CHAPITRE V
VOYAGE A MANILLE ET SUR LES CÔTES DE CHINE 27 MARS 1852 — 22 juin 1852
Macao : préparation aux fêtes pascales; bruits de guerre avec l'Angleterre; nouvelles de France; visite des Sœurs de charité à bord du Cassini; départ pour Manille. — En mer : lecture dn Moniteur et appréciation des événements politiques. — Manille : aspect de la rade et de la ville ; M. de Cariés, fils du gouverneur de Samboagan; arrivée de la Capricieuse ; fête du Bon Pasteur. — En mer : fête du Patronage de saint Joseph. — Hong-kong : l'heure d'adoration nocturne; nouveaux bruits de guerre. — Macao : appréciation du coup d'État et nomination du Président pour dix ans. — En mer : les Sœurs à bord du Cassini. — Amoy : visite de la ville et des environs. — Ting-hai (îles Chou-san) : M. de Montigny et la protection des missions. — Tsin-hai : échouage du Cassini et de la Capricieuse. — Ning-po : installation des Sœurs de charité.
Macao, 27 mars.
Des devoirs de société m'ont fait quitter le bord, Mer au soir : visite au ministre de France et au gouverneur ; dîner chez les Lazaristes et salut dans la chapelle des Sœurs de charité. En entendant la messe ce matin, mon âme débordait de reconnaissance envers Dieu. Le P. Guillet, procureur des Lazaristes, a
bien youIu me promettre de remplir, pendant les derniers jours de carême, les fonctions d'aumônier du Cassini, afin de préparer l'équipage pour les fêtes de Pâques. Il y a plusieurs hommes, bons chrétiens, à bord : beaucoup avaient tenu à remplir leurs devoirs à pareille époque, l'an dernier; j'espère qu'ils tiendront à être fidèles encore cette année.
Que d'actions de grâces n'ai -je point à rendre à Dieu,, pour l'état satisfaisant, tant au personnel qu'au matériel, dans lequel se trouve le Cassini, après la tournée qu'il vient de faire ! Puisse la très Sainte Vierge, si souvent invoquée à bord, nous continuer sa maternelle protection auprès de son divin Fils ! Puisse ce bâtiment, qui sera plus soumis à la critique à raison même de son caractère religieux plus prononcé, honorer le pays et surtout la religion dans tout le cours de cette campagne !
29 mars.
Le P. Guillet, procureur des Lazaristes, nous a dit la messe, hier; à neuf heures, il a donné l'Extrême-Onction au cuisinier de l'état-major, Frédéric Guillou, décédé ce matin. Guillou est le troisième homme enlevé au Cassini depuis notre départ de France. Le bras deDieus'arrêtera-t-illà? Je crains que non. Quoique la santé de l'équipage soit généralement bonne, il y a quelques hommes atteints de maladies qui ne pardonnent guère. Guillou était irréprochable dans le métier qu'il exerçait. J'ignore où il en était pour la foi : Dieu daigne lui faire miséricorde !
3 avril.
Un concours de circonstances contribuent à me
rendre satisfait. Le P. Guillet est à Lord et nous restera quelques jours pour disposer nos hommes à la communion pascale. J'ai eu, ce matin, le Lonheur de me confesser et de faire la sainte communion. On a apporté des rameaux pour la messe de demain. Il n'y avait aucun homme sur le cahier de punition, ce soir ; et j'ai remarqué avec plaisir que presque tous étaient restés à la prière. Enfin le temps, très mauvais ces jours derniers, paraît se remettre au. beau.
4 avril.
Encore une bonne journée! Il parait que la plus grande partie de l'équipage a assisté ce matin à la messe et à la bénédiction des rameaux. Je me sers de ce mot il pa-raît, car je m'applique à ne pas regarder derrière moi, afin que personne ne me puisse soupçonner de chercher à savoir qui vient ou ne vient pas à la messe. Ce soir, j'ai eu la joie d'entendre nos hommes chanter des cantiques avec un entrain digne des plus beaux jours de l'an passé, et j'ai remarqué avec plaisir que plusieurs avaient placé un rameau bénit près du lieu où ils couchent.
