à l’autre et en assez grand nombre.
«Hier matin, j'ai été visiter le camp des lurcos, dont je vous ai déjà dit un mot dans ma première lettre. IL est installé dans une de ces jolies
me, + sn cn
\LAPTE
Tiralleur Indigène.
( Tuürcos )
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 175 valiées génoises qui semblent un reflet du paradis terrestre. Vous savez que celle-ci se nomme Polcevera. On y arrive après avoir traversé le faubourg de San-Pier d’Arena, qui a quelques palais non moins splendides que les palais de Gênes; elle est encaissée entre quatre collines chargées d’orangers, de citronniers, de grenadiers, et hérissées d’aloëès et de cactus. Cette végétation africaine pourrait faire illusion à ces fils brunis de l'Atlas, si les riches et élégantes villas qui dominent les coteaux, et dont les tons bariolés se détachent vigoureusement sur le vert sombre de la végétation, ne leur rappelaient qu'ils sont loin de la terre natale. Un grand tapis de verdure longe la colline occidentale, et rien n'empêchait les turcos de planter leurs tentes sur ce gazon moelleux parsemé de jolies fleurs bleues et roses dont le nom m'est inconnu ; mais les turcos ne sont pas des sybarites, et1ls ont préféré se coucher dans le lit d’un torrent qui côtoie la vallée. Je me hâte de vous dire que ce torrent est, il est vrai, pour le quart d'heure, le plus hydrophobe des torrents d'Italie.
« Les turcos sont un très-beau spécimen de la race arabe. Quelques officiers indigènes surtout ont, malgré le noir de leur peau, des traits d'une finesse et d'une régularité remarquables. Le turban blanc encadre admirablement ces têtes énergiques, et 1ls portent avec une aisance et une grâce sans pareilles Ja large veste et le pantalon bouffant fortement serré au-dessus des hanches. 11 y a dans tous leurs mouvements excessivement rapides une élasticité qui tient plutôt de la race féline que de Ja race humaine. Dans les fantasias auxquelles ils se livrent pour tempérer les ennuis de l’inaction, on croirait voir, en suivant les ondulations de ces corps qui s’allongent et se rapetissent à volonté, bondir des centaines de tigres. Presque tous parlent le français avec un accent guttural et trainant qui n'est pas sans une certaine douceur. |
« Cette nuit, un bataillon de turcos a levé le camp et est parti pour Pontedecimo ; les autres bataillons partiront ce soir ou demain. Après l’Acquasola, ce magnifique promenoir de Gênes, la route qui mène au camp des turcos a été, pendant cinq jours, la promenade la plus fréquentée.
« En attendant qu'ils partent, et cela ne peut tarder, les zouaves donnent des représentations extraordinaires un peu partout et gratis. Hier, au café du Corso, un zouave, entouré d’une centaine de personnes, racontait, avec un accent impossible et des gestes intraduisibles, la lamentable histoire du baron Dindonzell, feld-maréchal autrichien. Vous devez bien comprendre que c'est l'Autriche qui paye aujourd'hui tous les frais de la gaieté soldatesque. Notre zouave donc, beau parleur et homme d'imagination, racontait, au milieu des éclats de rire de son auditoire 1ta-
lien, que le baron Dindonzell, feld-maréchal, chargé par son gouvernement de conquérir l'Arabie, avait été pris par les indigènes, el que ceux-ci. sans respect pour sa haute position militaire, l'avaient forcé de couver des œufs de dindon. Dindonzell, ayant d’abord refusé cette mission délicale, reçut tant de coups de bâton, qu’il vainquit ses scrupules et consenit à l’accepter. On lui donna vingt-cinq œufs, dont il fit une omelette. Les Arabes ne s’étonnèrent pas trop de la maladresse du feld-maréchal au service de l'Autriche; ils lui appliquèrent cinquante coups de bâton, deux par œuf cassé : car les Arabes sont justes, ajoutait le zouave; et Dindonzell, ayant reçu de nouveaux œufs, les couva enfin avec beaucoup de dextérité. Et voilà, disait en terminant le narrateur, comment le baron Dindonzell, qui ne fut jamais marié, eut cependant une longue postérité. |
« Le zouave enfila ensuite un chapelet d'histoires qui n'eurent pas moins de succès que la première. Chaque phrase de l'orateur était interrompue par des éclats de rire et des applaudissements à tout rompre. Quand on sait combien est vif le goût du populaire italien pour la farce et le grotesque, il n’y a pas à s'étonner si les zouaves sont si goûtés et si courus en ce moment dans la sérénissime cité de Gènes.
«J'ai été témoin, hier au soir, d'une manifestation patriotique au théàtre Carlo-Felice. Le premier rang des loges et l'orchestre étaient occupés à peu près exclusivement par les officiers français. A la suite d’un ballet, la toile se releva aussitôt, et l'on vit une fort belle décoration représentant la via Balbi, cette rue où sont réunis les plus beaux palais de Gènes, ces chef-d'œuvre de l'architecture du seizième siècle, construits par le grand artiste Galeazzo-Alessi. Au milieu de la scène se dressait une colonne, autour de laquelle s'enroulaicnt, comme une guirlande humaine, les danseuses, tenant d'une main le drapeau piémontais, et, de l’autre, le drapeau aux couleurs françaises. A cette vue, loges, orchestre, parterre, paradis, éclatèrent en vivat frénétiques. Les cris : Vive la France ! vive l'1talie ! vive la guerre nationale ! retentirent dans toute la salle à plusieurs reprises ; et, la toile s'étant baissée, il fallut qu'elle se relevät pour donner une libre carrière à l'enthousiasme du public, »
La veille, M. Edmond Texier avait écrit une correspondance semée de traits de mœurs et de détails de circonstance qui ont conservé tout leur charme, même à cette heure où nous sommes déjà loin des jours d’effervescence el de vie où le passage des troupes françaises donnait à la ville de Gênes une physionomie toute particulière et tout accidentelle. Voici cette correspondance :
« Nous avons vu arriver hier, 29 avril, les premiers détachements dela garde impériale. Le régiment des zouaves de la garde a fait, vers sept heures du soir, son entrée, musique en tête, baïonnette au bout du fusil, au pas accéléré, avec accompagnement de clairons et de tambours : il ne manquait que les canons et la mèche allumée. Ce matin, à dix heures, débarquait aussi un régiment de grenadiers de la garde; et la population génoise, blasée sur le turban blanc des zouaves et des turcos, témoignait, par des vivat prolongés et par une pantomime expressive, l'admiration que lui causaient l'aspect des hauts bonnets à poil et la tenue martiale de ces vétérans, qui portent presque tous, suspendue sur la poitrine, la médaille de Crimée. Les turcos, pour fêter la venue de leurs camarades, s'étaient mis en frais; ils avaient littéralement acheté toutes les oranges que vendent sur les quais les marchands ambulants, puis ils les avaient artistement placées en tas, comme on fait des boulets de canon dans les arsenaux. Quand le débarquement commença, la première barque qui toucha terre fut aussitôt criblée de ces projectiles jaunes, qui tombaient de ci, de là, dans l’eau et sur les soldats arrivants. Ceux-ci, un peu étonnés au premier moment de ce bombardement, virent bientôt de quoi il s'agissait, et, pêchant les pommes d’or baliottées par les flots, ils ne tardèrent pas à dévorer ces obus rafraîchissants.
