‹ Campagne de Piemont et de Lombardie en 1859Chapitre 81 sur 134 · LES ALLIÉS A MILAN · texte numérisé non relu

LES ALLIÉS A MILAN

Le 7 juin, l'Empereur et le Roi avaient transporté leur quartier général de San-Martino à Quarto-Cagnino. Ce même jour, ils étaient attendus à Milan, dont la population s'était portée en foule, dès six heures du matin, vers l'arc de triomphe du Simplon, sous lequel Sa Majesté Impériale et Sa Majesté Royale devaient passer, au moment de leur entrée dans la capitale de la Lombardie. Mais l'arrivée de Napoléon II et de Victor- Emmanuel I fut retardée de vingt-quatre heures.

Cependant, ainsi que je viens de le dire, dans l'attente de l'apparition de l'Empereur et du Roi, de la rotonde du Simplon à la place du Dôme, la population milanaise, dans son impatience de saluer de ses acclamations les souverains alliés, s'était rangée de bonne heure des deux côtés de la route. Sa Grandeur, monseigneur Caccia , coadjuteur de Milan, s'était placée sous l'arc de triomphe avec tous les membres de la municipalité, pour complimenter Sa Majesté Impériale et Sa Majesté Royale. Improvisée en quarante-huit heures, la garde nationale formait la haie sur la route que le cortège devait suivre : mais on sut bientôt que l'Empereur et le Roi avaient voulu que les honneurs de cette première journée fussent réservés aux troupes alliées de l'armée d'Italie.

Il était dix heures lorsqu'on vit arriver te maréchal duc de Magenta, précédé de deux corps de musique milanais et marchant en tête de son élat-major qui précédait le deuxième corps de l'armée d'Italie. Ce furent aussitôt des acclamations frénétiques qu'aucune parole, qu'aucune expression ne sauraient rendre.

Les turcos, les 2°, 45°, 65° et 70° de ligne, un régiment de chasseurs à cheval, un détachement d'artillerie avec seize pièces de canon, défilèrent ainsi aux cris enthousiastes d’une population ivre de joie, heureuse de se sentir libre après tant d'années d'une oppression détestée, et qu'on eût pu croire en délire, tellement elle mettait de passion dans les manifes- | tations ostensibles de son allégresse et de sa reconnäissance. |

Multipliez, dit un témoin oculaire, l'ivresse par l'enthousiasme,

ajoutez la frénésie à l’exaltation, cherchez ce que la joie la plus folle peut produire d’épanouissement et d’exubérance dans la manifestation des senüiments les plus vifs et les plus chauds, et vous aurez à peu près une idée du spectacle que présentait Milan ce jour-là. Ce n’était plus une ville, c'était un volcan ; ce n’était plus du bonheur, c'était une explosion.

Dans toutes les rues, des drapeaux aux couleurs italiennes, françaises et sardes flottaient aux fenêtres ; chaque balcon était orné de magnifiques tentures, où les reflets des fils d’or se mariaient au chatoïiement de la moire et de la soie; à ces fenêtres, sur ces balcons, au milieu des drapeaux et des tentures, se détachaient de charmants groupes de femmes parées comme des madones en un jour de fête, battant des mains, agitant leurs mouchoirs, lançant des fleurs, jusqu’à ce que, lasses d’applaudir et de sourire, elles se missent à envoyer des baisers par centaines du bout de leurs doigts dans la foule qui inondait les rues et se pressait autour des soldats de l'armée d'Italie. Voilà ce que disaient les correspondances du temps, voilà ce que répétaient les témoins de cette splendide réception faite aux vainqueurs de Magenta, aux libérateurs de l'Italie, sous un soleil de feu qui remplissait la ville d’une éclatante lumière comme pour éclairer cet enivrant spectacle.

Parmi les nobles, les ouvriers, les bourgeois, dans tous les rangs, dans les deux sexes, à tous les âges, il régnait une sorte d'émulation de gratitude et d’exaltation pour accueillir, avec les marques de la plus cordiale hospitalité, les combattants de Magenta. À peine avaient-ils déposé leurs armes, qu'ils étaient entourés de Milanais se disputant l'honneur de les héberger dans leur famille et de leur servir de guides pour visiter les monuments, les promenades de la métropole des provinces lombardes.

Le soleil du 8 juin, qui devait éclairer l'entrée triomphale de l'Empereur et du Roi, se leva enfin. Dès sept heures du matin, la place du Corso était inondée d'une foule immense, jonchant le sol, tandis que les fenêtres et les balcons se garnissaient de corbeilles, de femmes tenant à la main d'énormes bouquets entremêlés de lauriers.

