‹ Campagne du Cassini dans les mers de Chine, d'après les rapports: lettres et notes du CommandantChapitre 26 sur 51 · L*INSURRECTION DES KOUANG SWEN · texte numérisé non relu

L*INSURRECTION DES KOUANG SWEN

faiblesse à des amis qui s*exagërent peut-être les dangers qu'ils courent.

M. Marques et le P. Guillet sont venus déjeuner avec moi. On voudrait à tout prix retenir le Cassini ù Ning-po. C'est avec joie que j'y consentirais, mais j'ai promis de revenir le plus tôt possible à Chang-hai, où je crois ma présence plus nécessaire, en même temps que cette ville m'est plus particulièrement assignée comme lieu de résidence. Il est bien difficile de contenter tout le monde : chacun trouve que Ton agit trop pour les autres et pas assez pour soi. Dieu qui voit ce qui se passe en moi, sait que je ne ferais pas plus pour mes sœurs suivant le sang, si elles étaient à Ning-po, que je ne fais maintenant pour les Sœurs de charité.

Dans le courant de la journée, M. Guillet m'a demandé de laisser cinq ou six hommes à Ning-po, pour protéger l'établissement des Sœurs de charité; j'ai répondu que la chose me paraissait impossible. M. Guillet m'a écrit alors une lettre des plus pressantes pour changer ma résolution, faisant peser sur moi toute la responsabilité des malheurs qui pourraient arriver. J'ai prié Dieu de m'éclairer ; je me suis demandé si la présence de ma mère à Ning-po serait capable de changer ma manière de voir, et ma réponse a été dans le sens de ma première pensée. Je puis donc être coupable devant les hommes ; j'espère ne pas l'être devant celui qui sonde les reins et les cœurs.

En mer. 27 avril.

Nous avons quitté Ning-po hier, avec le commencement du jusant. J'aurais éprouvé quelque anxiété à naviguer dans treize pieds d'eau prés de Tsin-hai, devant cette passe étroite où les courants s'engoufiFrent avec violence. Heureusement qu'un bon pilote chinois.

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queje n'avais pas demandé, mais qui avait déjà conduit le Cassini, est venu tout simplement s'installer à bord. Il fait nuit noire. Nous venons de laisser tomber Tancre dans vingt pieds d'eau, au milieu du Yang-tsekiang, affirme notre pilote. Je préfère la nuit à la brume ; mais je n'aime pas à naviguer de nuit dans ces parages, oii il y a beaucoup de bancs de sable, où les courants sont si variables en force et en direction. Nous sommes à treize lieues environ de Wou-song.

Chang-hai, 28 avril.

Nous avons mouillé à Chang-hai vers trois heures et demie, mais non sans quelques petits accidents : la rupture d'un mat de jonque, accroché par notre grande vergue, et une avarie dans des bateaux de pèche.

Je reviens de chez notre consul, M. de Montigny, qui ma reçu très froidement, et j'ai cru remarquer que toute sa famille avait quelque grief contre moi. J'aurais voulu faire bonne contenance et paraître sans rancune; mais je crains d'avoir également montré de la froideur ou une politesse mal aisée.

En somme, ce voyage à Ning-po, entrepris avec la pensée de faire une chose utile, n'a pas été très heureux. Est-ce un commencement d'épreuve ? J'en bénirais Dieu de tout mon cœur.

A bord du Cassini. Chang-hai, 29 avril.

Commandant,

Ma lettre du 19 avril n'étant pas partie pour Hongkong, faute d'occasion, j'y ajoute quelques mots sur mon voyage à Ning-po. Sortis de Chang-hai le 22 avril, nous ne mouillâmes, à cause d'une brume épaisse, que le 25 avril devant Ning-po.

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Nous trouvâmes cette ville assez tranquille pour le moment, et les appréhensions de Mgr Danicourt un peu calmées. L'ancien Tao-tai, qui avait fui, disait-on, par crainte du désordre, était revenu à son poste et la police se faisait convenablement. Cependant, peu de jours avant notre arrivée, des bandes de pauvres, parfaitement organisées, parcouraient les rues en demandant Taumône et en s'attroupant aux portes des riches. Quand on refusait de leur ouvrir, ils s'introdruisaient de force dans les maisons, soit en brisant les portes à coups de pierres, soit en démolissant un pan de mur.

