‹ Campagne du Cassini dans les mers de Chine [microform], d'après les rapports, lettres et notes du Commandant de Plas. Enrichie de plusieurs cartes pour l'intelligence du texteChapitre 26 sur 68 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

28 DÉCEMBRE 18ul — 27 MARS 1832

Départ de Macao : le Père Hue et le commandant Bernaërt. — Côtes de Gochinchine : le l^r janvier à bord du Cassini, — Singapore : partie de campagne. — Riouw : visite au résident. — Batavia : promenade à Buj'-ten-Zorg, résidence du gouverneur général; nouvelles de France, le coup d'état. — Macassar (île Cclèbes) : description de la ville; soirée chez le gouverneur. — En mer : une année de navigation. — Samboagan (lie Mindanao) : description de la ville; le colonel de Cariés, gouverneur. — Gacayanès : échouage du Montalemhert. — San-José (île de Panay) : accueil bienveillant de la part des autorités. — Côtes de Mindanao et de Luçon, baie de Manille, îles des Pratas. — Résumé du voyage : colonies hollandaises et colonies espagnoles envahies par les Chinois.

En mer, 28 décembre.

Nous avons quitté la rade de Macao ce matin, à sept heures. J'ai l'intention de parcourir les côLes de la Cocliinchine, à la recherche de la Capricieuse. Il est utile d'informer le commandant de Rocquemaurel du passage de V Algérie, et de le mettre au courant des dernières nouvelles.

Le P. Hue est à hord. Il retourne en France pour se

guérir d'une cruelle maladie : c'est un homme instruit, d'une douce amabilité, et dont la société m'est fort agréable.

14 janvier

Je navigue avec peu de confiance sur une côte qui ne me semble pas parfaitement déterminée, et près de laquelle on rencontre de violents courants de quarante à soixante milles dans les vingt-quatre heures. Presque tout mon temps, depuis notre départ de Macao, s'est passé sur le pont d'une manière fatigante, à cause du roulis, de la pluie ou de la brise : ce qui m'a empêché d'écrire mon journal; mais il était de mon devoir de veiller directem^ent à la sécurité du bâtiment.

Le premier janvier, j'ai reçu la visite des officiers et des élèves, puis des maîtres et des chefs de hune, et enfin de mon filleul malgache François Mavinta. Je n'ai pas le don de la parole et je dois faire souffrir ceux qui m'entendent, cependant je n'ai pas cru devoir m'abs tenir à l'occasion de la nouvelle année. Après avoir passé l'inspection de l'équipage, je lui ai donc adressé quelques paroles de félicitation, en rappelant différentes circonstances où j'avais été très satisfait du zèle et du bon esprit de tous. Pendant la messe que M. Hue a célébrée malgré un roulis assez inquiétant, nos matelots ont chanté des cantiques, et je me suis réjoui d'un si heureux commencement de voyage.

Le 3, nous avons mouillé à Hong-Kohe, sans arborer notre pavillon en arrivant, dans la crainte de faire redoubler la persécution, qui sévit, dit-on, en ce moment, contre les chrétiens. Cette baie, si peu hospitalière pour les Européens, présente un aspect magnifique. Quelques bateaux seulement s'y trouvaient à l'ancre. Deux d'entre eux ont envoyé des hommes à

bord ; mais, faute d'interprètes, ils n'ont pu nous être d'une grande utilité. Nous avons cru comprendre qu'ils avaient vu la Capricieuse passer dans ces parages.

En quittant Hong-Kohe, le 5, nous avons fait route pour la baie de Camraigne, où nous avons jeté l'ancre à la nuit tombante. C'est un des plus jolis mouillages que Ton puisse rêver, à l'époque de la mousson de nord-est. La baie est comme cernée de montagnes boisées où s'étagent de jolis villages qui récréent agréablement la vue. De gracieux bateaux à trois voiles auriques sillonnent la rade; mais ils n'osent approcher par défiance, et aucun ne consent à communiquer avec nous.

Le 7, nous abordions sans difficulté à Ventao, près du cap Saint- Jacques, à l'entrée de la rivière de Saigon. La brise, très violente la veille, était tombée dans la matinée, et nous avait permis d'arriver sur la terre à la sonde. Les rives du fleuve se confondent avec l'horizon dont elles brisent les contours par de légères ondulations. Six pièces de canon, assez bien abritées, sont chargées de défendre le mouillage, où se trouvaient alors dix-sept barques de diverses grandeurs.

