‹ Campagne du Cassini dans les mers de Chine [microform], d'après les rapports, lettres et notes du Commandant de Plas. Enrichie de plusieurs cartes pour l'intelligence du texteChapitre 21 sur 68 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DE FRANCE EN CHINE 6 MARS 1851 —30 AOUT 18ol

En mer. — Relâche à Funchal (île Madère). — Les Canaries et les îles du Cap-Vert. — Passage de la ligne. — Fêtes religieuses à bord : le Vendredi- Saint et le saint jour de Pâques. — Le Cap : bénédiction d'une église catholique. — Exercices du mois de Marie en mer. — Saint-Denis : intronisation solennelle de Mgr Desprez; établissement des Jésuites à la Ressource; retards involontaires; visite à la Ravine creuse; procession du Très Saint-Sacrement. — Mission à la côte ouest de Sumatra. — - Visite au Sultan d'Achein et punition de deux Radjahs. — Les Maldives, Poulo-Pinang, Singapore. — Influence des missionriaires. — Golfe de Siam et du Tong-king, île d'Haïnan. — Arrivée du Cassini et de la Capricieuse aux îles Cowe, près de Macao.

En mer, 6 mars.

Le Cassini se comporte bien à la lame. Malgré un tirant d'eau peu considérable, il porte sans fléchir sa lourde artillerie et son nombreux personnel ; on le dirait fait exprès pour affronter les périls des océans orageux que nous allons parcourir. Au départ, la mer était assez grosse ; maisJ,a corvette, s'inclinant sous une forte brise, fuyait rapidement, et les côtes de France n'ont pas tardé à disparaître à nos yeux.

58 CAMPAG>'E DU « CASSINI »

Nous avons rencontré, hors des passes de Groix, un très beau temps; le ciel était bleu, l'air vif, le soleil radieux et l'horizon assez pur. Cependant, tous nos passagers ont eu plus ou moins à souffrir du mal de mer, et je me suis trouvé seul à table au moment du dîner.

La prière a été récitée ce soir, à la chapelle, pour les passagers, par Mgr Desprez, qui a bien voulu la faire ensuite lui-même à l'équipage réuni presque tout entier, au son de la cloche, sur le gaillard d'arrière. J'ai remercié du fond du cœur le bon Dieu d'avoir favorisé les débuts de notre voyage, et de m'avoir donné un équipage qui sait le reconnaître et l'honorer. Sans trop me préoccuper de l'avenir, je veux aussi me disposer à bien supporter les mauvaises chances qui me paraissent inévitables dans une si longue navigation.

A bort du Cassini. Funchal (île Madère),

13 mars dSoi.

Chère bonne mère, ■■

Le Cassini, après une traversée de six jours, des plus heureuses sous tous les rapports, a jeté l'ancre hier, à dix heures et demie du matin, devant la capitale doMadère. Funchal, pi ttoresquement bâtie sur le penchant d'une colline dont la mer baigne le pied, est un excellent point de relâche pour les bâtiments qui arrivent d'Europe. Nous nous sommes de suite occupés de remplacer le charbon consumé, et de renouveler les: vivres frais pour l'équipage.

Mgr Vérolles et Mgr Desprez, accompagnés de leurs, grands vicaires, M. l'aumônier et moi, nous sommes, empressés d'aller visiter le gouverneur et l'évêque de. l'Ile. Le gouverneur était absent; mais l'évêque, que nous avons rencontré, nous a fait très bon accueil. Le

palais du gouverneur, lourd édifice flanqué de tours, n'offre rien de remarquable. La cathédrale, modeste à l'extérieur, ne manque pas d'une certaine grandeur; mais, comme les autres églises de la ville, elle pèche à l'intérieur par une profusion de sculptures dorées, sans élégance-

Je reviens d'une agréable promenade, en compagnie des deux évêques de Mantchourie et de Bourbon, de leurs grands vicaires, de l'abbé Cambieret du commissaire d'administration. Nous sommes montés à cheval pour aller visiter, une chapelle dédiée à la très Sainte Vierge, et située à une très grande hauteur, d'où la vue s'étend sur un ravissant panorama de la ville et de la rade. Il nous fallait traverser des endroits périlleux; mais les chevaux, habitués à ce trajet, avaient le pied sûr. Chacun de nous, du reste, était accompagné par précaution d'un vigoureux ?^apaz (garçon), qui suivait au trot ou au galop, se soutenant, pour éviter la fatigue, à la queue de l'animal dont il avait le soin.