Il était un peu plus de sept heures, lorsque l'Empereur, se laissant un peu précéder du Roï, afin de bien indiquer qu'il n'avait pas entrepris une guerre de conquête et qu'il n’entrait pas dans Milan en vainqueur, mais en libérateur, franchissait avec son illustre allié l'arc de triomphe du Simplon, escorté des cent-gardes et de deux régiments de cavalerie piémontaise. L'Empereur et le Roi étaient à cheval.

L’arc du Simplon, qu'on appelle aussi l'arc de la Paix, aboutit à l’extrémité de la place d'Armes. Là était rangée en bataille la garde impériale, que l'Empereur, accompagné du Roi, a passée en revue, au bruit des

enthousiastes acclamations de ses fidèles soldats, qu'il saluait de la main avec une émotion visible. L'Empereur et le Roi ont ensuite continué leur marche, suivis des cuirassiers et des dragons de la garde impériale, de la gendarmerie d'élite, des chevau-légers piémontais, des bataillons de grenadiers, de tirailleurs piémontais, de zouaves de la garde impériale, mêlés, sans distinction de nationalité, dans une touchante fraternité. Sa Majesté Impériale et Sa Majesté Royale se sont aussi rendues de la place d'Armes à la place du Dôme sous des pluies de fleurs, au milieu de tonnerres d’applaudissements, aux cris un million de fois répétés et sorlant avec force de toutes les poitrines, de Vive Napoléon I ! Vive Victor- Emmanuel I! Vive l'Italie !

* C'est de la place du Dôme que part la plus élégante et la plus fréquentée des grandes voies de communication de Milan, celle qu'on nomme lé Corso, vrais Champs-Élysées de la capitale de la Lombardie, que l'Empereur et le Roi devaient parcourir dans toute son étendue, pour se rendre le premier à la villa Bonaparte, le second au palais Brusca, autrefois palais Serbellont. | |

Dès que les cent-gardes, qui marchent en tête du cortège, commencent à défiler dans le Corso, les acclamations éclatent avec frénésie à la vue des souverains alliés, le Roi marchant au milieu de la rue et ayant l'Empereur à sa droite ; les bouquets, lancés de toutes les fenêtres, forment une litière de roses et de lauriers: les femmes agitent leurs mouchoirs, et, le corps penché sur la rampe des balcons, elles semblent vouloir se précipiter vers les troupes. C’est le délire de l'enthousiasme.

En ce moment, le Corso avait un aspect merveilleux. Tous les balcons étaient recouverts d’étoffes en soie ou de velours bordées de franges d'or. Toutes les femmes, coiffées en cheveux et en toilettes de bal, dépouillaient les orangers plantés dans des caisses de chaque côté des balcons et en jetaient les feuilles sur les soldats. Chaque’ maison avait au moins vingt drapeaux tricolores italiens et français.

Les officiers agitaient leurs sabres en signe de remereiment ; les femmes envoyaient des fleurs et des baisers ; la foule distribuait des couronnes à chaque soldat qui passait. Quel spectacle ! Ce n'était plus de l'enthousiasme, C'était du délire. :

L'Empereur, qui avait été conduire le Roi, repasse par le Corso après avoir été visiter les blessés français, et alors ce sont des cris, des trépionements, des pluies de fleurs et de couronnes, des démonstrations dont il est impossible de se faire une idée. On vit des hommes du peuple se jeter littéralement sous les pieds du cheval de l'Empereur, obligé de s'arrêter court pour ne pas les écraser.

C’est après avoir accompagné le Roi au palais Brusca que l'Empereur avait pris possession de la villa Bonaparte, où Napoléon I° était descendu. À peine installé, il avait renvoyé son état-major; c'est presque aussitôt après qu'il était allé visiter les blessés français et sardes, soignés, ceux-ci dans les hôpitaux, ceux-là dans des maisons particulières, avec la plus tendre sollicitude. Cette journée fut ensuite consacrée aux réceptions officielles et privées. On connait la proclamation de l'Empereur aux Italiens : dès midi élle était placardée sur les murs de Milan, où la populaion la lisait avec avidité.

