LA FRANCE PROTECTRICE DES MISSIONS CATHOLIQUES
dans le plus bref délai, sans tenir compte de leur opinion personnelle ; c'est ainsi qu'ils montreront que notre amour est égal pour tous nos sujets.
« J'autorise donc et ordonne, dès à présent, la mise en application de tout ce qui est mentionné dans la requête qui vient de m'étre adressée.
« Respectez ceci ! »
Depuis lors, le gouvernement impérial a généralement tenu sa parole ; il a exécuté de bonne grâce les clauses de la charte diplomatique qui consacre les droits, de la religion chrétienne en Chine ; il a même fait restituer pour un vil prix, à titre de compensation, des propriétés immobilières d'une grande valeur.
Ce prodigieux triomphe de la civilisation chrétienne sur les barbares coutumes de la Chine est-il assuré ?■ Nul doute que les destinées sociales, industrielles et mercantiles du peuple chinois n'appartiennent désormais à l'Europe: mais pour attacher la France à la conservation de son influence morale en Chine, il suffit derappeler que c'est le catholicisme seul qui contrebalance en faveur de notre pays les influences commerciales de ses rivaux. L'Orient, observons-nous avec M. Jurien de la Gravière, est plein de sourdes et mystérieuses rumeurs. Tout indique que cette vieille société est profondément remuée et tremble sur sa base. Il ne dépend point de la France de fermer ces vastes, perspectives. Mais le jour où l'unité du Céleste Empire viendrait à se dissoudre, la France serait la seule puissance dont le nom pût être invoqué avec confiance par une partie de la population ; car la France est toujours, aux yeux des chrétiens chinois la patrie qui enfanta, ou pour le moins adopta leurs pères dans la foi. Nous ne demandons pas que le patronage des intérêts religieux, devienne dans nos mains un levier politique ; mais on ne saurait oublier que le nom Français passe encore-
en Chine pour appartenir à tous les missionnaires catholiques. Si donc la race de Japhet, accomplissant la parole de l'Ecriture, vient s'asseoir, dans un temps plus ou moins rapproché, sous la tente des races sémitiques, ce sont les missions catholiques, nous ne craignons pas de l'affirmer, qui auront eu l'honneur de garder notre place à ce nouveau foyer de richesse et de grandeur.
Le rapide coup d'œil que nous venons de jeter sur le rôle de protectrice des intérêts catholiques exercé par la France en Chine, nous amène naturellement à l'exposition d'un projet en faveur des missions qui donna naissance à la campagne du Cassini dans les mers de Chine.
« Depuis plusieurs jours, et surtout ce matin à la messe, écrivait François de PJas, en date du 29 mai 1850, il ni'cst venu la pensée de demandei' le commandement d'un bâtiment avec lequel je sei'ais chargé de visiter tous les points du globe où de pieux missionnaires ont cherché à répandre l'Évangile. Il est bien entendu qu'il ne s'agirait que des points les plus importants ; sans cela le voyage dépasserait la durée ordinaire des campagnes, d'une manière trop considérable. »
Au moment où de Plas consignait dans son Journal privé ce généreux projet, il était depuis six mois premier aide de camp de l'amiral Romain Desfossés, ministre de la marine. Mais d'où pouvait lui venir cette pieuse pensée? Quelles circonstances avaient influé sur son esprit pour l'amener à concevoir un tel dessein?
L'idée première d'une campagne en faveur des missions catholiques doit être attribuée, croyons-nous, aux rapports intimes du commandant de Plas avec Auguste Marceau, l'infatigable apôtre des missions de rOcéanie. Durant un congé à Paris, en 1845, François
(1) Cf. : François de Plas, marin et jésuite : ouvrage en-préparation pour paraître prochainement,
s'était trouvé en relation avec le capitaine de V Arche d'allisince, dont il admirait l'héroïque dévouement ; mais, n'étant pas encore chrétien, il ne pouvait comprendre tout ce qu'il y avait de noble désintéressement, de sublime abnégation dans la conduite de son ami, sacrifiant en quelque sorte sa carrière militaire, pour faire campagne au nom de la Société de VOcéanie.
En 1850, que les temps sont changés! De Plas était converti depuis deux ans ; dans la ferveur de son zèle, non seulement il approuvait la campagne de V Arche d'alliance, il concevait même l'ardent désir d'imiter Marceau, en profitant de l'expérience acquise par son. ami. Toutefois n'était-il pas à craindre qu'il se laissât guider par quelque motif personnel ? Il se posa sincèrement la question et répondit en toute franchise : ce Quant à mon projet de voyage dans les missions catholiques, je ne tiens pas à le faire moi-même, et je céderais volontiers la place à un autre officier chrétien qui serait disposé à la prendre. Je crois donc que ma petite personnalité n'est pas le mobile de ce projet, mais bien l'amour de Dieu et du prochain, et aussi •celui du pays. »
Au mois de juin, son projet se trouvait pariaitement arrêté, du moins dans ses principales lignes; mais, ne voulant pas se fier à ses propres lumières, il se décida à les soumettre à des autorités compétentes, ce Je viens, écrit-il le 4 juin, de parler à l'abbé Libermann, supérieur du séminaire du Saint-Esprit, de mon idée de visiter les missions catholiques sur un bâtiment de guerre, avec un délégué de la Propagande : cette idée lui a paru bonne; et comme je lui demandais ses prières pour me faire savoirs! ma pensée était de Dieu et non du monde, il m'a proposé de commencer une neuvaine, et j'ai accepté son offre avec joie. »
De Plas s'empressa de communiquer son projet à quelques-uns de ses amis qu'il réunit à déjeuner dans un modeste hôtel de la rue Saint-Honoré. « La conversation, nous écrit M. Ludovic de Plas, qui faisait partie des convives, fut ce qu'elle devait être entre des hommes chez qui la rupture du pain semblait moins un tribut payé aux besoins du corps qu'un prétexte à la communion des pensées de Pâme. Faible croyant que i 'étais, je sortis de ce milieu embaumé de charité et d'amour de Dieu, plus secoué que je ne l'avais jamais été par une parole humaine. »
A la suite de cette réunion, François écrivit à son ami Marceau, malade, que les médecins avaient envoyé aux eaux de Niederbronn, en Alsace, et il reçut de lui, le 10 juin, la lettre suivante, par laquelle l'ancien capitaine de VAi'che cV allisince approuvait pleinement le futur commandant de la nouvelle campagne en taveur des missions catholiques.