On ne sait qu'admirer davantage, la fertilité du sol ou la beauté du paysage. Ce ne sont partout que cha.mps de vignes disposées en tonnelles; et dans cette saison, les figues et les pêches sont déjà formées. La campagne, si gracieuse par les accidents de terrain et l'encadrement de la mer, est encore embellie par de frais ruisseaux, ou plutôt par des gaves impétueux, qui se précipitent en bouillonnant des collines ver'doyantes où poussent les plantes les plus variées des pays chauds. De jolis villages sont enfouis dans la verdure ou coquettement assis sur le rivage. Funchal est fier, à juste titre, de ses nombreuses quintas (villas) qui séduisent par leur riant aspect tous les étrangers, dès leur débarquement.

Comment remercierai-je la Providence pour tous les biens dont elle se plaît à me combler? Je suis entouré

d'officiers distingués que j'estime et que j'aime comme des frères. Ils servenL avec une ardeur qui m'enchante, et nous rie formons qu'un cœur et qu'une âme. J'étais loin de m'attendre à de telles douceurs dans l'exercice du commandement.

Les passagers se portent on ne peut mieux, et tout marche à souhait. Il est vrai que j'ai un excellent cuisinier, qui compte plus qu'on ne croit abord des bâtiments où l'on trouve si peu de distractions.

Nous partirons, je pense, demain, dans la soirée.

En mer, 15 mars.

Hier au soir, nous quittions Funchal et son printemps éternel pour le cap des Tempêtes, ou mieux de Bonne- Espérance. Douze heures après, les feux étaient éteints et, poussés par une forte brise, nous naviguions toutes voiles dehors. Nous sommes passés au milieu des îles Fortunées (Canaries) et des lies du Cap-Vert, que je désirais faire connaître aux ofSciers et aux élèves ; mais une brume épaisse nous a masqué les terres. A peine avons-nous pu apercevoir Palma et Foyo que nous avons longées à petite distance.

27 mars.

Nous venons de célébrer la fête du père la Ligne. J'avais reçu dès hier soir un postillon m'annonçant sa venue. La farce du meunier et de sa farine a beaucoup égayé tous les passagers. Je regrette seulement qu'on ait outrepassé mon autorisation, en aspergeant quelques personnes que leur dignité aurait dû mettre à l'abri des plaisanteries. Somme toute, les choses se sont joyeusementpassées pour tout le monde, et sans désordre parmi l'équipage. J'aurais volontiers donné de ma

personne à la pompe et aux seaux; mais le second du bâtiment s'y était déjà mis avec un entrain que je pouvais difficilement égaler (1).

Il fait une chaleur accablante ; le thermomètre marque 28° centigrades. La brise, qui nous avait jusqu'ici poussés avec une vitesse de quarante lieues au moins par jour, nous a presque complètement abandonnés. On a rallumé les feux, et nous marchons depuis lors avec une vitesse de sept à huit milles à l'heure*

18 avril, Vendredi-Saint.

Encore une bonne journée pour le Cassini. Presque tout l'équipage a assisté ce matin à un sermon sur la Passion, et cet après-midi, à la suite de quelques paroles de l'aumônier, la plupart des matelots sont venus adorer la croix et baiser les pieds du Christ.

Quidretrihusum Domino pro omnibus quse retribuis mihi? Si je pouvais travailler avec humilité à la gloire de mon Maître ; si je pouvais régler entièrement ma volonté sur la sienne ; si je pouvais l'aimer de toutes les forces de mon âme, avec toute la puissance dont le fini est capable vis-à-vis de l'infini ; sije pouvais accepter joyeusement toutes les croix qu'il plaira à Dieu de m'envoyer, avec quelle force je chanterais des cantiques de louange ! Mais il faut que mes fautes m'humilient sans me décourager; il faut que je marche vers Dieu avec patience, demandant de gagner chaque jour un peu de terrain.

