‹ Campagne du Cassini dans les mers de Chine [microform], d'après les rapports, lettres et notes du Commandant de Plas. Enrichie de plusieurs cartes pour l'intelligence du texteChapitre 22 sur 68 · i CAMPAGNE DU « CASSINI · texte numérisé non relu

i CAMPAGNE DU « CASSINI

très convenable, . était pleine de monde, même de protestants ; on s'y est tenu avec beaucoup de décence. Je remercie la Providence de m'avoir permis d'assister à la bénédiction de cette église catholique, située à l'extrémité de l'Afrique et destinée à répandre un nouvel éclat sur notre sainte religion.

Dès que j'aurai embarqué le charbon qui nous est nécessaire, je quitterai cette baie pour me rendre à Bourbon. C'est un voyage de vingt à vingt-cinq jours, et je ne compte pas arriver à Saint-Denis avant le 25 mai.

En mer, banc des Aiguilles, 4 mai.

Nous longeons le redoutable banc des Aiguilles. Il vente grand frais, ou plutôt tempête. Les vagues soulevées viennent battre avec fureur contre les flancs de la corvette : mais les sabords sont fermés, et tout est disposé pour affronter la grosse mer et les violents coups de vent de ces parages. Pas de voiles dehors, et la machine ne nous fait filer que quatre nœuds à l'heure. Comme la brise est inégale, nous avons de forts roulis quand elle diminue. Voilà le premier mauvais temps depuis notre départ ; il n'y a vraiment pas à se plaindre.

8 mai.

Depuis le banc des Aiguilles, notre traversée n'est qu'une longue suite de mauvais temps. Le vent est très froid ; de grosses lames se précipitent sur le pont ; la pluie se mêle à l'eau de mer. Nous cheminons [lentement vers Bourbon ; ce qui est une cause d'ennui et d'impatience pour plusieurs] passagers, et je pourrais dire pour moi-même, si je ne résistais fortement à cette

leiidance de riionnne de vouloir toujours autre chose que ce que Dieu veut.

12 mai.

Tous les soirs, à l'occasion du mois de Marie, ou se rassemble en famille devant l'autel de la dunette, et une prière spéciale est récitée, après celle de l'équipage. Les Soeurs, les ecclésiastiques, les dames passagères, quelques officiers, et, depuis deux jours, quelques matelots y assistent. Après la prière on chante à plein cœur un cantique qui, ce soir, a été enlevé avec une sorte d'enthousiasme. Plusieurs maîtres et matelots avaient demandé qu'on leur apprît les cantiques ; un des missionnaires, M. l'abbé Janson, a bien voulu se rendre à leurs désirs, et ils chantent avec beaucoup de feu et d'ensemble en l'honneur de leur auguste Mère.

Je bénis Dieu de tout mon cœur de cette insigne faveur qu'il accorde au Cassini. C'est une grande joie pour moi de constater que, sans efforts, sans user en rien de l'influence de ma position, la piété progresse à bord.

19 mai.

Très beau temps aujourd'hui. Nous sommes à soixante-dix lieues environ de Bourbon, et nous pourrons mouiller à Saint-Denis dans la nuit de demain, à moins qu'il ne surgisse quelque circonstance extraordinaire. Il a plu à la divine Providence de me faire ■exécuter le trajet de France à Bourbon dans moins de 'temps que VArchimède, bâtiment de même force que le Cassini. Quelle a été ma part dans le résultat obtenu? Je n'ai eu qu'à laisser agir le maître mécanicien et l'ofiicier chargé de la machine, en établissant des voiles •quand le vent était favorable.

A bord du Cassini. Rade de Saint-Denis, 23 mai.

Monsieur le ministre (1),

Après une traversée de soixante-seize jours, y compris seize jours de relâche à Madère et au Cap, le Cassini a mouillé devant Saint-Denis le 21 mai.

Le 22, à huit heures du matin, Mgr Desprez que j'avais l'honneur de conduire à la Réunion, a pu débarquer sans diflSculté. Il a été salué à son départ de cinq coups de canon, et par le Cassini et par les batteries de terre. Les commandants de VArchimède et du Chandernagor, les seuls bâtiments de guerre qui fussent alors sur rade, se sont réunis au commandant et aux officiers du Cassini, pour faire cortège au canot du nouvel évêque, et accompagner Sa Grandeur jusqu'à la cathédrale.

Le canot où se trouvait Monseigneur Desprez, portant pavillon de proue et de poupe, ouvrait la marche. Les cinq autres canots, avec pavillon de poupe, suivaient à la flle, d'après l'ordre d'ancienneté des capitaines. Le lieutenant-colonel de Condrecourt, commandant les troupes, était venu recevoir Sa Grandeur au débarcadère, où s'était déjà rendue processionnellement une partie du clergé de la ville et de l'île. Après s'être revêtu des ornements pontificaux, l'évêque de Saint-Denis s'avança vers l'église entouré d'une foule immense. Partout sur son passage la ville présentait l'aspect d'un jour de fête.