Mon bon ami,
Je m'empresse de répondre à voti'e lettre qui a été pour moi un grand sujet de joie et de consolation. Béni soit Dieu de la pensée qui A'ous occupe! Je n'en connais point qui put me causer autant de bonheur de voti'e part. Que le démon clici'clie à vous faire croire qu'il est parvenu à y glisser un peu de vanité, je le compi'ends; il voudrait bien sans doute que votre idée ne trouvât point d'exécution. Quant à ce que vous me dites que vous ne l'auriez pas exécutée, si j'étais en santé, je ne saurais qu'admirer cet esprit d'abnégation que vous donne une foi sincère; mais, a'Ous le savez, si j'avais eu la santé, je ne serais déjà plus en France. J'aurais, je l'espère, trouvé le moyen de répondre à l'appel des missionnaires qui, dans leurs lettres, me pressent de les aller rejoindre. Le bon Dieu m'a réservé ime autre part, j'ai tout lieu de le croire; l'état de langueur et d'impuissance dans lequel je suis depuis près de huit mois ne me permet par de penser que je doive retourner jamais là-bas.
J'espère bien que vous pouri'ez mettre à exécution votre pensée. C'est une chose de toute nécessité que cette visite se fasse.
Je vous quitte pour que ma lettre parte. Si la Sainte Vierge vous engage à la persévérance dans votre projet, vous me le fci'ez savoir.
Pour moi, je suis convaincu cfue vous ne sauriez vous employer plus utilement et que cette œuvre est indispensable, tout comme je suis convaincu des difficultés qui se présenteront, mais cela ne saurait qu'enflammer votre zèle.
Veuillez présenter mes respects à l'abbé Libermann, puisque vous êtes à même de le voir.
Votre tout dévoué en Notre-Seigneur.
A. Marceau, Servus Marise Immaciilatœ.
Dès le deuxième jour de la neuvaine concertée avec le R. P. Libermann, de PJas, sans abandonner un projet qui le préoccupait trop peut-être, reconnut qu'il ne devait chercher avant tout que la volonté de Dieu. « Il y a des idées qui valent mieux qu'un trésor, écritil. Celle que Dieu m'a envoyée hier est de ce nombre. Je concevais des projets magnifiques ; j'étais en route pour faire le tour du monde avec un délég^ué du Saint- Siège et inspecter au nom du peuple, j'allais dire du roi très chrétien, les missions catholiques. Je pensais à tout ce qu'il faudrait prévoir pour une cauipagne de cette nature : qualité du bâtiment, composition de l'état-major et de l'équipage, etc. Tout à coup je me ravisai et je me demandai s'il n'était pas beaucoup plus simple de mécontenter delà position présente, que de diriger l'activité de mon esprit vers un avenir qui ne sera probablement pas ce que je rêve ou ce que je désire. J'ai été alors pénétré plus que jamais de cette pensée : il faut vouloir ce que Dieu veut, comme il le veut, quand il le veut. Or, Dieu me veut ici jusqu'à nouvel ordre, c'est donc ici que je dois borner mon horizon ; c'est ici que je dois dépenser tout ce que j'ai d'intelligence, pour me rendre utile dans la mesure que Dieu voudra. »
Le 12 juin, il passa la nuit, comme membre de l'Adoration nocturne, en méditation devant le Saint-Sacrement, dans la chapelle des PP. Maristes, et le len-
demain, fortifié par la prière, il écrivit dans son Journal ces lignes où respire, avec l'humble défiance de ses propres forces, son inébranlable confiance dans le secours divin : « J'ai demandé à Dieu, ]Dar Tintercession de la Sainte Vierge, de daigner répandre quelque clarté dans mon esprit, touchant le projet que j'ai formé de visiter les missions catholiques. J'ai éprouvé peu de ferveur, mais je n'en poursuivrai pas moins ma route, avec cette espérance qui nous est tant recommandée, et, quoi qu'il arrive, ma confiance en la bonté divine ne sera pas ébranlée, w
A . la fin de la neuvaine qu'il avait entreprise en l'honneur de la très Sainte Vierge, François se sentit de plus en plus affermi dans son dessein, et il ne songea plus dès lors qu'à en poursuivre la réalisation. Toutefois, il fallait attendre une occasion favorable pour en parler au ministre ; elle ne tarda pas à se présenter, et il rencontra dans les sentiments de M. Romain Desfossés comme un écho de son propre coeur. L'amiral avait compris qu'il appartenait à la France cathohque, fille aînée de l'Eglise, protectrice officielle dès chrétiens en Orient, de renouer toutes les traditions d'un passé glorieux, en se mettant à la disposition du Souverain Pontife pour favoriser, avec la propagation de la foi, l'influence de la civilisation chrétienne dans tout l'univers.
Heureux du succès obtenu, de Plas écrivit aussitôt à Marceau pour lui communiquer ses espérances et sa joie. La réponse ne se fit pas attendre. Elle renferme, avec un cri de reconnaissance envers Dieu, une parole d'encouragement à persévérer, et de sages conseils, fruits de l'expérience personnelle :
Mon bien cher ami.
Votre lettre d'hier m'a causé un vrai bonheur, vous Je comprenez, assui'émcnt. Je suis tout consolé en pensant que, bientôt peut-
être, la France sera noblement engagée dans la seule voie qui puisse ui convenir et assui'er son bonheur.
J'admire comme, pour arriver au bien, il faut, par suite de notre misère, passer presque toujours par des tentatives fausses. Vous aviez tout d'abord compris, en 1845, lorsque nous nous sommes rencontrés, que je me fourvoyais avec mes idées de commerce mêlé à la religion.
Quand je relis aujourd'hui la brochure que j'ai publiée au mois de mai, à Lyon, je me sens tout confus à voir tous les raisonnements que je considérais aloi's comme propres non pas à justifier l'entreprise, mais à en montrer l'excellence et la pensée catholique. Je me dis qu'il faut qu'une société soit bien malade, pour que les catholiques y puissent être amenés à se laisser séduire par de pareilles rêveries. Et ce qui m'étonne surtout, en ce moment, c'est de voir que les résultats n'ont pas fait ouvrir les yeux. Mais le temps n'est pas loin où tout cet échafaudage croulera, et alors, je l'espère, vous serez à la tête d'une expédition qui sera le signal d'une ère nouvelle pour la marine Irançaise et les missions.