Le 8, poussés par un vent favorable, nous aperçûmes Poulo-Condor vers trois heures de l'aprèsmidi, et le lendemain nous jetions l'ancre près de Poulo-Timouan. Etant allés à terre avec ma baleinière pour reconnaître les points les plus facilement accessibles, nous avons abordé dans un charmant bassin où trois canots nous ont suivis et où les hommes ont pu se baignera l'aise. Pendant ce temps, je me promenai dans l'intérieur, où je ne rencontrai que des cases abandonnées et aucun Malais qui pût nous fournir quelques renseignements. L'ile tout entière, grâce aux nombreux ruisseaux qui l'arrosent, est couverte

d'une riche végétation; mais, à peine avions-nous eu le temps d'admirer cette luxuriante nature, qu'il nous fallut regagner le bord.

Le 13, nous arrivions en vue de Poulo-Aor, bonne rade où la mer reste calme, carie vent n'y pénètre que par rafales. Nous y demeurâmes peu de temps, ayant appris que la Cajoricieuse était encore à Singapore, où elle avait dû mouiller quelques jours auparavant.

Aujourd'hui, 14, nous allons franchir le passage dn détroit, et dans quelques heures, nous mouillerons en rade de Singapore.

Singapore, 15 janvier.

Bernaërt, mon vieux camarade du Suffren, et le P. Hue ont fait, ce soir, leur dernier repas sur le Cassini; je les ai accompagnés abord de la frégate Y Algérie, où ils ont pris passage pour la France.

Le départ de Bernaërt est une perte jDOur la corvette et pour moi. Sa piété profonde, la dignité avec laquelle il récitait la prière matin et soir à l'équipage, la charité avec laquelle il soignait Tinstruction religieuse des Malgaches, sa générosité en toute circonstance, en faisaient un modèle pour tous. Dieu me l'avait associé. Dieu me le retire, que sa sainte volonté soit faite!

A bord du Cassini. Singapore, 18 janvier.

Chère mère,

Dans mon voyage de Macao à Singapore, j'ai eu l'occasion de visiter plusieurs ports de la Cochinchine. C'est un fort beau pays, avec des rades magnifiques, de grands cours d'eau et des montagnes - couvertes de végétation. Rien ne me paraît capable d'arrêter l'ambi-

EN COCHJNCHINE ET DANS LA MALAISIE Hl

tion d'une puissance européenne dans cet empire, où les côtes, dégarnies de canons et de bâtiments de guerre, sont à la merci de toute force armée. Si la religion chrétienne pouvait, comme celle de Mahomet, se prêcher par le sabre et le canon, il serait facile de la répandre en Cochinchine, ou, du moins, on prendrait de cruelles revanches pour le sang de nos missionnaires qui a coulé récemment. Toutefois, je n'aurais aucun goût pour une guerre qui n'atteindrait qu'indirectement les vrais coupables, et je crois que la France sera assez sage pour ne pas ordonner de massacres inutiles. Quoi qu'il arrive, le sang de nos missionnaires n'aura pas été versé en vain ; leurs généreux efforts finiront, Dieu aidant, par triompher de l'ignojance et de la méchanceté des hommes.

J'ai reçu, au jour de l'an, les vœux de l'état-major et de la maistrance du Cassini. Je n'ai pas cru devoir empêcher cette manifestation, parce que j'avais besoin d'exprimer à tous ma joie et ma satisfaction. Depuis plus de dix mois que nous vivons ensemble, nous n'avons pas encore eu la plus petite querelle, le moindre sujet de mécontentement.

J'ai fait hier une course intéressante en nombreuse compagnie; c'est le P. Barbe, curé de Singapore, qui avait organisé cette j)artie de campagne. La végétation est ici de toute beauté ; des arbres gigantesques élancent leur tête touffue vers le ciel à des hauteurs qui éblouissent. Le long de ces colonnes aériennes serpentent d'immenses lianes, dont quelques-unes descendent perpendiculairement, comme des cordages du sommet d'un mât. Une ondée tropicale est venue refroidir notre enthousiasme, en excitant les lazzis des mauvais plaisants de la bande.