Mgr Desprez, durant la traversée, avait gagné l'affection de l'équipage ; aussi beaucoup de matelots et de sous-officiers, par vénération pour sa personne, avaient-ils sollicité l'honneur de porterie dais, le jour

(1) M. Chasseioup-Laubat.

de son installation solennelle. Rien ne pouvait attirer plus de considération au nouvel évêque que de se présenter ainsi à la population, escorté d'une partie des hommes de nos bâtiments. Seize d'entre eux furent désignés afin de pouvoir se relayer tour à tour. Derrière le dais les officiers marchaient en groupes entre deux lignes de soldats qui formaient la haie. Des places nous avaient été réservées dans le chœur, où nous assistâmes à la messe qui suivit la lecture de la bulle d'institution.

Avant la messe, l'èvêque de Saint-Denis voulut immédiatement faire connaître à son peuple la sollicitude dont son cœur débordait. En entendant cette parole si paternelle, le public d'élite qui remplissait la cathédrale comprit combien le choix du gouvernement avait été heureux ; chacun se félicitait d'avoir rencontré un pontife qui saurait compatir à toutes les peines, à toutes les douleurs.

La cérémonie tout entière a été brillante, La population noire paraissait très heureuse; les blancs ont été moins démonstratifs, mais, en somme, tout s'est bien passé.

Vous êtes sans doute parfaitement renseigné, monsieur le ministre, sur la situation de l'île de laRéunion depuis l'abolition de l'esclavage ; permettez-moi d'ajouter quelques mots sur ce que j'ai ouï dire à ce sujet (1).

Plusieurs personnes m'ont assuré que cette mesure, favorable plutôt que défavorable aux planteurs, civait produit un très grand bien. Les vols sont plus rares et les mariages plus nombreux. Les nouveaux affranchis affluent dans les églises aux jours de fête ; non seulement ils se conforment aux pratiques extérieures de

(1) L'esclavage avait été aboli dans les colonies françaises, par décret du Gouvernement provisoire, en 1848.

la religion, mais ils en suivent à bien des égards la loi morale. Les Indiens, transportés dans ces derniers temps, quoique plus faibles qae les noirs, compensent cette infériorité par un travail plus constant. On les loue à un prix modique, qui permettrait des bénéfices suffisants, si la loi sur les sucres était plus bienveillante pour nos colonies. Quant aux noirs, sauf les vieillards et les infirmes, ils se sont en grande partie éloignés des habitations. Les uns, ne songeant qu'à jouir de leur liberté, vivent dans les montagnes, on ne sait trop comment ; les autres s'associent avec de petits planteurs, auxquels ils servent en quelque sorte de valets dé ferme. Les colons, anciens possesseurs des. esclaves, sont obligés pour la plupart d'emprunter à gros intérêts ; aussi attendent-ils avec impatience l'indemnité promise.

Nous sommes ici contrariés par des raz de marée fréquents et de fortes brises qui empêchent toute communication avec la terre. Nous comptions d'abord partir le 10 juin ; mais des contretemps extraordinaires dans cette saison nous forceront probablement d'attendre davantage.

24 mai.

Aujourd'hui, fête de Notre-Dame auxiliatrice, je suis allé à la Ressource, établissement des Jésuites cédé par la famille des Bassyns. Les Pères y ont fondé une colonie d'enfants malgaches des deux sexes, sorte de greffe chrétienne qu'ils se proposent d'implanter à Madagascar. J'ai été édifié de la tenue des garçons, qui chantent des cantiques avec goût et connaissent assez bien le catéchisme. L'établissement des jeunes filles, dirigé par les Sœurs de Saint-Joseph, est peu éloigné de celui des garçons ; on leur apprend à lire, à écrire.

la religion et le ménage, en attendant qu'on les renvoie dans leur pays.

Nous avons assisté à une grand'messe précédée du baptême de trois enfants malgaches, et suivie d'un dîner au réfectoire décoré à merveille pour la circonstance. Au nombre des convives se trouvaient M. de Villèle, l'abbé Cambier, Bernaërt, Clerc et l'un de mes camarades d'Angoulême, le capitaine de frégate Bonfîls, commandant supérieur de Mayotte, homme très distingué, qui parait bien comprendre sa position.

Dieu veuille hénir cette œuvre de colonisation qui sera peut-être un jour l'instrument de régénération chrétienne de la grande île africaine !

A bord du Cassini. Rade de Saint-Denis,

28 mai.

Chère bonne mère,

J'apprends qu'il part ce soir un bâtiment de commerce pour Bordeaux, et j'en profite pour t'annoncer l'heureuse arrivée du Cassini à Bourbon, où Mgr Desprez a fait son entrée solennelle, mercredi dernier, 22 mai.

J'ai acquis un excellent ami dans Mgr Desprez. Il me témoigne une confiance et une affection toutes fraternelles, ce qui ne m'ôte rien du respect que j'ai pour le caractère sacré dont il est revêtu. Il a eu la bonté de me dire qu'il était très heureux de l'accueil que je lui avais fait, et que, pour s'acquitter envers moi, il n'avait pas trouvé de meilleur moyen, sachant ma vive affection pour mamère, que de prier chaque jour pour toi durant le saint sacrifice de la messe. J'ai été, comme tu le penses, on ne peut plus touché de ces paroles prononcées devant tous les officiers groupés autour de lui.

