CATHOLIQUES
•« Depuis plusicui's jours, et surtout ce malin A. la messe, écrivait François de PJas, on date du 29 mai 1850, il m'est venu la pensée «le «lomandcr le commandement d'un bâtiment avec lequel je serais clijirfîé de visiter tous les points du plobc o\\ de pieux missionnaires ont cherché h répandre l'Évangile. Il est bien entendu qu'il no s'agirait que des points les plus importants; sans cela le voyage dépasserait la durée ordinaire des campagnes, d'une manière trop considérable. »
Au moment où de Plas consignait dans son Journal privé ce généreux projet, il était depuis six mois premier aide de camp de Tamiral Romain Desfossés, ministre de la marine. Mais d où pouvait lui venir cette pieuse pensée? Quelles circonstances avaient influé sur son esprit pour l'amener à concevoir un tel dessein ?
L'idée première d'une campagne en faveur des missions catholiques doit être attribuée, croyons-nous, aux rapports intimes du commandant de Plas avec Auguste Marceau, l'infatigable apôtre des missions de rOcéanie. Durant un congé à Paris, en 1845, François
(1) Cf. : François de Plas, marin et jésuite : ouvrage en préparation pour paraître prochainement.
s'était trouvé on relation avec le capitaine de V Arche daZhance, dont il admirait Théroïque dévouement; mais, n'étant pas encore chrétien, il ne pouvait comprendre tout ce qu'il y avait de noble désintéressement, de sublime abnégation dans la conduite de son ami, sacrifiant en quelque sorte sa carrière militaire, pour faire campagne au nom de la Société de VOcéanie.
En 1850, que les temps sont changés! De Plas était converti depuis deux ans ; dans la ferveur de son zèle, non seulement il approuvait la campagne de V Arche cTalliancej il concevait même l'ardent désir d'imiter Marceau, en profitant de l'expérience acquise par son ami. Toutefois n'était-il pas à craindre qu'il se laissât guider par quelque motif personnel? Il se posa sincèrement la question et répondit en toute franchise : ce Quant à mon projet de voyage dans les missions catholiques, je ne tiens pas à le faire moi-même, et je céderais volontiers la place à un autre oflScier chrétien qui serait disposé h la prendre. Je crois donc que ma petite personnalité n'est pas le mobile de ce projet, mais bien l'amour de Dieu et du prochain, et aussi celui du pays. »
Au mois de juin, son projet se trouvait parfaitement arrêté, du moins dans ses principales lignes; mais, ne voulant pas se fier à ses propres lumières, il se décida à les soumettre à des autorités compétentes. « Je viens, écrit-il le 4 juin, de parler à l'abbé Libermann, supérieur du séminaire du Saint-Esprit, de mon idée de visiter les missions catholiques sur un bâtiment de guerre, avec un délégué de la Propagande: cette idée lui a paru bonne; et comme je lui demandais ses prières pour me foire savoir si ma pensée était de Dieu et non du monde, il m'a proposé de commencer une neu vaine, et j'ai accepté son offre avec joie. »
De Plas s'empressa de communiquer son projet à quelques-uns de ses amis qu'il réunit à déjeuner dans un modeste hôtel de la rue Saint-Honoré. « La conversation, nous écrit M. Ludovic de Plas, qui faisait partie des convives, fut ce qu'elle devait être entre des hommes chez qui la rupture du pain semblait moins un tribut payé aux besoins du corps qu'un prétexte à la communion des pensées de Tàme. Faible croyant que j'étais, je sortis de ce milieu embaumé de charité et d amour de Dieu, plus secoué que je ne l'avais jamais été par une parole humaine. »
A la suit^ de cette réunion, François écrivit h son ami Marceau, malade, que les médecins avaient envoyé aux eaux de Nicderbronn, en Alsace, et il reçut de lui, le 10 juin, la lettre suivante, par laquelle l'ancien capitaine de V Arche (ï alliance approuvait pleinement le lutur commandant de la nouvelle campagne en faveur des missions catholiques.
Mon bon ami,
Jo nrenipiTsso «le répondre h votre lettre qui a été pour moi un cmrid sujet fie joie et de ccmsolation. Béni soit Dieu de la pensée <pii vous occupe! Je n'en connais point qui pût me causer autant î\o lionheur de votre part. Que le démon clierclie à vous faire croire qu'il esl parvenu à y glisser un peu de vanilé, je le comprends; il voudrait bien sans doute que votre idée ne trouvAt point «rexéculi(ui. O^î^n* •' ^c que vous me dites que vous ne l'auriez pas exécutée, si j'étais en santé, je ne saurais (|u'admirer cet esprit d'abncLMtion que vous donne une foi simère; niais, vous le savez, si javais eu la santé, je ne serais déjà plus en France. J'aurais, je lV<5père. trouvé le moyen de répouflre à l'apiiel des missionnaires •pii. dans leurs lettres, me pressent de les aller rejoindre. Le bon Dieu m'a réservé une autre part» j'ai tout lieu de le croire; l'état d<î langueur et d'impuissance dans lequel je suis depuis prés de huit mois ne me permet par de penser que je doive retourner jamais b'i-bas.
J'espère bien que vous pourrez mettre à exécution votre pensée. Cesl une chose de toute nécessité que cette visite se fasse.
Je vous quitte pour que ma lettre parte. Si la Sainte Vierge vous engage h la persévérance dans votre projet, vous me le ferez savoir.
Pour moi, je suis convaincu que vous ne sauriez vous employer plus utilement et que cette œuvre est indispensable, tout comme je suis convaincu des difficullês qui se présenteront, mais cela ne saurait qu'enflammer votre zèle.
Veuillez présenter mes respects à l'abbé Libermann, puisque vous êtes à même de le voir.
Votre tout dévoué en Notre-Seigneur.