Après une courte visite à madame de Bourbouloii et aux Sœurs de chanté, je suis rentré à bord, et j'ai invité un officier et deux élèves à dîner avec le P. Guillet. Je me réjouis chaque jour de la bonne tenue des élèves, et j'espère. Dieu aidant, que ces jeunes gens n'auront pas perdu leur temps sur le Cecssini, car ils travaillent et servent bien.
6 avril.
Me voilà agité par la pensée d'une guerre avec l'Angleterre, d'où s'en suivrait forcément tentative de la
part des Anglais de mettre la main sur le Cassini, même dans les eaux portugaises ! (1)
Dans l'après-midi, on m'a communiqué des extraits de journaux, qui donnent lieu à bien des commentaires. Il est certain qu'une grande inquiétude règne en Angleterre. On craint que le Président, pour détourner l'attention des affaires intérieures, ne cherche un prétexte pour lancer la France dans une guerre contre la nation qui lui est le plus antipathique.
Je penserai aux moyens que les Anglais peuvent ■employer pour s'emparer du Cassini, et à ceux qu'il convient d'opposer à leur tentative. Que Dieu daigne m'éclairer sur mes devoirs et me donner la force de les bien remplir!
8 avril.
Je me suis surpris, ce matin, faisant des plans en cas de guerre. Ma première pensée doit être de riie défendre plutôt que d'attaquer, car les Anglais ont beaucoup plus de ressources que nous dans ces mers. Si je ne suis pas attaqué, il convient de me rendre à Manille auprès du commandant de la station pour prendre ses ordres, tout en saisissant les occasions qui pourraient se présenter de jeter le trouble dans le commerce anglais.
M. Clerc, lieutenant de vaisseau, qui m'inspire une grande confiance, est parti pour Hong-kong, dans le but de connaître le véritable état des choses en Europe, et de venir au plus tôt m'en rendre compte.
(1) M. Jurien de la Gravière, au moment de la révolution de Février, s'était trouvé dans une situation analogue à celle du commandant de Plas. [Voyage de la « Bayonnaise », ch. ix.)
11 avril.
J'ai eu le bonheur, ce matin, de m'approcher de la ■sainte table avec un certain nombre d'hommes de l'équipage. Beaucoup d'autres auraient rempli leur de- Toir pascal, si l'abbé Guillet avait eu plus de temps à leur consacrer, et si nos travaux n'avaient pas été si nombreux durant la semaine sainte. La solennité de Pâques qui avait été si belle, l'an dernier, s'est bornée, cette année, à une simple messe basse. Toutefois, c'est un grand bienfait de la Providence de nous ■avoir accordé cette messe basse que nous n'aurions pas pu avoir en mer. Remercions Dieu de ce qu'il a permis que notre part soit encore si bonne.
Cinq Sœurs de charité et trois autres personnes devaient déjeuner à bord, ce matin, pour prendre conaiaissance du Cassini qui doit les conduire à Ning-po, mais la mer était trop grosse pour les envoyer chercher. Il en est résulté que j'ai pu inviter les officiers et les élèves, et faire ainsi une petite réunion de famille.
A bord du Cassini. Macao, 13 avril.
Chère bonne mère et chères sœurs,
Hier, à la réception de vos lettres de janvier et de février, mon âme a été inondée de joie, et j'ai remercié Dieu des biens qu'il daignait me faire. Pas une des six lettres que j'ai reçues ne contenait une mauvaise nouvelle.
L'évêque de Saint-Denis m'a écrit la lettre la plus affectueuse, et il m'annonce le retour à la religion d'un de mes amis, le colonel de Condrecourt, qui m'écrit lui-môme pour me faire part de son bonheur.
