CHAPITRE IX
l'insurrection des kouang-si-jen ^*)
19 AVRIL 1853 — 4 JUILLET l8o3
Nan-king tombe au pouvoir des rebelles. — Préparatifs de défense à Chang-hai. — Alarmes de la colonie européenne à Ning-po. — Voyage de la Susquehanna et de ï Hermès à Nan-king. — Arrivée d'offlciers supérieurs à Chang-hai. — Les représentants de la France en extrême Orient. — Procession de la Fête-Dieu à Tong-ka-dou. — Visite à une chrétienté. — Situation des missions catholiques. — Nouvelles de Nan-king et des environs. — Mort du P. René Massa. — Lettre de Mgr Maresca sur Tinsurrection, et note sur les chrétientés du Kiang-nan. — Départ de M. de Montigny. — La France protectrice des intérêts catholiques. — Résultats probables des événements de Nan-king.
A bord du Cassini, Chang-hai, 19 avril.
Commandant,
Dans rimpossibilité où je suis de contrôler les nouvelles que je reçois chaque jour, je ne mentionnerai que celles qui paraissent fondées sur les correspondances les plus sûres.
(1^ Cf. cb. in, commencements de Tinsurrection ; ch. viii, progrès de rinsurrection; ch. tu, résultats de l'insurrection; appendice II, Un de Tinsuirection. (Passtm.)
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Vers le 7 avril, la prise de Nan-king par les insurgés du Kouang-si était connue de tout le monde à Changhai ; le bruit courait que d'atroces cruautés avaient été commises par les vainqueurs sur la personne du viceroi et des Tartares qui défendaient la place. Les inquiétudes qu'on avait conçues durant le siège de Nan-king redoublèrent quand on apprit la mise à sac de cette ville. Une grande partie des habitants de Sou-tcheou et de Chang-hai s'enfuirent, et le commerce cessa presque entièrement. Les étrangers établis à Changhai partagèrent cette panique ; dans plusieurs maisons les livres de compte furent arrêtés et Ton se tint prêt à les envoyer abord des bâtiments de guerre.
Les consuls, pour tranquilliser la population, résolurent de lancer une proclamation dans laquelle ils s'engageaient à empêcher le pillage de la ville ; mais, après bien des pourparlers, on ne parvint pas à s'entendre au sujet de la rédaction. Tout se réduisit à une réponse de M. Bonham, plénipotentiaire de Sa Majesté britannique, à M. Alcock, consul d'Angleterre, au sujet d'une demande d'intervention étrangère faite par le Tao-tai. Cette lettre, qui a paru dans le North China Herald du 9 avril, est d'une réserve extrême ; aussi n'a-t-elle produit d'autre résulat que d'augmenter encore l'inquiétude des esprits.
Invité à m'expliquer sur ce que je comptais faire quand on s'occuperait de la défense commune, j'ai dit, après m'étre entendu avec notre consul, que je ne souffrirais pas, sous les canons du Cassini, le pillage de la ville, quels que fussent les hommes qui s'y livreraient, et que je m'opposerais de toutes mes forces à l'envahissement de la concession française qui avoisine le consulat, si des bandes armées s'y présentaient sans convention préalable et avec des intentions hostiles. J'ai ajouté que si je me trouvais impuissant à arrêter l'en-
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Demi, je me replierais sur les forces américaines et anglaises, devant la concession étrangère, de manière à donner plein concours à sa défense. J*ai fait cette déclaration aux commandants de la Susquehanna, et de l'Hermès, dans une causerie sur ce sujet, après qu'ils m'eurent eux-mêmes manifesté leurs intentions d'empêcher réciproquement renvahissement de la partie de la ville occupée par leurs nationaux.
Dès le 8 avril, les Anglais avaient envoyé soixantedix matelots occuper une maison située sur le bord d'un ruisseau qui unit la crique de Sou-tcheou au fleuve. Ils y élevèrent des batteries et creusèrent des fossés que trois cents hommes devaient défendre s'ils étaient attaqués. Quelques jours après, les négociants américains et anglais s'organisèrent eux-mêmes en milices, sous la direction de leurs consuls. Le commandant de la Susquehanna s'était chargé de défendre, avec cent cinquante hommes, le passage de Yang-king, si les bandes armées se présentaient de ce côté ; mais il ne comptait envoyer ses hommes à terre qu'au dernier moment. Le Cassini ne devait mettre personne à terre, sauf le cas où il eût fallu protéger l'embarquement du consul de France et de sa famille.
D'après des lettres qui méritent toute confiance et qui s'accordent avec les nouvelles arrivées par d'autres voies, cinquante mille Tartares et Chinois du Chantong et du Nord se seraient portés sur Nan-king, et d'un instant à l'autre, une grande bataille pourrait être livrée. Le North China Herald renferme beaucoup d'autres faits, tels que la dégradation du vice-roi des deux Kiang et de plusieurs autres chefs, la marche des généraux impériaux sur Nan-king pour combattre les insurgés, et une nouvelle demande du mandarin, faisant fonction de vice-roi, au Tao-tai de Chang-hai, afin d'obtenir l'intervention des étrangers et l'envoi de
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bâtiments à vapeur à Tchen-kiang fou pour exterminer les rebelles.
