‹ Campagne du Cassini dans les mers de Chine, d'après les rapports: lettres et notes du CommandantChapitre 17 sur 51 · MARS 1851— 30 AOUT · texte numérisé non relu

MARS 1851— 30 AOUT

En mer. — Relâche à Funchal (lie Madère). — Les Canaries et les lies du Cap- Vert. — Passage de la ligne. — Fêtes religieuses abord : le Vendredi- Saint et le saint jour de Pâques. — Le Cap : bénédiction d*une église catholique. — Exercices du mois (le Marie en mer. — Saint-Denis : intronisation solennelle de Mgr Desprez; établissement des Jésuites à la Ressource; retards involontaires; visite à la Ravine creuse; procession du Tâ-'ès Saint- Sacrement. — Mission à la côte ouest de Sumatra. — Visite au Sultan d'Acheni et punition de deux Radjahs. ^ Les Maldives, Poulo-Pinang, Singapore. — Influence des mis» sionnaires. — Golfe de Siam et du Tong-king, lie d'Haïnan. — Arrivée du Cassini et de la Capricieuse aux îles Cowe, près de Macao.

En mer, 6 mars.

Le Cassini se comporte bien à la lame. Malgré un tirant d'eau peu considérable, il porte sans fléchir sa lourde artillerie et son nombreux personnel ; on le dirait fait exprès pour affronter les périls des océans orageux que nous allons parcourir. Au départ, la mer était assez grosse ; mais la corvette, s*inclinant sous une forte brise, fuyait rapidement, et les côtes de France n'ont pas tardé à disparaître à nos yeux.

Nous avons rencontré, hors des passes de Groix, un très beau temps ; le ciel était bleu, l'air vif, le soleil radieux et Thorizon assez pur. Cependant, tous nos passagers ont eu plus ou moins à souffrir du mal de mer, et je me suis trouvé seul à table au moment du dîner.

La prière a été récitée ce soir, à la chapelle, pour les passagers, par Mgr Desprez, qui a bien voulu la faire ensuite lui-même à Tèquipage réuni presque tout entier, au son de la cloche, sur le gaillard d'arrière. J'ai remercié du fond du cœur le bon Dieu d'avoir favorisé les débuts de notre voyage, et de m'avoir donné un équipage qui sait le reconnaître et l'honorer. îSans trop me préoccuper de l'avenir, je veux aussi me disposer à bien supporter les mauvaises chances qui me paraissent inévitables dans une si longue navigation.

A bort du Cassini. Funchal (île Madère),

13 mars iSol.

Chère bonne mère.

Le Cassini, après une traversée de six jours, des plus heureuses sous tous les rapports, a jeté l'ancre hier, à dix heures et demie du matin, devant la capitale de Madère. Funchal, pittoresquement bâtie sur le penchant d'une colline dont la mer baigne le pied, est un excellent point de relâche pour les bâtiments qui arrivent d'Europe. Nous nous sommes de suite occupés de remplacer le charbon consumé, et de renouveler les vivres frais pour l'équipage.

Mgr Vérolles et Mgr Desprez, accompagnés de leurs grands vicaires, M. l'aumônier et moi, nous sommes empressés d'aller visiter le gouverneur et Tévêque de l'ile. Le gouverneur était absent; mais l'évéque, que nous avons rencontré, nous a fait très bon accueil. Le

DE FRANGE KN CHINE b9

palais du gouverneur, lourd édifice flanqué de tours, n'offre rien de remarquable. La cathédrale, modeste à l'extérieur, ne manque pas d'une certaine grandeur; mais, comme les autres églises de la ville, elle pèche à riDtérieur par une profusion de sculptures dorées, sans élégance.

Je reviens d'une agréable promenade, en compagnie des deux évéques de Mantchourie et de Bourbon, de leurs grands vicaires, de l'abbé Cambier et du commissaire d'administration. Nous sommes montés à cheval pour aller visiter une chapelle dédiée à la très Sainte Vierge, et située à une très grande hauteur, d'où la vue s'étend sur un ravissant panorama de la ville et de la rade. 11 nous fallait traverser des endroits périlleux ; mais les chevaux, habitués à ce trajet, avaient le pied sur. Chacun de nous, du reste, était accompagné par précaution d'un vigoureux rapaz (garçon), qui suivait au trot ou au galop, se soutenant, pour éviter la fatigue, à la queue de l'animal dont il avait le soin.

On ne sait qu'admirer davantage, la fertilité du sol oula beauté du paysage. Ce ne sont partout que champs de vignes disposées en tonnelles; et dans cette saison, les figues et les pèches sont déjà formées. La campagne, si gracieuse par les accidents de terrain et l'encadrement de la mer, est encore embeUie par de frais ruisseaux, ou plutôt par des gaves impétueux, qui se précipitent en bouillonnant des collines verdoyantes où poussent les plantes les plus variées des pays chauds. De jolis villages sont enfouis dans la verdure ou coquettement assis sur le rivage. Funchal est fier, à juste litre, de ses nombreuses quintas (villas) qui séduisent par leur riant aspect tous les étrangers, dès leur débarquement.

Comment remercierai-je la Providence pour tous les biens dont elle se plaît à me combler? Je suis entouré

62 CAMPAGNE DU « CASSIKI »

risés par une mer très belle et un ciel fort clair. Une moitié environ deTéquipageafaitses pâques à la messe de sept heures, célébrée par Mgr de Mantchourie, qui a donné la confirmation aux mousses et à une quinzaine de matelots. A dix heures et demie, grand^messe solennelle, chantée par Mgr Desprez, à laquelle presque tout le monde a assisté sans contrainte et dans un grand recueillement; le soir, à deux heures, vêpres et salut : grâce aux passagers et à un officier bon musicien, le chant n'a rien laissé à désirer. L'équipage m'a paru content de sanctifier ce grand jour. Tous les ecclésiastiques ont été édifiés de la bonne tenue de nos hommes et de nos enfants de chœur improvisés. Les oflBciers pratiquants se sont réjouis avec moi de ce magnifique résultat obtenu par la simplicité et la charité intelligente de Taumônier, M. l'abbé Cambier, qui possède un admirable talent pour pénétrer jusqu'au cœur des matelots. Quant aux personnes de Tétat-major qui ne pratiquent pas, elles ont aussi montré beaucoup de bon vouloir, et j'en ai été touché.

