‹ Campagne de Piemont et de Lombardie en 1859Chapitre 42 sur 134 · PLAN DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

PLAN DE CAMPAGNE

La vallée du PÔ est la grande ouverture de cette riche contrée qui s’appelait le Piémont et la Lombardie. Mais le fleuve a dans cette vallée de nombreux affluents qui s'y jettent, en descendant des montagnes, soit sur sa rive droite, soit sur sa rive gauche. Aussi présente-t-elle, à son centre, de grands obstacles au mouvement d’une armée en marche. De temps immémorial, les capitaines qui y sont entrés se sont donc portés, loin du centre, soit vers le sud, dans la direction des Apennins, soit vers le nord, dus la direction des Alpes, se rapprochant des sources des rivières. François [° a payé de sa liberté le tort d’avoir négligé cette précaution, en s’aventurant du côté de Pavie.

La route de Gênes à Alexandrie offre également un terrain naturellement disposé pour de grandes batailles; souvent des luttes décisives ont eu lieu dans ce rayon : ainsi Marengo en 1800, ainsi Magenta en 1859.

Après de longues heures de méditation solitaire, l'Empereur avait décidé qu'il prendrait par le nord pour marcher à la conquête de la Lombardie, se tenant éloigné de la ligne des Apennins. Toutefois, après avoir massé l’armée alliée dans les vallées secondaires de la Bormida et de la Scrivia, il s'avance sur la route de Tortone et de Voghera, comme s’il avait résolu d'opérer par le centre de la vallée du Pô.

Ce mouvement de manœuÿre devait, en maintenant l’armée autrichienne vers le sud, dans la diréction des Apennins, faciliter les opérations projetées vers le nord, dans la direction des Alpes. Mais, pour raffermir le général en chef ennemi comte François Giulay dans cette pensée, il était utile de faire une démonstration qui parût être la conséquence d'un plan d'opérations vers le sud.

D'un autre côté, il fallait prévoir l'avenir. Ce n'était pas tout que de réussir à traverser le Tessin, que de jeter le gros de l'armée alliée dans la Lombardie : il fallait, lorsque cette armée s'avancerait ouvertement vers le nord, qu’elle ne risquât pas d’être inquiétée par des troupes ennemies qui, maitresses de la ligne d'opération des Apennins, pussent en

descendre sans obstacle, marchant à volonté et sans résistance vers Alexandrie et même vers Turin, pendant que les Français et les Sardes auraient continué leur route vers Milar et Brescia.

IL y avait là un danger grave à prévenir, un danger qui pouvait compromettre le résultat des premières victoires, placer notre armée triomphante dans une situation périlleuse, et nous ravir enfin le fruit de nos succès. |

Toutes ces prévisions se présentèrent simultanément à la pensée de l'Empereur, et, convaincu que le sort de la campagne dépendait en partie de la sécurité des troupes vers le sud, il comprit qu'il y avait nécessité de faire occuper l'Halie centrale, afin de rendre libre la ligne des Apennins, d'où il eût été, sans cette précaution, extrêmement facile à l'armée autrichienne d’inquiéter sur sa droite l’armée alliée. C'est alors qu'il conçut le projet d'y envoyer le prince Napoléon avec l'une des deux divisions du cinquième corps d'armée, tandis que l’autre devait rester dans le rayon d'Alexandrie, à Tortone, pour concourir au même but, ainsi que je vais le dire. |

Cette décision de l'Empereur avait un double motif : le grand-duc de Toscane était en fuite ; l'insurrection régnait à Florence. L'ordre y avait survécu au règne de la dynastie de Lorraine, mais on pouvait cramdre que la démagogie ne réussit à dominer le gouvernement provisoire établi dans cette capitale. IL y avait donc nécessité de prévenir le triomphe de l'anarchie dans la Toscane, en même temps qu'il y avait utilité à empécher l’arméé autrichienne d'y prendre une position trop forte,

En effet, siles Autrichiens, qui déjà occupaient Bologne, Ancône, Ferrare, Forli, Faenza, Imola et Rimini, s'étaient fortifiés et développés dans l'Italie centrale en s’y établissant en force, 1ls mettaient l'Empereur dans l’impossibilité absolue d'exécuter son plan, qui consistait à abandonner la vallée du Pô pour porter tout le gros de ses troupes sur la grande communication du chemin de fer ; ce qui le prouve, c’est que l'Empereur n'» commencé son grand et beau mouvement de flanc vers le nord, de Voghera à Tortone, qu'après qu'il eut appris l'occupation de la Toscane par la seconde division du emquième corps. |