«I faut vous dire que la vente des oranges s’est élevée ici à la hauteur d’une question. Les premières troupes qui débarquèrent, voyant dans . toutes les rues, sur toutes les places, des oranges énormes, demandèrent par curiosité combien on les faisait payer ; les marchands et les mar- . chandes, alléchés par l'appât du gain, spéculèrent sur l'ignorance de nos soldats, et leur répondirent que chaque orange valait un sou. Les soldats, ravis du bon marché, en achetèrent des masses, et, non contents d’en acheter, proclamèrent partout que Gênes était une ville bénie du ciel, un pays de cocagne, puisqu'on donnait pour un sou une orange qui coûte cinquante centimes à Paris. Cependant le syndie ou maire de Gênes, ayant eu connaissance du goût prononcé de nos troupes pour les oranges, et des bénédictions qu'ils répandaïent sur la tête des marchands, se hâta de rédiger une proclamation dans laquelle, faisant appel au patriotisme des débitants, il les engageait à ne plus spéculer désormais sur l'inexpérience de nos soldats. Le fait est que ceux-ci avaient été indignement volés, et qu'on leur avait donné pour un sou ce qui vaut à peine un centime à Gênes et sur presque tout le littoral méditerranéen. Les soldats, apprenant qu'ils avaient été abusés, prirent leur revanche, et ils exigèrent six oranges pour un sou, äu lieu de cinq qu’on donne habituellement.
« Au moment où je vous écris, le port présente un spectacle superbe :
quatorze navires de guerre sont à l'ancre, déployant au ‘haut de: leurs mâts le pavillon français. 1 y avait longtemps que Gênes n'avait vu une pareille flotte. Deux autres navires sont en vue, à quatre ou cinq lieues en mer. Is amènent des régiments de la garde impériale. Des canots montés par des habitants de Gênes se préparent à aller à leur rencontre. Je remarque aussi une grande activité sur les quais du port; je vois passer des mulets et des chariots de malles, de bagages, escortés par des soldats français et se dirigeant vers la porte de San-Pier d'Arena. Deux brigades vont partir dans une heure pour Alexandrie. Ce n’est que ce matin qu'on a su officiellement que les Autrichiens avaient franchi le Tessin musique en tête. L’enthousrasme est à son comble. Dans toutes les rues, le seul cri qui retentisse est celui-ci : Evviva la querra !
CA partles marchandes d’oranges, en qui la spéculation a un peu étouffé le patriotisme, toute la population génoise a accueilli les Français comme des frères. Les dames de l'aristocratie ont mis leurs loges à la disposition de nos officiers ; et avant-hier, le premier et le second rang du théâtre Carlo-Felice éteient occupés par des uniformes. Tous les palais de Gênes, el vous savez s'ils sont nombreux, se sont ouverts devant nos généraux et nos officiers supérieurs. Le maréchal Baraguey-d'Hilliers est logé au palais royal, le général Bazaine au palais Doria, le général Forey au palais Durazzo, et c'est un curieux spectacle, ce spectacle des soldats assis dans ces vestibutes de marbre, aux colonnes de marbre, ou accoudés sur des balcons de marbre. La strada Balbi et la vis Nuova présentent un assemblage unique des plus somptueuses masses de palais, aussi recommandables par la beauté de l'art que par la beauté de la matière. Là, tout est en marbre; les cariatides, les mascarons, les balcons, les colonnes, les soubassements, les corniches, et, à l'intérieur, les escaliers et les murailles. Tous ces palais semblent avoir été taillés dans un gigantesque bloc de marbre, et ils sont en si grand nombre, non-seulement dans la via Balbi, la via Nuova et la via Nuovissima, mais dans toutes les rues, que quiconque passe à Gênes est bien déshérité du ciel s’il ne trouve pas un pauvre petit palais de marbre pour abriter sa tête ; moi qui vous écris, je suis logé dans l'ancien palais Grimaldi, que les nécessités de la vie moderne onttransformé en un hôtel meublé. Ma chambre est pavée en marbre blanc, et j'y arrive par un escalier de marbre noir, après avoir traversé un vestibule soutenu par huit colonnes de marbre d’un seul bloc, et n’allez pas croire que je sois privilégié ; pour deux francs cinquante centimes dans les temps ordinaires, et pour cinq franes par jour à cette heure où Gênes est encombrée d'étrangers, tout le monde peut se donner les élégances de ce luxe marmoréen, à la guerre comme à la guerre, evviva la querra !
« Je dois ajouter, il est vrai, qu'il faut payer ce luxe par une grande vigueur de jarret. À Gênes, les plus petits palais ont dix étages, ni plus ni moins. Chaque palais, voulant avoir le spectacle de la mer, passe la tête par-dessus l'épaule de son voisin. Un palais du haut duquel on n’apercevrait pas la mer serait déshonorëé. Ce goût des Génois pour le spectacle. des vaisseaux sillonnant leur golfe bleu a fait qu'ils ont adopté les étages supérieurs et qu’ils deméurent tous dans des contrées aériennes qu'on ne traverse ordinairement qu’en ballon. Je suis, pour ma part, au huitième étage. De ma fenêtre de marbre, je contemple le port, les tours, les. phares, les forts, la citadelle; je vois éparpillées au milieu des bois de myrtes et d'orangers les opulentes villas génoises, qui sont la ceinture de marbre de ces côtes méditerranéennes.