J'ai retrouvé à Singapore V Algérie et la Capricieuse. Nous partirons dans deux jours vers des parages moins-

fréquentés, pour visiter quelques possessions hollandaises; cette tournée promet d'être très intéressante.

Riouw (île Bintang), 21 janvier.

Nous avons quitté Singapore, ce matin, à six heures, et nous avons mouillé devant Riouw, possession hollandaise, à quatre heures du soir. Riouw paraît offrir peu de ressources. Les cases des Malais, comme à Pinang, à Singapore et à Acliem, sont construites sur pilotis reposant dans l'eau. Le poisson fait la principale nourriture du peuple qui se sert de jolis canots ou pirogues, affilés à l'avant et à l'arrière. Le principal commerce de la ville consiste dans le poivre blanc et noir, et dans une terre japonique, le gambier^ fort employée pour tanner les cuirs.

Visite avec le commandant de Rocquemaurel au résident de Riouw. Nous avons abordé à une longue jetée sur pilotis, recouverte de planches. Le capitaine de port, qui parle français, est venu nous recevoir. Nous trouvons un piquet de soldats sous les armes, quand nous passons devant le poste de service à la maison du gouvernement. Celle-ci n'a point d'étage, mais elle est ornée de colonnes sur la façade qui regarde la mer. Le résident, un beau jeune homme à physionomie distinguée, en habit brodé avec chapeau à plumes blanches, se tenait sous le péristyle, entouré d'officiers, tous en grand uniforme. Nous entrons dans une magnifique salle ornée de tableaux, où l'on nous apporte un plateau contenant de l'eau-de-vie et des liqueurs. La conversation s'engage en français, que les Hollandais entendent assez bien, et que plusieurs même parlent avec facilité.

Après l'échange de quelques phrases, nous levons la séance avec l'intention de nous promener. Accom-

EN COCHINGHINE ET DAJNS LA MALAISIE d13

pagnés du résident et du commandant militaire, nous visitons le port au centre duquel s'élèvent de belles et vastes casernes. La garnison semMe composée en grande partie de soldats de race croisée qui n'ont l'air ni Malais ni Européens.

Le vice-roi malais qui habite l'île Mars, à côté de Riouw, a voulu faire bâtir un fort, mais les Hollandais s'y sont opposés. Une goélette de guerre qui appartient aux Malais, est aussi censée protéger le commerce; mais, d'après lesHollandais, cette protection serait peu sûre.

A bord du Cassini. Rade de Batavia, 9 février.

Chère bonne mère,

Dans ma dernière lettre datée de Singapore, je t'avais parlé du voyage dm Cassini en Cochinchine, où. nous n'avons communiqué qu'avec des pêcheurs. Depuis cette époque nous avons mouillé à Riouw, établissement hollandais, dans l'île Bintang, à douze lieues environ de Singapore ; puis, nous avons fait route par le détroit de Banca vers l'île de Java, et le 31 janvier, la Capricieuse et le Cassini mouillaient devant Batavia.

Cette ville, vaste et commerçante, est masquée du côté de la mer par un rideau d'arbres si épais qu'il laisse à peine soupçonner quelques habitations. Il y avait en, rade, outre une quarantaine de gros navires de commerce, une corvette américaine et quatre bâtiments de guerre hollandais.

Nos relations avec les autorités du pays ont commencé dès l'abord dans les meilleurs termes. Les cercles de l'Harmonie et de la Concorde nous ont été ouverts, et un bal a été donné en notre honneur. Le résident nous a retenu des loges au théâtre et invités à un grand dîner. Le gouverneur général nous a envoyé

'des voitures pour aller à Buy-ten-zorg, sa résidence •ordinaire, à onze lieues de Batavia. L'amiral Van der . Proot, qui commande les forces navales de la fïollande, •abien voulu nous servir d'introducteur. Il occupait une voiture avec le commandant de Rocquemaurel et moi, €t trois officiers se trouvaient dans l'autre.