Le choix du prince Napoléon, à raison même de son importance personnelle, avait un sens et un but qui devaient contribuer au succès de la mission spéciale donnée à ce corps de troupes; ce choix devait rassurer plus complétement lès hommes d'ordre et contenir plus efficacement les hommes d'anarchie, dans une contrée que les ennemis avaient Jivrée à des agitations populaires inévitables. En même temps, ce même choix servait à faire supposer au général en chef de l’armée autrichienne qu'il se pré:

L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 205 parait de ce côté des opérations inquiétantes avec des forces considérables, et, par conséquent, aïdait à le tromper sur les vrais mouvements de l’armée alliée.

Ce double résultat de la mission tout à la fois politique et militaire du prince Napoléon a, en effet, répondu aux espérances de l'Empereur.

Les anarchistes de la première heure se sont disséminés, en voyant le drapeau français pénétrer en Toscane, et les Autrichiens, effrayés, renonçant d’abord à s'établir en force dans la vallée du Pô, se sont même décidés à l’évacuer entièrement, après la bataille de Magenta, donnant ainsi raison aux admirables combinaisons stratégiques de Napoléon HE.

Cependant le corps dé troupes qui avait accompagné le prince Napoléon n'était pas très-formidable. Quand Son Altesse Impériale a reçu à Alexandrie, où elle avait été demandée par l'Empereur, l'ordre de se rendre en Toscane, avec la triple consigne de maintenir la révolution, de garder les défilés des Apennins et de faire sur Modène une fausse démonstration, la | deuxième division du cinquième corps, qui seule devait l'accompagner, élait encore en France, où elle reçut immédiatement l’ordre de s’embarquer directement à Toulon pour Livourne.

Lorsque le prince Napoléon vmt rejoindre ce corps de troupes dans cc port pour le conduire à Florence, on n'y comptait guère que trois mille hommes et dix pièces d'artillerie. Mieux informés et plus hardis, les Aulrichiens pouvaient tenter, avec de grandes chances de succès, un coup de main contre ce corps de trois mille hommes, se présenter en force à sa rencontre, l’'envelopper, le tailler en pièces ou le forcer de se rendre.

À son début, l'entreprise du prmce Napoléon avait donc son côté aventureux ; elle avait une saveur de témérité et- un attrait de péril qu'on ne lui à guère soupçonnés, et qui ont eu cependant une réalité dangereuse. Heureusement, trompés par l'importance du chef sur l'importance du corps, les Autrichiens n’ont pas même songé, dans l’ignorance où ils étaient des vraies forces de ce corps, à l'arrêter dans sa marche. Ce son eux, au contraire, qui ont abandonné leurs positions dans les Apennins: servant, par ce mouvement de retraite, que l’arrivée du prince Napoléon dans la Toscane eut le mérite de décider, les vues de l'Empereur, qui allait, après le combat de Montebello et l'affaire de Palestro, utiliser, pour le même but et lé même résultat, sur le sol piémontais, la première division du cinquième corps, comme il utilisait la seconde division de ce même corps sur le sol toscan. .

C’est le vendredi 27 mai que les premier, détibine et troisième corps; qui occupaient les positions de Novi, Tortone, Ponte-Curone, Voghera et Stradella, exécutèrent leur mouvement sur Alexandrie, d'où ils repar-

tirent le lendemain samedi, dirigés sur Valenza et Casale. L'infanterie était transportée par le chemin de fer de Stradella; la cavalerie, l'artillerie et les bagages suivaient la grande route de Plaisance à Alexandrie.

Ce mouvement de retraite découvrait le pays jusque sous Alexandrie, où la garde impériale élait concentrée, mais qu'elle devait évacuer le samedi, dans la matinée. La division d'Autemare, détachée du emquième corps, depuis le début de la campagne, resta seule à Tortone, formant ainsi l'extrème droite de l’armée, dont la ligne s’étendait alors depuis cette position jusqu’à Verceil, occupée par le quatrième corps. Dans le mouvement qui allait se dessiner bientôt, la division d'Autemare était le pivot d'une conversion qui portait en avant, au delà du Tessin, l'aile gauche de l'armée française, sur laquelle se concentrait la presque totalité de nos forces.