A. Marceau, Servus Mariœ Immaculatae.
Dès le deuxième jour de la neuvaine concertée avec le R. P. Libermann, de Plas, sans abandonner un projet qui le préoccupait trop peut-être, reconnut qu'il ne devait chercher avant tout que la volonté de Dieu. <( Il y a des idées qui valent mieux qu'un trésor, écritil. Celle que Dieu m'a envoyée hier est de ce nombre. Je concevais des projets magnifiques ; j'étais en route pour faire le tour du monde avec un délégué du Saint- Siège et inspecter au nom du peuple, j'allais dire du roi très chrétien, les missions catholiques. Je pensais à tout ce qu'il faudrait prévoir pour une campagne de cette nature : qualité du bâtiment, composition de Tétat-major et de l'équipage, etc. Tout à coup je me ravisai et je me demandai s'il n'était pas beaucoup plus simple de mécontenter delà position présente, que de diriger l'activité de mon esprit vers un avenir qui ne sera probablemeut pas ce que je rêve ou ce que je désire. J'ai été alors pénétré plus que jamais de cette pensée : il faut vouloir ce que Dieu veut, comme il le veut, quand il le veut. Or, Dieu me veut ici jusqu'à nouvel ordre, c'est donc ici que je dois borner mon horizon ; c'est ici que je dois dépenser tout ce que j'ai d'intelligence, pour me rendre utile dans la mesure que Dieu voudra. »
Le 12 juin, il passa la nuit, comme membre de l'Adoration nocturne, en méditation devant le Saint-Sacrement, dans la chapelle des PP. Maristes, et le len-
demain, fortifié par la prière, il écrivit dans son Journal ces lignes où respire, avec Thumble défiance de ses propres forces, son inébranlable confiance dans le secours divin : « J'ai demandé à Dieu, par l'intercession de la Sainte Vierge, de daigner répandre quelque clarté dans mon esprit, touchant le projet que j'ai formé de visiter les missions catholiques. J'ai éprouvé peu de ferveur, mais je n'en poursuivrai pas moins ma route, avec cette espérance qui nous est tant recommandée, et, quoi qu'il arrive, ma confiance en la bonté divine ne sera pas ébranlée. »
A la fin de la neuvaine qu'il avait entreprise en l'honneur de la très Sainte Vierge, François se sentit de plus en plus affermi dans son dessein, et il ne songea plus dès lors qu'à, en poursuivre la réalisation. Toutefois, il fallait attendre une occasion favorable pour en parler au ministre ; elle ne tarda pas à se présenter, et il rencontra dans les sentiments de M. Romain Desfossés comme un écho de son propre cœur. L'amiral avait compris qu'il appartenait à, la France catholique, fille aînée de l'Eglise, protectrice officielle des chrétiens en Orient, de renouer toutes les traditions d'un passé glorieux, en se mettant à. la disposition du Souverain Pontife pour favoriser, avec la propagation de la foi, l'influence de la civilisation chrétienne dans tout l'univers.
Heureux du succès obtenu, de Plas écrivit aussitôt à Marceau pour lui communiquer ses espérances et sa joie. La réponse ne se fit pas attendre. Elle renferme, avec un cri de reconnaissance envers Dieu, une parole d'encouragement à persévérer, et de sages conseils, fruits de Texpérience personnelle :
Mon bien cher ami,
Votre lettre d'hier m'a causé un vrai bonheur, vous le comprenez, assurément. Je suis tout consolé en pensant que, bientôt peut-
être, la France sera nobloiuont engagée dans la seule voie qui puisse ui convenir et assurer son bonheur.
J'admire comme, pour arriver au bien, il faut, par suite de notre misère, passer presque toujours par des tentatives fausses. Vous aviez tout d'abord compris, en i8io, lorscpie nous nous sommes rencontrés, (pie je me fourvoyais avec mes idées de commerce mêlé à la religion.
Quand je relis aujourd'hui la brochure que j'ai publiée au mois de mai, à Lyon, je me sens tout confus à voir tous les raisonnements que je considérais alors comme propres non pas à justifier l'entreprise, mais à en montrer l'excellence et la pensée catho- Jiqne. Je me dis (ju'il faut qu'une société soit bien malade, pour que les catholiques y puissent être amenés à se laisser séduire par de pareilles rêveries. Et ce qui m'étonne surtout, en ce moment, c'est de voir que les résultats n'ont pas fait ouvrir les yeux. Mais Je temps n'est pas loin où tout cet échafaudage croulera, et alors, je lespère, vous serez à la tête d'une expédition qui sera le signal d'une en* nouvelle pour la marine française et les missions.
Mon bon ami, si l'on vous donne ce commandement, exercez la liberté du choix, pour vos officiers surtout. Sans cela vous ne pourriez compter sur rien. Vous aurez bien assez *le misères, même avec un personnel de rhdix.
Que la sainte volonté «le Dieu s'accomplisse en moi: c'est mon unique ambition î Quand me reviendra la santé et pourquoi me sera-t-elle rendue? Lui seul le sait.
Votre tout dévoué en Notre-Seigneur.
A. Marcfau, Servus Mariœ Immaciùatœ,
On ne songeait pas encore à recruter le personnel de l'expédition, que déjà Taumônier se présentait, comme envoyé par la Providence. C'était M. Tabbé Cambier, vicaire du Gros-Caillou, prêtre plein de zèle, que François avait connu et apprécié à TŒuvre des militaires. « J'ai eu tout à Theure, écrit-il le 14 juillet, la visite de Tabbé Cambier, qui s'associerait volontiers à mon projet de voyage dans les missions catholiques... Je mets, ajoute-t-il, ce projet de voyage sous la protection de la divine Mère de Dieu. »
Après Taumùnior, le premier officier auquel songea le commandant pour l'expédition projetée, ce lut Alexis Clerc, le iutur martyr de la Commune, qui venait
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(l'être nommé lieutenant de vaisseau. Personne ne pouvait mieux convenir pour une campagne dans les missions, car il était profondément religieux, et intimement uni avec de Plas qu'il avait connu à Brest en 1848, comme président du club de la marine. Malgré ses répugnances pour les fonctions de second, il consentait à servir en cette qualité sous les ordres de son ami. L.a lettre suivante, datée de la fête de Notre-Dame des Neiges, 5 août, nous apprendra les démarches qu'il s'empressa de laire dès la première ouverture; elle nous montrera aussi, par les nobles sentiments qui s*y trouvent exprimés, que le commandant et son second étaient bien dignes l'un de Tautre.