Mon bon ami, si l'on vous donne ce commandement, exercez la liberté du choix, pour vos officiers surtout. Sans cela vous ne pourriez compter sur rien. Vous aurez bien assez de misères, môme avec un personnel de choix.
Que la sainte volonté de Dieu s'accomplisse en moi ; c'est mon unique ambition ! Quand me reviendra la santé et pourquoi me sera-t-elle rendue ? Lui seul le sait.
Votre tout dévoué en Notre-Seigneur.
A. M.VBCEAa, Servies Marias Immaculatœ.
On ne songeait pas encore à recruter le personnel de l'expédition, que déjà Taumônier se présentait, comme envoyé par la Providence. C'était M. l'abbé Cambier, vicaire du Gros-Caillou, prêtre plein de zèle, que François avait connu et apprécié à l'Œuvre des militaires. « J'ai eu tout à l'heure, écrit-il le 14 juillet, la visite de l'abbé Cambier, qui s'associerait volontiers à mon projet de voyage dans les missions catholiques... Je mets, ajoute-t-il, ce projet de voyage sous la protection de la divine Mère de Dieu. »
Après l'aumônier, le premier officier auquel songea le commandant pour l'expédition projetée, ce fut Alexis Clerc, le futur martyr de la Commune, qui venait
d'être nommé lieutenant de vaisseau. Personne ne pouvait mieux convenir pour une campagne dans les missions, car il était profondément religieux, et intimement uni avec de Plas qu'il avait connu à Brest en 1848, comme président du club de la marine. Malgré ses répugnances pour les fonctions de second, il consentait à servir en cette qualité sous les ordres de son ami. I.a lettre suivante, datée de la fête de Notre-Dame des Neiges, 5 août, nous apprendra les démarches qu'il s'empressa de faire dès la première ouverture; elle nous montrera aussi, par les nobles sentiments qui s'y trouvent exprimés, que le commandant et son second étaient bien dignes l'un de l'autre.
Mon bon de PJas,
Exultât spiritus meus ! En Yérilé, mon cœur a bondi de joie en lisant voire leLlre. Le tour du monde n'était pas un rèvc que je caressais, parce que je Je cro^-ais irréalisable, mais c'était un souhait très ardent. Je n'ai plus rien à demander, sinon que toute misérable question de satislaclion personnelle soit Aivement repoussée, afin que mon intention bien pure soit exclusivement tournée vers la plus grande gloire de Dieu, et que je puisse dire aussi : Bxultavit spiritus meus in Deo sahitari meo.
J'embrasse votre plan de tout mon cœur; je veux, comme vous, cette propagande laïque, qui est l'exemple de la pratique de notre sainte religion. Je veux cette propagande du génie et de l'intluence de notre pati'ie, la Fille aînée de l'Église et le royaume de Marie. Pendant des siècles. Franc et chrétien étaient synonymes ; ils le sont encore plus qu'on ne le pense. Nous n'avons qu'un même sentiment surtout cela; vous le savez déjà. Je suis par conséquent très convaincu de la très grande utilité politique de l'expédition que vous projetez. Il me semble qu'il sera bon, sans porter atteinte au but religieux qui est votre fin dernière, de faire tout ce qu'il sera possible pour l'utilité que notre siècle apprécie seule. Ainsi, outre l'influence du pavillon que vous devez faire prévaloir, vous pourriez tenter de rapporter des documents techniques, tels que plans, rectifications de longitudes, observations physiques, etc..
J'ai communiqué votre lettre à. l'abbé Mathieu, qui en parlera à l'abbé de Poulpiquet; ils seront discrets. D'abord, ils feront prier parles bonnes àmcs qu'ils dirigent; ensuite, ils nous indiqueront des sous-offlciers et des niarins comme il nous les faut.
J'ai aussi recruté M. Saus..,, enseigne de vaisseau, dont je crois
VOUS avoir parlé, et qui est d'une piété exemplaire; il nous appartient corps et àme. La seule chose qui le trouble, c'est qu'il est trop heureux; il craint de se chercher trop lui-môme et pas assez Jésus-Christ dans cette expédition. Je partageais ce sentiment, il serait môme plus grand chez moi, qui ai déjà le bonheur de vous connaître, de vous aimer et d'être aimé de vous; mais je suis très assuré que Dieu veillera sur ses serviteurs et qu'il ne leur refusera pas quelques mérites.
Notre ami Jojant me semble le meilleur commis d'administration possible ; je crois qu'il acceptera avec empressement. D'ici-là, son examen sera passé, et, s'il est reçu, rien ne l'arrêtera plus. Je ne veux pas lui en parler encore, afin de ne le pas préoccuper et de le laisser tout au travail.
Le chirurgien sera très difficile à rencontrer. Cependant, j'en connais un qui conviendrait à peu près ; il a un fond de foi et de respect pour les choses saintes.
Un petit bâtiment comme ceux dont vous m'avez parlé ne comjDorte qu'un lieutenant de vaisseau, mais cette règle serait laissée de côté. Je verrais avec plaisir un autre second que moi. Je ne suis jD as un marin bien fameux; depuis 1845, je n'ai naAÙgué que sur des bateaux à vapeur. Du reste, il ne s'agit pas de consulter son goût, mais l'intérêt de l'expédition; vous trouverez à coup sur un second plus expérimenté et plus habile...
MgT Parisis, le militant ôvêque de Langres, siégeait alors à la chambre des députés. Dès qu'il eut connaissance de l'expédition qui se préparait, il en exprima aussitôt toute sa satisfaction dans ce billet qui nous a été conservé.
Le projet d'armer une corvette française pour aller protéger les missions catholiques est digne, sous tous les rapports, d'avoir été conçu et d'être exécuté par l'amiral Romain Desfossés. Je ne saurais lui dii'e combien j'en suis consolé, réjoui, édifié.