C'est également daris cette même journée que Feat reçut, dans la villa Bonaparte, l'adresse de la ville de Milan, et que la municipalité remit, au palais Brusca, entre les mains du Roi, le document où les vœux du peuple en faveur de l'annexion de la Lombardie au Piémont se trouvaient exprimés avec tant de franchise et d'énergie. Le lendemain, les souverains alliés devaient se rendre à la cathédrale, située sur la place du Dôme, qui lui doit son nom, pour y rendre grâces à Dieu de la victoire de Magenta,

La journée du 8 fut iéné de mouvement, de bruit, d'animation. Elle eut ses incidents pittoresques aussi bien que ses côlés graves. Ainsi le peuple qui stationnait au Corso, voyant, vers deux heures, galoper dans l'avenue un général de brigade, crut reconnaître dans cet officier général le duc de Magenta. Aussitôt mille cris de Vive le duc de Mac genta! vive le victorieux! se font entendre et continuent, malgré les dénégations du général de brigade, répétant vingt fois : Je ne suis pas le maréchal. 1 poursuit sa route; on répèle le cri Vive le duc de Magenta! en lançant des bouquets et des couronnes sous les pieds de son cheval.

Tou$ les habitants, on pourrait même dire toutes les habitantes de Milan, avaient arboré les couleurs italiennes: les hommes les portaient à leur boutonnière, les femmes les plaçaient à leurs chapeaux ou à leurs cheveux : quelques-unes les portaient même en sautoir. La population milanaise était si heureuse de ne plus entendre retentir la crosse du fusil des sentinelles autrichiennes sur son pavé, qu’elle en devenait folle de joie et que son ivresse débordait dans tous ses actes, dans toutes ses pa- roles, dans tous ses regards, dans tous ses sourires.

Le 9, dès six heures du matin, Milan présentait le même aspect que la veille, aspect admirablement décrit, avec la couleur locale et sous l'impression naïve du moment, dans la lettre suivante de M. Edmond Texier au Siècle : | |

«Les maisons sont aussi parées, les balcons sont couverts d'aussi riches

L'ITALIE CONFÉDÉRÉE 69 étoffes, les femmes sont aussi belles, et la même foule inonde le Corso. La nouvelle victoire remportée par les Français à Marignan a encore surexcilé l'enthousiasme des Milanais. Dans les groupes, on ne parle que de ce nouveau fait d'armes, qui ouvre aux alliés le chemin de Lodi. L'artillerie défile, et la population distribue des bouquets aux artilleurs. Chaque bouche de canon est enguirlandée de lauriers.

.COn chercherait vainement une population plus démonstrative que la population milanaise. Tous ces groupes d'hommes formés de distance en distance sont curieux à examiner : ce sont des gestes, des contractions du visage, des éclats de voix, une fougue, un entrain, qui stupéfieraient même des Marseillais. Je suis entré hier dans le grand café de la Scala, et Lel élait le murmure des conversations particulières. que je me demandais si les fameuses trompettes de Jéricho ont jamais fait le même vacarme. | . ©En ce moment, on place sur tous les balcons du Corso des vases pleins de roses effeuillées, des couronnes et des bouquets. Ces odoriférentes munitions sont préparées pour accueillir l'Empereur et le Poi, qui vont se rendre au Dôme, nom artistique de la cathédrale, où l’on doit chanter un Te Deum: Sur certains balcons J'aperçois des caisses remplies de feuilles de roses et des piles de couronnes : tout à coup, la division des volligeurs de la garde, le maréchal Regnaud de Saint-Jean-d’Angély en tête, entre dans le Corso, qu’elle traverse dans toute son étendue pour se former en haie sur le passage des deux ‘souverains. Aussitôt les fleurs partent de toutes les fenêtres et tombent en feu croisé sur la tête des sol.

dats ; les feuilles de roses voltigent dans l'air, et les dalles de cette grande rue sont littéralement jonchées de couronnes.

€ Chaque soldat porte un bouquet au bout de son fusil, et la plupart ont planté une rose au milieu du pompon de leurs shakos. Des femmes distribuent une fleur aux officiers, lesquels tiennent déjà deux ou trois bouquets de la main gauche. Quant aux drapeaux, ce sont des jardins : l'aigle d’or a disparu sous les nombreuses couronnes passées dans la

hampe. Je ne vous parle pas des vivat, des cris, des trépignements, du .

délire de la foule. La vue d’un drapeau plus déchiré que les autres par les balles autrichiennes excite surtout un enthousiasme indicible : hommes et femmes, tout le monde se précipite vers ce drapeau pour le couronnér,'et l'officier qui le porte, pliant sous le poids des couronnes, a la plus grande peine à s'arracher à cette ovation improvisée.

« À onze heures, toutes les cloches de Milan se mettent en branle: les tambours battent aux chämps sur toute la ligne, les, clairons déchirent l'air de leurs notes perçantes, et l'Empereur et le Roi, à cheval, suivis d’un

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