Mon bon de Plas,
Exultât spiritus meus ! En vérité, mon cœur a hondi do joie en lisant votre lettre. Le tour du monde n'était pas un rêve <|ue je • aressais, parée «pie je le erovais irréalisable, mais c'était un sotdiait très ardent. Je n'ai plus rien à demander, sinon (pu? toute un'sérable question de satisfaction personnelle soit vivement repoussée, afin que mon intention bien pure soit exclusivement tournée vers la plus grande ffloire de Dieu, et que je puisse dire au«si : ExnltavU spiridis mens in Dm Hnlutari mco.
J'i'mbrasse votn» plan de tout mon cœur; je veux, connne vous, (•ette propagande laï<|ue, qui est l'exemple de la pratifiue de notre sainte religion. Je veux cette propagan<le du génie et de l'iidluence •b* notre patrie, la Fille alné(? «le l'Kglise et le royaume <b* Marie. Pendant des siècles. Franc et cbrétien étaient synonvmes ; ils le sont encore plus qu'on ne le pense. Nous n'avons (|u*un même sentiment sur tout cela; vous le savez <léjà. Je suis par conséquent très ronvaincu de la très grande utilité polit iipie de l'expédition que vous projetez. Il mesendde ipiilsera bon, sans jmrter atteinte au but religieux qui est votre (in dernière, <le faire tout ce qu'il sera possible [lour l'utilité que notre siècle apprécie seule. Ainsi, outre l'inlluenee du pavillon «jue vous devez taire prévaloir, vous |W)urriez tenter de rapporter des documents tecbniques, tels que plans, rectifications de longitudes, observations pbvsiques, etc...
J'ai connnuniqué votre lettre à l'abbé Matbieu, i\\\\ en parlera à l'ahlM* de Poulpiquet; ils seront discrets. D'abord, ils feront prier parles bonnes Ames qu'ils dirigent ; ensuite, ils nous indiqueront des sous-officiers et des marins comme il nous les faut.
J'ai aussi recruté M. Sans..., enseigne de vaisseau, dont je crois
vous avoir parlé, cl qui est d'une piété exemplaire ; il nous appartient corps et Ame. La seule chose <|ui le trouble, c'est qu'il est trop heureux; il craint de se chercher trop lui-môme et pas assez Jésus-Christ dans celle expédition. Je partageais ce sentiment, il serait même plus grand chez moi, qui ai déjà le bonheur de vous connaître, de vous aimer el d'être aimé de vous; mais je suis très assuré que Dieu veillera sur ses serviteurs et (piil ne leur refusera pas quelques mérites.
Notre ami Jovant me semble le meilleur commis (l'administration possible ; je crois qu'il acceptera avec empressement. D'ici-lù, son examen sera passé, et, s'il est reçu, rien ne l'arrêtera plus. Je ne veux pas lui en parler encore, afin de ne le pas préoccuper et de le laisser tout au travail.
Le chirurgien sera très difficile à rencontrer. Cependant, j'en connais un (jui conviendrait à peu prés ; il a un fond de foi et de respect pour les choses saintes.
Un petit bAliment comme ceux dont vous m'avez parlé ne comporte (ju'un lieutenant de vaisseau, mais celte régie serait laissée de cùlé. Je verrais avec plaisir un autre second (pie moi. Je ne suis pas un marin bien fumeux ; depuis i84r>, je n'ai navigué que sur des bateaux à vapeur. Du reste, il ne s'agit pas de consulter son goût, mais l'intérêt de rex[)êdilion ; vous trouverez à coup sur un second plus expérimenté el plus habile...
Mgr Parisis, le militant évêque de Langres, siégeait alors à la chambre des députés. Dès qu'il eut connaissance de l'expédition qui se préparait, il en exprima aussitôt toute sa satisfaction dans ce billet qui nous a été conservé.
Le projet d'armer une corvette française pour aller protéger les missions catholiques est digne, sous tous les rapports, d'avoir été conçu et d'être exécuté par l'amiral Homain Desfossés. Je ne saurais lui dire combien j'en suis consolé, réjoui, édifié.
Seulement, je dois avouer à monsieur le ministre <|u*il y a, dans l'intérieur même de ces missions, des difficultés graves, el je crois que si un délégué du Saint-Siège pouvait être associé de «fuelque manière à cet envoi d'un bâtiment français, il en résulterait un bien plus sûr el plus durable.
7 P. L., C'Véque de Lawjrcs.
Quelques jours après, de Plas s'éloignait de Paris avec l'approbation du ministre de la marine et muni
d'instructions confidentielles : « C'est une affaire décidée, écrit-il dans son journal lé 17 août; je partirai pour Rome demain soir. Au moment d'entreprendre une longue e^mpagne dans une pensée religieuse, il est bon que j'aille recevoir la bénédiction du Saint- Père. »
Le jour même de son départ, il écrivit de Paris à sa mère, qu'il n'avait pas encore mise au courant de la situation, pour lui annoncer le grand projet qu'il méditait, (c Je crains que mon voyage à Rome ne prenne plus de temps que je ne l'avais cru d'abord. J'ai été voir, ce matin, l'évéque de Langres et le nonce du Pape, qui m'ont fait le plus aimable accueil. Ils me donneront des lettres qui me procureront un accès facile auprès de Sa Sainteté.
« J'ai un grand projet qui est approuvé par d'hononorables ecclésiastiques ; je t'en parlerai plus tard. Qu'il te suffise de savoir que l'extension de la catholicité est le but. S'il réussit, tu en seras contente, j'en suis sûr, car tu veux avant tout le bien de la religion.