L'interruption du commerce et le haut prix du riz font craindre que de telles scènes ne se renouvellent et ne deviennent plus graves. Aussi, Mgr Danicourt et M. Tabbé Guillet auraient-ils désiré qu'un détachement de cinq ou six matelots, sous les ordres d'un sous-officier, restât à Ning-po, pour en imposer à la multitude et prévenir les excès d'une populace effrénée. Je n'ai pas cru devoir déférer à cette demande, parce qu^elle m'a paru i^sufQsante pour parer aux éventualités qu'on redoute.

A notre arrivée à Chang-hai, j'ai appris que sir Bonham était parti sur V Hermès pour Nan-king, le jour même de mon départ pour Ning-po. Le ministre américain est mécontent d'avoir été prévenu par sir Georges, et il se propose de remonter le Yang-tsekiang, dès qu'il aura à sa disposition un bâtiment d'un plus faible tirant d'eau que la Susquehanna. On dit que toute la division américaine s'est donné rendezvous ici, et l'on attend les premiers bâtiments d'un moment à l'autre.

Chang-hai me paraît tranquille pour le moment : on y est toujours dans l'attente de la grande bataille qui doit avoir lieu sous les murs de Nan-king, entre les Tartares et les Kouang-si-jen. La plupart des Euro-

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péens que j'ai vus, même ceux qui ont le plus de sympathie pour le gouvernement des Tartares, paraissent redouter plus encore celui des Chinois, inauguré par les révoltés du Kouang-si. On dit, parmi le peuple, qu'après l'expulsion des Tartares viendra celle des étrangers, et les femmes chrétiennes, alliées à des païens, sont persécutées dans leurs familles, parce que leurs rapports avec les étrangers risquent de compromettre leurs maris, quand le jour de la vengeance sera venu.

6 mai.

Journée un peu agitée, par suite du retour de VHermèSj qui mettent le monde en émoi. Ce bâtiment a pu remonter le Yang-tse-kiang jusqu'à Nan-king, ayant à bord sir G. Bonham, plénipotentiaire anglais, qui est parvenu à se mettre en rapport avec les chefs insurgés et les impériaux. J'ai voulu voir sir Bonham, qui s'est excusé sur son courrier pour décliner ma visite. Je me suis ensuite rendu chez M. Marshall, ministre américain, qui m'a fait un cordial accueil ; puis chez M. de Montigny, qui se préparait à recevoir le Tao-tai et deux envoyés : l'un, aide-de-camp du vice-roi de Nan-king; l'autre, officier d'ordonnance du commandant en chef des troupes impériales. C'est pitié de voir ce pauvre Tao-tai, qui a fait d'incroyables efforts pour soutenir le gouvernement impérial, obligé en quelque sorte de demander à notre consul une attestation de bons services.

Je disais à Clerc, il y a quelques instants : «c Nous sommes arrivés trop tôt en Chine ; nous n'aurons pas le temps, avant notre départ, de voir se dénouer les graves complications qui surgissent de tous côtés. — Oui, m'a-t-il répondu, il est à craindre que notre cam -

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pagne ne soit stérile dans ses résultats. » C'était là une singulière conversation entre deux chrétiens qui devraient admirer la sagesse de la divine Providence. Loin de nous la pensée de jouer un rôle brillant ici ou ailleurs; qu'il nous suffise de désirer ardemment le bien et de le poursuivre de toutes nos forces avec le secours de la grâce î L'avenir ne nous appartient pas : nos devoirs d'aujourd'hui fidèlement accomplis nous attireront les grâces nécessaires pour bien remplir ceux que l'avenir nous prépare.

J'ai disposé ce soir une partie de mon courrier pour demain.

A bord du Cassinû Chang-hai, 7 mai.

Chère bonne mère,

Je n'ai que quelques moments pour causer avec toi, obligé que je suis d'écrire de longues lettres au commandant de la station, pour le tenir au courant de ce qui se passe.

Rien de bien nouveau depuis ma dernière lettre. Un bateau à vapeur anglais, qui a pu remonter jusqu'à Nan-king avec sir G. Bonham, plénipotentiaire de Sa Majesté britannique, a rapporté de curieux renseignements sur les insurgés. Il paraît qu'ils suivent en grande partie la religion protestante. Je l'avais déjà entendu dire par Mgr Rizzolati, et la chose me semble sûre maintenant. La plupart des chefs, sinon tous, récitent une prière avant les repas et avant le combat. Si une bataille décisive est livrée sous les murs de Nan-king, nous ne tarderons pas à être fixés sur la portée de ce grand mouvement qui devait bouleverser l'empire du Milieu et anéantir la race tartare en Chine.