« C’est une tradition parmi les familles nobles génoises d'ouvrir leurs palais aux étrangers de toutes les nations qui demandent à les visiter. Ces maisons particulières deviennent ainsi des musées publics, et l'hospitalité sous ce rapport est poussée si loin, que, pendant quatre ou cinq heures de la journée, les propriétaires de ces somptueuses demeures se retirent dans une seule pièce, abandonnant toutes les autres aux visiteurs.
« Ces jours derniers, les patriciens de la via Nuova, de la via Balbi et
de la via Nuovissima ont fait mieux encore : ils ont fait savoir que tout militaire, officier ou soldat, qui se présenterait à la grille d'un palais serait immédiatement introduit, et nos soldats, très-flâneurs quand ils n’ont rien de mieux à faire, ont largement profité de la permission. En montant le superbe escalier du palais Durazzo, j'entendais un grenadier . dire à son camarade : « Quel drôle de pays! du marbre partout ; c'est « beau, mais on n’est jamais bien sûr de ne pas se casser le nez. » Et j'ajouterai que, sur ces grandes dalles noires et blanches, nos troupiers n’ont pas en effet le pied marim.
« Puisque les Autrichiens ne se décident pas encore à franchir le Pô, et que je n’ai rien à vous dire de mieux pour le moment, permettez-moi de vous parler de ces splendides habitations que j'ai visitées en détail depuis dix jours que je suis à Gênes.
«La plupart de ces palais sont l'œuvre d'un artiste de Pérouse, Galeazzo Alessi, qui fut pour Gênes ce que Bramante et San-Gallo avaient été pour Rome, Buonta-Conti pour Florence, Calludia pour Venise, c’est-à-dire le modèlé sur léquel se réglèrent les autres architectes. Il ne resta à Gênes qu’une quinzaine d'années, mais dans ce court espace de temps 1l exécuta un si grand nombre d'œuvres magnifiques, qu'elles Ruent donner à Gênes le titre bien mérité de Superbe.
« Tout le passé de Gênes palpite dans ces mar his étagés les uns sur les
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178 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE autres, et dominés par des terrasses, vrais, jardins suspendus; plantés d’orangers, de grenadiers, de citronniers, et arrosés par des bassins qui vomissent l’eau par la trompe des tritons ou par la bouche des Neréides et des déesses. Ces palais, qui s'étendent sur toute la longueur des trois. plus grandes rues de la ville, sont un éclatant témoignage des fabuleuses, richesses de cette oligarchie marchande dont les vaisseaux couvraient. les mers. C’est cette aristocratie commerçante qui à bâti Gênes de marbre et d'or; c’est elle qui lui a donné à peu près tous ses monuments. C'est à un des Lomellini, souverain de l'ile de Tabarea, que Gênes doit cette magni-
fique église l Annunziata, qui semble, tant elle éclate de dorures, de fres-
ques, de marbres roses, le vestibule d'un paradis païen. L'église Saint- Ambroise, tout incrustée de marbre de couleur, est due à la magnificence d'un Pallavicini, N'est-ce pas aussi un Doria qui a fait bâtir l'éghse de Saint-Matthieu, et un Sauli qui a donné à Gênes Sainte-Marie de Carignan ? Quel vif sentiment de l’art avaient ces négociants d' autrefois, et comme 1ls savaient se faire pardonner leurs colossales richesses ! Ils se bâtissaient des palais pour eux etleurs familles, mais ils en faisaient aussi construire pour le peuple, car les palais de Dieu, au moyen âge surtout, étaient aussi les palais du peuple.
« J'ai été hier soir au théâtre André-Doria pour assister à la représentation d'un drame de circonstance intitulé le Siége d'Alexandrie. L'action se passe au douzième siècle, à l'époque où la ligue lombarde avait à se défendre contre les attaques de l'empereur d'Allemagne, Frédéric [”. Le
dialogue de ce drame est fortement nourri de décharges de mousqueterie
et de coups de canon; mais tout l'intérêt de la pièce s'est concentré hier soir dans le rôle d’un personnage secondaire, un envoyé autrichien. Quand ce malheureux ambassadeur paraissait sur la scène, il lui était impossible de dire un mot. Aussitôt qu'il ouvrait la bouche pour parler, les injures partant du parterre et des hautes loges lui coupaient littéralement la parole. Je n'ai jamais entendu une telle cacophonie de cris, de vociférations et de sifflets. Parmi toutes les injures qui se croisaient dans la salle | ét tombaient. dru comme grêle sur la tête. du diplomate, la plus employée était Canaglia Tedesca (Canaille d’Autrichien) ! A un certain moment, des pelures d'orange lancées par des mains habiles vinrent frapper en pleine poitrine l'ambassadeur qui, ne sachant plus quelle contenance tenir, prit tout à coup le parti de battre en retraite dans la coulisse, aux pontandie sements des spectateurs. | |
«Cependant l’action du drame se tr onxapt un peu entravée par suite de la fugue de l'envoyé tudesque, le régisseur parut, et, dans une allocution bien sentie, fit comprendre au public que le malheureux acteur chargi
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 179 du rôle de l'envoyé autrichien était au fond un excellent patriote, qu'en conséquence il suppliait lés dames et les messieurs de vouloir bien lui accorder la parole pour que lé drame se déroulit jusqu'au dénoûment, qui dévait consacrer, du reste, la pleine victoire de l'Italie et la défaite complète des Autrichiens. Cette assurance positive donnée par le régisseur sur le résultat final de la pièce calma un peu l'agitation de la multitude, et l’envoyé autrichien put reparaître. Je ne vous cacherai pas pourtant que, s'il ne reçüt plus de quartiers d'orange, il ne fut pas tout à fait quitte des grognements et des siffléts qui SES jusqu'au bout de son rôle. » |
Voici sin une lettre d’un tout autre style et d’un tout autre caractère ; une lettre d’officier français qui parle de ce qu’il voit en acteur qui est mêlé aux événements qu'il raconte :
«Le 29 avril, après une assez douce traversée, nous arrivions à Gênes à deux heures de l'après-midi. Nous débarquâmés sur-le- den En une demi-heure tout le régiment avait quitté le bord. |
« Le régiment bivaqua jusqu’au lendemain midi, dans une cour du vieux Lazaret et sur les talus du rempart qui défend l'entrée du port.