« Je tâcherai de t'écrire de Rome ou de Marseille. »
Au lieu de faire route pour Marseille, François se décida, au dernier moment, à prendre la route d'Italie, afin d'éviter la quarantaine imposée aux provenances de France. Grâce à son passeport, régulièrement légalisé sur tout le parcours de Paris à Rome, nous pouvons le suivre à. chacune de ses stations : Lyon, Chambéry, Turin, Gênes, Livournc et Florence.
C'est de Gênes que, le 13 août, il communique à sa mère ses premières impressions de voyage ; « Je me réjouis d'avoir eu l'occasion de visiter Chambéry, Turin et Gênes, et de traverser le mont Cenis. C'est peu de chose, sans doute, que de voir aussi rapidement. Néanmoins, l'entrée des montagnes de la Savoie, la délicieuse vallée de Montmélian où coule l'Isère, la
ilî INTRODUCTION
vallée d'Arc, les pentes du mont Cenis du côté de Turin, produisent une impression des plus vives.
« J'avais espéré trouver un bateau à vapeur de Gênes à Civita-Vecchia. J'apprends que je ne pourrai aller que jusqu'à Livourne, et qu'il me faudra attendre quatre jours une occasion pour Civita-Vecchia. Cela me contrarie vivement, mais peut-être irai-je passer ma mauvaise humeur à Florence. Je n'avais qu'un but en entreprenant ce voyage, voir Rome chrétienne. Tout ce qui me retarde m'est désagréable ; ce n'est donc pas par plaisanterie que je parle de Florence comme d'un pis-aller.
(( Je suis las des chefs-d'œuvre humains; ils font rendre h l'homme un hommage qui ne lui est pas dû. Combien de gens ne vont dans les églises que pour les tableaux et les statues qui s'y trouvent, et, stupides admirateurs du plus ou moins d'habileté de l'artiste, ne voient rien au delà!... »
De Gènes la Superbe, de Plas se rendit à la cité des Médicis, où il eut la consolation de faire la sainte communion dans l'église de VAnnunziatay pour célébrer la fête de l'Assomption de la très Sainte Vierge ; le 10 août, au matin, il arrivait à Rome, l'àme remplie d'une douce et sainte émotion. Son premier soin lut d'entendre la messe au couvent des Dominicains, près de l'hôtel de la Minerve, où il était descendu ; puis il alla faire visite à M. de Gerando, attaché d'ambassade h la légation de France, et porta ses lettres au cardinal Antonelli, dont il reçut un fort aimable accueil.
Au moment où il se disposait à partir pour Rome, un de ses amis du ministère, qui avait eu déjà le bonheur d'accomplir ce pieux pèlerinage, lui avait tracé comme le plan d'un itinéraire à travers la ville éternelle :
Uuand vous serez «ï Home, lui avait-il écrit, allez au Capitolc et, du haut i\o la tour, vous verrez, d'ua côté. Home moderne et ses églises, aussi nombreuses que les jours de l'année ; de l'autre côté. Home païenne et toute sa gloire en ruines : c'est là-dessous que les chrétiens avaient miné leurs onze lieues de catacombes.
Du côté de ces ruines, vous apercevrez au loin, par les marais Pontins, la voitî (jue suivit saint Pierre après son débarquement à Terracine; puis, peu avant dans la ville nouvelle. Santa-Maria in via lâta, sur l'emplacement de la maison (pi'il habitait ; au pied du Capitole, la prison Mamertime, d'oil il sortit ave<* saint Paul. Suivez des yeux le chemin qui con<luit Ji la pyramide Sextius... ; c'est arrivés là que les deux apôtres s"end)rassèrent pour aller mourir, Fun à Saint-Paul-ies-t rois -Fontaines, l'autre à Saint-Pierre. Leurs corps sont dans ces bhsilifiues; leurs têtes sont réunies sous lautel de Saint- Jenn-de-Lalr an ^ la catbédrale du monde cbrélien.
Vous irez ensuite parcourir les catacondx's de Sainte-Agnes, un autre jour le Colysée à cinq minutes du (iapitole, <'est l'arène des martyrs. C'est mon lieu de prédilection. (J'ï«i»*l \im^ aurez prié j>our moi, si vous grimpez avec! le gardien sur les galeries, cueillezy (pifdques fleurs. J'en gardais comnu; une relitpie, elles sont perdues.
Je n'ose vous en dire plus long, mais je prierai bien pour vous.
A vous de cœur.
Hubert.
Nous ne suivrons pas de Plas dans ses courses pieuses à travers la Rome chrétienne, pour visiter les sanctuaires consacrés par tant de glorieux souvenirs ; nous savons qu'il ne négligea aucune occasion de réchauffer sa ferveur et de ranimer sa foi. <c Je me suis rendu à la Minerve^ lui écrivait le R. P. de Villefort, à la date du 21 août, pour vous offrir mes respectueux hommages et vous rendre compte de ce que j avais pu arranger au sujet de la messe que vous désirez entendre demain à la Confession de Saint- Pierre.
« A mon grand regret, il m'est impossible de vous procurer la consolation de la dire. Je serai heureusement remplacé par un autre Père de notre Compagnie, le P. Louis de Bouchaud, actuellement aumônier de l'hôpital militaire français de Saint-Dominique.