Si l'ennemi eût acquis assez tôt la certitude que la retraite des trois premiers corps était réelle et complète, et que les positions qu'ils avaient abandonnées pouvaient être occupées sans coup férir ou enlevées aisément, on doit croire que, par une démonstration menaçante contre Novi et Gênes, il aurait arrêté la marche des troupes franco-sardes, à peine en mouvement, les obligeant de rétrograder pour couvrir de nouveau Gênes, base d'opérations et principal centre de ravitaillement de ces troupes, et maintenu ainsi le théâtre de la guerre en Piémont. Le succès du plan conçu par l'Empereur devait donc être le prix de la prompütude et du secret du mouvement de concentration des corps déplacés sur l'aile gauche de l'armée alliée; et c’est à cet important résultat que concourut la division d'Autemare, obscurément sans doute, mais très-cfficacement.

Dans l’état de doute et d'incertitude où la retraite spontanée des trois premiers corps avait jeté les Autrichiens, un ennemi résolu et entreprenant devait tenter une de ces grandes reconnaissances offensives par lesquelles on a coutume, à la guerre, de tâter un adversaire qui cherche à se dérober secrètement, en le contraignant à démasquer ses forces pour se défendre, ou à déceler sa faiblesse par la mollesse de sa résistance.

Mais, si cette résistance est énergique et habile, elle peut abuser l'assaillant sur l'importance des forces qu’il a devant lui, ou bien lui donner à penser que ceux qui se défendent avec vigueur et confiance, en dépit de leur infériorité numérique, se sentent sohdement appuyés en arrière. Dans tous les cas, elle prolonge l'incertitude et les hésitations de l'ennemi.

Tel fut le rôle réservé à la division d’Autemare à Tortone. L’ennemi, qui s’était avancé à la suite de nos troupes repliées, entra dans Voghera par une porte de la ville, tandis que nos arrière-gardes en sortaient par l’autre, accompagnées d’une notable partie de la population qui fuyait

L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 907 et, dans la journée du dimanche, il poussait en avant des éclaireurs et des partis jusqu'à dix kilomètres de Tortone, où le général d'Autemare avait concentré ses forces. Mais, ce même jour, la division française était renforcée par l'arrivée de quatre batteries d'artillerie à cheval, sous les ordres du colonel de Laumière, qui campaient, à sept heures du soir, derrière la ville, à droite de la route d'Alexandrie à Tortone: dès le lendemain, quatre escadrons de lanciers arrivaient de la première de ces deux places, et campaient également sous la ville, à gauche de la même routé, en arrière de l'infanterie. |

Le choix de la position de Tortone était habile, tant pour opposer une énergique résistance que par l'importance des communications qu’elle commande. Traversée par la grande route de Plaisance à Alexandrie, que suivait l'ennemi, cette ville, solidement bâtie, renferme un grand nombre de constructions importantes. Elle s'étend au pied d'une hauteur d’un accès difficile et que couronne un château en ruine, excellent poste d'observation d'où l’on découvre la campagne dans un rayon de plus de quarante kilomètres.

Les pentes qui descendent vers Tortone offrent de bonnes positions d’où l'artillerie domine et bat la plaine et tous les abords, et enfile directement la route de Stradella sur une longueur de trois kilomètres. Entre Alexandrie et Tortone, et à deux kilomètres à peine de cette dernière ville, passe la route de Sale à Novi. Cette route coupe perpendiculairement celle d'Alexandrie. Sale, occupée par les Autrichiens, devait être observée; mais leurs moyens de communication entre les deux rives du Pô, sur ce point, . étant insuffisants, ils ne pouvaient déboucher en force de ce côté. D’ailleurs la chaussée du chemin de fer, remblai d'un grand relief, longeant au nord la route d'Alexandrie, coupe celle de Sale et barre la plaine. Cet obstacle pouvait être utilisé pour arrêter des partis cherchant à intercepter les communications entre Tortone-et Alexandrie, et complétait les défenses de la posilion de la première de ces deux villes, laquelle couvrait ainsi la route de Novi et de Gênes. Enfin la place d'Alexandrie, point d'appui du centre de l’armée, fortement occupée et distante de Tortone de seize kilomètres, donnait une valeur réelle à cette position, sur laquelle les renforts pouvaient arriver en deux ou trois heures.

L'ennemi marcha d'abord sur Tortone; mais, incertain du point de concentration des trois corps qui s'étaient repliés spontanément l'avant-veille, il n'osa pas risquer une attaque, et, opérant par sa gauche, s’avança jusqu'à Varri, qu'il occupa. On crut voir dans ce mouvement l'intention de tourner Tortone par la droite de cette position; mais cette marche, en éloignant beaucoup de sa base d'opération, qui était à Plaisance, le corps

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