‹ Campagne de Piemont et de Lombardie en 1859Chapitre 48 sur 134 · PASSAGE DE LA SESIA · texte numérisé non relu

PASSAGE DE LA SESIA

La journée du 20 mai aHait être pour les alliés le commencement d'une brillante série de glorieux triomphes. Le lendemain 21, pendant que les Français s’établissaient fortement à Casteggio ainsi qu'à Montebello, pen-

dant que sur ce point les Autrichiens reculaient jusqu'à Stradella, sous la

conduite du général comte de Stadion, le général Cialdini, à la tête d'un parti de Piémontais, composé de la quatrième division, exécutant avec une grande hardiesse une manœuvre d'une remarquable habileté, forçait sur deux points le passage de la Sesia.

Le but de ce mouvement était de déloger les Autrichiens de la rive gauche de la rivière, de s'emparer, sur cette rive, de la tête du pont de

Verceil, rompu par l'ennemi, et de protéger la construction d'un autre

pont destiné à remplacer celui qui avait été détruit, Deux colonnes reçurent donc, dans cette intention, du général Cialdini l'ordre de passer à oué la Sesia, près du pont de Verceil.

La première colonne, composée du 1” bataillon du 10° régiment, sous les ordres du capitaine Jest, sans se préoccuper du péril de gués incertains et profonds, est entrée résolûment dans la rivière du côté d'Albano, et, peu de temps après, les troupes se formaient en ordre de bataille sur la rive opposée. Assaillie par un grand nombre d ennemis embusqués, elle avait soutenu vers Villata un combat très-vif, avait jeté le désordre dans les rangs autrichiens et avait réussi à s'établir à Borgo-Vercelli. Les soldats de cette première colonne, ne pouvant pas se servir des munitions, qui, pendant le passage, avaient été mouillées, ont attaqué l'ennemi à la baïonnette avec un admirable élan. Surpris par cette hardiesse, les Autrichiens avaient pris précipitamment la fuite, abandonnant sur le champ de bataille des morts, des blessés, des armes, des munitions et des équipages.

En ce moment-là, la seconde colonne, sous les ordres du lieutenantcolonel Reccagni, commandant les chevau-légers d'Alexandrie, et composée des 6° et 7° bataillons de tirailleurs et de deux escadrons de chevau-

légers, passait à gué la Sesia à Cappuchini-Vechi; par une manœuvre hardie, cette colonne a chassé l'ennemi de poste en poste, contribuant ainsi au succès de la journée, et est allée s'établir à Tortone.

Dès lors toute la rive gauche de la Sesia, depuis le passage d’Albano jusqu'à Torrione, se trouva délivrée de l'occupation autrichienne, qui avait lourdement pesé sur les populations de la contrée. Le lendemain 22 et le surlendemain 25, quelques troupes de la quatrième division, soutenues par plusieurs escadrons de cavalerie, firent de hardies reconnaissances qui donnèrent à l’armée sarde la certitude que l'ennemi lui avait bien définitivement abandonné la possession de ce terrain. Le roi de Piémont, en récompense de leur belle conduite dans la journée du 21, nomma colonel et officier de l’ordre militaire de Savoie M. Solone Reccagni, qui avait assuré le succès de cette journée à-la tête du régiment de chevau-légers d'Alexandrie, dont il était lieutenant-colonel, et accorda au capitaine Jest, du 10° régiment d'infanterie, la médaille d'or de la Valeur militaire. | :

Les tirailleurs ou bersaglieri se signalèrent avec éclat dans toutes les reconnaissances des 21, 22 et 25 mai. Déjà, dans plusieurs circonstances précédentes, ils s'étaient fait remarquer par leur esprit d'initiative et d’intrépidité. Un jour, deux bataillons de chasseurs tyroliens se dirigeaient sur Casale, dans l'espérance de vaincre les avant-postes et de: préparer le chemin. Une patrouille les signale. Tout aussitôt ordre est donné dans le camp de se tenir prêt, et immédiatement on fait avancer un bataillon de bersaglieri. Après avoir franchi le Pô, les soldats se saisissent de bâtons et poursuivent leur marche jusqu'à un monticule. Là, l’un d'eux plante son bâton en terre, de façon qu'il ne ressorte que trèspeu, et le coiffe de son petit chapeau orné de plumes de coq. Ses camarades le comprennent ; ils en font immédiatement autant, cherchant les inégalités de terrain, et, l’œuvre achevée, ils vont se retrancher derrière de petits talus, de manière à ne pas être aperçus par l'ennemi.

Arrivés à trois cents pas, les Tyroliens, trompés par cette masse confuse de chapeaux et d’aigrettes pliant sous le vent, abaïssent leurs armes et font un feu des mieux nourris. Quelques chapeaux tombent; mais les autres restent impassibles, fièrement campés sur leur souche. Une seconde décharge se fait entendre; mais alors les bersaglieri se lévent, courent sur l’ennerñi, le prennent de flanc, et, à trente pas seulement, dirigent contre lui une fusillade terrible. | :

La consternation se met instantanément dans les rangs des Tyroliens, qui prennent la fuite, chargés à la baïonnette par le bataïllon piémontais.