Que de fois ces paroles de la sainte liturgie me sont venues à la pensée : Hœc dies quam fecit Dominus exultemus et Isetemur in ea! Je ne sais comment remercier Dieu de tous ces biens qu'il m'a faits. Il a daigné employer son serviteur, quoique indigne, à travailler pour sa gloire. Puissé-je ne pas rester au-dessous de la tache, et offrir toujours ma bonne volonté in simplicitate cordis i

A bord du Cassini. Table-Bay, 2 mai 1851.

Chère bonne mère,

Le Cassini amouillé au Cap (Cape-Town) dansla nuit du 21 au 22 avril. La montagne de la Table et celle du

Lion, qui bornent la baie de Touest au sud, étaient magnifiquement éclairées. Il est d'usage, dans cette saison, et surtout le lundi de Pâques, de terminer les pique-nique en mettant le feu aux arbustes et aux herbes qui poussent dans ces lieux peu accessibles. Les pique-nique avaient été nombreux, sans doute, car, à dix lieues en mer, nous apercevions déjà les montagnes couvertes de feux qui, à mesure que nous avancions, en dessinaient bizarrement les formes.

Dieu a béni cette seconde traversée comme la première. Tout va aussi bien que possible, mieux que je n'aurais osé Tespérer. La plus complète harmonie continue de régner à bord, et je remercie Dieu chaque jour des conditions dans lesquelles il m*a placé pour cette longue campagne.

Notre consul, M. Blancheton, ancien secrétaire de M. Mole, a bien voulu m'accompagner avant-hier à Fals-Bay, point de relâche des bâtiments qui abordent le mouillage du Cap. J avais emmené avec moi deux ofiBciers et un élève. Cette course, utile sous le rapport marine, a été en même temps agréable, parce qu'elle nous a permis de prendre une idée du pays. L'aspect général ne produit guère bon effet, bien qu'on voie ça et là quelques jolies maisons de campagne. Les montagnes sont dénudées à leur sommet, et les plaines, marécageuses ou sablonneuses; cela n'empêche pas la ville du Cap d'offrir beaucoup de ressources, entre autres d'excellents moulons.

Nous avons assisté ce matin, les deux évoques passagers, une grande partie de Tétat-major, une douzaine de matelots et moi, à la bénédiction d'une église catholique, placée sous l'invocation de la Sainte-Famille fuyant en Egypte. Monseigneur Griffith, vicaire apostolique de la colonie du Cap, officiait pontificale ment avec beaucoup de dignité. La nouvelle église,

très convenable, était pleine de monde, même de protestants ; on s'y est tenu avec beaucoup de décence. Je remercie la Providence de m'avoir permis d'assister à la bénédiction de cette église catholique, située à l'extrémité de l'Afrique et destinée à répandre un nouvel éclat sur notre sainte religion.

Dès que j'aurai embarqué le charbon qui nous est nécessaire, je quitterai cette baie pour me rendre à Bourbon. C'est un voyage de vingt à vingt-cinq jours, et je ne compte pas arriver à Saint-Denis avant le 25 mai.

En mer, banc des Aiguilles, 4 mai.

Nous longeons le redoutable banc des Aiguilles. Il vente grand frais, ou plutôt tempête. Les vagues soulevées viennent battre avec fureur contre les flancs de la corvette : mais les sabords sont fermés, et tout est disposé pour afl*ronter la grosse mer et les violents coups de vent de ces parages. Pas de voiles dehors, et la machine ne nous fait filer que quatre nœuds à l'heure. Comme la brise est inégale, nous avons de forts roulis quand elle diminue. Voilà le premier mauvais temps depuis notre départ ; il n'y a vraiment pas à se plaindre.

8 mai.

Depuis le banc des Aiguilles, notre traversée n'est qu'une longue suite de mauvais temps. Le vent est très froid ; de grosses lames se précipitent sur le pont ; la pluie se mêle à l'eau de mer. Nous cheminons {lentement vers Bourbon ; ce qui est une cause d'ennui et d'impatience pour plusieurs] passagers, et je pourrais dire pour moi-même, si je ne résistais fortement à cette

lendance de rhomme de vouloir toujours autre chose que ce que Dieu veut.

12 mai.

Tous les soirs, à Toccasion du mois de Marie, on se rassemble en famille devant l'autel de la dunette, et une prière spéciale est récitée, après celle de Téquipage. Les Sœurs, les ecclésiastiques, les dames passagères, quelques officiers, et, depuis deux jours, quelques matelots y assistent. Après la prière on chante à plein cœur un cantique qui, ce soir, a été enlevé avec une sorte d'enthousiasme. Plusieurs maîtres et matelots avaient demandé qu'on leur apprit les cantiques ; un des missionnaires, M. Tabbé Janson, a bien voulu se rendre à leurs désirs, et ils chantent avec beaucoup de feu et d'ensemble en l'honneur de leur auguste Mère.

Je bénis Dieu de tout mon cœur de cette insigne faveur qu'il accorde au Cassini. C'est une grande joie pour moi de constater que, sans efforts, sans user en rien de l'influence de ma position, la piété progresse à bord.

19 mai.

Très beau temps aujourd'hui. Nous sommes à soixante-dix lieues environ de Bourbon, et nous pourrons mouiller à Saint-Denis dans la nuit de demain, à moins qu'il ne surgisse quelque circonstance extraordinaire. Il a plu à la divine Providence de me faire exécuter le trajet de France à Bourbon dans moins de temps que ÏArchimède^ bâtiment de même force que le Cdssini. Quelle a été ma part dans le résultat obtenu? Je n'ai eu qu'à laisser agir le maître mécanicien et l'officier chargé de la machine, en établissant des voiles quand le vent était favorable.

A bord du Cassini. Rade de Saint-Denis, 23 mai.

Monsieur le ministre (1),

Après une traversée de soixante-seize jours, y compris seize jours de relâche à Madère et au Cap, le Cassini a mouillé devant Saint-Denis le 21 mai.