Seulement, je dois avouer à monsieur le ministre qu'il y a, dans l'intérieur même de ces missions, des difficultés graves, et je crois que si un délégué du Saint-Siège pouvait être associé de quelque manière à cet envoi d'un bâtiment français, il en résulterait un bien plus sur et plus durable.
7 P. L., cvéque de Langres.
Quelques jours après, de Plas s'éloignait de Paris avec l'approbation du ministre de la marine et muni
PROJET DE CAMPAGNE EN FAVEUPi DES MISSIONS 2o
dïnstructions conâdentielles : « C'est une affaire décidée, écrit-il dans son journal le 17 août; je partirai pour Rome demain soir. Au moment d'entreprendre une longue campagne dans une pensée religieuse, il est bon que j'aille recevoir la bénédiction du Saint- , Père. »
Le jour même de son départ, il écrivit de Paris à sa mère, qu'il n'avait pas encore mise au courant de la situation, pour lui annoncer le grand projet qu'il méditait. « Je crains que mon voyage à Rome ne prenne plus de temps que je ne l'avais cru d'abord. J'ai été voir, ce matin, l'évêque de Langres et le nonce du Pape, qui m'ont fait le plus aimable accueil. Ils me donneront des lettres qui me procureront un accès facile auprès de Sa Sainteté.
« J'ai un gTcind projet qui est approuvé par d'hononorables ecclésiastiques ; je t'en parlerai plus tard. Qu'il te suffise de savoir que l'extension de la catholicité est le but.. S'il réussit, tu en seras contente, j'en suis sûr, car tu veux avant tout le bien de la religion, (c Je tâcherai de t'écrire de Rome ou de Marseille. » Au lieu de faire route pour Marseille, François se décida, au dernier moment, à prendre la route d'Italie, afin d'éviter la quarantaine imposée aux provenances de France. Grâce à son passeport, régulièrement légalisé sur tout le parcours de Paris à Rome, nous pouvons le suivre à chacune de ses stations : Lyon, Chambéry, Turin, Gênes, Livourne et Florence.
C'est de Gênes que, le 13 août, il communique à sa mère ses premières impressions de voyage : « Je me réjouis d'avoir eu l'occasion de visiter Chambéry, Turin et Gênes, et de traverser le mont Cenis. C'est peu de chose, sans doute, que de voir aussi rapidement. Néanmoins, l'entrée des montagnes de la Savoie, la délicieuse vallée de Montmélian où couie l'Isère, la
vallée d'Arc, les pentes du mont Cenis du côté de Turin, produisent une impression des plus vives.
« J'avais espéré trouver un bateau à vapeur de Gênes à Civita-Vecchia. J'apprends que je ne pourrai aller que jusqu'à Livourne, et qu'il me faudra attendre quatre jours une occasion pour Civita-Vecchia. Cela me contrarie vivement, mais peut-être irai-je pcisser ma mauvaise humeur à Florence. Je n'avais qti'un but en entreprenant ce voyage, voir Rome chrétienne. Tout ce qui me retarde m'est désagréable ; ce n'est donc pas par plaisanterie que je parle de Florence comme d'un pis-aller.
ce Je suis las des chefs-d'œuvre humains ; ils font rendre à l'homme un hommage qui ne lui est pas dû. Combien de gens ne vont dans les églises que pour les tableaux et les statues qui s'y trouvent, et, stupides admirateurs du plus ou moins d'habileté de l'artiste, ne voient rien au delà!... »
De Gênes la Superbe, de Plas se rendit à la cité des" .Médicis, où il eut la consolation de faire la sainte communion dans l'église de VAnniinziata, pour célébrer la fête de l'Assomption de la très Sainte Vierge ; le 10 août, au matin, il arrivait à Rome, l'âme remplie d'une douce et sainte émotion. Son premier soin fut d'entendre la messe au couvent des Dominicains, près de l'hôtel de la Minerve, où il était descendu ; jDuis il alla faire visite à M. de Gerando, attaché d'ambassade à la légation de France, et porta ses lettres au cardinal Antonelli, dont il reçut un fort aimable accueil.
Au moment où il se disposait à partir pour Rome, un de ses amis du ministère, qui avait eu déjà le bonheur d'accomjDlir ce pieux pèlerinage, lui avait tracé comme le plan d'un itinéraire à travers la ville éternelle :
Quand vous serez à Rome, lui avait-il écrit, allez au Capitole et, du haut de la tour, vous verrez, d'un côté, Rome moderne et ses églises, aussi nombreuses que les jours de l'année ; de l'autre côté, Rome païenne et toute sa gloire en ruines : c'est là-dessous que les chrétiens avaient miné leurs onze lieues de catacombes.
Du côté de ces ruines, vous aperccA^rez au loin, par les marais Pontins, la voie que suivit saint Pierre après son débarquement à Terracine ; puis, peu avant dans la ville nouvelle, Santa-Maria in via lata, sur l'emplacement de la maison qu'il habitait ; au pied du Capitole, la prison Mamertime, d'où il sortit avec saint Paul. Suivez des yeux le chemin qui conduit à ]a pyramide Soxtius... ; c'est arrivés là que les deux apôtres s'embrassèrent pour aller mourir, l'un à Saint-Paul-les-trois-Fontaines, l'autre à Saint-Pierre. Leurs corps sont dans ces basiliques ; leurs tètes sont réunies sous l'autel de Saint- Jean-de-Lalr an, la cathédrale du monde chrétien.
Vous irez ensuite parcourir les catacombes de Sainte- Agnès, un autre jour le Golysée à cinq minutes du Capitole, c'est l'arène des martyrs. C'est mon lieu de prédilection. Quand vous aurez prié pour moi, si vous grimpez avec le gardien sur les galeries, cueillezy quelques fleurs. J'en gardais comme une relique, elles sont perdues.
Je n'ose vous en dire plus long, mais je prierai bien pour vous.
A vous de cœur.
Hubert.
Nous ne suivrons pas de Plas dans ses courses pieuses à travers la Rome chrétienne, pour visiter les sanctuaires consacrés par tant de glorieux souvenirs ; nous savons qu'il ne négligea aucune occasion de réchauffer sa ferveur et de ranimer sa foi. « Je me suis rendu à la. Minerve^ lui écrivait le R. P. de Villefort; à la date du 21 août, pour vous offrir mes resjDectueux hommages et vous rendre compte de ce que j'avais pu arranger au sujet de la messe que vous désirez entendre demain à la Confession de Saint- Pierre.