Rien de plus délicieux que ce trajet de Batavia à Buy-ten-zorg. Au sortir de la ville on aperçoit de jolies maisons séparées de la route par de vastes pelouses ou des parterres de fleurs ; toutes sont ornées d'une colonnade à la façade et paraissent construites et distribuées avec goût ; mais elles deviennent clairsemées à mesure qu'on avance dans la campagne. La vaste plaine où se trouve bâtie Batavia commence à onduler comme pour se raccorder aux montagnes de l'intérieur. Le paysage présente alors une suite de rizières échelonnées les unes au-dessus des autres comme autant de terrasses. L'obligation d'arroser constamment les champs de riz, à l'aide de canaux, nécessite cette division du terrain que j'avais déjà remarquée en Chine. Ces immenses champs de verdure sont coupés çà et là par de grands bois d'une douce fraîcheur et près desquels de gaies maisonnettes animent l'uniformité du paysage.

A Buy-ten-zorg nous avons été reçus par les aides de •camp en grand uniforme, et vers midi nous avons été présentés au gouverneur général. Sa physionomie est calme comme celle d'un homme d'étude, et il parait froid et réservé ; néanmoins durant les deux jours que nous avons passés dans son j)alais, nous avons joui d'une cordiale hospitalité.

On trouverait difficilement une situation plus agréable que celle de cette résidence. Une rivière ou torrent en borde les jardins du côté de l'est, et les jardins eux-mêmes sont traversés par de petits ruisseaux,

qui forment des pièces d'eau ou des bassins pour les JDains, et qui vont se jeter dans la rivière de Jaccatra. Un jardin spécial où l'on a réuni toutes les plantes des ■climats chauds, et où l'on acclimate peu à peu celles •des pays froids, présente l'aspect le plus agréable par le bon goût avec lequel on a tracé les allées et distribué les arbustes.

Il est d'usage dans cette colonie de consacrer au repos deux ou trois heures de la journée. Après le premier repas qui eut lieu à une heure, on se souhaita une bonne nuit ou plutôt bonne sieste, et chacun se retira jusqu'à quatre heures. A quatre heures et demie, promenade en voiture au milieu des riches campagnes des environs. A sept heures du soir, grand dîner servi d'une manière princiére, dans une vaste salle, où seraient à l'aise une centaine de personnes. Des Javanais ■en grande livrée, portant autour de la tète un mouchoir en guise de turban, veillaient avec soin auprès •de chaque convive. La soirée s'écoula en causeries ; les dames se retirèrent dans un j)etit salon, et on joua au whist et au billard jusque vers dix heures.

On se réunit de nouveau le lendemain matin, pour visiter une magnifique habitation, appartenant au •comte de A^an der Bosch, fils d'un ancien gouverneur général. Le propriétaire lui-même nous fît les honneurs de sa maison, et nous visitâmes l'établissement où l'on sèche la cochenille, et celui où l'on prépare le thé. Ces productions, nouvelles à Java, rapportent déjà de beaux bénéfices. Une pluie battante, comme il y en a tant ici dans cette saison, nous empocha, à notre grand regret, de visiter les riches plantations de M. de Van ■der Bosch, et à une heure nous étions de retour à Buyten-zorg. Durant la sieste, je me promenai avec délices dans les beaux jardins du palais. La seconde soirée ressembla beaucoup à la première ; le gouver-

dl6 CAMPAGNE DU « CASSINI »

neur avait fait des invitations en notre honneur, et Ton joua quelques morceaux de musique.

La 8 février, nous étions de retour à Batavia, mais une pluie torrentielle nous empêcha d^ jouir de la vue de ces riantes campagnes qui nous avaient tant charmés à notre premier voyage.

9 février.

Un journal anglais, puhlié à Singapore, nous apporte des nouvelles de notre malheureuse patrie. Paris vient d'être ensanglanté. Le Président, sous le prétexte vrai ou supposé que sa vie était menacée, ou que du moins on voulait l'arrêter, a pris l'initiative et a fait arrêter un grand nombre de généraux et de députés. Si les récits des journaux sont exacts, il y aurait eu une véritable boucherie dans les quartiers où les troupes ont rencontré de la résistance, mais j'aime à penser qu'ily a beaucoup d'exagération dans tous ces détails. Qu'auraisje fait si j'avais été à Paris? Je ne crois pas que j'eusse soutenu la cause de Louis-Napoléon. Il y a trois ans^ je considérais comme un châtiment, comme une humiliation pour la France, la nomination de M. Louis-Napoléon à la présidence de la république, et malgré mon peu de sympathie pour les républicains, je donnai, faute de candidat, ma voix au général Cavaignac. Depuis lors, il m'a semblé que mon premier jugement sur Louis-Napoléon avait été trop sévère, et qu'il ferait encore mieux que Cavaignac les affaires du pays.