La nomination d'Emmanuel au grade de colonel,
après trois ans à peine de grade, est une faveur inespérée. Je suis heureux surtout d'apprendre qu'il voit dans sa nouvelle position des devoirs plutôt que son intérêt.
Mon amiBernaërt, dont je vous avais annoncé le départ pour la France, m'a écrit de Pondicliéry et de Bourbon. Ce digne camarade avais mis son zèle et sa bourse au service des missions. Dieu a sans doute d'autres vues sur lui, car c'est une âme d'élite.
Remerciez le bon curé de Saint-Romain de sa longue lettre, et dites-lui que David avait un peu raison quand il s'écriait : « Desiderium peccatoi^um peribit, le désir des pécheurs périra » ; nous ne voyons que l'accomplissement de cette parole depuis quelques années. Si les justes ont quelquefois à gémir, ils ont au moins un confident, un ami, un père ; ils ont la prière qui calme tant de maux ; ils ont l'espérance pour le présent et surtout pour un avenir sans fin.
Quand je réfléchis aux bontés de Dieu envers ceux qui désirent l'aimer et le servir, je sens un trop plein dans mon âme, une joie inexprimable mêlée d'un peu de chagrin de n'avoir rien à donner à qui me donne tant. Où en serais-je si j'aspirais aux richesses et aux plaisirs du monde! Quelle anxiété à une époque comme la nôtre ! Quelle allégresse ridicule dans le succès ! Quel abattement au moindre revers ! Quelle sollicitude pour conserver et améliorer sa position ! Oh ! on a bien raison de dire que le diable est plus difficile à servir que le bon Dieu. Quand on l'a pris pour chef, on est malheureusement assuré de faire sur la terre une petite expérience des peines éternelles. Dieu soit loué qui m'a donné une mère que je vénère et que j'aime de tout cœur ! Dieu soit loué qui m'a donné des sœurs, amies sûres pour la vie! Dieu soit loué qu'il n'y ait jusqu'à ce jour aucun scandale dans ma famille, et que
tous semblent converger vers le seul bien présent, vers la seule espérance pour l'avenir.
La concorde continue de régner à bord dans un degré que je n'aurais jamais osé attendre ; aussi les repos de Noël et de Pâques sont-ils de v^rais jours de fête. L'équipage participe aussi au gala, grâce à l'industrie du second, car ma bourse ne s'élargit pas autant que mon désir.
Nous devons partir ce soir pour Manille. J'emmènerai le P. Guillet, procureur des Lazaristes, qui veut bien continuer de préparer nos hommes à remplir le devoir pascal. Quelques-uns se sont déjà approchés de la sainte table, le jour de Pâques ; mais là ne s'arrêtera pas la moisson, je l'espère. Mon séjour à Manille sera probablement de courte durée ; nous ferons route ensuite pour Ning-po, une des grandes villes de la Chine, où les Sœurs de charité, établies àMacao, vont transporter leur domicile. Trois de ces bonnes religieuses parmi lesquelles se trouve une demoiselle Lapierre, sœur de l'ancien commandant du Suffren, sont venues visiter leurs futures cabines, si j'ai la chance de les conduire avec le Cassini. Ces bonnes Sœurs, quoique toutes en Dieu, n'en conservent pas moins l'amour du pays ; et un bâtiment de guerre, c'est la France !
Adieu, chère mère et chères sœurs. Paisse la Providence vous donner, avec la santé du corps, la paix de l'âme, seul bonheur désirable pour des chrétiens !
En mer, 14 avril.
Nous avons quitté Macao, hier, à trois heures et demie, et nous gouvernons sur Manille. Il ne fait pas mauvais temps, mais nous luttons contre une brise assez fraîche ; la houle est sensible et fatigante.