« Il passera demain matin, à six heures, à la Miner ve^ pour vous prendre... »
Deux jours après, rendant compte à sa mère de son voyage à Florence et à Pise, et de ses courses dans l'intérieur de Rome, François lui disait : « J ai eu le bonheur d'entendre la messe sur le tombeau des Apôtres et je n'ai oublié aucune des personnes de ma famille dans mes prières ; j'espère que mon voyage ne sera pas utile qu'à moi, et que mes parents et mes amis en retireront quelque bien.
c( Je n'ai pas encore pu avoir d'audience du Pape, mais j'ai vu le cardinal ministre Antonelli et le cardinal Franzoni, directeur de la Propagande : ces deux cardinaux ont fort approuvé mon projet. Je tacherai de voir demain l'abbé de Mérode, qui emploie sa magnifique fortune au soulagement de la misère, et une belle intelligence et un grand cœur au service de Dieu et de l'Église... »
Des circonstances imprévues ne lui avaient pas permis d'obtenir une audience immédiate du Saint- Père ; mais, loin de s'en étonner, il admirait cette divine Providence qui conduit tout pour le bien des élus : Omnia propter electos. « Pourquoi, se demandait-il, la lettre d'audience n'étant pas été remise à l'hôtel, à raison de mon absence, ai-je eu Tidée d'aller la réclamer ? Ce qui m'a valu une fort utile causerie sur mon projet, de bons conseils sur le langage que je dois tenir au Souverain Pontife, enfin une invitation à entendre la messe du Saint-Père lundi et à déjeuner avec Mgr de Mérode avant l'audience. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus ; je me borne à répéter : « Dieu sait ce qu'il nous faut, nous devons a nous soumettre en toutes choses à sa sainte voce lonté. ))
Le 25 août, c'était fête solennelle à Saint-Louis des
Français : Pie IX s'y rendit, entouré d'un brillant cortège. Un grand nombre d'officiers généraux et supérieurs, de sous-officiers et même de soldats de toutes armes furent admis à baiser la mule du Pape ; ils contemplaient avec joie cette figure sereine qui inspirait à tous un profond respect. « J'ai eu le bonheur, écrivit de Plas, le soir même, de baiser l'anneau et la mule du Pape. Il a bien voulu se rappeler, quand M. de Rayneval a prononcé mon nom, qu'il m'avait donné audience pour demain. »
Nous empruntons au Journalprivé le touchant récit de cette bénie journée du 26 août, si vivement attendue, qui laissa dans l'esprit et le cœur du pieux commandant d'ineffaçables impressions, de précieux souvenirs.
c( Ce matin, j'ai reçu la communion des mains du Saint-Père, après avoir entendu la messe dans la salle qui précède sa petite chapelle. Quand on croit à la présence réelle, il semble indifférent que la communion nous soit donnée par un simple prêtre, ou un évoque, ou un cardinal, ou le chef de l'Eglise. C'est toujours Dieu fait homme que nous recevons, et la haute dignité de l'officiant ne saurait rien ajouter à la grandeur de Dieu. Arrivé à la messe du Saint-Père avec cette idée, je n'en ai pas moins été fort ému quand il m'a donné la sainte hostie. A peine le Pape a-t-il eu terminé la messe, qu'un prêtre l'a remplacé à l'autel. Pie IX s'est agenouillé sur un prie-Dieu, un peu en arrière, et a entendu la seconde messe.
a Vers dix heures, j'ai été introduit chez le Souverain Pontife, et j'ai baisé respectueusement la mule et lanneau. Mgr de Mérode ayant dit au Saint- Père que j'avais un vif désir de lui être présenté i « Et moi aussi, a répondu le Pape, je désire le voir : < Anche io lo voglio vedere. » Il m'a fait asseoir
devant lui, et nous avons causé assez longuement du but de mon voyage. »
Le but, nous le connaissons déjà; mais quel fut précisément le sujet de l'entretien avec Pie IX? Nous pouvons le conjecturer par une feuille manuscrite, intitulée : Note pour V audience du Souverain Pon-^ tifey que nous copions textuellement:
« Le ministre de la marine a été très reconnaissant de l'honneur que lui a fait Sa Sainteté en le nommant grand'croix de Tordre Piani.
« Le gouvernement français veut envoyer un bâtiment en Chine pour la protection des missions ; il est probable que le commandement de ce navire me sera donné. Le ministre de la marine et celui des affaires étrangères seraient très disposés à modifier la destination de ce bâtiment suivant les vues du Saint-Père, qui pourrait, s'il le croyait utile, envoyer un délégué pour examiner l'état des missions et lui en rendre compte.
(( 11 serait possible, j'ai lieu de le croire, d'avoir un état-major de bons chrétiens et un équipage généralement religieux ; ce qui serait d'un heureux effet dans les pays où se trouvent les missionnaires. »
A la fin de l'audience, François pria le Souverain Pontife de vouloir bien bénir quelques chapelets et une petite croix pour gagner les indulgences de la Via Crucis. De retour à l'hôtel de la Minerve, l'àme débordant de joie, il nota dans son Journal Theureux résultat de sa visite et les vives impressions sous le charme desquelles il se trouvait encore : « Sa Sainteté approuve complètement ma pensée. Elle est très disposée à envoyer un délégué sur un bâtiment français, mais elle a besoin de réfléchir sur la personne qui pourra remplir la haute mission d'inspecter les pays où rÉvangile est prêché. » Et se rappelant quel-
ques particularités bonnes à retenir, il ajouta : « Le Saint-Père était revêtu d'une soutane blanche. Sa figure reflète une bonté, une sérénité, admirables. Quand Pie IX m'a parlé de la nécessité où il a été de fuir Rome et de soustraire le chef de l'Église aux insultes du parti qui voulait le renverser, il m'a dit avec un accent indéfinissable : « Ce n'était pas pour « moi, peccatore indigno; mais, pour la haute dignité « qu'il a plu à Dieu, de me conférer, il fallait ne pas « rester exposé aux outrages dont j'étais menacé. »
Dès le lendemain de l'audience, de Plas, encouragé par le bienveillant accueil du Souverain Pontife, reprit joyeux le chemin de la France, en traversant rapidement Florence, Gênes, Turin, Chambéry ; le 3 septembre il était de retour à Paris, où il reprenait ses fonctions de chef d'état-major auprès du ministre de la marine.
Le même jour, il reçut de Marceau une lettre afteclueuse qui le félicitait de ce beau voyage, en exprimant ses regrets de n'avoir pu revoir cette Rome, un des plus chers objets de son amour.