Je ne puis que rendre grâces à Dieu, chère mère, de la manière dont vont les choses. Tout marche à souhait. L'état-major et l'équipage ne laissent rien à désirer, et la comparaison avec d'autres navires rend la chose plus sensible. Dans la nuit d'hier, un incendie éclatait au gouvernement (maison du gouverneur) ; l'équipage du Cassini, à ma grande satisfaction, a parfaitement rempli son devoir.

L'évêque de Mantchourie est en course dans l'île jusqu'au départ. Je compte rester ici jusqu'au 10 juin, et faire route ensuite pour Poulo-Pinang et Singapore avec Mgr VéroUes que je dois débarquer à Macao ou à Chang-hai.

3 juin.

Prends courage, ô mon âme, ne te laisse point abattre par la contrariété ou par la souffrance. Rien n'arrive que ce que Dieu veut, et comme il le veut. Qu'importe d'aborder en Chine un peu plus tôt ou un peu plus tard? Qu'importe de perdre, comme on dit, un, deux ou trois jours? Ce jour ou ces jours perdus peuvent être la cause d'une bonne chance ; et quand même ils ne le seraientpas, quand même, au contraire, ils entraîneraient une suite de peines et de contrariétés, ne nous suffîrait-il pas de savoir que Celui qui gouverne toutes choses en a disposé ainsi dans sa sagesse, pour nous soumettre humblement à sa sainte volonté?

Il est possible que ce retard involontaire m'oblige à rester ici jusqu'à l'arrivée de M. Guérin, qui commande V Eurydice et la station, et que celui-ci tranche, à ma grande satisfaction, la question de l'aumônier. Il est possible qu'obligé d'attendre le courrier d'Europe, il m'arrive des lettres ou des nouvelles importantes. Quoi qu'il en soit, sachons nous plier sans

iiumeur et avec joie à tout ce qui renverse ce que nous appelons pompeusement nos résolutions et nos projets.

8 juin.

J'ai retrouvé les Laserve, bons et affectueux comme par le passé. Ils me comblent avec leurs nombreux parents de toutes sortes d'amitié. J'ai passé deux jours de repos à la Ravine creuse, et j'y ai causé longuement avec mon cousin Tom, dont les idées diffèrent complètement des miennes en politique. Tom parait avoir un caractère franc et énergique; mais il est nourri de tous les écrits composés en haine de la religion et de la royauté. Je me suis laissé voir ce que je suis, il ne m'a pas caché ce qu'il est ; nos causeries ont été sérieuses, et il a mis du tact dans la manière de me combattre.

A bord du Cassini Rade de Saint-Denis,

12 juin.

Chère mère,

Nous ne pouvons rester indifférents à ce qui se passe •en France; aussi n'est-ce pas sans émotion que j'ai appris le changement de ministère, par les journaux ■d'abord, puis par un petit mot de mon ami Chasseriau, chef de cabinet du ministre actuel, comme il l'était de M. Desfossés.

J'ai vu le commandant de la station. Il m'enlève l'abbé Cambier, qui lui était destiné comme aumônier. Les ordres mini.stériels étaient trop positifs pour qu'il pût me le laisser par pure obligeance. Il faut donc me résoudre à me séparer d'un homme que j'estimais, que j'aimais, et qui avait toute la confiance de l'équipage.

"/â CAMPAGNE DU « CASSIKI »

Demain, M. l'abbé Cambier dira une messe pour demander la conformité à la volonté de Dieu : j'y assisterai (1).

De plus en plus je n'ai qu'à me louer de l'état-major et de l'équipage du Cassini. La Providence continue, envers moi ces prévenances qui parfois m'inquiètent. 11 est facile de s'accommoder de la fortune; mais, quand on n'a pas connu la mauvaise, peut-on compter sur soi? Heureusement la religion nous fait une vertu de l'espérance. Dieu, qui permet que je le remercie de ses bienfaits, permettra aussi, je l'espère, que je supporte les difficiles épreuves auxquelles tout homme doit être préparé.

En attendant que la Providence nous mette à l'épreuve des ennuis et des chagrins sérieux, efforçons-nous de bien supporter les petites contrariétés de chaque jour.

Je quitterai la rade de Saint-Denis vers le 20, si Mgr Vérolles est arrivé ; mais je ne compte pas être en Chine avant les premiers jours de septembre.

20juin.

J'avais l'intention de partir aujourd'hui, mais Mgr Vérolles, mon passager, n'est pas encore arrivé. Cela me met de mauvaise humeur, et je le montre peut-être un peu trop. Bénie soit la volonté de Dieu, et

(1) « Le 13 juin, écrit M. l'abbé Cambier, vers les dix heures, une embarcation vint de l'Eurydice au Cassini. Un élève monta à bord et remit à M. de Plas un pli du commandant de la station. Ce pli n'était rien moins qu'un ordre de débarquement du C«ssîm, pour passer sur V Eurydice en qualité d'aumônier de la station navale de la Réunion, et cela dans les vingt-quatre heures. Toute réclamation était inutile. Dieu me demandait un sacrifice, je devais lui obéir ; puissé-je l'avoir fait d'une manière méritoire pour le ciel ! »

qu'il daigne me pardonner les fautes que mon impatience me fait commettre !