« A mon grand regret, il m'est impossible de vous procurer la consolation de la dire. Je serai heureusement remplacé par un autre Père de notre Compagnie, le P. Louis de Bouchaud, actuellement aumônier de rhôpital militaire français de Saint-Dominique. .
~ « Il passera demain matin, à six heures, à la. Minerve, pour vous prendre... »
Deux jours après, rendant compte à sa mère de son Toyage à Florence et à Pise, et de ses courses dans l'intérieur de Rome, François lui disait : « J'ai eu le bonheur d'entendre la messe sur le tombeau des Apôtres et je n'ai oublié aucune des personnes de ma famille dans mes prières ; j'espère que mon voyage ne sera pas utile qu'à moi, et que mes parents et mes amis en retireront quelque bien.
ce Je n'ai pas encore pu avoir d'audience du Pape, mais j'ai vu le cardinal ministre Antonelli et le cardinal Franzoni, directeur de la Propagande : ces deux cardinaux ont fort approuvé mon projet. Je tâcherai de voir demain l'abbé de Mérode, qui emploie sa magnifique fortune au soulagement de la misère, et une belle ' intelligence et Un grand coeur au service de Dieu et de l'Église... »
Des circonstances imprévues ne lui avaient pas permis d'obtenir une audience immédiate du Saint- Père ; mais, loin de s'en étonner, il admirait cette divine Providence qui conduit tout pour le bien des élus : Omnia, propter electos. « Pourquoi, se demandait-il, la lettre d'audience n'étant pas été remise à l'hôtel, à raison de mon absence, ai-je eu l'idée d'aller la réclamer ? Ce qui m'a valu une fort utile causerie sur mon projet, de bons conseils sur le langage que je dois tenir au Souverain Pontife, enfin une invitation à entendre la messe du Saint-Père lundi et à déjeuner avec Mgr de Mérode avant l'audience. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus ; je me borne à répéter : « Dieu sait ce qu'il nous faut, nous devons a. nous soumettre en toutes choses à sa sainte voce lonté. »
Le 25 août, c'était fête solennelle à Saint-Louis des
Français : Pie IX s'y rendit, entouré d'un brillant cortège. Un grand nombre d'officiers généraux et supérieurs, de sous-officiers et même de soldats de toutes armes furent admis à baiser la mule du Pape ; ils contemplaient avec joie cette figure sereine qui inspirait à tous un-profond respect. « J'ai eu le bonheur, écrivit de Plas, le soir même, de baiser l'anneau et la mule du Pape. Il a bien voulu se rappeler, quand M. de Rayneval a prononcé mon nom, qu'il m'avait -donné audience pour demain. »
Nous empruntons au Journa-lprivé le touchant récit de cette bénie journée du 26 août, si vivement attendue, qui laissa dans l'esprit et le coeur du pieux commandant d'ineffaçables impressions, de précieux souvenirs.
« Ce matin, j'ai reçu la communion des mains du Saint-Père, après avoir entendu la messe dans la salle qui précède sa petite chapelle. Quand on croit à la présence réelle, il semble indifférent que la communion nous soit donnée par un simple prêtre, ou un évêque, ou un cardinal, ou le chef de l'Eglise. C'est toujours Dieu fait homme que nous recevons, et la haute dignité de l'officiant ne saurait rien ajouter à la grandeur de Dieu. Arrivé à la messe du Saint-Père avec cette idée, je n'en ai pas moins été fort ému quand il m'a donné la sainte hostie. A peine le Pape a-t-il eu terminé la messe, qu'un prêtre l'a remplacé à l'autel. Pie IX s'est agenouillé sur un prie-Dieu, un peu en arrière, et a entendu la seconde messe.
(c Vers dix heures, j'ai été introduit chez le Souverain Pontife, et j'ai baisé respectueusement la mule et l'anneau. Mgr de Mérode ayant dit au Saint- Père que j'avais un vif désir de lui être présenté : « Et moi aussi, a répondu le Pape, je désire le voir : c< Anche io lo voglio vedere. » Il m'a fait asseoir
devant lui, et nous avons causé assez longuement du iDut de mon voyage. »
Le but, nous le connaissons déjà; mais quel fut précisément le sujet de l'entretien avec Pie IX? Nous pouvons ie conjecturer par une feuille manuscrite, intitulée : Note -pour Vaudience du Souverain Pontife, que nous copions textuellement:
« Le ministre de la marine a été très reconnaissant de l'honneur que lui a fait Sa Sainteté en le nommant grand'croix de Tordre Piani.
ce Le gouvernement français veut envoyer un bâtiment en Chine pour la protection des missions ; il est probable que le commandement de ce navire me sera donné. Le ministre de la marine et celui des affaires étrangères seraienttrès disposés à modifier la destination de ce bâtiment suivant les vues du Saint-Père, qui pourrait, s'il le croyait utile, envoyer un délégué pour examiner l'état des missions et lui en rendre compte.
ce 11 serait possible, j'ai lieu de le croire, d'avoir un état-major de bons chrétiens et un équipage généralement religieux ; ce qui serait d'un heureux effet dans les pays où se trouvent les missionnaires. »
A la fin de l'audience, François pria le Souverain Pontife de vouloir bien bénir quelques chapelets et une petite croix pour gagner les indulgences de la Via Crucis. De retour à l'hôtel de la Minerve, l'âme débordant de joie, il nota dans son Journal l'heureux résultat de sa visite et les vives impressions sous le charme desquelles il se trouvait encore : ce Sa Sainteté aiDprouve complètement ma pensée. Elle est très disposée à envoyer un délégué sur un bâtiment français, mais elle a besoin de réfléchir sur la personne qui pourra remplir la haute mission d'inspecter les pays où l'Évangile est prêché, w Et se rappelant quel-
ques particularités bonnes à retenir, il ajouta : ce Le Saint-Père était revêtu cVune soutane blanche. Sa figure reflète une bonté, une sérénité, admirables. Quand Pie IX m'a parlé de la nécessité où il a été de fuir Rome et de soustraire le chef de l'Eglise aux insultes du parti qui voulait le renverser, il m'a dit avec un accent indéfinissable : « Ce n'était pas pour (( moi, jpeccsitore indigna ; mais, pour la haute dignité (c qu'il a plu à Dieu, de me conférer, il fallait ne pas <c rester exposé aux outrages dont j'étais menacé. »
Dès le lendemain de l'audience, de Plas, encouragé par le bienveillant accueil du Souverain Pontife, reprit joyeux le chemin de la France, en traversant rapidement Florence, Gênes, Turin, Chambéry ; le 3 septembre il était de retour à Paris, où il reprenait ses fonctions de chef d'état-major auprès du ministre de la marine.