«Une fois nos compagnies installées, plusieurs officiers ét moi primes à la porte del Pila une voiture, excellent coupé, qui nous transporta à l'hôtel de la Ville, magnifique établissement dont tous les parquets sont en mosaïque et les escaliers, les pilastres en marbre blanc. Le général Clerc, - lé colonel 'et le lieutenant-colônel étaient déjà installés à une table où nous primes place. Après le dinér, qui ne nous fit en rien regretter les dinérs de Paris, nous allâmes, quoique exténués de fatigue, mais poussés par la curiosité de voir tout ce qui est nouveau, nous promener par la ville jusqu’à une heure du matin.
«La ville dé Gênes est réellement magnifique et dans un site des plus pittoresques. Au fond d’un golfe aux larges bras, la ville, bâtie en amphithéâtre, déroule des deux côtés une véritable profusion de palais, de colonnades, de frontons et de statues; elle est surplombée ‘de collines couvertes de myrtes, de citronniers et d'orangers, d'un ciel bleu comme on n’ en voit pas.
«Dans la ville proprement dite, ce ne sont que palais et églises d’un style riche et imposant. Le dôme intérieur des églises est couvert de dorures et de peintures fort belles et estimées; les colonnes qui soutiennent les édifices sont en marbre de différentes couleurs. ds ARE à
"Les rues ont un cachet tout particulier :’elles sont toutes dallées
avec de larges pierres en granit, et st propres, si bien entretenues, que l'on croirait marcher dans le vestibule d’un riche palais. Toutes les maisons sont très-élevées et composées de six à huit étages, quelquefois neuf.
« L’italien que l’on parle ici est un patois que j'ai toutes les peines du monde à comprendre ; aussi j’agis souvent comme les RTS en attendant que je baragouine comme nos amis les Génois.
« Les prmcipales rues de Gênes sont les via Balbi, Nuova, Nuovissima, San-Carlo. À peu près au centre de ces belles voies se trouvent la belle église de l'Annonciade, sur la place du même nom, et, à peu de distance, le théâtre de San-Carlo Felice et le musée sur la place du Corso: À ces belles et principales rues aboutissent un amas considérable de petites rues si étroites, qu'avec les deux mains étendues on touche les deux murs. Toutes ces petites ruelles sont composées de maisons à huit étages; elles sont du reste très-proprement tenues et parfaitement éclairées au gaz.
« Gênes, adossée à la montagne, n’est exposée qu'aux vents du sud ; la température y est fort chaude, et c’est pour s’en préserver qu’on y a bâti les maisons aussi élevées et rapprochées les unes des autres, pour les * préserver, autant que FUREE des ie solaires et y maintenir une fraicheur désirable.
« Le lendemain de mon arrivée à Gênes, je fus au théâtre del Porte, dans la rue Balbi, près du Palaze Réal, où est logé en-ce moment le maréchal Baraguey-d’Hilliers. Ce théâtre n’est composé que de loges, fort com: modes et coquettement décorées. À cette représentation, il y avait de fort jolies Génoises qui, un instant, m'ont fait oublier nos charmantes Parisiennes. J'étais beaucoup plus occupé d’elles que de la pièce de PAIE, que je n'ai guère comprise. BA
« Toutes les femmes du monde sont habillées comme nos Parisiennes. Les bourgeoises et les femmes du peuple portent une coiffure quine manque pas de charme et d'originalité. Pour les bourgeoïses, c’est une longue écharpe en tulle blane maintenue par une grande épingle d’or ; les deux extrémités tombent.en avant et couvrent les épaules et une partie des bras. La femme du peuple, tous les jours tête nue dans les rues, ne porte cette coiffure que le dimanche ou les jours de fête : seulement, au lieu d'être en tulle, c’est une cotonnade qui ressemble assez à la perse de notre pays. Les Génoises sont remarquables par leurs beaux yeux ét l'abondance de leur chevelure. Les hommes portent le même costume que le nôtre. Lo forme du, chapeau, dans la classe shoes affecte un peu celle el sombrero espagnol.
« On ne sait comment loger toutes les troupes qui chaque sie arrivent par fournées.de cinq à dix mille hommes. Toute la garde doit rester ici er
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 481 attendant l'Empereur. Au fur et à mesure de l’arrivée au régiment, on Jes fait camper sur la route de Turin, puis on les hrs sur Casale el Alexandrie. |
« On m'a casé chez. une excellente. famille génoise, rue Mbnioiniro- Colombo, à la partie supérieure de la maison. C’est un peu haut, huit étages! Mais de ma chambre j'ai une vue admirable sur la mer, où j'aperçois cingler lesnawires. Il ya une heure à peine, je voyais débarquer au milieu de la population enthousiaste un régiment de voltigeurs;. un autre passe en ce moment sous. mes: ni ti dans quelques heures d'autres encore.
« Les Génoïis sont stupéfaits de la célérité de nos mouvements et de notre arrivée. En-effet, cela tient du merveilleux.
« On a. d'abord logé nos hommes sous des-hangars, dans des-entrepôts, partout enfin où on a pu dans le faubourg San-Pietro d'Arena, à une lieue environ: dela. ville. Puis, hier au. soir, 2 mai, nous avons reçu ordre de venir: loger: dans la haute ville, au couvent de Saint-Jacques, habité la veille de notre arrivée par: cinquante-six nonnes, qui gracieusement ont voulu nous faire place.