Le 22, à huit heures du matin, Mgr Desprez que j'avais l'honneur de conduire à la Réunion, a pu débarquer sans difficulté. Il a été salué à son départ de cinq coups de canon, et par le Cassini et par les batteries de terre. Les commandants de VArchimède et du Chandernagor^ les seuls bâtiments de guerre qui fussent alors sur rade, se sont réunis au commandant et aux officiers du Cassini^ pour faire cortège au canot du nouvel évéque, et accompagner Sa Grandeur jusqu'à la cathédrale.

Le canot où se trouvait Monseigneur Desprez, portant pavillon de proue et de poupe, ouvrait la marche. Les cinq autres canots, avec pavillon de poupe, suivaient à la lile, d'après Tordre d'ancienneté des capitaines. Le lieutenant-colonel de Condrecourt, commandant les troupes, était venu recevoir Sa Grandeur au débarcadère, où s'était déjà rendue processionnellement une partie du clergé de la ville et de Tile. Après s'être revêtu des ornements pontificaux, l'évéque de Saint-Denis s'avança vers l'église entouré d'une foule immense. Partout sur son passage la ville présentait l'aspect d'un jour de fête.

Mgr Desprez, durant la traversée, avait gagné l'affection de l'équipage ; aussi beaucoup de matelots et de sous-officiers, par vénération pour sa personne, avaient-ils sollicité l'honneur de porter le dais, le jour

(i) M. Cbasseloup-Laubal.

de son installation solennelle. Rien ne pouvait attirer plus de considération au nouvel évéque que de se présenter ainsi à la population, escorté d'une partie des hommes de nos bâtiments. Seize d'entre eux furent désignés afin de pouvoir se relayer tour à tour. Derrière le dais les ofiBciers marchaient en groupes entre deux lignes de soldats qui formaient la haie. Des places nous avaient été réservées dans le chœur, où nous assistâmes à la messe qui suivit la lecture de la bulle d'institution.

Avant la messe, l'èvéque de Saint-Denis voulut immédiatement faire connaître à son peuple la sollicitude dont son cœur débordait. En entendant cette parole si paternelle, le public d'élite qui remplissait la cathédrale comprit combien le choix du gouvernement avait été heureux; chacun se félicitait d'avoir rencontré un pontife qui saurait compatir à toutes les peines, à toutes les douleurs.

La cérémonie tout entière a été brillante. La population noire paraissait très heureuse ; les blancs ont été moins démonstratifs, mais, en somme, tout s'est bien passé.

Vous êtes sans doute parfaitement renseigné, monsieur le ministre, sur la situation de l'île de laRéunion depuis l'abolition de l'esclavage ; permettez-moi d'ajouter quelques mots sur ce que j'ai ouï dire à ce sujet (1).

Plusieurs personnes m'ont assuré que cette mesure, favorable plutôt que défavorable aux planteurs, avait produit un très grand bien. Les vols sont plus rares et les mariages plus nombreux. Les nouveaux affranchis affluent dans les églises aux jours de fête ; non seulement ils se conforment aux pratiques extérieures de

(1) L'esclavage avait été aboli dans les colonies françaises, par décret da Gouvernement provisoire, en 1848.

la religion, mais ils en suivent à bien des égards la loi morale. Les Indiens, transportés dans ces derniers temps, qupique plus faibles que les noirs, compensent cette infériorité par un travail plus constant. On les loue à un prix modique, qui permettrait des bénéfices suffisants, si la loi sur les sucres était plus bienveillante pour nos colonies. Quant aux noirs, sauf les vieillards et les infirmes, ils se sont en grande partie éloignés des habitations. Les uns, ne songeant qu'àjouir de leur liberté, vivent dans les montagnes, on ne sait trop comment ; les autres s*associent avec de petits planteurs, auxquels ils servent en quelque sorte de valets de ferme. Les colons, anciens possesseurs des esclaves, sont obligés pour la plupart d'emprunter à gros intérêts ; aussi attendent-ils avec impatience l'indemnité promise.

Nous sommes ici contrariés par des raz de marée fréquents et de fortes brises qui empêchent toute communication avec la terre. Nous comptions d'abord partir le 10 juin ; mais des contretemps extraordinaires dans cette saison nous forceront probablement d'attendre davantage.

24 mai.

Aujourd'hui, fête de Notre-Dame auxiliatrice, je suis allé à la Ressource, établissement des Jésuites cédé par la famille des Bassyns. Les Pères y ont fondé une colonie d'enfants malgaches des deux sexes, sorte de greffe chrétienne qu'ils se proposent d'implanter à Madagascar. J'ai été édifié de la tenue des garçons, qui chantent des cantiques avec goût et connaissent assez bien le catéchisme. L'établissement des jeunes filles, dirigé par les Sœurs de Saint-Joseph, est peu éloigné de celui des garçons ; on leur apprend à lire, à écrire.

la religion et le ménage, en attendant qu'on les renvoie dans leur pays.

Nous avons assisté à une grand*messe précédée du baptême de trois enfants malgaches, et suivie d'un diner au réfectoire décoré à merveille pour la circonstance. Au nombre des convives se trouvaient M. de Villèle, Tabbé Cambier, Bernaërt, Clerc et Tun de mes camarades d'Angoulême, le capitaine de frégate Bonfils, commandant supérieur de Mayotte, homme très distingué, qui parait bien comprendre sa position.

Dieu veuille bénir cette œuvre de colonisation qui sera peut-être un jour l'instrument de régénération chrétienne de la grande île africaine !

A bord du Cassini. Rade de Saint-Denis,

28 mai.

Chère bonne mère.

J'apprends qu'il part ce soir un bâtiment de commerce pour Bordeaux, et j'en profite pour t'annoncer l'heureuse arrivée du Cassini à Bourbon, où Mgr Desprez a fait son entrée solennelle, mercredi dernier, 22 mai.

J'ai acquis un excellent ami dans Mgr Desprez. Il me témoigne une confiance et une afi'ection toutes fraternelles, ce qui ne m'ôte rien du respect que j'ai pour le caractère sacré dont il est revêtu. 11 a eu la bonté de me dire qu'il était très heureux de l'accueil que je lui avais fait, et que, pour s'acquitter envers moi, il n'avait pas trouvé de meilleur moyen, sachant ma vive affection pour ma mère, que de prier chaque jour pour loi durant le saint sacrifice de la messe. J'ai été, comme tu le penses, on ne peut plus touché de ces paroles prononcées devant tous les officiers groupés autour de lui.