22juin.

Mgr VéroUes n'est pas encore arrivé. Ce retard m'a procuré l'honneur de prendre place dans le cortège, à la procession, du Très Saint-Sacrement, ce matin. C'est là une bénédiction du Ciel, dont je le remercie. Cette petite épreuve pour mon caractère est, je le pense, un commencement de la faveur divine. Je sens mon humeur bien moins altérée par ce retard de trois jours, que par un retard de trois heures dans des circonstances ordinaires.

Ici, peu de blancs assistent aux processions; ils s'abstiennent, quelques-uns par incrédulité, les autres par respect humain. Pour ma part, j'ai mis épaulettes toutes neuves et casquette de même, et j'ai revêtu les insignes de chevalier du Saint-Sépulcre. Dieu, de qui nous tenons tout ce nous sommes et tout ce que nous possédons, n'a-t-il pas droit à l'hommage de tout, quand l'occasion s'en présente ?

En mer, 24 juin.

Nous avons quitté le mouillage de Saint-Denis ce malin, à cinq heures, et nous sommes maintenant, à huit heures et demie du soir, dans le canal entre l'ile de France et Bourbon, à vingt-cinq lieues environ de cette dernière.

J'ai devant les yeux une mission difficile avec peu de moyens pour la faire réussir. M. le commandant Guérin a pensé que le Cassini pourrait prendre quelques renseignements sur le meurtre du capitaine et d'une partie de l'équipage de la Clémentine, navire de

Palerme qui trafiquait à la côte ouest de Sumatra. Je -vais donc essayer d'oLtenir des Radjahs la restitution •des sommes volées et des objets pillés, et leur faire •sentir qu'un pareil crime ne demeurerait pas impuni, .s'il était commis envers des Français. Bien que le navire pillé soit étranger, il appartient à une nation ^mie, et le commandant des forces françaises dans les mers de l'Inde recevra probablement l'ordre d'exiger de cet acte odieux une vengeance éclatante-.

Il y a de la vie à bord du CsLSsini, La pensée que nous pourrions tirer quelques coups de fusil à Sumatra stimule les esprits. Qu'ai-je à faire, de mon côté, sinon employer tous mes eJEforts pour obtenir réparation dans l'intérêt de la justice? Puissé-je remplir la mission qui m'est confiée, de manière à honorer le Cassini, et, par suite la religion et la France !

dO juillet.

J'ai l'esprit préoccupé de ma mission à la côte ouest de Sumatra. Il faut me rappeler ce que me disait M. Desages, quand j'ai dû aller dans la Plata, avec l'amiral Desfossés, qui avait une mission bien autrement délicate à remplir : arriver sur les lieux sans parti pris, étudier et voir par soi-même ce qu'il convient de faire pour exécuter les ordres reçus, et satisfaire pleinement sa conscience. C'est dans ces sentiments que j'aborderai à Sumatra, s'il plaît à Dieu.

Mouillage d'Achem, 14 juillet.

Nous avons mouillé, vers sept heures et demie du soir^ près d'Achem, résidence du sultan. C'est à Achem que Sufîren alla ravitailler ses vaisseaux pendant la guerre de 1782; les sultans avaient été assez

forts au seizième siècle pour chasser les Portugais de l'île de Sumatra. La ville, qui n'est qu'un ramassis de cases très modestes, se perd au milieu des forêts de cocotiers qui bordent le rivage de la mer; son étendue doit être considérable, car on lui attribue quarante mille habitants. De loin, rien n'annonce une ville, à peine aperçoit-on sur la plage deux ou trois cases bâties sur pilotis et masquées par des bambous. La rivière elle-même, dont nous ne sommes pourtant qu'à un mille et demi, n'est pas facile à reconnaître (1).

15 juillet.

Un officier, M. Clerc, parti à midi pour Achem, est revenu vers cinq heures. Je dois avoir demain une entrevue avec le sultan qui, par une heureuse circonstance, se trouve dans sa capitale en ce moment.

i6 juillet.

Je suis allé cet après-midi faire visite au sultan d'Achem, et j'en suis revenu médiocrement satisfait. Il m'a été très difficile de lui faire comprendre le but de la présence du Cassini dans ces parages, car il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Il est à croire cependant qu'il existe une certaine solidarité entre les diverses parties de l'île, et qu'on ne juge pas différemment que nous le crime des hommes de Dahia envers les Européens.

(1) Depuis la visite du Cassini, les sultans d'Achem ont retrouvé leur humeur guerrière; les Hollandais ont dû renforcer leurs bataillons pour ne pas reculer devant eux.

T6 CAMPAGNE DU « CASSIKI »

il juillet.

Le gentilhomme du sultsin, qui doit être une sorte de ministre de ce petit souverain, est venu me rendre ma visite, accompagné de plusieurs chefs. Il nous a offert un bœuf, des cocos, des cannes à sucre et des fruits. Je lui ai fait donner en échange du vin, de l'eaude-vie et des biscuits, et il a paru se retirer content.

Poulo-Pinang, 24 juillet.