« Nos zouaves y:seront mieux qu'à San-Pietro d'Arena, en attendant, ils sont couchés sur la paille, dans les cellules et les corridors. Pour nous, on nous a dressé des lits de sangle à la municipalité, rue Nuova, dans de grandes chambres qui ressemblent en:ce moment à de vastes dortoirs de collége. Tant bien que mal nous y dormons tranquillement en pensant aux amis de France, à nos nouveaux amis les: Piémontais, eb à nosadversaires de demain avec lesquels. nous avons hâte de faire connaissance. D
«La santé de nos troupes n'a nullement étéaltérée. L'esprit de tous est excellent. L'accueil que nous-avons reçu à notre arrivée tenait: du délire. Depuis, on ne rencontre dans les rues que zouaves et Génois: bras dessus, bras dessous. »
… Écrite:par M. de Mutrecy, celteletire est du 3 mai. .… Un autre officier de la division Forey écrivait à la même date que, débarqué.le 29 avril, son régiment avait passé. les. deux journées: suivantes dans l’un des faubourgs de Gênes. Une foule immense les avait accueillis commedes libérateurs. Ils n'avaient pas aperçu un seul soldat piémontais dans les: rues. La. garde nationale faisait le service de.la ville. Aussi on ne rencontrait que des hommes.armés, en casquette ou-en paletot. Tous, | quoiquemovices dans. le métier.des armes, montraient.une attitude mar | liale et ferme. Dans les cafés, Français et Piémontais chantaient, jus-
qu'à minuit la Marseillaise qui était devenue le chant national du "Pays. | |
Le 10 mai, des troupes nouvelles arrivaient encore à Gênes. ce sol on y voyait débarquer, tambours battants, un régiment de zouaves venant d'Afrique, qni soulevait, par son attitude martiale, des transports d'enthousiasme. Ces zouaves, portant le turban vert, étaient tellement brunis par le soleil d'Afrique, qu’ils paraissaient plus noirs que les turcos. Ils se sont reposés un jour et ils se sont mis en route dès le lendemain matin pour le quartier général. Depuis la veille, onze navires de guerre français avaient encore mouillé dans le port militaire où l’on débarquait toujours des canons, des caissoris, des chevaux et des troupes. Ce port militaire était sillonné de barques qui allaient des quais aux navires ét qui revenaient des navires aux quais, transportant des hommes, du matériel et des munitions.
Gênes, du reste, avait en ce moment-là subi la même transformation que Marseille : c'était son originalité du moment. Cette transformation y était même plus radicale et lui donnait une physionomie plus accusée. Des groupes de négociants étaient encore réunis, tout le jour, devant le palais de Ja Bourse; mais ils parlaient moins de leurs affaires ne des soldats qui arrivaient et qui repartaient.
‘A toute minute, les groupes étaient rompus et traversés par des bataillons que des bateaux à vapeur jetaient sur le quai. ae |
Des zouaves, des chasseurs de Vincennes, des grenadiers de la ei des artilleurs, des dragons, des soldats du train, allaient et venaient, selon la pittoresque expression de M. Amédée Achard, par les ruelles embrouillées comme un écheveau de soie remué par un jeune chat, avec une assurance et une désinvolture que rien n’étonne. Ils prétendaient que, lorsqu'on a vu les sentiers de la Kabylie et les ravins de la Tchernaïa, on ne peut se perdre nulle part. |
On reconnaît bien là le caractère enjoué er esprit de saillie du soldat français toujours prêt à la repartie comme à la bataille. |
Voici un autre trait de mœurs militaires qui peint bien le caractère du mener en campagne :
On avait donné aux zouaves et aux turcos, au moment du départ, six paquets de cartouches. A l'arrivée, ces cartouches avaient disparu. Les officièrs exigent qu’on les retrouve et qu’on les leur présente. « Ne vous inquiétez pas, répondent les soldats ; nous savonsoüen prendre. Laissez-nous faire, et, à la première bataille, nous vous en rendrons dix pour une. »
L'idée fixe des zouaves et des turcos était d'aborder tout de suite l'e en= nérni à la baïonnette, sans déchirer une seule cartouche. :
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 185 : «Nous voulons voir si les Autrichiens ressemblent aux Habñes:à » disaul ‘un sergent de zouaves.
: Gomme le capitaine insistait pour qu'on PSE les cartouches égaar le plus vieux soldat de la compagnie, troupier à moustaches grises, qui avait fait la guerre en Afrique et en Crimée, s’écria avec ce ton de famniliarité que légitiment la fraternité des camps et la communauté des périls :
-.« Êtes-vous. singulier, capitaine !.à vous entendre, on croirait que les Autrichiens n’en ont pas !... On leur prie ce qui nous manque... UN peu plus même, à cause des intérêts !.
Quelle vie, quel mouvement de nd Eu ne devaient-elles pas répandre dans la ville de Gênes comme dans la ville de Turin! Les tavernes creusées sous les obscures galeries qui longent le quai de la Douane ne désemplissaient pas de soldats français avalant de petits poissons par dou zaine, et mangeant de la polenta commeles marins d'Ialie, le tout assaïsonné de bouteilles de vin blanc du pays et d'œillades aux belles filles du peuple qui entraient pour voir et pour être vues.
Les officiers avaient leur Tortoni : c’est la Concordia. Ils se retrouvaient là à l'heure du déjeuner. Un jardin charmant avec des terrasses, des oran: sers, des fleurs et des concerts : voilà le Tortoni de Gênes. On y trouve des salons pour les danses aussi bien que des salles de jeu, des salons de lecture tout comme des salles de conversation. Des peintures magnifiques ornent les plafonds; les parquets sont en mosaïque. Paris n'a pas de cafés où il y ait ni ce confort ni ce luxe. |
Mais officiers et soldats ne séjournaient que quelques heures à Gênes, juste le temps de faire une halte entre deux marches. L'empereur, qui allait y arriver à son tour, ne devait plus y trouver que les grenadiers de la garde casernés à Sainte-Bénigne. Ce qui restait encore de troupes dans le rayon de Gênes campait aux portes de la ville.