Je ne t'ai point parlé encore d'un accident qui pouvait avoir des suites graves, auxquelles nous avons

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providentiellement échappé. Nous parlions de Changhai pour Ning-po. L'ordre venait d'être donné de virer au cabestan, quand une épaisse fumée, poussée vers le gaillard d'arrière, me fit rapidement passer en avant. Un gros tube de la chaudière de tribord, qui avait été visité et réparé et qu'on croyait en bon état, venait de crever, et il en était résulté une irruption d'eau chaude et de vapeur. Chacun fut aussitôt à son poste d'incendie, et on ne tarda pas à remettre tout en ordre et à faire route avec une seule chaudière. Cinq hommes ont été plus ou moins brûlés aux pieds, aux mains ou à la figure par l'eau chaude et la vapeur ; mais ils vont tous mieux et, dans quelques jours, il ne restera plus personne à l'hôpital.

Après les grandes émotions de ces derniers jours, la vie semble un peu monotone en rade, mais je suis loin de m'en plaindre. Nous avons une ressource contre l'ennui dans la société des Pères Jésuites qui viennent souvent nous voir, et chez lesquels nous allons fréquemment aussi.

Les choses continuent de marcher on ne peut mieux à bord : l'état-major est uni et considéré ; les aspirants font honneur à ceux qui les ont élevés, et l'équipage répond assez bien aux soins spirituels que lui prodiguent les missionnaires.

A bord du Cassini, ' Chang-hai, 7 mai.

Commandant,

L'événement du jour est le retour de sir Georges Bonham. Le plénipotentiaire anglais, poussé par les chefs de grandes maisons commerciales, avait remonté le Yang-tse-kiang jusqu'à Nan-king, pour se rendre •compte par lui-même de la situation des belligérants. Dès que l'Heî'mès, qui portait sir Georges, arriva en

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vue de Tchen-kiang fou, les lorchas, frétées pour la cause impériale par le^Tao-tai de Chang-hai, se rapprochèrent de la ville qui est tombée au pouvoir des insurgés, et ouvrirent un feu très vif auquel les batteries de terre répondirent. Quand VHermès passa devant la ville, quelques boulets furent tirés contre lui ; il riposta, mais en continuant sa route sur Nan-king, où il mouilla vers le 25 avril.

A Nan-king, sir Georges se mit en communication avec les insurgés, entre autres avec un des quatre princes compagnons du chef, qui prend le titre de Roi du Nord. Le commandant de VHermès et un de ses ofiBciers se promenèrent à cheval autour de la ville qu'ils visitèrent sans obstacle ; mais, d'après le conseil des insurgés, ils avaient remplacé par des turbans la longue queue de leurs Chinois, afin de n'être pas insultés parla populace. Défense avait été faite, dans les lieux occupés par les insurgés, de suivre les anciens usages, entre autres de porter la queue en tresse et de se raser la tête.

Après être resté quatre ou cinq jours devant Nan-king, sir Georges remonta le Yang-tse-kiang quelques milles au-dessus de la ville, pour se mettre en communication avec l'armée impériale. Des jonques qui se trouvaient aux avant-postes tirèrent quelques coups de canon contre le bateau à vapeur anglais, ce qui n'empêcha pas sir Georges d'avancer, et, quand il eut satisfait sa curiosité, il reprit tranquillement la route de Changhai. En passant à Tchen-kiang fou, les batteries firent feu de nouveau sur VHermès qui riposta. Le bateau à vapeur ayant mouillé près de l'île Silver, les chefs rebelles vinrent à bord présenter leurs excuses, assurant qu'on avait tiré par méprise et non d'après leurs ordres.

Tous ces détails me sont parvenus par la voix pu-

blique, car je n*ai pu voir sir G. Bonham qui était trop occupé, et le' capitaine Fishburn ne m'a parlé que de la partie nautique de son voyage. Plusieurs personnes sont revenues pleines de sympathie pour les insurgés qui leur ont montré des traductions de la Genèse en chinois et se sont déclarés bons protestants. Les Anglais confirment aussi les nouvelles données par nos missionnaires, savoir que les insurgés brûlent les bonzeries, défendent de fumer Topium, et ne souffrent pas de débauches dans leur armée assez bien disciplinée.

Hier, j'ai assisté chez M. de Montigny à une visite que le Tao-tai avait annoncée pour lui présenter deux officiers supérieurs de l'armée impériale. Ces personnages sont venus à Chang-hai pour s'informer des dispositions des étrangers à l'égard de leur gouvernement, et aussi pour examiner la conduite du Tao-tai, dont on se défie beaucoup, malgré les efforts qu'il fait pour soutenir la cause de l'empereur. Notre consul a parfaitement accueilli ces deux envoyés, et a loyalement cherché à dissiper leurs soupçons sur la conduite du Tao-tai.