Que je voudrais vous voir inainlcnant, lui disait-il, et causer longuement avec vous de Kome que vous avez eu le bonheur de visiter, cl où j'ai un si grand «lésir de relournor. Durant toute nui campaf?ne de l'Océanie, je n'avais <|u'une cliose qui nie rappelât en Europe, Je désir d'aller à Koinc. Je me promettais de profiter du premier moment de liberté pour aller revoir tous ces lieux, (jue je me plais encore à parcourir souvent en imagination.
Quand je songe à cela et que je me vois depuis plus d'un an en France, depuis plus de six mois dans un petit village d'Alsace, je me demande, après une pareille expérience, s'il peut encore naître des désirs et des projets dans mon cœur. Quelle misère est «Jonc la nôtre, quelle destinée d'être sans cesse à combattre cet ennemi intérieur qui, k peine désarmé, se relève et veut toujours parler en maître î
Que se passa-t-il dans les hautes sphères gouvernementales, quand le premier aide de camp du ministre
de la marine rendit compte de sa mission auprès du Souverain Pontife? Rien ne nous a été conservé à ce sujet, ni dans les Lettres, ni dans le Journal ; mais voici quelques lignes du 15 septembre, qui annoncent un désappointement inattendu.
(( J'avais rêvé, un jour, un beau projet de voyage pour la protection des missions. L'équipage, officiers et matelots, devait être tout chrétien ; les officiers à mon choix. Je n'avais pas prévu dans ce plan magnifique une petite difficulté qui le réduit à néant. Le ministre m'a dessillé les yeux et ouvert l'entendement d'un seul mot qui m'a confondu : « Les ordonnances <c ne laissent que dans le cas de mission scientifique (c le choix des officiers au commandant. » D'ailleurs, la formation de l'équipage aurait rencontré bien d'autres difficultés. Malheureusement j'ai déjà beaucoup parlé, j'ai donné des espérances, je suis à demi engagé avec bien du monde ; il en arrivera une véritable confusion pour moi : que le saint nom de Dieu soit béni! »
Cependant le projet d'un voyage, au moins dans rextrérae Orient, n'était pas abandonné. « Il est probable, écrit François à sa mère, le 18 septembre, qu'avant longtemps j'entreprendrai une campagne lointaine. Il n'y a encore rien de très arrêté, si ce n'est que je puis compter sur la hienveillance du ministre. )> Peu de jours après, en effet, il apprenait d'une manière certaine que le ministre lui réservait le commandement d'un bâtiment, lequel serait le Cassiyii, et qu'on lui laisserait bien des facilités pour composer convenablement Tétat-major en vue de la mission. « Il est probable, écrit-il de nouveau à sa mère, que je partirai dans le courant de décembre pour faire campagne. Toutefois, comme rien n'est encore décidé oflSciellement, il serait fâcheux d'ébruiter l'affaire. »
Sans doute, de Plas n'ignorait pas les chagrins et les ennuis qui l'attendaient dans l'organisation de sa campagne ; mais la joie ou la souffrance, la honte ou les honneurs, il était prêt à tout accepter comme venant de la main de Dieu. « Béni soit le nom du Seigneur! s'écrie-t-il, et voyons sa sainte volonté dans chaque chose qui arrive. Pas de hâte, pas de presse, du calme, de l'application à nos devoirs , en tout temps , en tout lieu , en toutes choses. »
Cette conformité à la volonté de Dieu, un des traits distinctifs de cet esprit de foi qui animait chacune de ses actions, avait été l'une des vertus caractéristiques de Marceau. Quand celui-ci apprit les difficultés que rencontrait son ami, il lui écrivit pour l'encourager à poursuivre son entreprise, lui rappelant cette sublime vérité de l'ordre surnaturel : la, volonté de Dieu n^est qu amour.
Ce luol, disait-il, me parait cfTcctivcment suffire à tout. Comment, sadiant cela, n'être pas disposé à se conformer en tout à cette sainte volonté, à accepter avec reconnaissance tout ce qu'elle nous envoie. Ce mot est, il me semble, le plus propre à. nous encourager à la conformité à la volonté de Dieu : là est la sainteté. Je pense que ce mot pourra vous être plus d'une fois en aide dans Totre campagne, durant laquelle vous aurez bien des épreuves, et quelques-unes très cruelles; j'y compte, parce que vous êtes dévoué à Dieu.
Vous me réjouissez, du reste, singulièrement, en me disant que vous ne comptez nullement sur vous; car vous êtes destiné à éprouver bien des mécomptes, insupportables pour qui n'est pas profondément convaincu qu'il n'est qu'un instrument entre les mains de Dieu, et que, par conséquent, il ne doit point se décourager en voyant tout arriver au rebours de ses prévisions et de ce qu'il devrait, d'après ses lumières, considérer comme le plus avantageux.
Assurément, une mission comme celle que vous allez accomplir ne peut l'être que par une personne vivant de foi ; mais aussi c'est une bien grande grâce que Dieu vous fait en vous appelant là. Vous l'apprécierez encore mieux au retour de votre campagne que TOUS ne le faites maintenant.
