JOO CAMPAGNE DU « CASSINI
douzaine de bâtiments anglais et américains s'y trouvent en ce moment. Ils viennent faire la contrebande de l'opium à la vue des autorités chinoises, qui n'ont pas le courage de l'empêcher.
Macao, 29 novembre.
Partis de Cum-sing-moon, ce matin à huit heures, nous avons mouillé à Macao vers une heure : visite à M. de Bourboulon, ministre de France, et dîner à la procure des Lazaristes. Le Père Hue m'a rapporté une chose qui m'a fait grand plaisir : dans un groupe de personnes bien informées, on aurait parlé du Cassini en très bons termes. Dieu soit loué d'avoir béni mes efforts pour que le bâtiment ne soit pas inférieur à ceux 011 on ne dit pas la messe et où on ne fait pas la prière. Je demande de tout mon cœur qu'un sot orgueil ne s'empare pas de moi, si des circonstances heureuses se présentent. En un mot : faire tout pour mériter l'estime et me montrer indifférent à l'opinion, ne voyant que Dieu seul, comme but et comme fin (1).
Hong-kong, 4 décembre.
Messe ce matin en l'honneur de la Sainte-Barbe ; la plus grande partie de l'équipage y a assisté. Elle avait été dernandée par le maître canonnier au nom des
(1) « Le Cassini, écrivait alors A. Clerc à son père, est, depuis ma dernière lettre,' au mouillage à Macao. Les événements que tu désires que je te marque sont donc très peu importants. C'est la vie ordinaire d'un bâtiment : des services de toutes sortes. Cependant, je dois dire, car j'en ai une grande joie que lu partageras, j'espère, que tous ces travaux ne sont pas stériles, et que le bâtiment commence, à bon droit, à être fier de lui. Il peut se flatter que tout autre ennemi de même force n'aurait pas beau jeu à s'y attaquer. Je le dis d'autant plus volontiers que tout l'honneur en revient au commanda,nt, nui est le plus accompli des chefs. » (Cf. A. Clerc, par le P. Daniel, p. 262.»
canoniiiers de la corvette : ce qui m'a fait grand plaisir. On n'a point entendu de cris dans la journée, comme il n'arrive que trop souvent en pareilles circonstances. Je suis content des bonnes habitudes que l'on prend à bord du Cassini.
Ce soir, grand dîner de treize couverts, où j'avais invité tout l'état-major et un élève, pour faire honneur à la légation.
5 décembre.
Après mes visites ofScielles au gouverneur anglais, au contre-amiral qui commande la rade et au major, je me suis mis en rapport avec le supérieur des Missions étrangères, et MM. Libois etJacquemin sontvenusnous voir.
Ce soir, dîner chez notre agent consulaire, M. Haskelt. Longue causerie avec M. deB***. Nous avons parlé de M. Dosages, etdiscuté diverses questions morales et philosophiques. J'espère que la froideur qui menaçait de s'établir entre nous s'effacera peu à peu. Ce n'est ni le lieu ni le moment de vicier des querelles politiques. Il ne s'agit pas de savoir si tel personnage est blanc ou rouge ou tricolore, il n'y a qu'à considérer ma position et celle que l'état lui a faite. Il est ministre de France et je no suis que capitaine de frégate ; je lui dois, par conséquent, toute déférence.
7 décembre.
MgrRizzolati est venu, ce matin, célébrer la messe à bord du Cassini. Il y avait beaucoup de monde à la messe; les équipages do deux baleiniers français, quoique prévenus un peu tard, sont même venus l'entendre. Sa Grandeur, accompagnée de deux prêtres italiens, a
bien voulu accepter à déjeuner. J'ai été charmé de la conversation très instructive de l'ôvêque, car il est employé depuis plus de vingt ans dans le ministère pas toral en Chine.
Jusqu'à présent tout va bien, très bien, sur le CcLssini, et il est impossible de croire que les choses durent longtemps ainsi. Je demande sans doute à Dieu de me continuer ses bontés, mais avec la persuasion qu'il sait mieux que nous ce qui nous convient; ces grandes douceurs du début de la campagne pourraient bien être suivies de cruelles amertumes. Je tâcherai d'être résigné comme je cherche à me montrer reconnaissant, car les chagrins comme les joies sont des moyens d'avancement spirituel.