70 CAMPAGKE DU « CASSINI »

Je ne puis que rendre grâces à Dieu, chère mère, de la manière dont vont les choses. Tout marche à souhait. L'état-major et Téquipage ne laissent rien à désirer, et la comparaison avec d'autres navires rend la chose plus sensible. Dans la nuit d'hier, un incendie éclatait au gouvernement (maison du gouverneur) ; l'équipage du Cassini, à ma grande satisfaction, a parfaitement rempli son devoir.

L'évéque de Mantchourie est en course dans l'île jusqu'au départ. Je compte rester ici jusqu'au 10 juin, et faire route ensuite pour Poulo-Pinang et Singapore avec Mgr VéroUes que je dois débarquer à Macao ou à Chang-hai.

3 juin.

Prends courage, ô mon ûme, ne te laisse point abattre par la contrariété ou par la souffrance. Rien n'arrive que ce que Dieu veut, et comme il le veut. Qu'importe d'aborder en Chine un peu plus tôt ou un peu plus tard ? Qu'importe de perdre, comme on dit, un, deux ou trois jours? Ce jour ou ces jours perdus peuvent être la cause dune bonne chance; et quand même ils ne le seraient pas, quand même, au contraire, ils entraîneraient une suite de peines et de contrariétés, ne nous suffirait-il pas de savoir que Celui qui gouverne toutes choses en a disposé ainsi dans sa sagesse, pour nous soumettre humblement à sa sainte volonté?

Il est possible que ce retard involontaire m'oblige à rester ici jusqu'à l'arrivée de M. Guérin, qui commande VEurydice et la station, et que celui-ci tranche, à ma grande satisfaction, la question de Taumônier. Il est possible qu'obligé d'attendre le courrier d'Europe, il m'arrive des lettres ou des nouvelles importantes. Quoi qu'il en soit, sachons nous plier sans

humeur et avec joie à tout ce qui renverse ce que nous appelons pompeusement nos résolutions et nos projets.

8 juin.

J'ai retrouvé les Laserve, bons et affectueux comme par le passé. Ils me comblent avec leurs nombreux parents de toutes sortes d'amitié. J'ai passé deux jours de repos à la Ravine creuse, et j'y ai causé longuement avec mon cousin Tom, dont les idées diffèrent complètement des miennes en politique. Tom parait avoir un caractère franc et énergique; mais il est nourri de tous les écrits composés en haine de la religion et de la royauté. Je me suis laissé voir ce que je suis, il ne m'a pas caché ce qu'il est; nos causeries ont été sérieuses, et il a mis du tact dans la manière de me combattre.

A bord du Cassini Rade de Saint-Denis,

12 juin.

Chère mère,

Nous ne pouvons rester indifférents à ce qui se passe en France; aussi n'est-ce pas sans émotion que j'ai appris le changement de ministère, par les journaux d'abord, puis par un petit mot de mon ami Chasseriau, chef de cabinet du ministre actuel, comme il l'était de M. Desfossés.

J'ai vu le commandant de la station. Il m'enlève l'abbé Cambier, qui lui était destiné comme aumônier. Les ordres ministériels étaient trop positifs pour qu'il pût me le laisser par pure obligeance. Il faut donc me résoudre à me séparer d'un homme que j'estimais, que j'aimais, et qui avait toute la confiance de l'équipage.

li CAMPAGNE DU « CASSIKI »

Demain, M. Tabbé Cambier dira une messe pour demander la conformité à la volonté de Dieu : j'y assisterai (1).

De plus en plus je n'ai qu'à me louer de Tétat-major et de l'équipage du Cassini, La Providence continue envers moi ces prévenances qui parfois m'inquiètent. Il est facile de s'accommoder de la fortune; mais, quand on n'a pas connu la mauvaise, peut-on compter sur soi? Heureusement la religion nous fait une vertu de l'espérance. Dieu, qui permet que je le remercie de ses bienfaits, permettra aussi, je l'espère, que je supporte les difficiles épreuves auxquelles tout homme doit être préparé.

En attendant que la Providence nous mette à l'épreuve des ennuis et des chagrins sérieux, efiForçons-nous de bien supporter les petites contrariétés de chaque jour.

Je quitterai la rade de Saint-Denis vers le 20, si Mgr Vérolles est arrivé ; mais je ne compte pas être en Chine avant les premiers jours de septembre.

20juin.

J'avais l'intention de partir aujourd'hui, mais Mgr Vérolles, mon passager, n'est pas encore arrivé. Cela me met de mauvaise humeur, et je le montre peut-être un peu trop. Bénie soit la volonté de Dieu, et

(1) « Le i5 juin, écrit M. Tabbé Cambier, vers les dix heures, une embarcation vint de ÏEurydice au Cassini. Un élève monta à bord et remit à M. de Plas un pli du commandant de la station. Ce pli n'était rien moins qu'un ordre de débarquement du Cassini, pour passer sur VEurydirc en qualité d'aumônier de la station navale de la Réunion, et cela dans les vingt-quatre heures. Toute réclamation était inutile. Dieu me demandait un sacrifice, je devais lui obéir; puissé-je l'avoir fait d'une manière méritoire pour le ciel! »

qu'il daigne me pardonner les fautes que mon impatience me fait commettre !

22 juin.

Mgr Vérolles n'est pas encore arrivé. Ce retard m'a procuré l'honneur de prendre place dans le cortège, à la procession du Très Saint-Sacrement, ce malin. C'est là une bénédiction du Ciel, dont je le remercie. Cette petite épreuve pour mon caractère est, je le pense, un commencement de la faveur divine. Je sens mon humeur bien moins altérée par ce relard de trois jours, que par un retard de trois heures dans des circonstances ordinaires.

Ici. peu de blancs assistent aux processions; ils s'abstiennent, quelques-uns par incrédulité, les autres par respect humain. Pour ma part, j'ai mis épaulettes toutes neuves et casquette de même, et j'ai revêtu les insignes de chevalier du Saint-Sépulcre. Dieu, de qui nous tenons tout ce nous sommes et tout ce que nous possédons, n'a-t-il pas droit à l'hommage de tout, quand roccasion s'en présente ?

