‹ Campagne de Prusse, 1806Chapitre 33 sur 412 · L EMPEREUR AU GENERAL CLARKE, GOUVERNEUR GÉNÉRAL DU PATS D'£RFURT · texte numérisé non relu

L EMPEREUR AU GENERAL CLARKE, GOUVERNEUR GÉNÉRAL DU PATS D'£RFURT

Weimar, 17 octobre 1806, 9 heures du matin.

J'imagine que, dans la journée d'aujourd'hui, vous vous êtes défait de vos prisonniers. Il est important que vous preniez des mesures et que vous organisiez le service de manière que, si un corps d'infanterie légère se présentait devant Erfurt, vous puissiez conserver non seulement la citadelle, mais la ville, et que, si un corps considérable se présentait et enlevait la ville, vous fussiez à même de conserver la citadelle.

Mettez-vous sur-le-champ en correspondance avec le maréchal Mortier, qui doit être à Francfort et qui a ordre de se rendre à Fulde avec son corps d'armée.

Mettez-vous en correspondance avec le roi de Hollande qui est à Wesel.

Écrivez à M. Bignon, à Cassel, que mon intention est qu'il parte sur-le-champ et qu'il vienne me joindre.

Ecrivez souvent à Mayence, à Wesel, au maréchal Mortier, afin de leur faire passer et de me transmettre toutes les nouvelles importantes.

Ecrivez au commandant de Wtlrzburg.

LE GÉNÉRAL CLARKE A L'EMPEREUR

Erfurt, 17 octobre 1806, 8 heures un quart du matin.

Sire , je suis arrivé ce matin à Erfurt et à l'instant même la municipalité s'est rendue près de moi pour m'annoncer que ce matin elle devait payer une contribution requise verbalement par le général Dutaillis au nom du maréchal Ney1. Je me suis à l'instant transporté chez le général Dutaillis qui m'a en effet dit qu'il avait, par suite d'un ordre verbal du maréchal Ney, requis une contribution en numéraire. V. M. trouvera ci -joint le détail de cette contribution, tel que me le fournit la municipalité, et demain ces gens n'au-

l. Lee faite ne semblent pas établis d'une façon parfaitement exacte par le général Clarke. La lettre particulière suivante du général Dutaillis au Major général les présente sous un jour différent, avec des détails plus précis.

LX GÉKÉRAL DUTAILLIS AU MAJOB g£k£bAIj.

Schônbeck, 36 octobre 1806.

Monseigneur, j'ai reçu hier 25 votre lettre du 17 par laquelle vous me témoignez le mécontentement de S. M. et le vôtre sur une contribution de 400,000 fir. demandée à Erfurt par M. le maréchal Ney.

J'ai été jugé sans être entendu; j'en appelle à la justice de l'Empereur et à la vôtre. — Voici ce qui s'est passé.

Le maréchal Ney, sachant combien l'Empereur attachait d'importance à la conservation de la ville d'Erfurt et des magasins qui pouvaient s'y trouver, m'engagea à y rester ; je le priai de m'en dispenser puisqu'on était en présence de l'ennemi, mais il me dit que l'Empereur était à Weimar et que sûrement il viendrait daus le jour à Erfurt ; il insista pour que je reste ; je le lui promis.

Quelques heures après il m'envoya l'adjudant commandant Mallerot pour me prévenir qu'tf demandait à la ville d'Erfurt 400,000 francs pour payer un à-compte sur la solde due à son armée, qu'il chargeait l'ordonnateur et le payeur de suivre le recouvrement de cette somme et que j'aie d voir le président de t administration d cet égard.

Je ne m'occupai pas d'abord de cet objet, mais de -sauver la ville et les magasins du pillage et de l'incendie qui déjà commençaient.