138 CAJJIPAGNE DU a CASSINI »
J'ai parcouru rapidement dans la journée une vingtaine de Moniteurs, du 25 novembre au 14 décembre. On ne peut trop admirer le doigt de Dieu dans cet ■acte inouï de Louis-Napoléon, dans cette dissolution de l'Assemblée, dans cette hardiesse à mettre la main sur le pouvoir et à en user, dans cet appel immédiat à la nation pour légitimer l'usurpation. Je n'ai pas adhéré, mais je n'aurais pas hésité à le faire, si j'avais ■été en France, malgré mon peu d'enthousiasme pour le prince, malgré le peu de sympathie que m'inspire
son entourage.
15 avril-
Le ciel est plus gai qu'hier. Le soleil s'est montré presque toute la journée. Nous marchons vers Manille, ■à la voile, avec une vitesse de quarante-cinq lieues par jour environ.
J'ai continué de parcourir le Moniteur jusqu'au 24 décembre; c'est de l'histoire contemporaine. On ne peut s'empêcher d'admirer comment Dieu se sert de l'ambition d'un homme pour lui faire oser de grandes •choses. Pourquoi rêver Henri V, puisque la Providence nous donne Napoléon ? Gardons nos principes, rien de- mieux; mais, en attendant que le pouvoir vienne entre les mains d'un autre qui a nos sympathies, servons loyalement le pays, quel que soit le chef qui le dirige. L'enthousiasme serait le comble du ridicule; mais que personne n'ait le droit de nous soupçonner •de servir à contre-cœur.
Baie de Manille, 19 avril.
Nous avons mouillé hier à Manille, à une heure et ■demie de l'après-midi, après avoir navigué toute la
nuit pour nous rapprocher de l'île du Corregidor. La première impression de la Yille n'est pas favorable. Il y avait peu de bâtiments en rade et peu de mouvement d'embarcations. Aucun édifice remarquable ne relève l'uniformité de cette plaine couverte de maisons en pierres et en chaume, ou plutôt en bambous.
20 avril.
J'ai reçu ce matin la visite de M, de Cariés, aide de €amp du capitaine général et fils du gouverneur de Samboagan, qui a laissé de si bons souvenirs à bord du Cassini. J'ai eu grand plaisir à causer avec ce jeune •ofîicier, distingué de manières et de sentiments, et qui parle français avec l'aisance d'un homme élevé en Prance.
Il est bon de se mettre au courant des choses, mais je crains d'avoir aujourd'hui perdu du temps à lire les journaux. On prête à Louis-Napoléon la volonté de supprimer tous les journaux. Ce serait une crise à subir, car que de gens vivent de leur plume en France ; mais si la chose était faite avec prLidence, ce serait un grand bien pour le pays. La vérité ne se peut ■connaître ni par les discours des assemblées, ni par les articles de la presse ; on a trop soin de ne dire et de n'écrire que ce qui plaît au public dont on sollicite les suffrages, les votes ou l'argent.
24 avril.
Arrivée de la Ca,pricieuse ; il est bon de se retrouver avec le commandant de la station. Mais jamais le présent ne nous satisfait complètement : je voudrais déjà être en route pour Macao, d'où j'aurais hâte sans doute de partir pour Chang-hai.
J'ai reçu des lettres du mois d'octobre. On connaissait à Puycheni, par la Yoie de la presse, les événements de Sumatra ; ma mère et mes sœurs paraissent enchantées de quelques articles louangeurs pour moi. Puissê-je n'avoir jamais comme mobile de mes actions le désir d'en occuper le public ! Puissé-je m'humilier d'autant plus que Dieu a daigné employer un plus chétif instrument pour travailler à son œuvre!
2'6 avril.
C'est aujourd'hui la fête .du Bon Pasteur. Dans toutes les grandes villes de F'rance, les membres des Conférences de Saint- Vincent de Paul se réunissent pour prier ensemble et s'entretenir des devoirs de cliarité. Puissent-ils ne pas oublier leurs frères absents, et obtenir de Dieu que l'amour du bien vive toujours dans leurs âmes !
27 avril.
