CARCANO
Après avoir fait établir des barricades dans les rues de Varèse, Garibaldi y laissa deux cents des siens, qui, joints à la population, soutinrent héroïquement le feu que les Autrichiens ne tardèrent pas à diriger contre la ville. Pendant ce temps, Garibaldi sortait avec le gros de son armée par les collines, afin de déguiser sa marche. Quelques heures plus tard, il surprit en flanc les ennemis, les battit et les mit en déroute.
Rendue à la liberté et à son indépendance, Varèse fut la première cité de la Lombardie qui fut placée sous l'autorité d’un commissaire extraordinaire du roi de Piémont. Voici la proclamation que publia ce commissaire extraordinaire en venant prendre le gouvernement de cette cité :
« Citoyens!
« A peine le roi Victor-Emmanuel, premier soldat de l'indépendance nationale, a-t-il eu annoncé à l'Italie qu’il avait repris l'épée, que les populations lombardes, le regard tourné vers le Tessin, ont demandé le signal de l'insurrection. Des motifs d'humanité et de prudence, et les nécessités générales de la guerre, nous ont engagés à vous conseiller un délai que vous avez accepté, parce qu'à présent tout est discipliné en Italie, le calme comme l’action. Mais, aujourd'hui, plus de retards! Le brave général Garibaldi est venu nous l’annoncer, et sur-le-champ, devant lui, les populations se soulèvent, se prononçant pour la cause nationale et pour le gouvernement du roi Victor-Emmanuel.
« Commissaire de Sa Majesté Sarde, je viens prendre le gouvernement civil de ce mouvement spontané. Citoyens, l'insurrection lombarde sera animée de ce nouvel el admirable esprit italien qui, avec le secret de la concorde, nous fait retrouver le secret de la fortune. Aucun désordre ne viendra troubler le sublime spectacle de la liberté ; aucune impéluosité aveugle ne viendra désordonner l'organisme civil du pays; aucun esprit d'imprévoyante réaction ne voudra considérer comme le triomphe d’un parti celui qui est le triomphe d’une société tout entière.
« Les guerres de l'indépendance ne doivent leur succès qu'à de grands eflorts. Vous avez devant vous l'exemple du généreux Piémont, qui, de-
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE | 241 puis onze ans, supporte les plus grands sacrifices, soutenu par cette haute espérance, devenue désormais une réalité. Notre œuvre est assurée : la brave armée piémontaise, sous les ordres du roi, vient à notre secours ; l'Italie s'organise pour soutenir la guerre de l'indépendance. Napoléon HI a jeté dans -la balance des destinées l'épée de la France, notre sœur, l’alliée naturelle des causes généreuses. Toute l'Italie nous demande la formation d’un État fort, rempart de la nation, acheminement à ses nouvelles destinées. Les vœux incessants ‘du pays vont être exaucés ; vous pouvez. vous soulever dans la certitude de cette union désirée, criant Vive Victor-Emmanuel, roi constitutionnel !
« Euizio Visconri-Venosra. »
L'apparition de Garibaldi dans cette portion de la Lombardie y produisit l'effet d’un mouvement électrique. En quelques jours, toute la contrée était debout, arborant les drapeaux italiens aux trois couleurs et criant : Vive le roi Victor-Emmanuel! vive l'indépendance! Partout on sonne le toscin qui appelle les populations aux armes. Les douaniers autrichiens se sauvent à la hâte, à la faveur d'un déguisement, sur le territoire suisse, abandonnant aux chasseurs des Alpes tout le territoire de Varèse entre Bergame et Colico; on va plus loin : on coupe le fil électrique, et les poteaux, sciés à coups de hache, sont jetés dans le lac Majeur.
C'est à la nouvelle de ces incidents que le colonel Bontemps rapprocha ses troupes de la frontière, pendant que le général Ott et le général Gauzenbach se portèrent rapidement avec leurs brigades du côté de Mendrisco. Mais le vent de l'insurrection avait soufflé dans la contrée avec trop d’énergie pour que les Autrichiens, accourus au bruit du soulèvement des populations, ne fussent pas condamnés à en être les. impassibles témoins. | |
Après le combat de Varèse, qui eut lieu le 26 mai, Garibaldi, victorieux, pénètre, à la tête de son intrépide colonne, au cœur même de la Lombardie, sur la route de Côme; il rencontre à Borgo-Vico les Autrichiens qui tentent d'arrêter sa marche triomphale.