Je parcourais la ville à cheval lorsque je rencontrai le maréchal Ney qui partait et qui me dit : « J'ai demandé 400,000 fr. à la ville d'Erfurt. Je veux donner un à-compte sur la solde due d mon armée ; je veux ôter tout prétexte au désordre et j'en Instruis S. M. Je charge l'ordonnateur et le payeur de toucher cette somme ; voyez aussi les magistrats. L'Empereur va arriver ici, rendez-lui compte de tout ; » — il était à cheval et il partit.

Je continuai de m'occuper de tout ce qui était relatif au bien du service et ce ne fut que le soir, lorsque Tordre fut entièrement établi dans la ville, que

ront plus ni viande ni argent, ce qui est un grand inconvénient. Les 400,000 livres doivent être versées entre les mains du payeur Sirejean, qui en donnera reçu. Le général

l'ordonnateur m'apporta le nom du magistrat auquel je devais parler pour les 400,000 francs.

Ce magistrat vint et je lui répétai les intentions du Maréchal ; il promit de s'occuper de suite des moyens de les remplir.

L'Empereur ne vint pas.

Le général Clarke arriva dans la nuit. Mon premier soin fut de lui écrire la lettre dont copie est ci-jointe.

Je le via et je lui dis les motifs de la demande du maréchal Ney et qu'il avait chargé l'ordonnateur et le payeur du recouvrement de la somme demandée, que je ne m'étais occupé et que je ne m'occupais que de sauver la ville du pillage que voulaient faire les prisonniers français trouvés à Erfurt et tous les traînards de tous les corps d'armée, etc.

A midi la sûreté de la ville et des magasins étant certaine, je partis pour rejoindre l'armée le soir même, et je ne m'occupai nullement de ce qui était relatif à l'argent.

Voilà, Monseigneur, ma conduite.

Le maréchal Ney et tout le 6e corps d'armée étaient indignés de ne trouver qu'incendie et pillage partout où on arrivait et ces désordres étaient commis par la réserve de cavalerie et le 4« corps qui précûdaienl noire marche.

Je vous dis la vérité et vais vous la dire encore. Le cri du soldat et de beaucoup d'officiers était que, ne recevant ni vivres ni solde, ils en cherchaient où ils pourraient en trouver ; ils disaient encore qu'ils prenaient la gratification promise par l'Empereur, etc., etc.

Le maréchal Ney voulait donner un à-compte à son armée et ôter tout prétexte au désordre et aux excès.

Quoiqu'il n'ait pas eu cette possibilité, puisqu'à Erfurt l'Empereur n'étant pas arrivé, rien n'a été payé et qu'il n'ait donné que des promesses à son armée, il a maintenu l'ordre, et la ville d'Erfurt et celle dUalbersladt doivent leur conservation au 6e corps. Je suis assez heureux pour y avoir le plus contribué.

Je vous devais ces détails, Monseigneur ; — l'Empereur et vous m'avez jugé sans m'en tendre. L'honneur, la délicatesse et mon dévouement à la gloire de l'Empereur et de mon pays ne me reprochent rien.

En pareilles circonstances, je tiendrais la même conduite et je croirais servir loyalement et fidèlement S. M.

Je puis éprouver une injustice, mais il me reste l'estime de moi-même et celle du 6* corps, dont je partage constamment les fatigues et les dangers.

Je suis avec respect de V. A. le très humble et très obéissant serviteur.

DuTAtLLIS.

La lettre du général Dutaillis au général Clarke, qui est très brève, n'est que la reproduction des ordres verbaux du maréchal Ney à son chef d'étatmajor.

Le maréchal Ney eut tort de frapper une contribution sans en avoir l'ordre ou l'autorisation du Commandant de l'armée à qui seul appartient ce droit. 11 eut tort de ne pas donner son ordre de contribution par écrit, dégageant ainsi la responsabilité de son chef d'état-major. Enfin il eut tort de ne pas prévenir de suite, et lui-môme, l'Empereur, qui fut persuadé le 17 que le général Dutaillis avait pris la mesure de lui-même ou au moins l'avait conseillée.