Lorsque les bersagliert rentrèrent, leurs bâtons sur leurs épaules et

L'ITALIE CON FÉDÉRÉE 23 leurs chapeaux au bout des bâtons, ce fut une véritable ovalion, ovalion d'autant plus enthousiaste qu'on voyait au milieu d'eux un assez grand nombre de prisonniers. |

Les bersaglieri n’en étaient déjà plus, du reste, à leur premier coup d'essai. Ainsi, le jour où pour la dernière fois les Autrichiens tentèrent en vain de passer le Pô, huit de ces montagnards sardes résolurent d'incendier le côté du pont qui avait été commencé de l'autre côté du fleuve. Ils s'avancèrent sur deux barques ; mais l'ennemi les surveillait, et il fit feu sur eux. Une des barques sombra sous la fusillade, et avec elle trois bersaglieri se noyèrent. À une seconde décharge, trois autres furent blessés. Les deux autres ne se rebutèrent pas : ils bravèrent le danger, courbant la tête sous les balles. Ils réussirent enfin à arriver sous le pont, et, avec de la paille qu'ils portaient, ils y mirent le feu. Une demiheure après, ils ne rentraient. que deux au camp; mais l'ennemi avait perdu son moyen de passage.

A la vérité, le roi de Piémont donnait à ses troupes l'exemple de la bravoure. Il s’exposait comme un simple soldat, tout en déployant l'intelligence et l’activité d’un général d'armée. Ainsi, pendant que le général Cialdini s’assurait de la possession du terrain qui s'étend d'Albano à Torrione, par de hardies reconnaissances, dans les mêmes journées des 99 et 25 mai, le roi de Piémont en voulut diriger plusieurs, en personne, sur un autre point du cours de la Sesia, ainsi que sur le cours du P6.

Favorisés par ces reconnaissances, qui, admirablement protégées par l'artillerie, tenaient l'ennemi en respect, les Piémontais parvinrent à occuper fortement un ilot situé en face de Terra-Nuova. Ces reconnais -sances avaient été pleines de périls ; car, prévenus que le roi de Piémont marchait à la tête des colonnes qui les exécutaient, les Autrichiens avaient déployé, pour s'y opposer, de grandes forces à Palestro, à neuf kilomètres en avant de Verceil. Mais partout l'artillerie autrichienne fut vaincue par l'artillerie sarde. F |

Les Piémontais eurent à déplorer la mort du capitaine Édouard Brunetto d'Usseame, du régiment Nizza, qui tomba percé d'un coup de lance, dans une rencontre de cavalerie qui eut lieu entre Palestro et Robbio. Il y eut un jour où on crut à Turin avoir à déplorer un orand malheur. Le bruit s'y répandit que Victor-Emmanuel Il avait été grièvement blessé à la tête de ses troupes, dans l'une des reconnaissances du 23 mai. On put juger alors de la profonde affection que la population de son royaume lui a vouée. Dans la matinée du 24 mai, quand les trains venant d’Alexandrie traversaient la voie, ils trouvèrent la population rassemblée aux différentes stations. A Moncalieri, à Asti, à Annone, à Felizzano, à Solero,

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partout on se précipitait vers les waggons pour demander des nouvelles de la santé du roï. Rassurés sur son état, les questionneurs joyeux criaient : Viva il re! Ce cri était bien l'explosion d'un sentiment profondément vrai.

La victoire de Montebello allait porter ses fruits. Pendant que le feldzeugmeister comte François Giulay transférait son quartier général de Mortara à Garlasco, pendant qu’il faisait rétrograder de ce côté ses troupes jusqu'à Stradella; tandis que, d’un autre côté, pourchassés par les Piémontais, les Autrichiens reculaient jusqu'à Robbio, un changement de front portait l'armée française en masse sur Verceil et sur Novare. Ostensiblement dirigés, en apparence, sur Tortone et Voghera, les régiments de la garde impériale, qui achevaient seulement de s'organiser au complet, étaient transportés de nuit, par le chemin de fer, à.Casale.

Une merveilleuse ententé régnait dans les mouvements de l’armée alliée. Le roi de Piémont, ayant reconnu, ainsi qu’on le sait déjà, la suprématie de l'Empereur des Français, agissait, à son égard, comme tous les autres chefs de corps. Tous les jours, comme eux, à la tombée de la nuit, | il lui envoyait un rapport succinct contenant le chiffre des hommes présents sous les armes de chaque régiment, les faits importants qui s'étaient passés dans la journée et les mouvements qu'on avait pu apprendre de l'ennemi.

Tous les jours, une demi-heure avant le lever du soleil, les troupes prenaient les armes, comme si elles devaient être attaquées, et, dès que le: jour était venu et que l'on était certain que l'ennemi ne faisait pas de mouvement offensif, les troupes reprenaient leur bivac. A cette heure égament, le roi de Piémont, comme les autres, signalait à Dan tre ce qu'il savait de la position de l'ennemi.

L'ordre général.qui avait réglé les rapports de l Fbarius avec le roi, comme avec ous les chefs de corps, avait également prescrit aux troupes d'infanterie de n'emporter avec elles, pendant toute la durée des opéra-. tions, que le képi, la capote, la veste, un pantalon en bon état, deux paires de souliers : lune aux pieds, l’autre dans le sac, et la tente-abri.

Quelques jours allaient se passer en excursions de l'Empereur, en escarmouches d'avant-postes, en déplacements de troupes, en mouve- » ments stratégiques, avant que les Piémontais, livrés à eux-mêmes, prissent, à peu près à eux.seuls, dans les environs de Palestro, une revanche de Novare. Mais si, en Piémont, on restait presque l'arme au bras à se surveiller et à s'attendre, dans un coin de la Lombardie, le général Garibaldi accomplissait, à la tête de son corps de chasseurs des Alpes, des miracles d'audace et d'intrépidité. Le premier, il devait porter, par un coup hardi, la guerre sur le territoire de l'ennemi.

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