Je reviens de la Capricieuse, où j'ai reçu quelques coups de boutoir (il ne me vient? pas d'autre mot plus significatif) de la part du commandant de Rocque- Dàaurel,-pour avoir été visiter le gouverneur général avec deux officiers du Cassini. Il m'a aussi parlé des dépenses énormes faites par les bâtiments à vapeur, de l'inutilité d'un bâtiment à vapeur à la station de Chine : toutes choses qui pouvaient de ma part exciter une réponse aigre, d'où serait résultée une discussion déplorable. Mon bon ange m'a fermé la bouche. M. de Rocquemaurel souflFre cruellement d'un asthme ; la discussion eût été pour lui une distraction, je le crois du moins, sans cela, je ne m'expliquerais pas ses affectueuses poignées de main d'hier et' ses taquineries
d'aujourd'hui. Quoi qu'il en. soit, je veillerai à ne pas m'écarter du respect et de l'obéissance que je dois à mon chef- Dans les désagréments que j'aurai à subir, je me souviendrai que toute épreuve vient de Dieu, et que tous les hommes, quels qu'ils soient, ne sont que des instruments dans sa main toute-puissante.
En mer, 2 mai.
Nous avons quitté Manille, hier, à six heures du matin. Le temps, qui était très beau au moment du départ, nous a permis de ne pas remorquer la Capricieuse. Aujourd'hui, absence complète de brise. Il y a de la houle, pas assez cependant pour nous incommoder.
C'est la fête du Patronage de saint Joseph, le protecteur des missions de Chine. Les pieux missionnaires ont dû célébrer cette fête avec une sainte confiance dans le patron des missions auxquelles ils se sont généreusement dévoués. Les prières de ceux qui ont vécu à bord du Cassini appelleront sur ce bâtiment, je l'espère, les bénédictions de Dieu.
Hong-kong, 5 mai.
Je viens de mouiller à Hong-kong, après avoir passé très près, trop près même de l'île Green. En gouvernant pour tenir le milieu du chenal du Sulphur, le courant nous a portés sur l'île Verte, à moins d'un câble et demi. "Je remercie Dieu qu'il ne nous soit pas arrivé d'accident.
6 mai.
J'ai eu la consolation de veiller, cette nuit, une heure en prière, comme associé de l'adoration nocturne du
142 CAMPAGNE DU « GASSIKI »
Très Saint-Sacrement, et j'ai pu entendre la messe ce matin.
Après quelques visites d'obligation et de convenance au gouverneur général par intérim, à notre agent consulaire et au P. Libois, je suis rentré à bord sans accepter aucune invitation à dîner. Avec toutes les précautions que je crois devoir prendre dans l'éventualité d'une guerre contre les Anglais, je n'aimerais pas à me trouver chez eux la nuit. Des précautions exagérées seraient sans doute ridicules, mais il y aurait déshonneur dans l'absence de toute précaution. Je suis dans une colonie anglaise, sous les canons de la. Cléopàtre, corvette de trente-deux, et le caractère d'imprévu que portent tous les actes de Louis-Napoléon me fait craindre qu'aujourd'hui peut-être on nese batte en Europe. Certes, je ne désire pas la guerre, malgré l'éclat qu'elle jette sur ceux qui réussissent ,•: mais je désire sincèrement servir mon pays avec honneur, et prouver, si l'occasion s'en présente, que la. messe, même au dix-neuvième siècle, n'entrave pas la bravoure et le dévouement.
7 mai.
Ce soir, au branle-bas de combat, j'ai dit à l'équipage que, malgré l'absence de nouvelles positives, il était prudent de se tenir prêt pour la guerre. J'ai recommandé à chacun de se rendre avec calme à son poste en cas d'alerte. J'ai ajouté que je comptais sur tous pour la défense et l'honneur du pays, et que l'on pouvait compter sur moi.
9 mai. .
Le prochain courrier peut apporter d'un moment à. l'autre la nouvelle d'une rupture entre la France et.
l'Angleterre. Après en avoir conféré avec mon second, M. de Baint-Haouen, nous avons jugé prudent d'aller mouiller à Castle-Peak.