Dutailli8 a ajouté que le maréchal Ney devait en rendre compte ou en avait rendu compte à V. M. Sirejean est le payeur du 6e corps d'armée et il est ici. Les magistrats de-

L'Empereur ne parla pas de cette affaire au maréchal Ney, mais il chargea le Major général de témoigner son mécontentement au général Du taillis (lettre du 17 qui n'est pas enregistrée à la correspondance des Maréchaux et qui par suite n'existe plus). L'arbitraire de la contribution, à une époque où la prévarication n'était pas rare, retomba entièrement sur le chef d'état-major du 6e corps que son général ne se donna pas la peine de couvrir. L'honnêteté et la franchise sont des qualités extrêmement rares, même dans la vie militaire; elles ne se trouvent que chez des hommes d'un caractère bien trempé qui aiment la responsabilité et que le sentiment de leur devoir pousse à défendre leurs subordonnés ; aussi dans notre profession, qui est celle de l'obéissance absolue, souvent les inférieurs sont-ils les victimes du défaut de franchiso, de l'égoîsme de leurs chef*.

Le point de départ de cet abus de pouvoir du maréchal Ney était le retard dans le paiement de la solde qui était due aux officiers et à la troupe depuis le mois de mai inclusivement. « La solde est la dépense la plus sacrée, il faut la faire », a dit l'Empereur dans une décision datée d'Austerlitz le 16 frimaire an XIV. La solde est un droit ; le non-paiement de la solde engendre la maraude et le pillage. Il faut vivre ; quand l'homme de guerre ne reçoit pas de vivres requis et qu'il ne peut pas payer, on s'expose à ce qu'il prenne sans payer. — Les habitants sont certainement à plaindre, quoique les jérémiades du général Clarke dont nous trouverons plus tard d'autres éditions, soient ici hors de saison ; mais les gens de guerre eux aussi sont à plaindre, ils courent des risques dont les premiers sont exempts. Il est juste que tous les habitants se saignent pour les soldats.

Enfin le 28 octobre, le général Dutaillis, qui comme adjudant commandant avait été employé près le ministre de la guerre et connaissait personnellement le maréchal Berthier, lui écrhait une dernière lettre pour obtenir justice.

le oâvaaAii dutaillis au major gsxsbal.

Schônebeck, S8 octobre 1308.

Je ne veux pas laisser partir M. Simonin sans me rappeler à votre souvenir.

Nous avons appris avec regret que le maréchal Soult avait laissé échapper If. de Weymar. — Je puis vous assurer sans trop de présomption que nous le tiendrions si nous avions été à sa place. — Â la lenteur de ses marches et à son indécision, le maréchal Ney avait prédit ce qui est arrivé.

Vous êtes à Berlin, entouré de succès et de gloire. — Nous sommes à ronger outre frein sous les murs de Hagdeburg.

Vous devez penser combien j'ai le cceur ulcéré. — Je vous ai mandé ce qui s'était passé — et en quoi puis-je être responsable de ce que fait le maréchal Ney ? — Ce qu'il a fait a été pour le bien. —Lui seul est responsable, puis-je savoir les ordres qu'il reçoit de vous ou de l'Eroperour? — J'ai été truite avec bien peu de ménagements et de bienveillance. — L'Empereur récompense mal mon dévouement et mon attachement à sa personne. — Pourquoi ne s'adresse-t-il pas au maréchal Ney s'il a à se plaindre d'une mesure qu'il a prise? — Elle l'a été pour le bien et c'est un mal qu'elle n'ait pas été remplie. — Nous voyons de près tout ce qui se passe et tous les détails affligeants du fléau de la guerre. — Nous entendons les plaintes multipliées des officiers et des sol-

mandent qu'on modère la contribution, surtout en bœufs et denrées. Ils sont au désespoir. J'envoie sur-le-champ un courrier à V. M. pour connaître à temps ses ordres au sujet de cette contribution. Les officiers du 6e corps étant sans solde, le maréchal Ney, suivant ce que m'a dit le général Du taillis, se propose de se servir de la somme qui sera versée dans la caisse de son corps d'armée pour faire des avances aux officiers qui en auraient besoin et pour les autres dépenses indispensables. Voilà le fait tel qu'il se présente.