Vous avez sans doute appris déjà la tentative de la Susquehanna pour remonter le Yang-tse-kiang jusqu'à Nan-king, et son retour après deux échouages, sans avoir pu s'avancer à plus de quinze ou vingt milles de Wou-song; et cependant ce bâtiment avait à bord deux pilotes chinois fournis par le Tao-tai. De nouvelles lorchas venues de Ning-po ont été dirigées sur Tchenkiang fou.
M. de Montigny a pu voir le Tao-tai avant-hier, il Ta trouvé plein de confiance et tout à fait rassuré. Le Taotai a dit à M. de Montigny que, dans les derniers engagements qui ont eu lieu près de Nan-king, on avait perdu de part et d'autre de trois à quatre mille hommes. Les insurgés avancent toujours, mais lentement, puisqu'ils ne sont pas encore maîtres de Tan-yang, situé à quatorze lieues environ dans Test de Nan-king.
Je n'ai pas de nouvelles de Ning-po depuis le 4 avril. A cette époque on craignait que les gens de la campagne ne se portassent sur la ville, pour se venger des mandarins dont ils sont mécontents. Les lettres des missionnaires parvenues à Chang-hai ne manifestent aucune inquiétude ; ils sont décidés à rester dans leurs missions, malgré la présence des belligérants. Afin d'éloigner les maraudeurs, les PP. Jésuites de Zi-kawei, ont pris à leur service une douzaine de portugais appartenant aux lorchas, qui sont venus s'ofiFrir de bonne volonté.
21 avril.
J'ai reçu hier une lettre de Mgr Danicourt qui m'invite de la manière la plus pressante à me rendre à Ningpo, où l'on paraît craindre quelque mouvement de la
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populace. Des renseignements recueillis par M. Smith et M. Masson avaient bien détruit une partie de Timpression produite par la lettre dubonévêque duTchékiang;maisen y réfléchissant, j'ai pensé que je ne pouvais pas considérer comme de peu de valeur des assertions confirmées par les Sœurs de charité.
J'ai donc vu ce matin M. de Montigny, à qui j'ai parlé de mon désir de quitter Chang-hai pour quelques jours. En vain a-t-il combattu mon projet, j'étais résolu à faire ce voyage ; il ne s'agissait plus que de prévenir le fâcheux effet que mon départ, suivant lui, devait produire sur l'esprit des étrangers. Nous avons tout arrangé de façon que le voyage semble concerté entre le consul et moi. M. Marshall et sir Bonham, que j'ai avertis, m'ont paru contents, dans l'intérêt de leurs nationaux, de l'apparition du Cassini à Niiig-po. Ils ont confirmé ce que je savais des inquiétudes qui régnent dans cette ville, et ils n'ont manifesté aucune crainte pour Chang-hai, à raison de l'absence d'un des bâtiments de guerre.
En mer (près de Tsin-hai), 24 avril.
Avant-hier nous avons dû mouiller vers trois heures de l'après-midi, à cause de la brume. Hier, nous avons encore été forcés de laisser tomber l'ancre de très bonne heure, sous peine de naviguer à l'aveugle dans des parages où les courants ont une force prodigieuse. Je n'ai pu entendre la messe ce matin, persuadé que c'était un devoir pour moi de suivre, en ces circonstances si difiBciles, tous les mouvements du bâtiment. La contrariété du retard est singulièrement allégée par cette pensée que je fais la volonté de Dieu.
La brume, toujours très épaisse, nous laisse quelque temps sans un coin de terre à relever. Vers huit heures
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nous apercevons les Volcanos, et, malgré les courants contraires, nous arrivons vers trois heures devant Lou-kong, où nous embarquons un pilote. J'ai fait tout mon possible pour décider ce pilote chinois à naviguer par le sud des îles de la rivière, ou du moins par la passe dite du milieu; il s*est obstiné à prendre la passe la plus à l'ouest, qui n'est bonne que pour les bateaux, et il nous a échoués dans dix pieds d'eau à l'avant et douze pieds à l'arriére. Grâce à la machine et à une ancre jetée à l'arriére, l'échouage n'a pas été long; mais je constate que les contrariétés abondent dans cette traversée. Tout ce que je demande à Dieu, c'est de les supporter avec patience.
Ning-po, 26 avril.
Nous sommes tranquillement affourchés ici depuis hier. J'avais compté sur vingt-quatre heures de traversée, et nous avons employé trois jours pour venir à Ning-po Ayant voulu me passer de pilote après l'échouage, je me suis échoué moi-môme et j'ai failli donner du nez contre les cailloux de la citadelle de Tsin-hai.
Mgr Danicourt m'a parlé d'armer une lorcha, d'y placer quelques hommes et un officier, et de la faire slationner dans la rivière pour maintenir au besoin les bandes de malfaiteurs. Clerc m'a parlé sur le même sujet avec une chaleur de conviction qui m'incline un peu vers cette idée. Je me demande cependant si je dois laisser ainsi cinq hommes avec le pavillon national, sans moyen de se défendre. Je me ris de l'approbation ou de la désapprobation, quand j'ai la conscience d'avoir rempli un devoir; mais encore faut-il que j'aie cette conviction, et que je ne cède pas par