Aujourd'hui, placé à cinq mille lieues de la France, avec un état-major divisé d'opinions, avecunchefqui,à quelques égards, voit différemment de moi, quel sera mon rôle ? N'est-il pas préférable de ne se préoccuper de rien, d'attendre patiemment que les événements suivent leur, cours, de ne pas s'enthousiasmer si les-

choses tournent comme nous le désirons, comme aussi de ne pas se décourager si nous venons à passer par de rudes épreuves ? Soyons prêt à tout sacrifier, position, fortune, existence même, et à remplir nos devoirs envers le pays dans la mesure de nos forces, d'après les lumières qu'il plaira à Dieu de nous donner.

iO février.

Une causerie avec Clerc et quelques réflexions sur les mystérieux desseins de la Providence ont modifié ma manière de penser sur les événements de décembre 1851. M. Louis-Napoléon, appelé à la présidence dés 1848, ne semblait-il pas aux esprits sages inepte pour d'aussi hautes fonctions ? Dieu s'est servi de lui, de son ambition, pour dégager la France des entraves qui l'étouffaient. Dans l'assemblée aucun accord, mais seulement quelques brillantes personnalités. Dans le pays, pas de parti sérieusement organisé, si ce n'est peut-être celui qui voulait la ruine de la société, le parti socialiste, dont les chefs, sous un masque iDliilanthropique, sont les plus orgueilleux et les plus méchants des hommes. M. Louis-Napoléon n'a pas voulu devenir leur dupe. Il a fait un coup d'état, dans lequel chacun, à tort ou à raison, a reçu quelque horion; mais il paraît évident que la société gagne à ce jeu quelques jours de répit. En résumé, je me garderai bien de m' enthousiasmer pour un homme qui, suivant toute apparence, travaille pour son propre compte; je me contente d'admirer les desseins de Dieu qui fait servir au bien de l'humanité les plus mauvaises passions. A distance, l'on peut juger avec plus d'impartialité le résultat des événements ; ce résultat me semble une halte forcée du socialisme, et peut-être son anéantissement pour longtemps.

118 CAJIPAGNE DU « CASSIKI »

Ce qui m'afflige le plus, c'est ramoindrissement dit caractère national ; c'est cette facilité avec laquelle on saute pour le roi ou pour la constitution, pour la république ou pour l'empire ; c'est le paiement de la dette contractée par M. Louis-Napoléon, lequel élèvera probablement aux premiers emplois des hommes à dévouement aveugle pour toute autorité qui sait payer. Mais à quoi bon préjuger de l'avenir ? Nous sommes à peine au courant du présent, et seulement par des journaux étrangers : sachons attendre et suspendre notre jugement.

Une communication verbale du commandant de Rocquemaurel m'a mis en émoi, ce soir. Malgré l'absence des nouvelles officielles, il a l'intention d'écrire au ministre de la marine pour lui donner l'assurance que les bâtiments de la station de Chine continueront à servir, avec le même zèle et le même dévouement que par le passé, le pavillon de la France, le gouvernement du pays.

Cette lettre de M. de Rocquemaurel me paraît trop hâtive. Il est sage, en pareille matière^ de ne pas se presser et d'attendre que le pouvoir nouveau fasse connaître qu'il a pris la direction des affaires, et indique la manière dont il demande l'acquiescement des chefs de corps: Si le chef de station écrivait en son nom personnel, je n'aurais rien à dire et je me garderais de toute critique ; malheureusement il n'en est pas ainsi. M. de Rocquemaurel désire que les officiers qui servent sous ses ordres, apposent leur signature au bas de la lettre qu'il a l'intention d'adresser au ministre. Voilà ce qui me paraît étrange, et je ne lui ai pas dissimulé que je n'aurais pas le courage de le faire.