Ainsi, le 3° de zouaves est resté plusieurs jours installé sur # glacis de la porte del Dila, dans un camp dont les tentes, dressées comme. en campagne, étaient voisines de celles de l'artillerie de la garde. M. Amédée Achard:a fait de ce campement la descriplüon suivante :
:« C'était comme un petit coin du grand tableau de la guerre. La ville de toile avait cette régularité d'un jour, cet ordre animé, ce mouvement pittoresque et vif où l’on sent la discipline, la gaieté et un je ne sais quoi d'aventureux qui plaît. Les petites tentes étroites et trapues réservées aux sous-officiers, leurs voisines, vastes et pareilles à des marabouts, où s abritent les capitaines et les commandants : d'autres. encore, amples, ct RRER, où dorment cinq soldats, alignaient leurs longues rangées ; des
groupes de zouaves causaient à voix basse autour d'une chandelle, occupés encore de leurs campagnes d'Afrique ; quelques-uns fumaicnt la pipe à l'écart, silencieusement ; deux ou {rois lisaient des lettres, couchés par terre, et restaient rêveurs : ils pensaient au pays; leurs camarades chantaient des refrains de chansons; le refrain mourait et le sommeil venait. Cà et là sous la toile, une petite lampe échairait la main d'un zouave qui écrivait à la hâte une dernière lettre. Peu de bruit, un grand ordre : chaque bataillon avait sa place. À mesure que l'ombre épaississait, on voyait des étincelles rouges s’allumer dans l'air, le long des tentes. Le cigare égayait la promenade, puis les étincelles dpürtiseéent une à une : les feux de bivouac s'éteignaient ; les mulets des régiments échangeaient des coups de dents et s’efforçaient de briser leurs longes;: tout auprès, les chevaux arabes des officiers creusaient la terre de leurs sabots, humaient l'air qui n'avait plus la senteur chaude du désert et secouaient leurs crinières le long des cordes tendues par terre. Plus loin, les chevaux solides et forts de l'artillerie étaient rangés près des fourgons et des pièces de campagne. Les sentinelles allaient et venaient sur le front de bandière d'un pas ferme et lent. Les fusils brillaient en faisceaux. Des hennissements éclataient par intervalles, »
De Gênes cémme de Turin, au fur et à mesure qu’elles arrivaient, les troupes étaient dirigées en grande partie sur des points EG dans le rayon dont Alexandrie était le centre.
Déjà, vers le 15 mai, cent vingt mille hommes de L'airée d'Italie étaient concentrés dans ce rayon où se trouvait aussi le gros de l’armée piémontaise. Bientôt, les différents corps dont l'Empereur venait prendre le commandement en chef allaient être massés sur la rive droite du P6, le premier sous les ordres du maréchal Baraguey-d'Hilliers, tenant la droite, puis successivement le second sous les ordres du général de Mac- Mahon, le troisième sous les ordres du maréchal Canrobert, le quatrième sous les ordres du général Niel, ct en arrière, auprès du grand —. général, à Alexandrie même, la garde impériale.
C’est un intéressant et curieux spectacle que celui d'une armée en: campagne et en marche. Je né saurais mieux faire, pour donner au lecteur une idée de ce spectacle que d’en emprunter le récit animé, coloré, aux descriptions qui ont été écrites sous l'empire des impressions du moment par des témoins oculaires. Voici comment M. Amédée Achard dépet-
” gnait ce tableau pittoresque dans le Journal des Débats : |
« La route de Gênes à Alexandrie m'a permis de voir ce que c'est
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 185 qu'une armée en campagne. À peine avions-nous dépassé le bourg de San- Pier d'Arena que nous avons rencontré, suivant le chemin tortueux de la montagne, deux batteries d'artillerie de la garde. Six chevaux étaient attelés aux fourgons, quatre aux pièces de campagne. Les cavaliers disparaissaient sous le grand manteau bleu. On ne voyait que leur’ colback et le bout du sabre heurtant la botte. |
€ Plus loin, c'est un régiment des grenadiers de la garde qui marche sur trois files, d’un pas libre, la longue capote relevée sur la hanche. Un vaste caoutchouc enveloppe les’'officiers. Les replis de la montagne cachent l'avant-garde. DIE « Plus loin encore, une colonne de mulets s'aperçoit tout à coup, conduite par des soldats; la blouse et le pantalon de toile ont remplacé la capote militaire et le pantalon garance; on réconnaît nos fantassins au képi et au fusil retenu par la bretelle sur l'épaule. Les mulets d'Afrique marchent sagement, chacun à son rang ; ils obéissent à la voix. Neuf sur dix s'appellent Joseph. Pourquoi? On n’en sait rien: c’est une tradition. Les mulets de Gênes résistent, ruent, mordent et font rage; quelquefois Is'jettent leur charge à bas. On ignore chez nous ce qu'il faut de patience, d'activité, de soins, de vigilance pour conduire ces caravanes. | « Quelques-unes de ces bêtes de somme portent des cacolets. On ne peut s'empêcher de les suivre de l'œil en pensant aux souffrancesqu’elles doivent secourir. Le-siége où le blessé s’assoira est relevé contre le bât. Des chevaux de main et des charrettes de cantiniers se mêlent au convoi, traînées par de maigres bidets qui font dix lieues sans bouder. Que les suc- .. cesseurs de Callot, s’il y en a, trouveraient à peindre dans ces marches ! « Des poules liées par les pattes se balancent sur la croupe du mulet, des canards se débattent, accrochés à la selle, des casseroles tintent à chaque pas, des choux d’un vert tendre s’accouplent à des paquets de carottes, des salades prennent l'air ou la pluié au bout des fusils. Un petit chien, l'ami du bataillon, secoue ses oreilles sur un oreiller de sacs; d'autres, braques ouépagneuls, suivent la colonne, librement ou tenus en laisse. Là, un singe gambade et grimace sur la tente d’une charrette ; il vient peut-être de Constantine. Un mouton bêle tout à côté. | -«La locomotive nous emporte encore. Voilà un régiment de chasseurs à cheval qui fait halte sur la route. La Scrivia passe en écumant dans le ravin. Les hommes sont enveloppés du manteau blanc à large collet et portent le mousqueton en sautoir: Les chevaux arabes secouent leurs crinières etleurs longues queuestrempées de pluie. Ils tendent le couet pointent les oreilles, comme s'ils s'étonnaient de ne pas reconnaître le paysage. -€ Voici maintenant un: escadron du train des équipages de la garde
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et plus loin‘ une batterie d'artillerie de ligne. Un régiment campe dans ce village : des buffleteries pendent.aux fenêtres ; un soldat fend du bois devant la porte, un autre brosse son pantalon ; des officiers fument sous un porche ; un caporal fait danser un bambin sur ses genoux; des hommes mènent les chevaux-à l’abreuvoir; une chanson française égaye la ruelle; un feu de bivac fait bouillir la marmite au pied d’un vieux mur. Ici, un sergent partage son pain avec un mendiant ; là, une escouade se cotise et achète une corbeille d’oranges. Un moine passe égrenant son chapelet : on rit un peu ; mais un loustic se lève et fait le salut militaire ; le moine lui donne sa bénédiction; on ne rit ue et on s'incline : la mort est peut-être si près! | |
« Continuons le chemin. Le long re Dei Jovi est franchi. Un bataillon de voltigeurs de la garde arrive à la. fin de l'étape. On ôte les sacs, on s'étire;, on prépare des feux, on met les armes en faisceaux; quelques soldats cherchent un hangar pour s'étendre.et se reposer; d’autres. brisentrun morceau de pain qu'ils mangent sur le pouce avec du saucisson ; la vivandière ouvre ses cantines; les chevaux du commandant et des capitaines s'ébrouent. Tous les hommes se dispersent; on allume la pipe, dont la fumée délasse, et on cherche des légumes frais Lies la soupe. On cause avec le bidon.