Monsieur le ministre,

Parti de la Réunion le 24 juin, j'ai mouillé le 19 juillet, à dix heures et demie du soir, devant George-Town, après avoir relâché deux jours à Achem pour voir le sultan, comme le commandant Guérin m'y avait engagé.

J'avais espéré trouver un bon interprète à Achem, et éviter ainsi un double voyage à Poulo-Pinang ; mais celui qui m'a servi d'intermédiaire avec le sultan ne m'ayant satisfait que médiocrement, j'ai pris le parti de venir ici. C'est à Poulo-Pinang que les bâtiments de commerce viennent généralement prendre langue et embarquer des interprètes avant, de se rendre à la côte de Sumatra.

J'ai pu causer de l'affaire dont je m'occupe avec deux capitaines qui paraissent au courant de tout. D'après les renseignements que je me suis procurés, il y a peu de chose à faire pour le moment. Tous les Radjahs s'attendent à un châtiment exemplaire, et ils disparaîtront à la première approche d'un bâtiment de guerre. De plus, la récolte du poivre est terminée et vendue ; c'eût été le seul point vulnérable pour les Malais. Je n'irai donc point à la côte de Sumatra, avec l'espérance d'obtenir pleine satisfaction ; mais seule-

loent pour m'aboucher avec les Radjahs les moins compromis, et leur persuader qu'il est de leur intérêt de saisir les meurtriers et de leur faire rendre l'argent Tolé à bord de la Clémentine.

J'emmène un interprète qui me semble intelligent, et qui connaît parfaitement la côte et les principaux Radjahs. M. le commandant Guérin ne m'ayant point engagé à recourir à la force, j'agirai avec toute la prudence possible, laissant au gouverneur le soin de décider ce qu'il y aura de mieux à faire pour prévenir les crimes qui se renouvellent conime périodiquement, tantôt sur un point, tantôt sur un autre...

A bord du Cassini. Poulo-Pinang, 25 juillet.

Chère bonne mère,

Il y a six jours que je suis ici, et chaque jour a été, pour ainsi dire, un jour de fête.

Nous sommes passés à travers les Maldives, îlots innombrables, jetés par groupes nommés attoUons au milieu de l'Océan. Ces îles sont habitées, mais nous n'y avons pas relâché, nous bornant à échanger un beau poisson contre quelques biscuits et une bouteille de vin. J'aurais été avec plaisir à Ceylan et à Pondichéry, si mes instructions m'y avaient autorisé. Le golfe du Bengale a été traversé sans mauvais temps, et nous avons trouvé le détroit de Malacca semblable à un lac.

Poulo-Pinang est d'une richesse de végétation remarquable. On y trouve d'excellents fruits, mais inférieurs à nos fruits de France. L'ananas et la banane y sont communs, mais l'arbre le plus productif est le muscadier. Il y en a des bois entiers et on en plante chaque jour, tant le débit en est sûr en Angleterre et en Amérique. Les Chinois occupent à Pinang des quar-

,78 CAMPAGNE DU « CASSINl »

tiers très étendus, et forment plus de la moitié de la population. On se croirait déjà en pleine Chine.

La religion catholique est dignement représentée par nos respectables missionnaires français, avec lesquels on peut, en toute liberté, se livrer au charme de la conversation. On est si heureux de rencontrer des compatriotes à cinq mille lieues de la mère-patrie ! J'ai eu l'honneur de recevoir à déjeuner Mgr Bouchot, vicaire apostolique de Malaisie, leur doyen, et M. Bigaudet, curé de la ville, homme distingué, qui a bien voulu m'accompagner chez le résident ou gouverneur des détroits, ainsi appelé parce qu'il a autorité sur les autres petits gouverneurs de la Malaisie et probablement sur les établissements anglais de la côte de Sumatra et du détroit de la Sonde.

Il y a ici maison d'orphelines, hôpital, et nos missionnaires jouissent d'une liberté qu'ils n'auraient certainement pas en France ni dans nos colonies. Les Anglais, il faut en convenir, savent coloniser à merveille et ne négligent rien pour réussir. Ils comprennent très bien de quelle ressource sont les missionnaires pour élever le moral des peuples et contribuer à leur prospérité matérielle.

Nos missionnaires dirigent aussi un collège de cent cinq Chinois et Cochinchinois qui se destinent à l'état ecclésiastique. Invité à diner, j'ai eu l'honneur de recevoir un compliment en latin, de concert avec Mgr VéroUes, de la bouche du plus habile de ces jeunes gens. J'ai compris à peu près ce qui m'a été dit, et Mgr Vérolles s'est chargé de répondre pour lui et pour moi.

Les débuts de cette campagne continuent, comme tu le vois, chère mère, à être très heureux. Pas encore le moindre nuage à l'horizon dans mes rapports avec les officiers ; et cependant nous ne pensons pas tous de la même manière. Il existe des divergences d'opinion qui

DE FRANCE EN CHINE "id-

suffiraient pour établir ailleurs une démarcation complète entre nous ; mais à bord, on ne peut exiger que l'exactitude dans le service, et les opinions les plus opposées font trêve par prudence.