A bord du Cassini. Macao, 11 décembre.
Commandant (1),
Pendant un séjour à Hong-kong, M. Lopez deSouz-a, capitaine du baleinier français le Lia,ncourt^ est venu me trouver pour se plaindre de son équipage qui refusait en masse de travailler. Il avait employé, mais en vain, tous les moyens de conciliation possibles pour ramener ces hommes à leurs devoirs. Voici en deux mots l'cn^igine de ce désordre.
Dans une circonstance critique, alors que navire et cargaison étaient en danger, l'équipage avait exigé de son capitaine l'engagement de remettre à chaque homme une gratification de cent francs, après l'arrivée du bâtiment à liong-kong. M. Lopez de Souza eut la faiblesse d'y consentir et de donner par écrit acte de cette promesse. M. Malherbe, capitaine du baleinier français Ferdina,nd, qui se trouvait sur les lieux,
(1) M. le capitaine de vaisseau de Rocquemaurel.
apposa sa signature comme témoin, et prêta de la sorte, sans se rendre compte des conséquences, un appui aux ■exigences d'un équipage indiscipliné.
A peine arrivé à Hong-kong, le 7 décembre, l'équipage somma le capitaine de tenir sa promesse. Prévenu de ce qui s'était passé, j'avais reproché à M. Lopez sa faiblesse, en lui défendant de céder aux réclamations de ses hommes, attendu que la promesse n'avait pas été librement consentie. Le capitaine, alléguant la défense que je lui avais faite, ne donna rien à son équipage ; mais celui-ci déclara qu'il ne travaillerait pas à moins d'être payé. J'envoyai alors M. le lieutenant de vaisseau Souzy avec un détachement armé.
L'ofïïcier fit aussitôt rassembler l'équipage auquel il lut son acte d'engagement, et rappela ses devoirs envers l'armateur et ses obligations légales. Puis il exhorta tous les hommes à reprendre leurs travaux, les avertissant qu'en cas de refus, personne ne toucherait aux vivres qui allaient être mis sous la garde du détachement. Il embarqua en même temps dans le canot du Cassini neuf des plus mutins. Malgré cela il ne put rien obtenir, et il revint à bord, laissant sur le Liancourt un élève à la tête de six hommes sûrs, armés de sabres et de pistolets.
Dans l'après-midi, les esprits se calmèrent ; peu à peu l'équipage recommença à travailler. Le capitaine remercia alors l'élève qui commandait le détachement et le pria de m'înformer que tout était terminé. Néanmoins les plus mutins qui avaient été transportés à bord du Cassini j sont restés aux fers jusqu'à ce matin. Avant mon départ de Hong-kong, j'ai engagé M. Lopez à me laisser les plus mauvaises têtes, lui offrant en échange quelques hommes de mon équipage. En conséquence trois matelots du Liancourt sont venus de bonne volonté à bord du Cassini ; un quatrième,
signalé comme boute-feu de la révolte, a été embarqué malgré lui.
17 décembre.
Nous avons reçu ce matin nos lettres et nos journaux d'Europe. En France, les affaires vont aussi mal que possible au point de vue de la prudence humaine. Si la divine Providence ne dérange pas de quelque manière le cours probable des choses, on peut s'attendre à voir notre malheureuse patrie, déchirée par les partis, descendre au rang des plus misérables États de l'Europe.
Il y a vingt et un ans qu'une révolution a renversé Charles X, à Paris. L'esprit révolutionnaire ne s'est pas accommodé davantage de Louis-Philippe, qui avait tant fait pour gagner les bonnes grâces du peuple. Celui-ci a été renvoyé à son tour en 1848, et remplacé provisoirement par un poète et un tribun assez mal entourés. Puis est venu Cavaignac, et enfin le prince Louis, qui, je le crois, voudrait aussi goûter du trône. Je crains que le président de la République ne soit plus occupé de ses propres intérêts que de ceux du pays. La P'rance aura, du reste, ce qu'elle mérite : un aventurier de grand nom, il est vrai, et doué de quelques qualités; mais, enfin, un aventurier pour conduire ses destinées.
