POST-SCRIPTUM
Indépendamment des stances recueillies par M. Visconti, et que nous venons de traduire et d’annoter, le peuple romain chante des ballades héroïques et lyriques tirées, les unes de la légende, les autres des aventures de i)andits fameux , et d’autres sujets tout aussi jjrofanes. Mais ces ballades, ainsique les poèmes burlesques et satiriques dont nous avons parlé ailleurs (i), se chantent plutôt dans la ville; le
(i^ Rome Souterraine.
paysan n’en fait guère usage. Un assez grand nombre de ces petits poèmes populaires avant été recueillis et traduits par fragments dans un livre plein d’intérét, nous y renvoyons les curieux (i); mais nous ne pouvons passer sous silence les ritournelles, rimrnelii, sorte de chansons très courtes pour lesquelles le campagnard romain a une prédilection tonte pai ticuliére. Quelques unes ont trois vers, dont le premier rime avec le dernier; le second est jeté entre deux sans rime , sinon sans raison :
Silio n ('upido iiinamor.ir fniestc, hi an0elirhe hvllezie pure e caste hu'.c più bella del* spleiulur celeste.
« Vous rendriez amoureux jusqu’à Cupidon; vous êtes belK; d’angéliques beautés pures et chastes, plus belle que la splendeur céleste. »
Dtmini pastor novello e non l*irascere (a)
Questa tua0re(çgia cli*è rotanto .vtraiiia Clii te la dtè si Follemente a pascere î
« Dis-moi , berger novice , et ne te fâche pas : Ce troupeau qui est si extravagant, qui te l’a donné si Iblleiuent à paître?
Dove cainini nasce un gensutiiinu ..
Quanilo miro ne lo tua voho ameno ,
Mi par J'atiimirare un vago giardino.
(i) t^oyaije (lam les viouta<jm‘s lA- A*owe, par Marie Grabaiu ; liad. tie l’aiigl lU, l’aii'*, i8ac). ^
(a) Irascere pour rVniv. On i ecouiiaiirait à ce seul mol que San» nazar est rauteur de celle terzinc, qui a pass»;dansle peuple.
« Où tu marches nait un jasmin. Quand je contemple ton visage aimable , il me semble admirer un jardin charmant. •
Clii spiegherà l’acerbo mio rn.irtire?
Vicino a te mi sento il cor .straziare,
Da te lontano mi sento morire.
U Qui expliquera mon âpre martyre? Près de toi je me sens déchirer le coeur; loin de toi je me sens mourir. »
Mais plus ordinairement la ritournelle ii'a que deux vers, précédés du nom d’une fleur qui a quelque rapport caché avec la pensée qui préoccupe le chanteur, et dont le nom rime avec le second vers. En voici quelques unes :
Fiore üi zucca!
Âvete nel parlare il miele in bocca ,
E i vostri sdegni sono ogiio di Lucoa.
a Fleur de citrouille! vous avez en parlant le miel à Ta Ijouche , et vos colères sont de l’huile de Lucqucs. »
Fiore d*ornello !
Mettete la gaUina accantu il gallo
E poi vedrete che bel (jiocarello !
« Fleur d’orne! mettez la poule à côté du coq, et puis voas verrez quel joli petit jeu I »
Fiore d’aneto !
Quando morose vado iti paraditto«
Se non tî trovn me rilorno indielo.
4l8 C-.AMPAGNE DE ROME.
• Fleur cl'aiiet! quand je luourrai, si je vais au paradis et que je ne t’y trouve pas, je m’en reviens en arrière. »
Flore d'abete
Prima di faTvi dar la regalata Dite ci un poco quaoti sciocchi siete?
« Fleur de sapin ! avant de vous faire donner la bonne-main , dites-nous un peu combien vous êtes d’imbéciles? »
Fior cli cipresso!
Accendi qiieslo lume in su quel sasso,
Cliè l’aima dcl inio bene passa adesso.
Il Fleur de cyprès ! allume ce cierge sur cette pierre; l’âine de mon bien passe en ce moment à l’autre vie.»
Fiore di viola!
Quando sarà quel di , brunetta c»ra ,
Cbè ti potro parlar da solo a sola?
« Fleur de violette ! quand viendra ce jour, chère brunelle , où je te pourrai parler seul à seule? »
Ces chansonnettes le plus souvent sont improvisées; cependant, sans reparler de celle de Sonuazar , on y trouve des vers do ï Aminta et du Pnstorfdo, ces deux types bucoliques de l’Italie moderne. Elles se chantent ordinairement à deux , un homme et une femme, qui se mettent vis-à-vis l’un del’autre, comme dans les tensons dumoyen-àge, et même avant, puis-
que Virgile nous dit la même chose des bergers de son
temps : Arcades ambo Ambo cantareparati. Il n’est
pas rare d’entendre de belles voix dans ces concerts rustiques , qui ont lieu en générai à l’heure des repas. Le soir il est assez d'usage qu’un couple amoureux se détache de la bande , et s’en aille , les bras entrelacés, jusqu'à la lisière du champ ; là il se met à chanter à pleine voix, à l’étendue, ainsi qu’ils disent, alla stesa, comme s’ils prenaient la nature entière à témoin de leur bonheur. A. chaque pause , la bande répond par des cris de joie et des coups de fusil.
Les chanteurs s'accompagnent sur des guitares bombées, dont les cordes d’acier ou de laiton sont fouettés à pleine main, et sur des mandolines qui chantent dans le cercle étroit de la cadence fondamentale du ton. Les airs sont dans le mode mineur ; ils ne sont point rhythmés , et semblent par conséquent antérieurs au xvi' siècle. Qui sait même s’ils ne seraient pas un reste et comme un écho lointain de ces cantilènes grecques importées à Rome sous les premiers empereurs , et qui se seraient transmises de bouche en bouche jusqu’à nos jours? D’autres sont plus modernes, et on en attribue plusieurs à Salvator Rosa. On peut consulter à ce sujet l’ouvrage du savant Bontempi(i). Ces accompagnements paraissent
(l) Istoria dtUa mutica in Italia, 1680.
(;AMPAG>K DR KOMK.
il'ahoi'd moholoiies , (|iu‘U|iiorois même disjcoi'daiiis ; maison liait par les iiiin«‘i', et de (jrands musiciens se sont ])i is pour eux d’une vive admiration. Kreutzer, par exemple, n’en parlait (ju’avec ravissement, et tons les compositeurs qui en ont tire parti ne sont pas venus nous le dire.
Tu musicien distingué et Hoinain de naissance, M. Valentin Castelli, a bien voulu noter pour nous deux de ces chants ; l’un est commun aux campagnards du l.alium , de la Sabine, de l’Ombrie , de presque tout l’Ëiat romain; l’autre est une ritournelle pur sang tpic nous avons entendue noiis-méme bien des fois sous le soleil latin, et dont les mélodies nous reportent par encbanteiuenl aux beaux jours du voyage et de la liberté.
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