La malle d'Europe est arrivée à trois heures du matin ; nous avons chaulïé immédiatement, et, avant le jour, nous étions hors d'atteinte des canons de la. Cléopâtre.
Nous avons mouillé à Macao vers six heures et demie du soir, un quart d'heure après la Capricieuseque nous avions aperçue une heure avant de jeter l'ancre. Les nouvelles d'Europe ne font aucune mention des bruits de guerre dont il était dernièrement question.
A bord du Cassini. Macao, IS mai.
Je rends grâces à Dieu, chère honne mère, pour lesheureuses nouvelles qui m'arrivent à la fois de ma; famille et de mon pays.
Il me semble que les choses vont mieux en France,, et que le Président prend de sages mesures pour rétablir l'ordre dans la société, et faire revivre la maximece chacun à sa place » méconnue depuis si longtemps. Le bien n'arrivera pas d'un seul coup : nous subironsdes tâtonnements, des décrets imprudents peut-être ; mais qu'est-ce que cela comparé aux maux affreux dont, la France et l'Europe étaient menacées? Il faut que nous nous accoutumions à supporter l'autorité, même dans ses écarts. N'est-ce pas bien préférable aux égare-ments de la populace, aux folies de la multitude qui a mis la main sur le pouvoir ? Comme chrétiens, noussavons que rien n'est parfait sur cette terre ; nous trouvons large part à la critique dans les règnes les plus glorieux, depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIV. Nous. devons doncnous réjouir, quand la plupart des lois sem-
blent faites dans un bon esprit; quand l'autorité use du pouvoir avec fermeté ; quand la guerre est nettement déclarée aux hommes qui ont troublé la société.
J'avais accueilli sans enthousiasme et presqUje avec stupeur le coup d'État de décembre ; j'étais inquiet et je ne savais pas où nous allions. Mais dès que j'ai pu apprécier tout le bien que cet acte de vigueur avait fait à l'Europe et surtout à la France; dès que les événements m'ont été présentés par d'autres plumes que par les journaux anglais, je me suis réjoui que la Providence ait suscité un homme pour trancher le nœud gordien. Et maintenant j'ai foi plus que jamais en l'avenir de notre pays, si l'on continue de marcher dans la voie où l'on est entré.
Depuis ma dernière lettre, nous avons entrepris un petit voyage à Manille, où j'ai fait de bonnes connaissances. Dîner chez le gouverneur, général Urbinondo, marquis de la Solana, qui me plaça à sa droite, bien qu'il y eût des officiers de grade et de position plus élevés. Au déjeuner que je donnai à bord se trouvaient le fils du gouverneur, capitaine des hallebardiers, deuxaidesde camp, dont l'un était M. de Cariés, fils du gouverneur de Samboagan, et M. Coste, chancelier du consulat. J'avais déjà reçu à ma table quatre Pères dominicains, qui auraient désiré me faire connaître les maisons qu'ils occupent dans plusieurs parties de l'île ; mais il m'était impossible de songer à une absence de quelques jours.
Manille m'a beaucoup plu, parce que la population indigène est chrétienne et généralement bonne, tandis que dans les colonies qui sont au pouvoir des protestants, comme Java, Singapore, Pinang, le nombre des chrétiens est très restreint et le gouvernement ne fait rien pour l'augmenter.
Nous devons prochainement quitter Macao pour
Ning-po, où le Cassini transportera les Sœurs de charité établies jusqu'à présent à Macao. Je considère comme une bonne chance pour le navire d'avoir à conduire ces saintes filles à leur destination. Presque toutes appartiennent à des familles des plus honorables. L'une d'elles est sœur du vénérable martyr Perboyre, deux autres ont un frère officier de marine, la supérieure est nièce d'un des plus respectables prêtres de Paris. Le P. Guillet, leur directeur, qui est venu comme aumônier du Cassini à ManillO; fera partie de la caravane.