Comment ne pas admirer ces merveilleux sentiments de sainteté que la grâce de Dieu se plaisait à développer dans deux cœurs si bien faits pour se comprendre I
Le choix d'un second préoccupait visiblement le futur commandant de la nouvelle expédition ; mais à qui s'adresser pour trouver un lieutenant de vaisseau qui consentît à embarquer en supplément? De Plas priait, selon son habitude, pour obtenir la lumière, quand il reçut de Cherbourg une lettre qui semblait une indication de la Providence. « J ai vu ce brave Bernaërt, lui écrivait son ami de Fayolle, à bord du Friedlandj c'est vraiment un homme de bien. J'ai passé dimanche une heure avec lui et je l'ai quitté satisfait comme quelqu'un qui se sent meilleur d'avoir causé avec un homme vertueux. C'était la première fois que je le voyais depuis le Suffren. C'est bien la même exaltation, mais dirigée vers un tout autre but. Il vit en solitaire, excepté pour les classes pauvres auxquelles il fait beaucoup de bien. Inutile de dire qu'il vous a en profonde amitié ; ce qu'il désirerait le plus au monde serait d'être votre second pour la campagne que vous projetez. « Ce serait le plus grand bonheur « pour moi, m'a-t-ildit, d'aller second de de Plas, dans « une campagne qui aurait pour but de mettre rince fluence du pavillon français au service des mission- « naires. »
Il fallait profiter de la bonne volonté d'un officier qui, par la droiture de son caractère et Ténergie de sa volonté, avait gagné l'estime générale dans la marine. Des avances lui furent faites aussitôt et acceptées de grand cœur. Bernaërt se félicitait de pouvoir rendre quelques services aux prêtres des missions; il attribuait aux relations qu'il avait eues avec eux le repos et le bonheur dont il jouissait. Mais quelle profonde hu-
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milité dans la lettre qu'il écrit au commandant pour le remercier d'un poste qu'il regardait comme une laveur exceptionnelle ! Ne croirait-on pas lire une page de la vie des Saints? « Il était impossible au ministre, mon cher de Plas, de dire une chose plus flatteuse pour vous et plus aimable pour moi, que de vous accorder, en me nommant, un lieutenant de vaisseau en supplément. J'accepte avec un grand empressement cette proposition que je n'envisage pas de la même manière que vous. Vous l'appelez un pis-aller, et c'est précisément ce que je trouve de plus conforme à mes vues. L'officier en supplément a droit ou mieux est obligé à tous les services ; mais il ne peut être mis en ligne avec les réglementaires pour les récompenses, au retour de la campagne. Sous ce rapport, ce voyage serait plus réellement pro Deo. » En terminant cette lettre si chrétienne et si digne, Bernaërt priait le commandant de présenter ses amitiés à Clerc, l'assurant qu'il était on ne peut plus heureux de terminer sa carrière avec deux compagnons de voyage qui avaient toute son estime et son affection.
Dès qu'il eut été informé de cette nomination de son vieil ami. Clerc lut transporté de joie, car il connaissait tout le prix de l'acquisition nouvelle. « Mon cher commandant, écrit-il à de Plas, avec son entrain et sa bonhomie habituels, je suis enchanté de la recrue de Bernaërt, et j'en suis personnellement très soulagé. J'appréhendais beaucoup cette onéreuse position de second et je me suis réjoui de n'en avoir eu que la peur. Vive le vieux Bernaërt! Il y a par là un certain air d'abnégation qui nous eût manqué, si un lieutenant de vaisseau de quelques mois eût été second. » Puis, après avoir exposé ses idées sur le choix du bâtiment et le recrutement du personnel, il ajoute, en faisant allusion au voyage de Rome, ces quelques
lignes qui exprimaient si bien les sentiments de son âme : « Vous avez eu le bonheur de voir le Saint-Père, j'en suis heureux pour vous. Il vous a si bien reçu ! Ce Saint-Père nous aime tant, nous autres Français. Comme votre cœur devait être rempli d'allégresse et de ferveur dans cette ville des miracles ! Oh ! nous irons un jour ensemble user, pour notre part, le pied de bronze de Saint-Pierre! »
Le moment approchait où l'aide de camp allait résigner ses fonctions au ministère de la marine : « Je quitterai l'amiral Desfossés, avait-il écrit le 26 septembre, avec de sincères regrets, car je n'ai reçu de lui et de sa famille que des marques d'affection; mais s'il y a des regrets, il n'y aura pas de remords, car je crois bien ne lui être plus utile. »
Dans une causerie intime qu'il eut avec le ministre vers la fin du mois de septembre, François exposa les motifs qui l'avaient engagé à demander l'autorisation de laire une grande campagne : d'abord, le bien de la religion, mais aussi le désir de ne pas démériter par un séjour trop prolongé à terre. L'amiral Romain Desfossés exprima son chagrin de perdre un si bon chef d'état-major, en môme temps qu'un ami; mais il comprenait trop bien les devoirs d'un homme de mer, les aspirations d'une âme chrétienne, pour ne pas approuver une telle résolution.
Quand de Plas reçut ses lettres de commandant, il apprit, non sans déplaisir, que la campagne ne devait pas se faire comme elle avait été projetée ; ce ne serait plus un voyage autour du monde pour visiter les missions catholiques, pas môme une campagne spéciale dans rextrême Orient, mais une simple station dans les mers de Chine. « Les hommes se font bien facilement illusion, se contenta-t-il d'écrire dans son journal. Que la volonté de Dieu soit faite ! »
Informé des nouvelles dispositions du gouvernement à regard de la campagne du Cassini, Marceau s'empresse de consoler son ami, qui n'en aura pas moins devant Dieu tout le mérite de sa bonne volonté.
Ce que vous me dites au sujet de votre campagne, lui écrit-il, ne m'a point tout à fait surpris. J'avais cru cependant, je vous l'avoue, que vous aviez eu le soin de traiter l'afTaire officiellement avec l'amiral ; et dans cette pensée, je ne vous ai jamais fait à cet égard une seule observation. J'admirais comment l'amiral avait pu obtenir cette faveur pour vous ; je me l'expliquais, du reste, par la politique de bascule que l'on est un peu obligé de suivre.
Vous m'avez écrit que l'on avait à Rome quelque embarras à trouver un bomme pour cette mission. Cela doit vous faire penser que vous n'en aurez point. D'ailleurs, comme vous le dites, que ferait-il maintenant à votre bord ?