En mer, 24 juin.

Nous avons quitté le mouillage de Saint-Denis ce nialin, à cinq heures, et nous sommes maintenant, à huit heures et demie du soir, dans le canal entre l'île de France et Bourbon, à vingt-cinq lieues environ de celte dernière.

J ai devant les yeux une mission difficile avec peu de moyens pour la faire réussir. M. le commandant Guérin a pensé que le Cassini pourrait prendre quelques renseignements sur le meurtre du capitaine et d'une partie de l'équipage de Idi Clémentine^ navire de

Palerme qui trafiquait à la côte ouest de Sumatra. Je vais donc essayer d'obtenir des Radjahs la restitution des sommes volées et des objets pillés, et leur faire sentir qu'un pareil crime ne demeurerait pas impuni, s'il était commis envers des Français. Bien que le navire pillé soit étranger, il appartient à une nation amie, et le commandant des forces françaises dans les mers de Tlnde recevra probablement Tordre d'exiger do cet acte odieux une vengeance éclatante.

Il y a de la vie à bord du Cassini. La pensée que nous pourrions tirer quelques coups de fusil à Sumatra stimule les esprits. Qu'ai-je à faire, de mon côté, sinon employer tous mes efforts pour obtenir réparation dans l'intérêt de la justice? Puissé-je remplir la mission qui m'est confiée, de manière i honorer le Cassini^ et, par suite la religion et la France !

40 juillet.

J'ai l'esprit préoccupé de ma mission à la côte ouest de Sumatra. Il faut me rappeler ce que me disait M. Dosages, quand j'ai dû aller danslaPlata, avec l'amiral Desfossés, qui avait une mission bien autrement délicate à remplir : arriver sur les lieux sans parti pris, étudier et voir par soi-même ce qu'il convient de faire pour exécuter les ordres reçus, et satisfaire pleinement sa conscience. C'est dans ces sentiments que j'aborderai à Sumatra, s'il plaît à Dieu.

Mouillage d'Achem, 14 juillet.

Nous avons mouillé, vers sept heures et demie du soir, près d'Achem, résidence du sultan. C'est à Achem que Suffren alla ravitailler ses vaisseaux pendant la guerre de 1782; les sultans avaient été assez

forts au seizième siècle pour chasser les Portugais de nie de Sumatra. La ville, qui n'est qu'un ramassis de cases très modestes, se perd au milieu des forets de cocotiers qui bordent le rivage de la mer ; son étendue doit être considérable, car on lui attribue quarante mille habitants. De loin, rien n'annonce une ville, à peine aperçoit-on sur la plage deux ou trois cases bâties sur pilotis et masquées par des bambous. La rivière elle-même, dont nous ne sommes pourtant qu'à un mille et demi, n'est pas facile à reconnaître (1).

15 juillet.

Un officier, M. Clerc, parti à midi pour Achem, est revenu vers cinq heures. Je dois avoir demain une entrevue avec le sultan qui, par une heureuse circonstance, se trouve dans sa capitale en ce moment.

i6 juillet.

Je suis allé cet après-midi faire visite au sultan d'Achem, et j'en suis revenu médiocrement satisfait. Il m'a été très diflBcile de lui faire comprendre le but de la présence du Cassini dans ces parages, car il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Il est à croire cependant qu'il existe une certaine solidarité entre les diverses parties de l'île, et qu'on ne juge pas différemment que nous le crime des hommes de Dahia envers les Européens.

(I) Depuis la visite du Cassini^ les sultans d'Achem ont retrouvé leur humeur guerrière; les Hollandais ont dû renforcer leurs batailioQS pour ne pas reculer devant eux.

17 juillet.

Le gentilhomme du sultan, qui doit être une sorte de ministre de ce petit souverain, est venu me rendre ma visite, accompagné de plusieurs chefs. Il nous a ofiFert un bœuf, des cocos, des cannes à sucre et des fruits. Je lui ai fait donner en échange du vin, de Teaude-vie et des biscuits, et il a paru se retirer content.

Poulo-Pinang, 24 juillet.

Monsieur le ministre,

Parti de la Réunion le 24 juin, j'ai mouillé le 19 juillet, à dix heures et demie du soir, devant George-Town, après avoir relâché deux jours à Achem pour voir le sultan, comme le commandant Guérin m'y avait engagé.

J'avais espéré trouver un bon interprète, à Achem, et éviter ainsi un double voyage à Poulo-Pinang ; mais celui qui m'a servi d'intermédiaire avec le sultan ne m'ayant satisfait que médiocrement, j'ai pris le parti de venir ici. C'est à Poulo-Pinang que les bâtiments de commerce viennent généralement prendre langue et embarquer des interprètes avant de se rendre à la côte de Sumatra.

J'ai pu causer de l'affaire dont je m'occupe avec deux capitaines qui paraissent au courant de tout. D'après les renseignements que je me suis procurés, il y a peu de chose à faire pour le moment. Tous les Radjahs s'attendent à un châtiment exemplaire, et ils disparaîtront à la première approche d'un bâtiment de guerre. De plus, la récolte du poivre est terminée et vendue ; c'eût été le seul point vulnérable pour les Malais. Je n'irai donc point à la côte de Sumatra, avec Tespèrance d'obtenir pleine satisfaction ; mais seule-

ment pour ni'aboucher avec les Radjahs les moins compromis, et leur persuader qu'il est de leur intérêt de saisir les meurtriers et de leur faire rendre l'argent volé à bord de Isl Clémentine.

J'emmène un interprète qui me semble intelligent, et qui connaît parfaitement la côte et les principaux Radjahs. M. le commandant Guérin ne m'ayant point engagé à recourir à la force, j'agirai avec toute la prudence possible, laissant au gouverneur le soin de décider ce qu'il y aura de mieux à faire pour prévenir les crimes qui se renouvellent comme périodiquement, tantôt sur un point, tantôt sur un autre...

A bord du Cassini. Poulo-Pinang, 25 juillet.