Je dois retourner à la côte de Sumatra pour traiter une petite affaire, et je ferai route ensuite pour Singapore et Macao. J'espère rallier le commandant de la. station, mon ami de Rocquemaurel, avant le premier septembre.

A bord du Cassm, Singapore, ISaoùt.

Monsieur le ministre,

J'ai quitté Pinang, le 26 juillet, à cinq heures et un quart du matin. Le surlendemain, 28, je passai devant Acliem où je ne m'arrêtai pas, et je fis route pour le passage de Surate que nous franchîmes sans accident. La mer était grosse, la pluie tombait à flots, et nous embarquâmes deux ou trois lames qui inondèrent le gaillard d'avant. Le soir, à cinq heures, nous mouillions dans la jolie baie de Clouang, et le lendemain, 29,. nous étions ancrés devant Dahia, où s'est commis le meurtre du capitaine de commerce Cafîéro.

J'écrivis aussitôt au Radjah le plus riche, l'invitant à saisir les criminels et à me remettre les objets et l'argent volés à bord de la Clémentine. Mais il s'était enfui à l'arrivée du canot du Cassini, et quand l'interprète parvint à le trouver, il se déclara impuissant à rendre la satisfaction exigée. L'interprète était de retour vers midi.

Je lui demandai s'il croyait qu'il y eût imprudence à enlever le Radjah coupable et son complice : il me répondit que je pouvais tenter le coup sans courir aucun risque de perdre du monde. J'envoyai donc immédiatement à terre trois embarcations bien armées et vingt-

cinq hommes d'élite sous les ordres de M. Je lieutenant de vaisseau Clerc. Celui-ci avait ordre, aussitôt débarqué, de pénétrer dans les fortins redoutables pour le pays qu'habitaient les deux criminels, et de les amener à bord. Un violent courant qui se trouve à l'entrée de la rivière de Dahia, barrée en grande partie par un récif, fît manquer ce plan. Le détachement ne put mettre pied à terre que vers quatre heures. Guidé par l'interprète il parvint jusqu'aux fortins, à travers des marais où les hommes avaient de l'eau jusqu'à la ceinture ; mais la place était abandonnée et l'on dut revenir avant la nuit.

Le lendemain, 30 juillet, je fis rendre aux habitants quelques armes qu'on leur avait enlevées la veille. Apprenant, ce qui n'était pas exact, qu'un Malais avait été blessé par un de nos hommes qui avait imprudemment tiré un coup de fusil sur des fuyards, j'envoyai le chirurgien-major offrir ses services à cet homme, afin de montrer que je n'en voulais pas aux pauvres gens du village. Quant à l'indigne Radjah et à son complice, je donnai l'ordre de brûler leurs fortins, ce qui eut lieu sans opposition de la part des Malais qui nous contemplaient d'un air fort ébahi. M. le lieutenant de vaisseau Clerc, à la tête de vingt hommes bien armés, s'acquitta avec vigueur de cette mission qui pouvait présenter quelques dangers. Ainsi, nous ne quittâmes pas Dahia sans faire savoir aux habitants que nous connaissions les coupables, et que nous étions décidés à les punir dans leur personne ou dans leurs propriétés.

Dès que les canots envoyés en corvée furent de retour, je quittai Dahia et fis route pour Poulo-Rhio, dont le Radjah, disait-on, n'était pas sans influence sur cette côte. Interrogé s'il serait disposé à faire son possible pour écarter les maux qui menaçaient son

pays, par suite de l'affaire de la Clémentine, il répondit qu'il ne pouvait se charger de poursuivre le coupable, et que le sultan d'Achem avait seul assez d'autorité pour l'atteindre.

Je me rendis de nouveau à Achem, où j'arrivai le 31 juillet, dans l'après-midi ; je dépêchai immédiatement un officier vers le sulLan, l'avertissant que je savais qu'il pouvait tirer justice du crime commis à Dahia, et le sommant d'employer son autorité et son influence pour y arriver. Le sultan accueillit très bien le lieutenant de vaisseau Clerc, et lui montra avec orgueil une lettre qu'il avait reçue du roi Louis-Philippe (1); il lui laissa même entrevoir qu'il pourrait tôt ou tard s'emparer des criminels, mais en même ,temps il lui exprima le désir d'avoir une nouvelle conférence avec moi.

Je me rendis donc à terre le lendemain, et, après de longs pourparlers, le sultan s'engagea par écrit à faire tout son possible pour arrêter les criminels et restituer à qui de droit l'argent et les objets volés à bord de la Clémentine. De mon côté, je remis au sultan une note pour les capitaines des bâtiments de guerre qui viendraient à la côte de Sumatra dans le même but que le Cassini ; j'y faisais connaître les bonnes dispositions du sultan, et j'invitais les commandants à attendre un certain temps l'accomplissement de ses promesses, avant d'agir contre les habitants de Dahia. La pièce originale de l'engagement

(1) <c Ne sachant trop, raconte Clerc dans une lettre à son père, conament témoigner du respect pour cette pièce souveraine, j'ai baisé le papier solennel. Et aux demandes qu'on me fit au sujet du roi, j'ai été très heureux de pouvoir répondre qu'il était mort;. car de faire comprendre à ce digne sultan que nous congédions nos rois, comme on ne fait pas un domestique, cela m'a paru trop difficile; il eût cru avoir été mystifié et que son papier n'avait aucune valeur. »

du sultan a été déposée aux archives du consulat à Singapore ; une copie en malais a été laissée à M. l'agent consulaire à Pin ang.