C'était le 27 mai : la lutte fut terrible. Le toscin de toutes les localités voisines, sonnant à toutes volées, appelait les habitants au secours de l'ar-mée de l'indépendance, et les habitants accouraient se ranger sous les drapeaux de Garibaldi. Mais les Autrichiens tenaient ferme. D'ailleurs ils élaient nombreux et les éclats de leur artillerie se mêlaient dans les airs au tintement des cloches. Enfin les rangs se rompent; ils‘cèdent devant la baïonnette des chasseurs des Alpes et fuient jusqu'à Camerlata, où ils
se rallient pour divrer le lendemain une nouvelle bataille, qui fut pour | 51
24 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE eux une nouvelle défaite. Camerlata est.la tête de la ligne du chemin de fer de Milan.
Le jour même de cette nouvelle victoire, Garibaldi entrait triomphalement dans la ville de Côme, que le feld-maréchal Urban n'avait pu défendre et dont un combat de cinq heures ouvrit les portes au corps des chasseurs des Alpes. À leur entrée, qui eut lieu fort tard dans la soirée, la ville, splendidement illuminée, était en fête. Elle venait de traverser des heures d'angoisse et d’agitation naïvement et pittoresquement décrites dans la lettre suivante d’un Français qui y réside :
« Côme, 30 nai 1859.
« Mon cher frère,
« Tu dois être bien inquiet! J’ai hâte de te rassurer, de te dire que nous sommes tous vivants et bien portants. Mais par quelles épreuves nous venons de passer ! les événements se sont Succédé pour notre pauvre ville avéc une rapidité foudroyante.
« Je t'ai écrit avec quels transports d'enthousiasme avait été accueillie la déclaration de guerre à l'Autriche ; notre petit comité de Français l’a fétée dignement, si bien que la police a eu l'éveil, et nous avons été près de deux semaines sans pouvoir nous réunir. Nous vivions dans une contrainte perpétuelle ; à peine osait-on s'interroger les uns les autres sur les opérations de notre armée. Nous savions par un journal de Paris, échappé à la vigilance des douaniers, que le Piémont, envahi par le général Giulay, était défendu par deux cent mille des nôtres, rien de plus. Nous étions fort intrigués depuis quelques jours des allées et venues de la garnison, * fréquemment changée, partant pour une semaine, et rentrant ensuite accablée de fatigue, parfois avec du butin et des blessés.
«Le nom de Garibaldi, prononcé à voix basse par les officiers autrichiens lorsqu'ils causaiént entre eux, nous mit sur la voie. C'était lui que les Autrichiens cherchaient ; ce chef de partisans leur causait de vives inquiétudes. Chez le soldat son nom seul causait une sorte de terreur superstitieuse : on le prétendait invulnérable; quelques-uns allaient | même jusqu'à affirmer que les balles s’aplatissaient sur son front.
QI y a dix jours, un détachement d'Aulrichiens était sorti dès le malin, sans doute pour une reconnaissance ; vers les huit heures, nous les vimes venir haletants, poudreux, éperdus ; plusieurs avaient jeté leurs armes. Fermez les portes ! criaient-ils. On les ferma; les derniers venus, moins agiles, se heurtaient sur le pont-levis du fort en poussant des cris terribles. On ne leur ouvrit pas; ils se jetaient à genoux, ils se roulaient à terre ; on fut insensible.
« La garnison fut sur pied en un clin d'œil ; vers dix heures, elle quitta la place Volta pour sortir. Arrivé au fort, toutes réflexions faites, le général n'envoya qu'une forte patrouille. On attendait son retour avec une grande anxiété. Elle ne revint que dans l'après-midi, sans avoir vu et ramassé autre chose que les sacs et les fusils de leurs fuyards.
« L’alerte avait été donnée par les éclaireurs, qui avaient cru apercevoir une embuscade ennemie. Ils s'étaient repliés précipitamment sur la colonne en faisant feu; la panique s'était emparée des hommes et rien n'avait pu les retenir. C'est ainsi qu'ils avaient repris au pas de course le chemin de notre ville.
« Le général a fait passer le jour même, devint un conseil de guerre, le malheureux lieutenant qui commandait le détachement; on l’a fusillé pendant la nuit dans les fossés, On assurait pourtant qu'il avait fait bonne contenance.
«Je te laisse à penser dans quel émoi était toute la ville. Le lendémain, à la suite d’une petite manifestation, des affiches avaient été apposées sur les murs. Elles appelaient aux armes les peuples de la Lombardie, en leur promettant que Garibaldi ne tarderait pas à les soutenir. La police lacéra les proclamations, et fit des visites domiciliaires qui durèrent trois jours. Je fus assez heureux pour cacher mes pistolets et mon fusil de chasse, ainsi que les journaux de Genève que je recevais en contrebande. Mais ces mesures de précaution ne firent que redoubler l'agitation générale. L'évêque quitta la. ville, un grand nombre d’habitantsse retirèrent également.