Chère bonne mère,

Il y a six jours que je suis ici, et chaque jour a été, pour ainsi dire, un jour de fête.

Nous sommes passés à travers les Maldives, îlots innombrables, jetés par groupes nommés attollons au milieu de l'Océan. Ces îles sont habitées, mais nous n y avons pas relâché, nous bornant à échanger un beau poisson contre quelques biscuits et une bouteille de vin. J'aurais été avec plaisir à Ceylan et à Pondichéry, si mes instructions m'y avaient autorisé. Le golfe du Bengale a été traversé sans mauvais temps, et nous avons trouvé le détroit de Malacca semblable à un lac.

Poulo-Pinang est d'une richesse de végétation remarquable. On y trouve d'excellents fruits, mais inférieurs à nos fruits de France. L'ananas et la banane y sont communs, mais l'arbre le plus productif est le muscadier. Il y en a des bois entiers et on en plante chaque jour, tant le débit en est sûr en Angleterre et en Amérique. Les Chinois occupent à Pinang des quar-

tiers très étendus, et forment plus de la moitié de la population. On se croirait déjà en pleine Chine.

La religion catholique est dignement représentée par nos respectables missionnaires français, avec lesquels on peut, en toute liberté, se livrer au charme de la conversation. On est si heureux de rencontrer des compatriotes à cinq mille lieues de la mère-patrie î J'ai eu riionneur de recevoir à déjeuner Mgr Bouchot, vicaire apostolique de Malaisie, leur doyen, et M. Bigaudet, curé de la ville, homme distingué, qui a bien voulu m'accompagner chez le résident ou gouverneur des détroits, ainsi appelé parce qu'il a autorité sur les autres petits gouverneurs de la Malaisie et probablement sur les établissements anglais de la cote de Sumatra et du détroit de la Sonde.

Il y a ici maison d'orphelines, hôpital, et nos missionnaires jouissent d'une liberté qu'ils n'auraient certainement pas en France ni dans nos colonies. Les Anglais, il faut en convenir, savent colonisera merveille et ne négligent rien pour réussir. Ils comprennent très bien do quelle ressource sont les missionnaires pour élever le moral des peuples et contribuer à leur prospérité matérielle.

Nos missionnaires dirigent aussi un collège de cent cinq Chinois et Cochinchinois qui se destinent à l'état ecclésiastique. Invité à dîner, j'ai eu l'honneur de recevoir un compliment en latin, de concert avec Mgr Vérolles, de la bouche du plus habile de ces jeunes gens. J'ai compris à peu près ce qui m'a été dit, et Mgr Vérolles s'est chargé de répondre pour lui et pour moi.

Les débuts de cette campagne continuent, comme tu le vois, chère mère, à être très heureux. Pas encore le moindre nuage à l'horizon dans mes rapports avec les officiers ; et cependant nous ne pensons pas tous de la même manière. Il existe des divergences d'opinion qui

suffiraient pour établir ailleurs une démarcation complète entre nous ; mais à bord, on ne peut exiger que l'exactitude dans le service, et les opinions les plus opposées font trêve par prudence.

Je dois retourner à la côte de Sumatra pour traiter une petite affaire, et je ferai route ensuite pour Singapore et Macao. J'espère rallier le commandant de la station, mon ami de Rocquemaurel, avant le premier septembre.

A bord da Cassini. Singapore, 15 août.

Monsieur le ministre,

J'ai quitté Pinang, le 26 juillet, à cinq heures et un quart du matin. Le surlendemain, 28, je passai devant Achem où je ne m'arrêtai pas, et je fis route pour le passage de Surate que nous franchîmes sans accident. La mer était grosse, la pluie tombait à flots, et nous embarquâmes deux ou trois lames qui inondèrent le gaillard d'avant. Le soir, à cinq heures, nous mouillions dans la jolie baie de Clouang, et le lendemain, 29, nous étions ancrés devant Dahia, où s'est commis le meurtre du capitaine de commerce Cafiéro.

J'écrivis aussitôt au Radjah le plus riche, l'invitant à saisir les criminels et à me remettre les objets et l'argent volés à bord de la Clémentine. Mais il s'était enfui à l'arrivée du canot du Cassini, et quand l'interprète parvint à le trouver, il se déclara impuissant à rendre la satisfaction exigée. L'interprète était de retour vers midi.

Je lui demandai s'il croyait qu'il y eût imprudence à enlever le Radjah coupable et son complice : il me répondit que je pouvais tenter le coup sans courir aucun risque de perdre du monde. J'envoyai donc immédiatement à terre trois embarcations bien armées et vingt-

cinq hommes d'élite sous les ordres de M. le lieutenant de vaisseau Clerc. Celui-ci avait ordre, aussitôt débarqué, de pénétrer dans les fortins redoutables pour le pays qu'habitaient les deux criminels, et de les amener à bord. Un violent courant qui se trouve à l'entrée de la rivière de Dahia, barrée en grande partie par un récif, fit manquer ce plan. Le détachement ne put mettre pied à terre que vers quatre heures. Guidé par rinterprète il parvint jusqu'aux fortins, à travers des marais où les hommes avaient de l'eau jusqu'à la ceinture ; mais la place était abandonnée et Ton dut revenir avant la nuit.

Le lendemain, 30 juillet, je fis rendre aux habitants quelques armes qu'on leur avait enlevées la veille. Apprenant, ce qui n'était pas exact, qu'un Malais avait été blessé par un de nos hommes qui avait imprudemment tiré un coup de fusil sur des fuyards, j'envoyai le chirurgien-major ofl'rir ses services à cet homme, afin de montrer que je n'en voulais pas aux pauvres gens du village. Quant à l'indigne Radjah et à son complice, je donnai l'ordre de brûler leurs fortins, ce qui eut lieu sans opposition de la part des Malais qui nous contemplaient d'un air fort ébahi. M. le lieutenant de vaisseau Clerc, à la tête de vingt hommes bien armés, s'acquitta avec vigueur de cette mission qui pouvait présenter quelques dangers. Ainsi, nous ne quittâmes pas Dahia sans faire savoir aux habitants que nous connaissions les coupables, et que nous étions décidés à les punir dans leur personne ou dans leurs propriétés.