Le même jour, il reçut de Marceau une lettre affectueuse qui le félicitait de ce beau voyage, en exprimant ses regrets de n'avoir pu revoir cette Rome, un des plus chers objets de son amour.
Que je voudrais vous voir maintenant, lui disaifc-i], et causer longuement avec vous de Rome que vous avez eu Je bonheur de visiter, et où j'ai un si grand désir de retourner. Durant toute ma campagne de l'Océanic, je n'avais qu'une chose qui me rappelât en Europe, le désir d'aller à Rome. Je me promettais de profiter du premier moment de liberté pour aller revoir tous ces lieux, que je me plais encore à parcourir souvent en imagination.
Quand je songe à cela et que je me vois depuis plus d'un an en France, depuis i^lus de six mois dans un petit village d'Alsace, je me demande, après une pareille expérience, s'il peut encore naître des désirs et des projets dans mon cœur. Quelle misère est donc la nôti'e, quelle destinée d'être sans cesse à combattre cet ennemi intérieur qui, à peine désarmé, se relève et veut toujours parler en maître !
Que se passa-t-il dans les hautes sphères gouvernementales, quand le premier aide de camp du ministre
de la .marine rendit compte de sa mission auprès du Souverain Pontife? Rien ne nous a été conservé à ce sujet, ni dans les Lettres, ni dans le Journal ; mais voici quelques lignes du 15 septembre, qui annoncent un désappointement inattendu.
« J'avais rêvé, un jour, un beau projet de voyage pour la protection des missions. L'équipage, officiers et matelots, devait être tout chrétien ; les officiers à mon choix. Je n'avais pas prévu dans ce plan magnifique une petite difficulté qui le réduit à néant. Le ministre m'a dessillé les yeux et ouvert l'entendement d'un seul mot qui m'a confondu : « Les ordonnances ce ne laissent que dans le cas de mission scientifique « le choix des officiers au commandant. » D'ailleurs, la formation de l'équipage aurait rencontré bien d'autres difficultés. Malheureusement j'ai déjà beaucoup parlé, j'ai donné des espérances, je suis à demi engagé avec bien du monde ; il en arrivera une véritable confusion pour moi : que le saint nom de Dieu soit béni! »
Cependant le projet d'un voyage, au moins dans l'extrême Orient, n'était pas abandonné. « 11 est probable, écrit François à sa mère, le 18 septembre, qu'avant longtemps j'entreprendrai une campagne lointaine. Il n'y a encore rien de très arrêté, si ce n'est que je puis compter sur la bienveillance du ministre. » Peu de jours après, en efïet, il apprenait d'une manière certaine que le ministre lui réservait le commandement d'un bâtiment, lequel serait le Ccissini, et qu'on lui laisserait bien des facilités pour composer convenablement Tétat-maj or en vue de la mission. « Il est probable, écrit-il de nouveau à sa mère, que je partirai dans le courant de décembre pour faire campagne. Toutefois, comme rien n'est encore décidé officiellement, il serait fâcheux d'ébruiter l'affaire. »
Sans doute, de Plas n'ignorait pas les chagrins et les ennuis qui l'attendaient dans l'organisation de sa campagne; mais la joie ou la souffrance, la honte ou les honneurs, il était prêt à tout accepter comme venant de la main de Dieu. « Béni soit le nom du Seigneur ! s'écrie-t-il, et voyons sa sainte volonté dans chaque chose qui arrive. Pas de hâte, pas de presse, du calme, de l'application à nos devoirs , en tout temps , en tout lieu , en ' toutes choses. »
Cette conformité à la volonté de Dieu, un des traits distinctifs de cet esprit de foi qui animait chacune de ses actions, avait été l'une des vertus caractéristiques de Marceau. Quand celui-ci apprit les difficultés que rencontrait son ami, il lui écrivit pour l'encourager à poursuivre son entreprise , lui rappelant cette sublime vérité de l'ordre surnaturel : Za volonté de Dieu n'est qu'amour.
Ce mot, disait-il, me parait effectivement suffire à tout. Comment, sachant cela, n'être pas disposé à se conformer en tout à cette sainte volonté, à accepter avec reconnaissance tout ce qu'elle nous envoie. Ce mot est, il me semble, le plus propre à nous encourager à la conformité à la volonté de Dieu : là est la sainteté. Je pense que ce mot pourra vous être plus d'une fois en aide dans votre campagne, durant laquelle vous aurez bien des épreuves, et ■quelques-unes très cruelles; j'y compte, parce que vous êtes dévoué à .Dieu.
Vous me réjouissez, du reste, singulièrement, en me disant que vous ne comptez nullement sur vous ; car vous êtes destiné à éprouver bien des mécomptes, insupportables pour qui n'est pas profondément convaincu qu'il n'est qu'un instrument entre les mains de Dieu, et que, par conséquent, il ne doit point se décourager en voyant tout arriver au reboui's de ses prévisions et de ce qu'il devrait, d'après ses lumières, considérer comme le plus avantageux.
Assurément, une mission comme celle que vous allez accomplir ne peut l'êti'e que par une personne vivant de foi ; mais aussi c'est une bien grande grâce que Dieu vous fait en vous appelant là. Vous l'apprécierez encore mieux au retour de votre campagne que vous ne le faites maintenant.
34 INTRODDCTlOJf
Comment ne pas admirer ces merveilleux sentiments de sainteté que la grâce de Dieu se plaisait à développer dans deux cœurs si bien faits pour se comprendre !