Dès hier le Grand-duc a fait partir et diriger sur Francfort la presque totalité des prisonniers faits à Erfurt avec une escorte qu'on dit suffisante. Je souhaite fort qu'elle le soit. Il y a dans cette escorte 6 compagnies de voltigeurs, dont 3 ne vont qu'à une certaine distance et reviennent en ce moment.

Il y a en outre un escadron du 3e de hussards ainsi que 40 gendarmes, mais le général Dutaillis emmène ces derniers, plus un bataillon de grenadiers de plusieurs corps ayant tout au plus 500 hommes l ; plus un bataillon de Hessois qui devrait être de 600 hommes et qui n'en a pas 500. Ce bataillon, commandé par M. de Gai, a laissé beaucoup de monde en arrière.

Il n'y a pas de troupes de Nassau.

La ville n'a pas été pillée, mais quelques soldats ont essayé de piller. Voilà une garnison bien faible pour garder la cita-

dats. — Nous savons, ou par notre fermeté ou en donnant des espérances, tout réprimer.

C'est la dernière fois que je vous parlerai de mon chagrin. — Je ne veux pas troubler les plaisirs que vous devez éprouver d'une si courte et si brillante campagne. — Le mal est prompt à faire, il est lent à réparer.

Tant que je serai au service de l'Empereur, rien ne ralentira mon zèle et mon dévouement. — Faites-lui connaître la vérité.

Tout à vous pour la vie,

DUTAIUiXB.

Lo général Dutaillis eut le bras emporté par un boulet au combat de Deppen le 6 juin 1807.

1. Dans sa dépêche du 16 à 2 heures du matin, le Major général dit au grand-duc de Berg do laisser à Erfurt une bonne garnison composée des troupes du maréchal Ney qui ont le plus souffert dans la bataille. C'étaient les 2 bataillons d'élite de i'avant-garde.

délie, deux forts, un grand et mauvais corps de place, et surtout pour faire la police. Il me faudrait quelques gendarmes. Il reste encore des prisonniers en ville. Je les ferai rassembler. Il y a ici des soldats de tous les corps d'armée, je les ferai filer sur Naumburg ; ce sont d'ailleurs les pillards.

Si V. M. daigne me répondre sur-le-champ, la contribution ne sera payée que comme elle le voudra.

S. A. le grand-duc de Berg a laissé ici M. Mathieu Faviers, commissaire-ordonnateur en chef, pour prendre soin des magasins \ Je vais le voir et je ferai ce que je pourrai pour les intérêts de V. M. et de S. A. J'enverrai ensuite une autre dépêche.

Je n'ai pas la capitulation d'Erfurt.

l'empereur au général clarke.

Weimar, 17 octobre 1806, il heures du matin.

Je reçois votre lettre. Puisque la contribution a été frappée, il n'y a pas de mal de la faire payer8; mais au lieu de la verser dans les mains du payeur du corps d'armée du maréchal Ney, elle sera versée dans la caisse de M. la Bouillerie, receveur général des contributions de la grande armée. Vous donnerez ordre au payeur du maréchal Ney de ne pas la percevoir, et vous lui ferez connaître que j'ai les yeux sur lui et que j'ai défendu expressément qu'il fît aucune recette sans une ordonnance du maréchal Berthier, major général.

1. M. Mathieu Faviers trouva à Erfurt 677 quintaux de farine, dont il remit 5oo quintaux aux boulangers pour la consommation des troupes ; 50 à 60 voitures de farine à une demi-lieue de la ville ; 300 bottes de foin, i,700 bottes de paille et 75,684 boisseaux d'avoine.

t. L'Empereur s'apitoyait moins que le général Clarke sur le sort de ces pauvres habitants d'Erfurt. Ce sont les lois de la guerre, les municipalités ne peuvent y échapper.

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