Dès que les canots envoyés en corvée furent de retour, je quittai Dahia et fis route pour Poulo-Rhio, dont le Radjah, disait-on, n'était pas sans influence sur cette côte. Interrogé s'il serait disposé à faire son possible pour écarter les maux qui menaçaient son

pays, par suite de TafiFaire de la Clémentine, il répondit qu'il ne pouvait se charger de poursuivre le coupable, et que le sultan d'Achem avait seul assez d'autorité pour l'atteindre.

Je me rendis de nouveau à Achem, où j'arrivai le 31 juillet, dans l'après-midi ;• je dépêchai immédiatement un officier vers le sultan, l'avertissant que je savais qu'il pouvait tirer justice du crime commis à Dahia, et le sommant d'employer son autorité et son influence pour y arriver. Le sultan accueillit très bien leheutenant de vaisseau Clerc, et lui montra avec orgueil une lettre qu'il avait reçue du roi Louis-Philippe (1); il lui laissa même entrevoir qu'il pourrait tôt ou tard s'emparer des criminels, mais en même temps il lui exprima le désir d'avoir une nouvelle conférence avec moi.

Je me rendis donc à terre le lendemain, et, après de longs pourparlers, le sultan s'engagea par écrit à faire tout son possible pour arrêter les criminels et restituer à qui de droit l'argent et les objets volés à bord de la, Clémentine. De mon côté, je remis au sultan une note pour les capitaines des bâtiments de guerre qui viendraient à la côte de Sumatra dans le même but que le Cassini; j'y faisais connaître les bonnes dispositions du sultan, et j'invitais les commandants à attendre un certain temps l'accomplissement de ses promesses, avant d'agir contre les habitants de Dahia. La pièce originale de l'engagement

(1) « Ne sachant trop, raconte Clerc dans une lettre à son père, comment témoigner du respect pour cette pièce souveraine, j'ai baisé le papier solennel. Et aux demandes qu'on me fit au sujet daroi, j*ai été très heureux de pouvoir répondre qu'il était mort; car de faire comprendre à ce digne sultan que nous congédions nos rois, comme on ne fait pas un domestique, cela m*a paru trop difficile; il eût cru avoir été mystifié et que son papier n'avait aucune valeur. »

82 CAMPAGNE DU (c CASSIM »

du sultan a été déposée aux archives du consulat à Singapore ; une copie en malais a été laissée à M. Tagent consulaire àPinang.

Le gouvernement anglais vient d'envoyer à son tour une corvette à Achem, afin d'obtenir du sultan qu'il use de son influence pour empêcher les désordres qui ont eu lieu à la côte nord-ouest de Sumatra. Une affaire du même genre que celle du capitaine Cafiéro exige, m'a-t-on dit, une certaine entente parmi les nations qui font la traite du poivre. J'ai invité, en conséquence, l'agent consulaire de France à Pinang et M. le consul de France à Singapore, à donner connaissance aux autorités anglaises de l'accord entre le sultan d' Achem et moi, et M. le consul de France a complètement approuvé ma pensée.

J'ai quitté Poulo-Pinang, le 9 août, et mouillé, le 10, à Singapore, après avoir stoppé quelque temps devant Malacca, pour remettre un pli du gouverneur, qui m'avait prié de m'en charger.

A bord du Cassini, Singapore, 16 août.

Commandant (1),

Permettez-moi de vous communiquer quelques détails qui ne sont pas étrangers à la mission que vous avez bien voulu me confier. Sans doute le crime commis à Dahia est inexcusable ; il faut qu'il soit puni de manière qu'une crainte salutaire puisse empêcher un acte semblable, mais il serait à désirer que les provocateurs aient aussi leur part de châtiment.

S'il faut en croire des personnes tout à fait désintéressées dans la question et les capitaines eux-mêmes qui trafiquent à la côte ouest de Sumatra, le commerce

(1] M. le capitaine de vaisseau Guérin.

des Européens avec les indigènes s*y fait sans aucune bonne foi- C'est à qui trompera le plus les Malais sur le poids ou la nature des objets qui servent à la traite. Un des capitaines les plus acharnés pour venger le meurtre de Cafiéro, M. Le Roy, qui demandait un massacre général des habitants de la côte, est aussi Tun de ceux dont ils ont le plus à se plaindre. Au su de tout le monde, à Poulo-Pinang, il a livré pour de lopium une matière dont les Malais n'ont pu trouver l'emploi ; il avait imposé comme condition de vente que les caisses seraient acceptées de confiance. Un second, effrayé du meurtre commis sur la personne du capitaine de la Clémentine, retint un chef abord pour se faire rembourser une somme qui lui était due par un autre, et partit sans payer la totalité du poivre qu'il avait reçu. Un troisième, chargé de porter des marchandises dont le prix était convenu et dont il n'avait qu'à opérer la livraison, obligea le Radjah auquel elles étaient destinées à les accepter à un prix arbitraire fixé pîir lui. Ne serait-il pas sage de prendre quelques mesures contre cette mauvaise foi de certains capitaines quidiscréditent le commerce national et finiront par le faire chasser de tous les marchés ?

A bord du Cassini. Singapore, 17 août.

Chère bonne mère.

Je n'ai que le temps de t'écrire deux mots pour t'annoncer l'heureuse arrivée du Cassini à l'entrée de la merde Chine. Tu savais déjà que j'avais une petite mission à la côte ouest de Sumatra ; cette mission a été, je l'espère, convenablement remplie.

Singapore (la ville du lion), fondé en 1819 par sir Thomas Riffles, est un port excellent et très commer- 4jant qui commande la pointe de la presqu'île ma-

84 CAMPAGNE DU <c CASSIMI »

laise et les nombreux chenaux de la mer des Passages (1). Les tigres, venus à la nage du bout de la péninsule et fixés dans les jongles ou épais fourrés de nie, sont le fléau des faubourgs. « Ailleurs, dit-on, le tigre vit de bêtes, à Singapore, il vit d*hommes. » Le tigre a une prédilection particulière pour l'habitant du Céleste Empire, et Ton peut évaluer à trois cent soixante-cinq, soit un par jour, le nombre des Chinois dévorés chaque année. Le climat est assez salubre pour les Européens; il est si égal qu'il n'y a que deux degrés de différence entre la moyenne du mois le plus chaud et celle du mois le plus froid.