Le choix d'un second préoccupait visiblement le futur commandant de la nouvelle expédition ; mais à qui s'adresser pour trouver uu lieutenant de vaisseau qui consentît à embarquer en supplément? De Plas priait, selon son habitude, pour obtenir la lumière, quand il reçut de Cherbourg une lettre qui semblait une indication de la Providence. « J'ai vu ce brave Bernaërt, lui écrivait son ami de Fayolle, à bord du Friedland, c'est vraiment un homme de bien. J'ai passé dimanche une heure avec lui et je l'ai quitté satisfait comme quelqu'un qui se sent meilleur d'avoir causé avec un homme vertueux. C'était la première fois que je le voyais depuis le Suffren. C'est bien la même exaltation, mais dirigée vers un tout autre but. Il vit en solitaire, excepté pour les classes pauvres auxquelles il fait beaucoup de bien. Inutile de dire qu'il vous a en profonde amitié ; ce qu'il désirerait le plus au monde serait d'être votre second pour la campagne que vous projetez. « Ce serait le plus grand bonheur « pourmoi, m'a-t-ildit, d'aller secondde de Plas, dans « une campagne qui aurait pour but de mettre l'in- « fluence du pavillon français au service des missionce naires. »
Il fallait profiter de la bonne volonté d'un officier qui, par la droiture de son caractère et l'énergie de sa volonté, avait gagné l'estime générale dans la marine. Des avances lui furent laites aussitôt et acceptées de grand coeur. Bernaërt se félicitait de pouvoir rendre quelques services aux prêtres des missions; il attribuait aux relations qu'il avait eues avec eux le repos et le bonheur dont il jouissait. Mais quelle profonde hu-
milité dans la lettre qu'il écrit au commandant pour le remercier d'un poste qu'il regardait comme une faveur exceptionnelle ! Ne croirait-on pas lire une page de la vie des Saints? « Il était impossible au ministre, mon cher de Plas,'de dire une chose plus flatteuse pour vous et plus aimable pour moi, que de vous accorder, en me nommant, un lieutenant de vaisseau en supplément. J'accepte avec un grand empressement cette proposition que je n'envisage pas de la même manière que vous. Vous l'appelez un pis-aller, et c'est précisément ce que je trouve de plus conforme à mes vues. L'officier en supplément a droit ou mieux est obligé à tous les services ; mais ilne peut être mis enligne avec les réglementaires pour les récompenses, au retour de la campagne. Sous ce rapport, ce voyage serait plus réellement pro Deo. )> En terminant cette lettre si chrétienne et si digne, Bernaërt priait le commandant de présenter ses amitiés à Clerc, l'assurant qu'il était on ne peut plus heureux de terminer sa carrière avec deux compagnons de voyage qui avaient toute son estime et son affection.
Dès qu'il eut été informé de cette nomination de son vieil ami. Clerc fut transporté de joie, car il connaissait tout le prix de l'acquisition nouvelle. « Mon cher commandant, écrit-il à de Plas, avec son entrain et sa bonhomie habituels , je suis enchanté de la recrue de Bernaërt, et j'en suis personnellement très soulagé. J'appréhendais beaucoup cette onéreuse position de second et je me suis réjoui de n'en avoir eu que la peur. Vive le vieux Bernaërt! Il y a par là un certain air d'abnégation qui nous eût manqué, si un lieutenant de vaisseau de quelques mois eût été second, w Puis, après avoir exposé ses idées sur le choix du bâtiment et le recrutement du personnel, il ajoute, en faisant allusion au voyage de Rome, ces quelques
lignes qui exprimaient si bien les sentiments de son âme : <c Vous avez eu le bonheur de voir le Saint-Père, j'en suis heureux pour vous. Il vous a si bien reçu ! Ce Saint-Père nous aime tant, nous autres Français. Comme votre coeur devait être rempli d'allégresse et de ferveur dans cette ville des miracles ! Oh ! nous irons un jour ensemble user, pour notre part, le pied de bronze de Saint-Pierre! »
Le moment approchait où l'aide de camp allait résigner ses fonctions au ministère de la marine : ce Je quitterai l'amiral Desfossés, avait-il écrit le 26 septembre, avec de sincères regrets, car je n'ai reçu de lui et de sa famille que des marques d'affection; mais s'il y a des regrets, il n'y aura pas de remords, car je crois bien ne lui être plus utile. »
Dans une causerie intime qu'il eutavec le ministre vers la fin du mois de septembre, François exposa les motifs qui l'avaient engagé à demander l'autorisation de faire une grande campagne : d'abord, le bien de la religion, mais aussi le désir de ne pas démériter par un séjour trop prolongé à terre. L'amiral Romain Desfossés exprima son chagrin de perdre un si bon chef d'état-major, en même temps qu'un ami ; mais il comprenait trop bien les devoirs d'un homme de mer, les aspirations d'une âme chrétienne, pour ne pas approuver une telle résolution.
Quand de Plas reçut ses lettres de commandant, il apprit, non sans déplaisir, que la campagne ne devait pas se faire comme elle avait été projetée ; ce ne serait plus un voyage autour du monde pour visiter les missions catholiques, pas même une campagne spéciale dans l'extrême Orient, mais une simple station dans les mers de Chine. « Les hommes se font bien facilement illusion, se contenta-t-il d'écrire dans sonjournaL Que la volonté de Dieu soit faite ! »
Informé des nouvelles dispositions du gouvernement à l'égard de la campagne du Cassini, Marceau s'empresse de consoler son ami, qui n'en aura pas moins devant Dieu tout le mérite de sa bonne volonté.
Ce que vous me dites au sujet de votre campagne, lui écrit-il, ne m'a point tout àfait surpris. J'avais cru cependant, jevous l'avoue, que vous aviez eu le soin de traiter l'affaire officiellement avec l'amiral ; et dans cette pensée, je ne vous ai jamais fait à cet égard une seule observation. J'admirais comment l'amiral avait pu obtenir cette faveur pour vous ; je me l'expliquais, du reste, par la politique de bascule que l'on est un peu obligé de suivre.
Vous m'avez écrit que l'on avait à Rome quelque embarras à trouver un homme pour cette mission. Cela doit vous faire j^enser que vous n'en aurez point. D'ailleurs, comme vous le dites, que ferait-il maintenant à votre bord ?