Sur le conseil de son ami, de Plas, acceptant généreusement le sacriflce, écrivit à Rome sur l'état actuel des choses, après en avoir informé le nonce du Souverain Pontife en France. Mais un de ses lieutenants, Alexis Clerc, qui était venu à Paris pendant une absence du commandant, n'avait pas perdu toute confiance ; il lui manda qu'on ne devait pas renoncer à 1 espérance d'obtenir à bord un délégué du Saint- Père pour l'exploration des missions, et que le ministre des affaires étrangères lui-même allait à Rome pour ofirir le Cassini à sa Sainteté. « Que la volonté de Dieu se fasse, s'écria de nouveau François, en recevant cette communication qui lui rendit quelque espoir, puissionsnous nous y conformer avec joie ! »
Une autre difficulté venait de surgir pour l'embarquement de l'aumônier. Monseigneur l'Évêque de Vannes, dans le diocèse duquel se trouvait le port de Lorient où le Cassini était en armement, avait le droit de choisir un de ses prêtres, et il refusait les pouvoirs à M. l'abbé Cambier, qui appartenait au diocèse de Paris. Clerc, d'accord avec le commandant, crut
aplanir toutes les difficultés en s'adressant à un ordre religieux, et il eut recours aux Jésuites. Voici la lettre qu'il écrivit à ce sujet au R. P. Rubillon, alors provincial de la Compagnie de Jésus à Paris, dont il connaissait le zèle et la charité (1) :
Mon Révérend Péro,
Je vous remercie du fond du eœurde voire lettre si affectueuse; j'embrasse aujourd'hui cette longue campagne avec une parfaite sécurité, et dans l'espoir que Dieu la fera servir à sa gloire et à notre profit spirituel. Le commandant de Plas, h Rome, a offert de transporter {\ bord du Cassini un délégué du Saint-Pére qui put examiner et ap[>récier l'état et les besoins du royaume universel. Le ministère a fait lui-m;^.me la m.^me ouverture au nonce à Paris. Il est probable qu'un projet qui paraît si avantageux i\ l'Eglise sera accepté: cependant cela n'est pas srtr. Quoi qu'il en soit, ce délégué, qui peut-être ne serait pas Français, pourrait avoir des visites à faire qui \o tiendraient longtemps absent du bord ; le bùtiment ne serait pour lui qu'un moyen de transport, et vous comprenez, mon cher Père, (|ue nous voulons un prêtre pour nous. Aussi nous avons recours à vous.
La loi relative aux aumôniers n'en attribue jias aux bâtiments comme le nôtre; nous nous réjouirions de ce malheur, si nous pouvions en profiter pour avoir un Jé<;uile. Puis(|ue le gouvernement n'interviendrait pour rien dans ce choix, il ignorerait volontiers ce qui ne le regarderait pas.
Le Père serait nourri avec et par le commandant; nous réclamons les dépenses de toute autre espèce, et nous tâcherons de le rendre en aussi bon état «pi'on nous l'aura livré. Dans la difficulté de faire davantage et de constituer à notre aumônier des émolumeiil^î comme s'il était légaleinoul et administrativement embarqué, il n'y a qu'un prêtre ayant fait vœu de pauvreté et que son ordre recevra de nouveau dans son sein après l'expédition, qui puisse convenir. Cette considération fera peut-être que lévêtiue de Vannes, <lc qui les aumôniers qui embarquent dans le port de Lorient reçoivent leurs pouvoirs, se départira du droit de choisir un prêtre de son diocèse, et voudra bien accorder à un Père Jésuite ce (|ui ne pourrait être accepté par un prêtre séculier.
Mais si les difficultés extérieures paraissent faciles à lever, il faut cependant fies raisons de poids pour décider votre Compagnie à consacrer pendant trois ans un Père à un aussi petit nombre de fidèles (|uc l'équipage du Cassini (130 hommes).
(1 Alexis Clerc, par le P. Ch. Daniel, p. 216.
D'abord, le bâtiment remplira d'autant mieux son importante mission (juc les hommes en seront plus religieux, et il est certain que leur avancement ne sera pas utile à eux seuls. Mais la raison principale est que le bâtiment doit, en elTel, comme il avait été dit d'abord, faire le tour du monde, et que, par conséquent, vous pouvez avoir comme un visiteur général (jui fasse pour toutes vos maisons voisines du littoral ce qui, je crois, se fait dans vos diverses provinces de l'Europe. De telle sorte que la Compagnie trouverait quelque avantage h ce qui nous serait si avantageux à nous-mêmes.
Mon Révérend Père, c'est rie la part du commandantde Flasque je vous arlresse rette demande, il sera lui-même à Paris le 28 octobre et vous verra pour cette affaire : mais comme elle est peutêtre longue à décider, il a désiré «jue je vous écrivisse, pour ne pas perdre de temps. Nous comptons (|ue le bâtiment sera prêt ^ partir à la fin de décembre.
Mon cher et vénéré Père, soyez-nous favorable dans ce projet, où nous sommes aussi jaloux de notre bien que de celui de la Comp-tignie. Il est clair f|uc le choix d'un Père convenant à ces doubles fonctions d'aumônier et de visiteur appartient exclusivement à votre Très Révérend Père général , mais de Plas m'a dit de vous ciler le nom du P. de Saint-.\ngel, qui est, croit-il, îi Dôle, sans toidr^fois insister aucunement.
Je prierai Dieu qu'il vous rende favorable à nos desseins.
Votre très respectueux et soumis fds en Notre-Seigneur Jésus- Christ.
A. Clerc.
Quel esprit de foi dans cette lettre, et quel respect des convenances de la vie religieuse ! La soummission filiale de Clerc à son vénérable correspondant n'était pas un vain mot ; sans être lié par des vœux, il y trouvait un avant-goût de Tobéissance du Jésuite.
Tout, pourtant, no devait pas marcher au gré des désirs du commandant et des espérances de son lieutenant. Un changement de ministère ayant eu lieu, le projet d'une campagne spéciale en faveur dos missions catholiques fut définitivement abandonné; le Cassini ne fit pas le tour du monde, aucun légat, aucun Jésuite n'y fut embarqué. Mais, comme nous le verrons dans la suite, parvenu en Chine, après avoir, en quelque sorte, semé sur sa route des apôtres de la bonne nou-
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velle, de Plas, par son dévouement à la religion, rendit de grands services à tous les missionnaires dont il admirait le sacrifice, et principalement aux Pères du Kiang-nan, Tune des plus intéressantes missions de la Compagnie de Jésus dans l'extrême Orient.
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