Dans l'impossibilité où je suis de citer les bruits qui circulent, je me contenterai de tout résumer dans une appréciation générale. Personne, je crois, ne voit assez clair dans ces événements pour pouvoir se former une opinion bien justifiée. Si, d'une part, les insurgés brûlent les bonzeries, et récitent des prières; de l'autre, ils commettent d'atroces cruautés, et le nombre de leurs victimes à Nan-king et à Ou-tchang fou accuse les mœurs les plus barbares. D'un côté, ils ont respecté une église catholique dans le Hou-pe; mais, de l'autre, ils ont ruiné des chrétiens qu'ils ont emmenés de force à leur service. Il y aurait donc imprudence pour le moment à compter sur ces hommes qu'une seule bataille perdue peut exposer au plus grand danger. Ils

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tiendront probablement longtemps devant Nan-king, parce qu'ils sont bien approvisionnés, et qu'on ne leur oppose que des troupes peu aguerries ; mais ce temps d*arrét me semble fatal pour eux, car ils n'osent marcher en avant et ils n'ont rien ménagé pour couvrir leur retraite.

Nous avons ici, outre quatre bâtiments de commerce, Irois bâtiments de guerre anglais, VHermès, le Saiamander et le LiZy, et trois bâtiments de guerre américains, la SusquehaLnna, le Mississipi et le Plymouth. La corvette américaine le Plyvfiouth a mouillé à Changhai le l*"" mai, et le Mississipi^ portant le guidon du Commodore Perry, a jeté l'ancre le 4. On ne sait pas au juste quand partira Texpédition pour le Japon; des personnes bien informées m'ont assuré que ce serait du 15 au 20 mai. Le rendez-vous aurait lieu aux Loutchou où la Sarofaga a dû se rendre directement; le Commodore Perry quittera le Plymouth pour passer sur la StLsquehanna. L'escadre me paraît assez bien organisée pour avoir raison de l'orgueil japonais ; mais peut-être les Américains n'ont-ils pas assez de forces pour s'établir à terre.

8 mai.

Je reviens de chez notre consul, qui s'est montré très aimable et a beaucoup causé. Il est, comme moi, préoccupé du voyage de V Hermès à Nang-king, qui est aujourd'hui le thème de toutes les conversations à Chang-hai.

Si Deuspro nobis^ quis contra nos ? C'est la pensée qui me console, quand je vois les affaires de France, sauf de rares exceptions, en si mauvaises mains au point de vue religieux, dans tout l'extrême Orient.

Notre ministre, à notre arrivée en Chine, était un

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grec schismatique, qui ne faisait sans doute qu'un intérim, mais cet intérim a duré dix mois. Il a été remplaceparM.de B**% marié à une protestante de famille anglaise, qui nie la divinité de Jésus-Christ, le considérant comme un grand philosophe. A Chang-hai, notre interprète dans les affaires les plus délicates est un Anglais naturalisé Français, dont je ne puis récuser la moralité, mais qui est protestant, et qu'on ne paie pas assez pour s'entretenir lui et sa famille. A Amoy, c'est un Anglais qui bat pavillon national, en qualité de vice-consul de France ; à Canton, c'est un Américain, homme d'honneur et que j'estime beaucoup, mais qui est aussi protestant. Notre vice-consul à Hongkong est un Américain qui me paraît n'avoir étudié aucune religion. Notre consul à Singapore est marié à une Anglaise ; il est grec d'origine et de religion à Manille, et marié aune Allemande. Sont-ce là des conditions de succès pour atteindre un g-raud but? N'estce pas le cas de répéter : Si Deits pro nobis^ quis contra nos? La partie engagée avec de tels éléments n'est-elle pas perdue à l'avance?

Une insurrection menaçante, qui a déjà soulevé tout le midi et le centre de l'empire, et qui s'élablit fortement à Nan-king est dirigée par des chefs qui se disent instruits dans la religion protestante ; et ces chefs obligent, à la façon de Mahomet, à suivre leur religion. Déjà plusieurs officiers de ï Hermès prônent ces insurgés, et il serait possible que l'Angleterre trouvât quelque intérêt à les soutenir. Quel serait, en pareil cas, le rôle de la France ? Il vaut mieux, me semble-t-il, avoir affaire à des païens intolérants qu'à de soi-disant chrétiens, qui ne prennent de la religion que ce qui convient à leur politique. Dieu daigne nous donner l'intelligence pour connaître la bonne voie et le courage de la suivre franchement!

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