« Dans ce hameau le tambour bat. C’ sl l'heure A L étage tiatellé on charge les sacs et on prend les armes; le bataillon est.prêt en dix minules ; on fait l'appel, eten avant, marche! | «On voit par les sentiers des hommes isolés qui pressent le pas ; un général et ses aides de camp traversent un pont; deux vedettes le PET dent le mousqueton sur la cuisse. |
-«Tournons cette gorge dans laquelle le rail s'enfonce. Sur. le fan de la montagne, un peloton de gendarmes à cheval grimpe la côte lentement ; leurs forts’chevaux vont d’un pas sûr et grave. La haute stature des cavaliers'se profile sur le vert pâle des oliviers, ils ont cette attitude tranquille et cette assurance qui font reconnaître les corps d'élite. C’est la discipline et le devoir qui passent. On entend tinter le fourreau du sabre contre l'étrier. |
«C'était ainsi partout, à Isola, à Rance à dise à Seravalle : “plus
ibn, à Novi, comme à Ponte-Decimo.
: «Une division à son quartier général dans ectte. même ville près de laquelle mourut Joubert, et d'où Moreau, par une savante retraite, sauva ce qui restait de la funeste journée du 15 août 1799. Kai de ss dans toutes ces campagnes !
‘«'A lune des stations qui précèdent Merde sous la gare, un piénsé
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 187 un peu vif, prononcé avec cet accent qui fait toujours rire les: Parisiens, me fit tourner la tête. Je demandai au chasseur de Vincennes s’ilétait de Li" PARIS URS QUE SAUT) À |
— Siou deis Accoules, medit-il. | «Un coup de clairon sonna. Le Marseillais me tendit la main. — Au revoir, pays! reprit-il.
« Et il s'éloigna gaiement.
« Je ne sais quelle sotte émotion me prit à la gorge.
« Au revoir! Qui sait ? »
Voici ce que M. Edmond Texier écrivait de son côté au Siècle :
«C’est la première fois que je vois, surtout dans des conditions aussi favorables pour la bien voir, une armée en marche vers l'ennemi, et j'ignore s'il est de certains signes qui font présager la victoire; mais, si la bonne discipline, l'enthousiasme, la sérénité, la confiance sans bornes dans son courage et dans son droit sont les principaux éléments de succès, soyez sûr d'avance que cette armée ira loin, et que, sur ces champs de bataille déjà illustrés par nos pères, la France sera aussi bien représentée dans ses enfants d'aujourd'hui qu'elle le fut aux grands Jours de;la République et de l'Empire. : | se | «Nos soldats ne sont pas des savants, mais ils n'ignorent.pas que cette partie de l'Italie dont ils foulent le sol en ce moment a été le théâtre de nos plus beaux faits d'armes ; ils saluent en marchant tous les champs dé bataille de la campagne de 1796 : Mondovi, Millesimo, Montenotte, ils savent qu'ils ne sont qu'à quelques pas de ces champs de Marengo dont la grande journée ouvrit si glorieusement le siècle où nous sommes ; ils passent par les chemins où ont passé leurs pères ; ils vont comme leurs pères au-devant des mêmes ennemis tant de fois vaincus, et tous ces souvenirs lès exaltent et les enchantent. N'oubliez pas non plus que lV'émulation aiguillonne tous ces régiments qui appellent de tous leurs désirs l'heure de la bataille : les zouaves, qui ont à soutenir une vieille réputation solidement assise ; la garde, nos troupes de ligne, les turcos qui ont fait, il paraît, le serment de ne pas brüler-une cartouche et de courir sur la gueule des canons autrichiens la baïonnette en avant. | -D «Dans ces déux derniers jours surtout, j'ai pu apprécier tout ce. que la Sérvitude militaire exige de courage, de patience et de sublime abnégation. Le temps:était affreux, et nos soldats, échelonnés sur les chémins de Gênes à Novi, portant chacun un sac pesant trente kilogrammes, sans * compter le. fusil-et le shako,-marchaient.allégrement trempés. jusqu'aux
os, le vent et la pluie fouettant leur visage. Pas une plainte; ils chantäient. Quand passait un train du chemin de fer, ils S'arrêtaient pour agiter leurs képis en criant Vive l'Italie ! Le soir, la pluie continuant toujours, ils plantaient dans le premier champ venu, sur un sol détrempé, les piquets de leurs tentes et s’endormaient sans un murmure.