Ma santé se maintient très bonne malgré des chaleurs excessives, et je n'ai aucun sujet d'ennui du côté de l'équipage et de Tétat-major. Nous avons reçu un excellent accueil partout où nous nous sommes présentés. On m'a dit que le Cassini, par la conduite de ses hommes, avait produit un bon effet sur la population de Pinang; je m'en réjouis de tout cœur, car on ne peut attribuer ce résultat qu'à la religion qui y a le plus contribué.

Nos missionnaires relèvent l'honneur du nom français par leurs vertus ; ils jouissent d'une considération bien méritée aux yeux des Anglais et parmi le peuple. Le jour de l'Assomption, j'ai pu aller à terre avec cinquante-deux hommes du Cassini et trois officiers, pour assister dans l'église catholique de Singapore à la grand'messe célébrée par Mgr VéroUes. Au moment de la communion, la table sainte présentait un spectacle touchant: officiers et matelots, vieilles femmes, Chinois et autres Asiatiques étaient confondus aux pieds du divin Maître dans une même pensée, celle de le rece-

(1) On appelle mer des Passages reztrémitê méridionale da détroit de Malacca, resserrée entre Tile de Sumatia et la péninsule.

voir dignement et d'avoir le courage de le suivre jusqu'au calvaire, jusqu'à la mort.

J'ai été douloureusement impressionné un soir, en voyant dans la rue les démonstrations de joie des Chinois en l'honneur de leurs idoles. Ce n'étaient partout que feux de papier, de bougies et de bois de sandale, que tables richement dressées et abondamment servies. C'est la coutume, me dit un missionnaire, M. Barbe, curé de Singapore, de faire une fois l'an, à la pleine lune d'août, de copieux festins à la mémoire des parents défunts, mais les vivants seuls en profitent.

Je compte partir demain, 18, et ma prochaine lettre sera probablement datée de Macao, dont nous ne sommes plus éloignés que d'une dizaine de jours.

Eq mer, 18 août.

J'éprouve une sorte de joie d'enfant à pénétrer dans la mer de Chine. Malgré la pluie qui n'a cessé de tomber depuis notre départ, ce matin, nous avons pu reconnaître tous les points les plus remarquables de la côte. Nous approchons de l'entrée du golfe de Siam, et dans huit jours nous aurons rallié notre station. Je me réjouis de revoir mon digne ami de Rocquemaurel. Puisse-l-il avoir marché un peu dans la voie religieuse! Puisse-t-il user de son influence pour aider les missionnaires dans leurs pieuses entreprises !

21 août.

Nous avons eu presque toute la journée l'ile de Pouio-Condorenvue. Maintenant le golfe de Siam est passé, et nous naviguons à la hauteur des bouches du Cambodge, à trente-cinq ou quarante lieues de la côte.

Il y a un an, à pareil jour, j'étais à Rome où je visi-

86 CAMPAGNE DU « CASSINI x>

tais les églises de la ville Éternelle et les lieux vénérés par la piété des fidèles. Puissé-je ne pas oublier cette faveur de la Providence qui m*a permis de voir Jérusalem et Rome, le berceau et le centre de notre foi !

Il y a deux ans, à pareille date, je recevais à déjeuner mon digne ami Marceau, et M. Nicolas, Tauteur des Études philosophiques sur le christianisme ; et j'étais invité avec M. Desages à dîner chez M. de Tracy. MadamedeTracyetM. Desagesne sont plus, et mon bon ami Marceau a rendu aussi son âme à Dieu. Qu'il est bien vrai que la mort vient comme un voleur, au moment où on l'attend le moins! Soyons toujours prêt, afin qu'elle ne puisse nous surprendre.

25 août.

Nous sommes entrés dans le golfe du Tong-king, après avoir longé quelque temps les côtes delaCochin. chine ; mais les courants et les vents contraires nous ont empêchés de passer devant Touranne que je désirais beaucoup voir.

Le 25 août était uu jour de fête dans mon enfance. C'était la fête du roi, c'était la fête de l'institution fondée pour les fils des chevaliers de Saint-Louis. Je suis rempli d'admiration pour la vie de ce grand roi. C'est un des plus beaux modèles offerts aux hommes qui ont l'honneur déporter l'épée pour la défense de leur pays, et qui seraient heureuxdel'employerauservice de Dieu, si Dieu daignait se servir de leur bras pour l'exécution de ses saintes volontés.

27 août.

Nous longeons les côtes d'Haïnan, à six lieues environ de Tinhosa. Le temps, qui était menaçant hier, est

devenu assez beau ce soir; mais il vente jolie brise de nord-est qui contrarie notre navigation, ce qui ne nous empêche pas de marcher huit nœuds à l'heure avec nos deux chaudières.

Mgr VéroUes n'a pas voulu attendre le dernier moment pour faire ses adieux aux matelots du Cassini ; il vient de leur adresser quelques paroles d'édification qui les ont vivement touchés.

Au mouillage des Iles Gowe, près Macao,

30 août.

Nous avons mouillé hier au soir, à six heures, dans la rivière de Canton, à côté de la Capricieuse arrivée, par une disposition toute providentielle, le même jour que nous. Le commandant n'étant pas à bord de la corvette, je me suis empressé d'aller le rejoindre chez notre chargé d'affaires à Macao. J'ai éprouvé un grand plaisir à serrer la main à mon ami de Rocquemaurel, qui m'a fait le plus aimable accueil. Les choses, paraitil, vont assez bien en Chine pour le moment, quoiqu'il y ait eu persécution sur certains points. L'influence chrétienne se fait, dit-on, visiblement sentira Changhai, et cette ville semble absorber, au détriment de Canton, les affaires commerciales.

Grâces soient rendues à Dieu qui a béni d'une manière si visible le voyage du Cassini! Puisse ma reconnaissance envers l'infinie bonté n'avoir de bornes que la faiblesse humaine ! Puissé-jeme préparer ainsi durant la bonne fortune à la résignation dans la mauvaise! Puissé-je n'avoir d'autre désir que d'accomplir la volonté de Dieu cuin facilitate et affectu!

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