Tous mes amis, y compris l'amiral Desfossés, savent que j'ai peu de sympathie pour M. Loùis-Napoléon. J'ai souvent exprimé la crainte, de la part du Président,

EN COCHIKGHINE ET DAKS LA MALAISIE 119

d'un coup de tête qui couvrirait de honte ses ministres. Outre ma conscience, que je consulte avant tout, et qui me dit que je ne puis approuver un coup d'état en vue d'intérêts personnels, bien que l'intérêt du pays y trouve son compte peut-être ; que penseraient de moi et l'amiral Desfossés, et ses aides de camp, et tant d'autres personnes, si mon nom figurait à la suite de ceux qui s'empressent de se rallier au nouveau pouvoir ? Je trouve qu'en pareille circonstance, c'est Lien assez de rester à son poste, et d'être prêt à exécuter les ordres du gouvernement de fait, en tant que compatibles avec l'honneur.

J'ai invité, ce soir, un officier à ne pas parler politique à haute voix sur le pont.

11 février.

Le commandant de Rocquemaurel est venu ce matin en visite à bord du Cassini, Il a annoncé qu'il avait assemblé l'état-major et l'équipage pour leur communiquer les nouvelles de France, quoique sans caractère officiel. Après avoir brièvement raconté les événements de Paris, il a dit que l'armée avait fait bonne justice des hommes qui avaient voulu susciter du désordre, àFoccasion de la dissolution de l'Assemblée nationale ; que le pays avait approuvé par plus de quatre millions de suffrages l'acte de vigueur du Président, et que probablement un plus grand nombre de voix encore se raillieraient à M. Louis-Napoléon. Il a ajouté qu'en de telles circonstances notre devoir était tout tracé ; que nous continuerions d'être fidèles au drapeau et de respecter la discipliue qui est la sauvegarde de l'honneur national. Il a annoncé enfin son projet d'écrire au ministre, pour l'assurer qu'en toute occasion il pouvait compter sur la station de la mer de Chine. Pais, s'adressant directe-

d20 CAMPAGNE DU « CASSINl »

ment à l'équipage : « N'est-ce pas, mes amis, que la France peut com^Dter sur vous ? N'est-ce pas que le gouYernement peut compter sur votre dévouement? » Je ne me suis pas senti le courage de répondre oui, et il a fallu que l'appel fut renouvelé pour que quelques matelots y répondissent. Celte solution me semble meilleure que celle projetée tout d'abord. « J'ai renoncé, m'a dit M. de Rocquemaurel, à faire appel aux officiers •et à demander leurs signatures; mais je pense que je puis compter sur eux. » J'ai répondu que je ne mettais pas en doute leur fidélité à remplir leurs devoirs et à garder les liens de la discipline. Nous nous sommes séparés en apparence bons amis.

12 février.

J'ai lu chez Mgr le vicaire apostolique do Java un journal de Limbourg, imprimé, je crois, à Maëstricht, où les événements de Paris, du l^"" au 20 décembre, sont racontés avec détails et appréciés à leur juste valeur. Cela m'a fait grand plaisir, et j'avoue que mon opinion s'est beaucoup modifiée sur ce coup d'état qui m'avait d'abord profondément affligé, en voyant partout les socialistes courir aux armes, en sachant brisé, par l'acte énergique du Président, le vaste réseau d'associations secrètes qui couvrait la France et s'étendait jusque dans les pays les plus lointains.

Que M. Louis-Napoléon ait agi dans des vues personnelles, ou qu'il ait agi dans Tintérêt du pays, toujours est-il qu'il a démasqué ses batteries avant les socialistes, cj[ui étaient très décidés à se passer de la Constitution. Si l'amour du pays est entré pour quelque chose dans ce coup de hardiesse, il doit avoir l'approbation de tous les honnêtes gens, lesquels ne veulent pas de la barbarie qui nous menace ; si l'égoïsme et

l'envie de conserver le pouvoir en ont été l'unique mobile, M. Louis-Napoléon est coupable devant Dieu et devant les hommes, néanmoins son crime n'aurait pas été une faute, au contraire, Dieu aura tiré le bien du mal, en faisant servir les mauvaises passions de l'homme au bien de son pays. La violation de la Constitution par le Président est donc justifiée à bien des égards par l'initiative moins hardie peut-être, mais tout aussi réelle des socialistes. Je continuerai donc à servir sans remords ce nouveau gouvernement : l'exemple de M. de Montalembert, de M. de Falloux, de Mg-rTévêque de Chartres et de quelques autres hommes sincèrement dévoués à leur pays me met à Taise.