Le gouvernement anglais vient d'envoyer à son tour une corvette à Achem, afin d'obtenir du sultan qu'il use de son influence pour empêcher les désordres qui ont eu lieu à la côte nord-ouest, de Sumatra. Une affaire du même genre que celle du capitaine Cafiéro exige, m'a-t-on dit, une certaine entente parmi les nations qui font la traite du poivre. J'ai invité, en conséquence, l'agent consulaire de B'rance à Pinang et M. le consul de France à Singapore, à donner connaissance aux autorités anglaises de l'accord entre le sultan d'Achem et moi, et M. le consul de France a complètement approuvé ma pensée.

J'ai quitté Poulo-Pinang, le 9 août, et mouillé, le 10, à Singapore, après avoir stoppé quelque temps devant Malacca, pour remettre un pli du gouverneur, qui m.'avait prié de m'en charger.

A bord du Cassini. Singapore, 16 août.

Commandant (1),

Permettez-moi de vous communiquer quelques détails qui ne sont pas étrangers à la mission que yous avez bien voulu me confier. Sans doute le crime commis à Dahia est inexcusable ; il faut qu'il soit puni de manière qu'une crainte salutaire puisse empêcher un acte semblable, mais il serait à désirer que les provocateurs aient aussi leur part de châtiment.

S'il faut en croire des personnes tout à fait désintéressées dans la question et les capitaines eux-mêmes qui trafiquent à la côte ouest de Sumatra, le commerce

(1) M. le capitaine de vaisseau Guérin.

des Eur.opéens avec les indigènes s'y fait sans aucune tonne foi. C'est à qui trompera le plus les Malais sur le poids ou la nature des objets qui servent à la traite. Un des capitaines les plus acharnés pour venger le meurtre de Cafîéro, M. Le Roy, qui demandait un massacre général des habitants de la côte, est aussi l'un de ceux dont ils ont le plus à se plaindre. Au su de tout le monde, à Poulo-Pinang, il a livré pour de l'opium une matière dont les Malais n'ont pu trouver l'emploi ; il avait imposé comme condition de vente que les caisses seraient acceptées de confiance. Un second, effrayé du meurtre commis sur la personne du capitaine de la Clémentine, retint un chef abord pour se faire rembourser une somme qui lui était due par un autre, et partit sans payer la totalité du poivre qu'il avait reçu. Un troisième, chargé de porter des marchandises dont le prix était convenu et dont il n'avait qu'à opérer la livraison, obligea le Radjah auquel elles étaient destinées aies accepter à un prix arbitraire fixé par lui. Ne serait-il pas sage de prendre quelques mesures contre cette mauvaise foi de certains capitaines qui discréditent le commerce national et finiront par le faire chasser de tous les marchés ?

A bord du Cassini. Singapore, 17 août.

Chère bonne mère.

Je n'ai que le temps de t'écrire deux mots pour t'annoncer l'heureuse arrivée du Cscssini à l'entrée de la mer de Chine. Tu savais déjà que j'avais une petite mission à la côte ouest de Sumatra ; cette mission a été, je l'espère, convenablement remplie.

Singapore (la ville du lion), fondé en 1819 par sir Thomas Riffles, est un port excellent et très commerçant qui commande la pointe de la presqu'île ma-

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laise et les nombreux chenaux de la mer des Passages (1). Les tigres, venus à la nage du bout de la péninsule et fixés dans les jongles ou épais fourrés de l'île, sont le fléau des faubourgs. « Ailleurs, dit-on, le tigre vit de bêtes, à Singapore, il vit d'hommes, j) Le tigre a une prédilection particulière pour l'habitant du Céleste Empire, et l'on peut évaluer à trois cent soixante-cinq, soit un par jour, le nombre des Chinois dévorés cliaque année. Le climat est assez salubre pour les Européens ; il est si égal qu'il n'y a que deux degrés de différence entre la moyenne du mois le plus chaud et celle du mois le plus froid.

Ma santé se maintient très bonne malgré des chaleurs excessives, et je n'ai aucun sujet d'ennui du côté de l'équipage et de l'état-major. Nous avons reçu un excellent accueil partout où nous nous sommes présentés. On m'a dit que le Cassini, par la conduite de ses hommes, avait produit un bon effet sur la population de Pinang; je m'en réjouis de tout cœur, car on ne peut attribuer ce résultat qu'à la religion qui y a le plus contribué.

Nos missionnaires relèvent l'honneur du nom français par leurs vertus ; ils jouissent d'une considération bien méritée aux yeux des Anglais et parmi le peuple. Le jour de l'Assomption, j'ai pu aller à terre avec cinquante-deux hommes du Câssini et trois officiers, pour assister dans l'église catholique de Singapore à la grand'messe célébrée par Mgr VéroUes. Au moment de la communion, la table sainte présentait un spectacle touchant: officiers et matelots, vieilles femmes. Chinois et autres Asiatiques étaient confondus aux pieds du divin Maître dans une même pensée, celle de le rece-^

(1) On appelle mer des Passages l'extrémité méridionale da détroit de Malacca, resserrée entre l'île de Sumatra et la péninsule.

voir dignement et d'avoir le courage de le suivre jusqu'au calvaire, jusqu'à la mort.