A bord da Cassini. Macao, 24 décembre.
Chère bonne mère,
Le Cassini a passé huit jours à Hong-kong avec le ministre de France et madame de Bourboulon, qui ont voulu faire leurs visites d'arrivée aux autorités anglaises.
MOUILLAGES DANS LA RIVIÈRE DE CANTON d05
Pendant ce court séjour, j'ai eu la bonne fortune de me trouver en rapport avec Mgr Rizzolati, un des plus anciens missionnaires de Chine, et avec le P. Fernando, procureur des Dominicains espagnols à Macao. C'est une douce joie pour moi de vivre ainsi en bonne harmonie avec ces hommes de Dieu, dont plusieurs ont déjà confessé la foi au péril de leur vie. L'âme se retrempe à leur contact, comme le cœur d'un jeune soldat s'échauffe et s'enflamme auprès des vieux militaires qui ont vu le feu et se sont distingués. Nous avons ramené de Hong-kong l'abbé Jacquemin, qui nous a- déjà servi d'aumônier depuis Bourbon; le P. Libois, procureur des Missions étrangères, a bien voulu nous le laisser pour les fêtes de Noël, et si le temps n'y met point obstacle, nous aurons ce soir une messe de minuit.
Mes rapports avec les missionnaires sont on ne peut plus profitables pour moi ; je leur demande conseil en bien des circonstances, et je m'instruis de beaucoup de choses que j'ignore. Les causeries de cclix qui ont voyagé sont plus intéressantes que tout ce qu'on peut lire. Que ne puis-je faire savoir à ceux qui ne croient pas, le bonheur que l'on trouve dans la pratique de notre sainte religion! Rien ne saLirait remplacer ces relations faciles, ces franches amitiés qui s'établissent de suite entre gens ayant le même but. Je puis dire que je compte autant de bons amis que de missionnaires. Je vais chez eux comme dans ma famille et ils viennent à bord avec la même confiance. Leur dévouement me ravit et le désir du bien qu'ils trouvent en moi leur cause aussi 'une grande satisfaction.
Li'Algérie, commandée par mon camarade d'école Fourichon, a mouillé hier devant Macao. Le commandant est marié et il a obtenu d'emmener sa femme durant cette longue campagne. Madame Fouriclion
est très pieuse, et son mari, qui était un peu libéral sous la Restauration, est aujourd'hui, à mon point de vue du moins, dans de très bonnes idées politiques •et religieuses. Nous avons diné ensemble chez un riche portugais de Macao, M. Marqués, qui possède dans son jardin la célèbre grotte, dite de Camoëns, où l'illustre poète se retirait pour la composition de ses Lusiades. Nous nous retrouverons probablement à Singapore où j'irai rejoindre la CaLpricieuse.
23 décembre.
Je viens d'assister à la messe de minuit, ce qui a été pour moi une grande joie; mais j'ai été affligé de ne voir aucun de nos hommes s'approcher de la sainte Table. Le m.auvais esprit a fait invasion sur le Cassini, et les sarcasmes ont triomphé des bonnes dispositions de l'équipage. Et cependant l'abbé Jacquemin s'était donné beaucoup de peine pour préparer les hommes à la fête de Noël. Il s'était consigné à bord, pour vivre au milieu d'eux. Quelques-uns paraissaient bien disposés, ils ont fléchi devant le respect humain. Voilà une épreuve pour la jeune missionnaire et un chagrin pour moi ; mais Dieu l'a permis, il a eu ses motifs : peut-être nous apprendre à faire le bien, sans attendre de récompense ici-bas. Toutefois je ne dois changer en rien ma ligne de conduite. Si les matelots du Cassini parviennent à surmonter, comme je l'espère, ce respect humain, ils deviendront un jour de solides chrétiens.