OCTOBRE 1850—6 MARS
François de Plas appelé au commandement du Cassini, — Armement du bâtiment dans le port de Lorient. — Choix des officiers de Tétat-major et des élèves. — Recrutement de la maistrance et de l'équipage. — Études sur la Chine et sur les bâtiments à vapeur. — Conciliation des devoirs religieux avec les devoirs.de position. — Allocution à l'occasion du l«'janvier. — AfTections sacrifiées à la reconnaissance. — Sympathies et oppositions. — Sentiments d'humilité et de conformité à la volonté de Dieu. — Mort de Marceau, ami du commandant de Plas. — Les expériences à la mer, — Passagers à bord du Cas^ iini, — Lettre d'adieu. — Appréciation du personnel. -* Départ.
« Je viens d'être appelé, écrivait François de Plas à sa mère, le 7 octobre 1850, au commandement du Cassini, corvette à vapeur destinée à la mer de Chine, où elle aura pour but spécial la protection des missions catholiques. Tu comprends toute la joie que j'éprouve à penser que je puis être de quelque utilité à ces bons missionnaires et aux intérêts catholiques. Sans doute j'emporterai le regret de me séparer de personnes tendrement aimées, mais il y a là un si
noble devoir à remplir que mes amis ne me sauront pas mauvais grè de les quitter. »
Le jour même où il traçait ces lignes visiblement émues, le nouveau commandant du Cassini quittait, non saus regret, ses fonctions de chef d'état-major auprès du ministre de la marine; mais, persuadé que telle était la volonté de Dieu, il se mit résolument à l'œuvre pour ne pas se montrer indigne de la mission qui lui était conQée. « J'aime à me persuader, disait-il, que c'est la Providence qui m'a inspiré la pensée de prendre la mer ; sans cela, je croirais être ingrat envers l'amiral Desfossés, qui me témoigne tant de confiance et d'affection. »
Le il octobre, de Plas arrivait à Lorient, où il trouva, en descendant de voiture, son ami Clerc qui lui apprit que, selon toute probabilité, le bâtiment ne pourrait point être prêt avant la fin du mois de décembre. <c Je suis à Lorient depuis le 11, écrit-il à sa mère, faisant tous mes efforts pour préparer de bons éléments tant en personnel qu'en matériel. Le Cassiyii est un joli navire déjà éprouvé dans une longue campagne, sous le commandement de M. de Chabannes, qui m'en a fait le plus grand éloge. Je trouve ici tout le monde bien disposé. Le préfet maritime, M. de Suin, m'a promis qu'il ferait tout son possible pour armer la corvette aussi bien que si c'était pour lui-même. Tout s'annonce donc sous les meilleurs auspices. On m'a fort approuvé d'être venu m'enlendre avec l'ingénieur chargé de disposer le bâtiment ; l'absence du capitaine cause toujours un peu d'embarras. »
Fidèle à sa promesse, le préfet maritime, pour faciliter l'armement du Cassini, laissa au commandant le choix des lieutenants de vaisseau et des enseignes à embarquer. 11 savait que celui-ci agirait en conscience, ne visant que le bon résultat de la campagne et nulle-
PRÉPARATIFS DE LA CAMPAGNE DU <c GASSINI » 43
ment les relations plus ou moins agréables avec les officiers. Clerc et Bemaërt, les premiers appelés, se trouvaient à Lorient, où ils secondaient le capitaine de toute l'activitô de leur esprit, de toute Tardeur de leur foi. « J'ai déjà, écrit François à sa mère, deux lieutenants de vaisseau bons chrétiens, qui sont pour moi des frères. Le lien religieux est de tous le plus solide; quand nous assistons ensemble à la messe du malin, on pourrait dire de nous, comme des premiers chrétiens, que nous no faisons qu'un cœur et qu'une âme. » C'était, en effet, l'habitude des trois amis d'assister à la première messe du matin pour attirer sur leurs travaux du jour la bénédiction du ciel. De Plasse plaisait à le constater au retour d'un voyage à Puycheni. « J'ai eu un vrai plaisir, dit-il, à serrer la main des deux officiers qui m'ont demandé d'associer leur fortune à la mienne. Nous avons été fidèles, ce matin, à noire habitude d'entendre la première messe. J'ai eu la consolation de voir ici beaucoup de monde aux messes du matin. Les populations bretonnes sont évi^ demment religieuses, je les trouve même édifiantes. » Les prémices de la journée consacrées à Dieu, le commandant se dépensait le reste du temps à l'armement de son navire, parcourant les divers ateliers et se rendant compte par lui-même de l'installation abord du Cassini. Clerc, de son côté, continuait, aidé de Bernaërt, à s'occuper du personnel futur. Nous l'avons déjà vu proposer le docteur et l'officier d'administration, deux choix qu'il regardait comme excellents et qui avaient été acceptés sans difficulté, en même temps qu'un jeune enseigne qui partageait tous ses sentiments. « Mon ami S***, écrit-il, en parlant de ce dernier, a chanté un Te Deum et un Magnificat. C'est le plus beau fleuron de votre couronne de commandant, et je veux que vous m'en sachiez gré. » Mais déjà sol-
licite par un puissant attrait à quitter le monde, le jeune enseigne ne tarda pas à entrer au noviciat de la Compagnie de Jésus, où son ami devait le rejoindre après la campagne de Chine.
Outre les officiers qui composent Tétat-major d'un bâtiment de guerre, on embarque aussi un certain nombre d'aspirants ou élèves, comme on disait autrefois, parce qu'ils continuent à bord leur éducation maritime. Clerc se félicitait d'avoir eu la main heureuse : « Ce sont, disait-il, des jeunes gens qui ont déjà résisté à bien des épreuves ; on peut compter sur leur dévouement. Parmi eux se trouvent les quatre premiers de TÉcole. »
Quant au recrutement de la maistrance et de l'équipage, les difficultés étaient plus grandes, à raison même du nombre relativement considérable des hommes à embarquer. Aussi le commandant voulut-il s'occuper lui-même de ce choix, et chaque jour il passait plusieurs heures aux Équipages de ligne, examinant les hommes, lisant leurs livrets, pour ne prendre que des matelots capables et de bonne volonté. « Les solliciteurs me poursuivent, écrit François à sa mère : c'est à qui embarquera sur le Cassini^ quelques-uns par goût, beaucoup par misère. Il y a ici un grand nombre de marins inoccupés, pour lesquels la navigation semble une douceur, comparée à la triste vie qu'ils mènent à terre. C'est à faire saigner le cœur. Suivant toute apparence, nous aurons un bon équipage : on m'a laissé beaucoup de facilités pour le composer, et je ne prends que des hommes de très bonne conduite. »
Le 10 décembre, de Plas recevait l'ordre officiel de prendre le commandement du Cassini. En signalant, dans son Journal^ cette prise de possession, il ajoute : « Le bâtiment est bon et sera bien armé, les apparences sont en faveur du succès ; mais il en est des campagnes