20 avril, saint jour de Pâques.

Mon âme déborde de joie au souvenir de ce qui s'est passé aujourd'hui. Dès le matin nous avons été favo-

(1) Le commandant en second était alors M. de Saint-Haouen, qui avait remplacé M, Bernaërt dont la santé laissait à désirer.

risés par une mer très belle et un ciel fort clair. Une moitié environ de l'équipage a fait ses pâques à la messe de sept heures, célébrée par Mgr de Mantchourie, qui a donné la confirmation aux mousses et à une quinzaine de matelots. A dix heures et demie, grand'messe solennelle, chantée par Mgr Desprez, à laquelle presque tout le monde a assisté sans contrainte et dans un grand recueillement; le soir, à deux heures, vêpres et salut : grâce aux passagers et à un officier bon musicien, le chant n'a rien laissé à désirer. L'équipage m'a paru content de sanctifier ce grand jour. Tous les ecclésiastiques ont été édifiés de la bonne tenue de nos hommes et de nos enfants de chœur improvisés. Les officiers pratiquants se sont réjouis avec moi de ce magnifique résultat obtenu par la simplicité et la charité intelligente de l'aumônier, M. l'abbé Cambier, qui possède un admirable talent pour pénétrer jusqu'au cœur des matelots. Quant aux personnes de l'état-major qui ne pratiquent pas, elles ont aussi montré beaucoup de bon vouloir, et j'en ai été touché.

Que de fois ces paroles de la sainte liturgie me sont venues à la pensée : Hsec dies quara fecit Dominus exultemus et Isetemur in ea! Je ne sais comment remercier Dieu de tous ces biens qu'il m'a faits. Il a daigné employer son serviteur, quoique indigne, à travailler pour sa gloire. Puissé-je ne pas rester au-dessous de la tâche, et offrir toujours ma bonne volonté m ^impUcitate cordis l

A bord du Cassini. Table-Bay, 2 mai 1831.

Chère bonne mère,

Le Cassmi amouillé au Cap (Cape-Town) danslanuit du 21 au 22 avril. La montagne de la Table et celle du

Lion, qui bornent la baie de l'ouest au sud, étaient magnifiquement éclairées. Il est d'usage, dans cette saison, et surtout le lundi de Pâques, de terminer les pique-nique en mettant le feu aux arbustes et aux lierbes qui poussent dans ces lieux peu accessibles. Les pique-nique avaient été nombreux, sans doute, car, à dix lieues en mer, nous apercevions déjà les montagnes couvertes de feux qui, à mesure que nous avancions, en dessinaient bizarrement les formes.

Dieu a béni cette seconde traversée comme la première. Tout va aussi bien que possible, mieux que je n'aurais osé l'espérer. La plus complète harmonie continue de régner à bord, et je remercie Dieu chaque jour des conditions dans lesquelles il m'a placé pour cette longue campagne.

Notre consul, M. Blancheton, ancien secrétaire de M. Mole, a bien voulu m'accompagner avant-hier à Fals-Bay, point de relâche des bâtiments qui abordent le mouillage du Cap. J'avais emmené avec moi deux ojQBciers et un élève. Cette course, utile sous le rapport marine, a été en même temps agréable, parce qu'elle nous a permis de prendre une idée du pays. L'aspect général ne produit guère bon effet, bien qu'on voie ça et là quelques jolies maisons de campagne. Les montagnes sont dénudées à leur sommet, et les plaines, marécageuses ou sablonneuses ; cela n'empêche pas la ville du Cap d'offrir beaucoup de ressources, entre autres d'excellents moutons.

Nous avons assisté ce matin, les deux évêques passagers, une grande partie de l'état-major, une douzaine de matelots et moi, à la bénédiction d'une église catholique, placée sous l'invocation de la Sainte-Famille fuyant en Egypte. Monseigneur Griffith, vicaire apostolique de la colonie du Cap, oÊElciait pontificale ment avec beaucoup de dignité. La nouvelle église,

Page 1