« Sans les exigences de mon commerce, je t'avoue que j'aurais volontiers pris un semestre de congé ; mais c'eût été tout perdre que de laisser ‘une maison abandonnée ainsi à elle-même.
« Nous avions formé le club français, je t'en ai parlé; le soir, à onze heures, nous nous réunissions chez l’un ou chez l’autre, par fraction de dix à la fois, pour ne pas exciter les soupçons. Les carbonari de Varèse nous firent alors des ouvertures secrètes; ils nous proposaient de nous affilier aux Giacomi, dont lés ramifications s’étendaient jusqu'à Milan même. J'étais d'avis d'accepter ; le comité refusa par crainte des espions, et aussi parce que les Giacomi de notre ville sont d'assez mauvais garnements pour la plupart.
«Nous sûmes par l'agent carbonariste de Varèse que Garibaldi méditait un coup de main sur notre province; nous l’encourageâmes fortement à donner au hardi général des détails précis sur les forces autrichiennes, détails que nous avions de bonne source. Il partit en les emportant, et j'ai su depuis que c’est à ces révélations que nous avons dû notre délivrance. Garibaldi n’a pas tardé.
« Jeudi, dans la matinée, bien avant le jour, nous fûmes réveillés par un vacarme épouvantable : les soldats parcouraient les rues en s’appelant les uns les autres; le clairon sonnait, les tambours battaient le rappel, l'artillerie ébranlait les rues, les chevaux passaient au galop. Les uns fermaient leurs volets, d’autres ouvraient leurs portes, d’autres descendaient à leurs caves pour s’y préparer un abri : puis tout rentra dans l'ordre le plus complet.
«Un silence de mort s’étendit sur notre cité. A chaque extrémité de chaque rue, nous aperçümes, en nous levant, un factionnaire, l'arme au bras, le fusil chargé et amorcé. Au moment où mon garçon de magasin s'apprêtait à enlever la devanture, le factionnaire le mit en joue avec un juron terrible. Le malheureux rentra tout tremblant et s'affaissa sur une chaise ; je le réconfortai, il°se croyait déjà mort ; j'eus bien de la peine à comprendre ce qui lui était arrivé. |
« Quand je l’eus appris, je m'armai d'une bouteille d’eau-de-vie et j'allai en parlementaire au-devant du Tudesque. Il me laissa’ approcher, lorsque je lui eus fait entendre que cette offrande lui était destinée. Si peu d'allemand que je sache, je parvins à saisir, grâce à des gestes expressifs, la raison d’être de cette consigne :
« Défense aux habitants d'ouvrir leurs fenêtres et leurs portes, défense de sortir, à peine de recevoir un coup de fusil.
« L'ordre était formel ; il fut publié quelque temps après. Je ne pus tirer autre chose de cet homme, sinon que ses camarades étaient allés attaquer Garibaldi à Varèse. | |
« Le bruit d’une défaite des Autrichiens avait cireulé la veille ; je ne savais que penser. Nous passämes une journée d'angoisses, ma femme et moi.
« Vers le soir, un aide de camp entra au galop par la porte de Pline, prit un cheval frais à la poste, et, après avoir bu un verre de vin de France, prit la direction de Camerlata; il passa sous mes fenêtres. La consigne se relâcha un peu; on commençait à sortir. À onze heures, une “Musique militaire des plus bruyantes tira les citoyens de leur torpeur ; nous vimes défiler toute une brigade avec de la cavalerie et des caissons. Elle prit la route de Varèse.
«Aux premiers rayons du soleil, une canonnade épouvantable éclata de ce côté. Chaque coup retentissait douloureusement dans nos poitrines. Vers dix heures, plus de quarante mulets chargés de blessés arrivèrent au trot. Cette allure extraordinaire qui, à chaque pas, arrachait des eris atroces aux malheureux soumis à cette torture, me parut être l'indice d'un échec. En effet, les cacolets traversèrent la rue Longue et ne furent pas déposés à l'hôpital. On les emmenait au quartier général.
« A midi et demi, les fuyards furent aperçus dans les environs : ils se cachaient. La canonnade ne se faisait entendre qu'à de rares intervalles ; la fusillade était très-vive, à en juger par le bruit continuel des détonaons affaiblies par la distance.
« Vers trois heures, les coups de feu se rapprochèrent : un escadron de hussards se précipila en désordre sur la piazza Nuova; 1l essaya de se reformer; deux ou trois chevaux se cabrèrent. Le désordre était au comb'e : l’une des bêtes, furieuse, les flancs déchirés par les éperons, se Jela tête basse dans la rue de Milan ; quelques autres suivirent : ce fut une débandade cénérale. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, que deux mille hommes, couverts de poussière, de sueur, de sang et noirs de poudre, débordaient par le faubourg de Varèse, venant de Borgo-Vico. On voulut les rallier: la voix des chefs était impuissante ; de nouveaux fuyards se Jetèrent au milieu d'eux, et toute cette masse roulante se rua jusqu'à Camerlata.