Heureux celui à qui il est donné de servir sous un gouvernement qu'il respecte et qu'il aime ! Heureux celui qui sait,. en accomplissant ses devoirs, qu'il sert une bonne cause, et que son sang ne coulera que pour le véritable intérêt et la gloire de son pays !

A bord àaCassini. Rade de Batavia, 13 février.

Chère bonne mère,

Nous avons appris les événements de Paris, le 9 février. Ne pouvant suivre à cette distance le cours des choses comme ceux qui habitent en France, toute division dans notre pays nous afflige ; et, tout en gardant fidélité à notre drapeau, nous attendons pour former complètement notre appréciation des détails plus étendus et plus circonstanciés que ceux des gazettes anglaises ; mais quelle que soit dans la suite notre opinion, nous ne devons dans l'exercice du commandement reconnaître d'autre autorité que celle du pouvoir de fait. Ici comme en Europe, le coup d'état a généralement produitbonne impression chez tous les hommes préoccupés de l'avenir de la société.

J'ai trouvé d'une bonne polilique de rendre le Panthéon au culte catholique, et M. de Maupas, en défendant d'étaler sous les yeux du public des gravures immondes, a pris une sage mesure. Je trouve aussi hardi et sage d'empêcher la violation du repos du dimanche, commandé par la loi de Dieu. Il ne faut pas se gêner pour faire le bien avec des gens qui se gêneraient si peu pour faire le mal s'ils étaient au pouvoir, et il est temps de faire justice des friperies révolutionnaires.

J'ai passé hier une grande partie de la journée chez Mgr Vranken, évêque de Colophon, vicaire apostolique de Java, auquel j'avais été demander à diner en compagnie de l'aumônier. Mgr Vranken m'avait prié de lui fixer un jour pour ce dîner, j'ai préféré arriver au moment où il allait se mettre à table ; le repas n'en a été que plus agréable pour tous. Il a près de lui un respectable vieillard, qui avait plus de cinquante ans, quand il s'est décidé à partir pour les missions. J'emporte un excellent souvenir de mes relations avec ce digne prélat, qui a bien voulu me donner sa bénédiction, quand j'ai pris congé de lui.

Ma santé continue d'être bonne, l'état-major et l'équipage me satisfont pleinement : je suis donc en de bonnes dispositions pour un exilé.

Il est- probable que nous ferons route d'ici pour Macassar, puis pour Manille et la Chine. Cette petite tournée est pleine d'intérêt, et fort instructive au point de vue de la navigation.

13 février

Je m'étais séparé un peu froidement du commandant de Rocquemaurel, lors de sa visite à bord du Cassini. Ce soir, je suis allé à bord de la Capricieuse, et nous avons causé assez amicalement. Il y a trois jours, je

ne jugeais pas les événements au même point de vue que lui ; maintenant, nous les apprécions à peu prèscle la même manière. Dieu soit loué ! Puissé-je vivre avec mes chefs dans cette harmonie si utile au bien du service, si convenable à un officier qui s'honore d'être chrétien !

Côte de Java, 14 février.

Nous avons quitté Batavia à six heures du matin^ faisant voile pour Macassar. Malgré le bon accueil des Hollandais et mes excellentes relations avec les autorités civiles, militaires, ecclésiastiques, je ne regrette pas une ville où il faut dépenser vingt francs par jour pour riiôtel et la voiture. Piqué au vif par un signal du commandant de Rocquemaurel qui ordonnait de chauffer, alors que le vent pouvait nous permettre plus de six milles à l'heure, j'ai dit d'aller à toute vitesse, afin de prendre une éclatante revanche. Le Cassini est en effet venu carguer ses voiles hautes et sa misaine à petite distance de la CajDricieuse qui n'avait rien disposé pour augmenter de voiles, pensant que nous ne la gagnerions pas,

Macassar, 19 février.

Nous venons de mouiller en vue des feux de Macassar, ancienne capitale du royaume de ce nom, dans l'ile de Célèbes. Macassar est une ville de vingt mille âmes, y compris les indigènes et les Chinois. Elle est à l'abri d'un fort dans une plaine qui touche d'un côté à la mer, et de l'autre se termine à de hautes montagnes. On n'y remarque aucun édifice public, mais seulement quelques maisons confortables, avec portique précédé d'une petite cour plantée d'arbres et se-

Page 1