Sur le conseil de son ami, de Plas, acceptant généreusement le sacrifice, écrivit à Rome sur l'état actuel des choses, après en avoir informé le nonce du Souverain Pontife en France. Mais un de ses lieutenants, Alexis Clerc, qui était venu à Paris pendant une absence du commandant, n'avait pas perdu toute confiance ; il lui manda qu'on ne devait pas renoncer à l'espérance d'obtenir à bord un délégué du Saint-Père pour l'exploration des missions, et que le ministre des affaires étrangères lui-même allait à Rome pour offrir le Cassini à sa Sainteté. « Que la volonté de Dieu se fasse, s'écria de nouveau François, en recevant cette communication qui lui rendit quelque espoir, puissionsnous nous y conformer avec joie 1 »
Une autre difficulté venait de surgir pour l'embarquement de l'aumônier. Monseigneur l'Évêque de Vannes, dans le diocèse duquel se trouvait le port de Lorient où le Cassini était en armement, avait le droit de choisir un de ses prêtres, et il refusait les pouvoirs à M. l'abbé Cambier, qui appartenait au diocèse de Paris. Clerc, d'accord avec le commandant, crut
aplanir toutes les difficultés en s'adressant à un ordre religieux, et il eut recours aux Jésuites. Voici la lettre qu'il écrivit à ce sujet au R. P. Rubillon, alors provincial de la Compagnie de Jésus à Paris, dont il connaissait le zèle et la charité (1) :
Mon Révérend Père,
Je vous remercie du fond du cœur de votre lettre si affectueuse; j'embrasse aujourd'hui cette longue campagne avec une parfaite sécurité, et dans l'espoir que Dieu la fera servir à sa gloire et à notre profit spirituel. Le commandant de Plas, à Rome, a offert de transporter à bord du Cassini un délégué du Saint-Père qui pût examiner et apprécier l'état et les besoins du royaume universel- Le ministère a fait lui-màme la même ouverture au nonce à Paris. Il est probable qu'un projet qui paraît si avantageux à l'Église sera accepté; cependant cela n'est pas sur. Quoi qu'il en soitj ce délégué, qui peut-être ne serait pas Français, pourrait avoir des A'isites il faire qui le tiendraient longtemps absent du bord ; le bâtiment ne serait pour lui qu'un moyen de transport, et vous comprenez, mon cher Père, que nous voulons un prêtre pour nous. Aussi nous avons recours à vous.
La loi relative aux aumôniers n'en attribue pas aux bâtiments comme le nôtre; nous nous réjouii'ions de ce malheur, si nous pouvions en profiter pour avoir un Jésuite. Puisque le gouvernement n'-interviendrait pour l'ien dans ce choix, il ignoi^erait A^olontiers ce qui ne le regai-derait pas.
Le Père serait nourri avec et par le commandant; nous réclamons les dépenses de toute autre espèce, et nous tàchei'ons de le l'endre en aussi bon état qu'on nous l'aura livré. Dans la difficulté de faire davantage et de constituer à notre aumônier des émoluments comme s'il était légalement et administrativement embarqué, il n'y a qu'un prêtre ayant fait vœu de pauvreté et que son ordre recevra de nouveau dans son sein après l'expédition, qui puisse convenir. Cette considération fera peut-être que l'évêque de Vannes, de qui les aumôniers qui embarquent dans le port de Loi'ient reçoivent leurs pouvoirs, se départira du droit de choisir un pi'être de son diocèse, et voudra bien accorder à un Père Jésuite ce qui ne pourrait être accepté par un prêtre séculier. ■ Mais si les difficultés extérieures paraissent faciles à lever, il faut cependant des raisons de poids pour décider votre Compagnie à consacrer pendant trois ans un Père à un aussi petit nombre de fidèles que l'équipage du Cassini (430 hommes).
{\ Alexis Clerc, par le P. Ch. Daniel, p. 216.
D'abord, le bâtiment remplira d'autant mieux son importante mission que les hommes en seront plus religieux, et il est certain que leur avancement ne sera pas utile à eux seuls. Mais la raison principale est que le bâtiment doit, en effet, comme il aA-ait été dit d'aboi'd, faire le tour du monde, et que, par conséquent, a^ous pouvez avoir comme un visiteur général qui fasse pour toutes vos maisons voisines du littoral ce qui, je crois, se fait dans vos diverses pi'OAdnces de l'Europe. De telle sorte que la Compagnie trouverait quelque avantage à ce qui nous serait si avantageux à nous-mêmes.
Mon Révérend Père, c'est de la part du commandant de Flasque je vous adresse cette demande, il sera lui-même à Paris le 28 octobre et vous verra pour cette affaire; mais comme elle est peutêtre longue à décider, il a désiré que je vous écrivisse, pour ne pas pei'dre de temps. Nous comptons que'le bâtiment sci'a prêt à partir à Ja fin de décembre.
Mon cher et vénéré Père, soyez-nous favorable dans ce projet, où nous sommes aussi jaloux de notre bien que de celui de la Compagnie. II est clair que le choix d'un Père convenant à ces doubles fonctions d'aumônier et de visiteur appartient exclusivement à votre Très Révérend Père général; mais de PI as m'a dit de vous citer le nom du P. de Saint-Angcl, qui est, croit-il, à Dôlc, sans toutefois insister aucunement.
Je prierai Dieu qu'il vous rende favorable à nos desseins.
Votre très respectueux et soumis fils en Notre-Seigneur Jésus- Christ.
A. Clerc.
Quel esprit de foi dans cette lettre, et quel respect des convenances de la vie religieuse ! La soummission filiale de Clerc à son vénérable correspondant n^était pas un vain mot ; sans être lié par des vœux, il y trouvait un avant-^"oût de l'obéissance du Jésuite.
Tout, pourtant, ne devait pas marcher au gré des désirs du commandant et des espérances de son lieutenant. Un changement de ministère ayant eu lieu, le projet d'une campagne spéciale en faveur des missions catholiques fut définitivement abandonné ; le Cassini ne fit pas le tour du monde, aucun légat, aucun Jésuite n'y fut embarqué. Mais, comme nous le verrons dans la suite, parvenu en Chine, après avoir, en quelque sorte, semé sur sa route des apôtres de la bonne nou-
velle, de Plas, par son dévouement à la religion, rendit de grands services à tous les missionnaires dont il admirait le sacrifice, et principalement aux Pères du Kiang-nan, l'une des plus intéressantes missions de la Compagnie de Jésus dans l'extrême Orient.