J'ai été douloureusement impressionné un soir, en voyant dans la rue les démonstrations de joie des Chinois en l'honneur de leurs idoles. Ce n'étaient partout que feux de papier, de bougies et de bois de sandale, que tables richement dressées et abondamment servies. C'est la coutume, me dit un missionnaire, M. Barbe, curé de Singapore, de faire une fois l'an, à la pleine lune d'août, de copieux festins à la mémoire des parents défunts, -mais les vivants seuls en profitent.

Je compte partir demain, 18, et ma prochaine lettre sera probablement datée de Macao, dont nous ne sommes plus éloignés que d'une dizaine de jours.

En mer, 18 août.

J'éprouve une sorte de joie d'enfant à pénétrer dans la mer de Chine. Malgré la pluie qui n'a cessé de tomber depuis notre départ, ce matin, nous avons pu reconnaître tous les points les plus remarquables de la côte. Nous approchons de l'entrée du golfe de Siam, et dans huit jours nous aurons rallié notre station. Je me réjouis de revoir mon digne ami de Rocquemaurel. Puisse-t-il avoir marché un peu dans la voie religieuse! Puisse-t-il user de son influence pour aider les missionnaires dans leurs pieuses entreprises !

21 août.

Nous avons eu presque toute la journée l'Ile de Poulo-Condor envue. Maintenant le golfe de Siam est passé, et lious naviguons à la hauteur des bouches du Cambodge, à trente-cinq ou quarante lieues delà côte.

Il y a un an, à pareil jour, j'étais à Rome où je visi-

tais les églises de la "ville Éternelle et les lieux vénérés par la piété des fidèles. Puissé-je ne pas. oublier cette faveur de la Providence qui m'a permis de voir Jérusalem et Puome, le berceau et le centre de notre foi !

Il y a deux ans, à pareille date, je recevais à déjeuner mon digne ami Marceau, et M. Nicolas, l'auteur des Études philosophiques sur le christianisme ; et j'étais invité avec M. Desages à dîner chez M. de Tracy. Madame de Tracy et M. Desagesne sont plus, et mon bon ami Marceau a rendu aussi son âme à Dieu. Qu'il est bien vrai que la mort vient comme un voleur, au moment où on l'attend le moins ! Soyons toujours prêt, afin qu'elle ne puisse nous surprendre.

25 août.

Nous sommes entrés dans le golfe du Tong-king, après avoir longé quelque temps les côtes delaCoctiin. chine ; mais les courants et les vents contraires nous ont empêchés de passer devant Touranne que je désirais beaucoup voir.

Le 25 août était un jour de fête dans mon enfance. C'était la fête du roi, c'était la fête de l'institution fondée pour les fils des chevaliers de Saint-Louis. Je suis rempli d'admiration pour la vie de ce grand roi. C'est un des plus beaux modèles offerts aux hommes qui ont l'honneur déporter l'épée pour la défense de leur pays, et qui seraient heureux deTemployer au service de Dieu, si Dieu daignait se servir de leur bras pour l'exécution de ses saintes volontés.

27 août.

Nous longeons les côtes d'Haïnan, à six lieues environ de Tinhosa. Le temps, qui était menaçant hier, est

devenu assez beau ce soir ; mais il vente jolie brise de nord-est qui contrarie notre navigation, ce qui ne nous empêche pas de marcher huit nœuds à l'heure avec nos deux chaudières.

Mgr VéroUes n'a pas voulu attendre le dernier moment pour faire ses adieux aux matelots du CsLssini ; il vient de leur adresser quelques paroles d'édification qui les ont vivement touchés.

Ail mouillage des îles Gowe, près Macao, 30 août.

Nous avons mouillé hier au soir, à six heures, dans la rivière de Canton, à côté de la Capricieuse arrivée, par une disposition toute providentielle, le même jour que nous. Le commandant n'étant pas à bord de la corvette, je me suis empressé d'aller le rejoindre chez notre chargé d'affaires à Macao. J'ai éprouvé un grand plaisir à serrer la main à mon ami de Rocquemaurel, qui m'a fait le plus aimable accueil. Les choses, paraitil, vont assez bien en Chine pour le moment, quoiqu'il y ait eu persécution sur certains points. L'influence chrétienne se fait, dit-on, visiblement sentira Changhai, et cette ville semble absorber, au détriment de Canton, les affaires commerciales.

Grâces soient rendues à Dieu qui a béni d'une manière si visible le voyage du Cassini! Puisse ma reconnaissance envers l'infinie bonté n'avoir de bornes que la faiblesse humaine ! Puissé-jeme préparer ainsi durant la bonne fortune à la résignation dans la mauvaise! Puissé-je n'avoir d'autre désir que d'accomplir la volonté de Dieu cuvi facilitate et affectu !

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