« À Arquata, je rencontrai un jeune sous-lieutenant dont tous les vêtements ruisselaient, et qui n'avait pas d'effets de rechange. Il avait acheté, la veille, un mulet à Gênes, et le mulet avait brisé sa corde pendant la nuit et s'était perdu dans les montagnes avec les bagages. Les soldats, qui sont un peu des enfants, riaient sous cape de la mésaventure du souslieutenant, lequel, du reste, quoique tout jeune, supportait son malheur avec assez de philosophie. Un vieux soldat tira de son sac une chemise et la donna à “officier. »
Il y a dans tous ces détails un grand charme et un profond enseignement. Cette physionomie morale de l’armée française explique son irrésistible élan. La grande force du soldat français est dans son caractère.
Quelques jours avant la bataille de Montebello, le commandant en chef de cette jeune garde impériale, déjà l’égale de son aînée, lui adressait, à la date du 8, l'ordre du jour suivant daté de Marengo :
« Marengo, 8 mai.
« Soldats de la garde,
« La guerre vient d'éclater entre la France et l’Autriche ; dans peu de jours l'Empereur viendra se mettre à notre tête et nous ramènera dans ces plaines où les noms d’Arcole, de Lodi, de Marengo, vous rappelleront la gloire de vos pères : vous vous montrerez Mac d'eux, dignes du nom glorieux que vous portez.
« Vous donnerez à l’armée l'exemple de l'intrépidité dans le Dosgt. de l’ordre et de la discipline dans les marches, du calme et de la modération dans le pays que vous allez parcourir. Le souvenir de vos familles vous inspirera de la bienveillance pour les habitants, le respect pour la propriété, et, soyez-en certains, la victoire vous attend; vous la rois au
cri de Vive PT 4 | D 35), |
« Le général commandant en chef la garde impér iale :
« Recnaun DE Sanr-Jean-D'ANGÉLX. »
On sait quels éclatants souvenirs de gloire réveïlle le nom de Marengo ‘
écriten tête de l'ordre du jour du général en chef de la nouvelle garde impériale. Le village de Marengo, qui a donné son nom à l'une des plus célèbres victoires de Napoléon I”, est presque aux portes d'Alexandrie, sur la route qui conduit à Gênes, au confluent du Fontanone et du Tanaro.
Une grandé partie des soldats de l’armée d'Italie a donc pu Mrs en passant le glorieux champ de bataille où, le 1% juin 1800, Bonaparte, alors premier consul, battit si complétement les Autrichiens commandés par le général Mélas. Dans un domaine qui est situé au centre même de ce champ de bataille, on peut admirer une curieuse maison où se trouvent réunies, par les-soins du propriétaire de ce domaine, les reliques trouvées dans les environs.
C’est tout à la fois un vaste ossuaire de tous les restes des soldats francais qui perdirent la vie dans cette mémorable journée, et un musée où sont classés tous les objets que les fouilles modernes ont fait retrouver : des sabres, des fusils, des plaques, des shakos, des boulets. Sur la façade, on a peint à fresque les portraits de Bessières, Lannes, Berthier, Kellermann, et sur un mur qui fait angle droit avec la maison, on a peint encore une colonnade. Au milieu de la cour, une belle statue en marbre blanc s'élève sur son piédestal : c’est celle du Premier Consul, les yeux tournés vers ces plaines dans lesquelles chacune de ses marches fut une victoire. Dans un épais massif d'arbres entouré d'un jardin embaumé, une petite construction, en forme de mausolée, a été élevée à la mémoire du général Desaix. C’est là qu'on à pieusement NP les os humains que la charrue a mis à découvert. |
. De Marengo à Alexandrie, il n’y a que l'espace d’une promenade. Située sur le Tanaro, cette dernière ville est toute moderne ; elle a été fondéc en 4468 par la ligue lombarde qui avait été formée contre l'empereur Frédéric Barberousse, sous l'influence du pape Alexandre IE, qui la bap- tisa de son nom. De 1796 à 1814, cette cité, d'origine guerrière, née au milieu de la lutte des empereurs et des papes, vécut sous la domination française.
Avec ses trente-six mille habitants, Alexandrie ressemble cependant à un village au milieu d’une plaine. Son aspect est triste ; mais, ainsi que JC l'ai déjà dit, c'est une place de guerre de premier ordre. Elle possède de beaux remparts qui servent de promenade à la population civile. On + “voit aujourd’hui ces fameux canons pour lesquels une souscription patrio= tique avait été ouverte dans toute l'Italie. La citadelle d'Alexandrie est comme une seconde ville, d’un aspect martial et superbe. Au moment où
allait s'ouvrir la campagne de 4859, tous les travaux avancés de la cita-
delle et de la ville étaient achevés : avec une faible garnison, elle pouvait tenir tête à toute une armée autrichienne. j
Le paysan des environs d'Alexandrie n’a rien de bien caractéristique dans son accoutrement ; il est vêtu de gros drap jaunâtre et est coiffé du cliapeau rond. Mais les femmes ont un costume plus pittoresque, Leurs robes d’indienne à fleurs, leurs mouchoirs aux couleurs vives, placés derrière la tête et attachés sous le menton, sont assez élégamment portés. Sous quelques-unes de ces robes très-larges, je soupçonne que les crinolines parisiennes sont arrivées à se glisser, et que la mode, cette tête folle que rien n'arrête, a déjà,-elle aussi, conclu son alliance avec l'Italie. Nos artistes n’ont plus qu’à se hâter, s'ils veulent encore trouver le costume national.
Les femmes'de la ville ne se distinguent des femmes de la campagne que par la finesse du tissu de leurs robes. L'indienne est aussi chez plusieurs d’entre elles remplacée par la soie, et, indépendamment du foulard qui tombe en pointe sur les épaules, elles ont le châle à grandes fleurs sur fond blanc. Comme effet, cela ne vaut pas le voile de mousseline des femimes de Gênes, et le touriste oublie parfois qu’il se trouve. bien Join des Landes et des onto dont les costumes semblent être copiés pat les:Alexandriennes..
: Dans un rayon minpioohé dibcdrie: se is délais Asti, qui a la gloire d'être la patrie d’Alfieri; Voghera, Bobbio, Valenza, Casale, Vercéil ét Tortone, ville: qui fut fortifiée, mais dont l'illustre vainqueur de RER a fait raser naguère les bastions et les murales.