« A peine le torrent avait-il passé, laissant derrière lui ses blessés, des sacs, des armes, que la grosse cloche de la cathédrale jefa au vent ses notes lugubres ; puis, l'une après l’autre, les églises retentirent d’un glas terrible qui répétait d'une voix sourde et lente : |
Armez-vous donc!
Armez-vous donc !
« Si tu avais vu, mon cher frère, cette ville muette éveillée comme en sursaut par cette voix si connue! On n’a pas idée d’un pareil prodige.
« Les armes cachées sortaient comme par miracle des armoires secrètes ; les hommes jaillissaient du sol; ils se répandaient par les rues, et, une heure après, dix mille paysans se jetaient au-devant de Garibaldi. Il a traversé la ville au galop; je n’ai pu l’apercevoir cette fois, mais j'ai admiré derrière lui ses hommes, ses démons noirs, leur lourde carabine sautant sur l'épaule : ils éouraient avec une rapidité que je n'eusse guère attendue d'hommes si fatigués, après un combat de six heures.
« La lutte a recommencé à la tête du chemin de fer de Milan.
« On n’a guère tiré de coups de fusil, et la besogne n’a pas été longue : les Autrichiens ont bien vite lâché pied. A six heures, le général rentrait solennellement avec cinq mille héros. Quel spectacle !
« Les canons ennemis étaient jonchés de fleurs ; les blessés, emportés dans nos maisons, étaient soignés comme nos propres, enfants ; nous en avons un, ma belle-mère et moi : il est gâté, je te jure!
«Je n'ai fait qu'entrevoir Garibaldi : il est de haute taille, large d'épaules, une tête de lion sur des épaules d’athlète. Sa longue barbe noire, hérissée, inculte ; ses yeux brillants qui lancent l'éclair, son chapeau de
feutre noir PRE de plumes noires, son manteau écarlate noué autour de son cou, en font un personnage extraordinaire. On m'assure de tous côtés, ici, que c'est un gentilhomme fort pôli, très-galant avec les femmes, très-sévère pour ses hommes, encore plus sévère pour luimême, sobre à l'excès, exalté et froid en même temps. Il inspire à sa petite armée une confiance qui n'a d’égale que la terreur qu'il mspire aux ennemis. Toujours le premier au combat, poussant son cheval dans les bataillons les plus épais, mettant pied à terre pour saisir un fusil, luttant corps à corps comme le dernier soldat, il donne l'exemple de la bravoure la plus rare et du sang-froid le plus étonnant.
« On prétend qu'il a harangué ainsi ses troupes avant de les mener à l'ennemi :
« Mes enfants, vous êtes un contre cinq. Devant vous la mort; derrière, « les fusils de vos camarades, qui tueront comme un chien le premier « qui recule.
« Nous n avons pas de canons ; il faudra en prendre. Que nous soyons « tués, peu importe : il faut que l'Italie soit libre; voilà votre seule ré- & compense! »
« Ges six mille hommes, choisis entre trente mille slahbiies que lItalie lui offrait, ont permis à Garibaldi de faire des prodiges.
« Get homme, qui ressemble à un chef de brigands, sera plus qu’un bon général : ce sera un grand sapitaues si une balle autrichienne ne l’arrête en route.
« Le soir de cette belle journée, nous avons tous illuminé. La lle était en fête : quelles joies! quelles liesses ! Tous ces braves enfants ont été traités comme s'ils eussent été à nous! | |
« Ils repartent déjà; mais Côme est libre; Côme n’est plus autrichienne ! Depuis six ans que j'ai quitté la France, je n'ai pas encore éprouvé une émotion pareille.
« La vue de la.patrie m'eût fait moins de bien et de mal à la fois. Libres! comprends-tu ? Nous sommes libres! »
Libérateur de Côme, Garibaldi adressa aussitôt aux habitants de cette ville la proclamation suivante :
« Citoyens !
« Tous les jeunes gens qui peuvent prendre un fusil sont appelés au tour de la bannière tricolore.
«Aucun de vous ne voudra assister inerte et sans armes (inerte e im-
L'ITALIE CONFÉDÉRÉE | 247 belle) à la guerre sainte ; personne ne voudra être exposé à confesser un jour, en rougissant, de n’y avoir pris aucune part.
« C'est l'heure et le moment de montrer que vous ne mentiez pas quand vous parliez de votre haine pour l'Autriche! g
« Aux armes donc! | |
«Aucun sacrifice ne semble’grand, puisque nous sommes cette génération qui aura accompli l'œuvre de l'indépendance italienne !