Il y a eu, samedi dernier, grande fô te à la légation de France, à l'occasion du baptême du fils de M. de Bourboulon. On a dansé depuis une heure jusqu'à six heures du soir; mais je me suis retiré dés que j'ai pu le faire convenablement. M. et madame de Bourboulon iront à Chang-hai avec la Capricieuse et reviendront probablement abord du Cassini.
J'ignore à quelle époque on rappelera le Cassini en France ; mais je dois l'avouer, malgré la joie que me causera le retour, je ne suis pas pressé devoir la fin de la campagne. lime semble que nous n'avons encore rien fait d'utile, et il est difficile de me trouver dans de meilleures conditions pour servir mon pays. Un excellent bâtiment, un état-major d'élite, un équipage animé d'un bon esprit : je ne vois pas ce que je peux désirer de mieux. Je n'ai pas encore satisfait aux conditions pour avancer; je ne les aurai remplies qu'en
Si je n'étais pas en France à cette époque, je vous demande en grâce de ne faire ni autoriser aucune démarche de nos amis, qui seraient alors en crédit. Je n'éprouve aucun désir d'avancement et je serais honteux, vu les idées que j'ai souvent émises sur ce SLiiet, qu'on pût me soupçonner d'agir sous main. Dieu] sait
mieux que moi et mes amis le fardeau que je puis porter; celui que j'ai pour le moment est déjà assez lourd, et je ne vois pas qu'il y ait pour les autres ou pour moi avantage à l'augmenter. Je parle très sérieu- •sement. et toute personne ayant un peu de religion me comprendra facilement; je suis donc sans inquiétude sur ce point, maintenant que vous savez nettement ce que je pense.
Amitiés bien tendres à mes frères et belles-sœurs.
20 mai.
Me voilà fortement tourmenté par l'ordre du commandant de la station, qui annonce officiellement aux équipages la nomination du Président pour dix ans et termine en criant : Vive le Président ! Vive Louis-Napoléon! Dois-je crier : Vive Louis-Napoléon? Et ce cri, si je le pousse, sera-t-il sincère ? Désiré-je vraiment que Louis-Napoléon reste l'arbitre des destinées de la France pour dix ans, pour toute la vie ? Je ne le crois pas. Sans doute, pour le moment, je trouve que ce pouvoir nouveau promet beaucoup ; mais ai-je cessé d'être légitimiste au fond du cœur? Non. C'est donc une situation difficile et dont la Providence peut seule me tirer.
26 mai.
Nous sommes retenus au mouillage par une réponse de Canton qui tarde plus à arriver que ne l'avait prévu le commandant de Rocquemaurel, car il aie ministre de France à bord de la Capricieuse, depuis lundi soir. Dès que les pièces de comptabilité que nous attendons seront arrivées, nous partirons pour Ning-po, en fai-
■sant escale sur divers points que je ne connais pas «encore.
Dieu soit béni d'avoir mis les Sœurs à bord du 'Cassini ! Elles y ont apporté de la gaieté, de l'entrain, de la vie, et elles y laisseront, j'espère, de bonnes impressions religieuses. Déjà ce soir, tout l'équipage ■s'est groupé à l'arrière pour les entendre chanter l'Jnviola.ta, qui a été bien exécuté. Les matelots les ont ensuite accompagnées dans léchant des cantiques ; peut- -être sera-ce un moyen de gagner quelques âmes à la foi. Les Sœurs paraissent contentes de leur séjour à bord, oii tout va aussi bien que possible, sauf la grippe, -qui a mis hors de service près d'un tiers de l'équipage.
En mer, 29 mai.
Nous venons de quitter Macao, où notre séjour pouvait se prolonger encore; car le courrier d'hier, sur lequel on comptait, n'avait rien apporté de Canton. On •a supporté, grâce à Dieu, avec une grande patience, ■cette petite contrariété d'être consignés cinq ou six jours avant le départ.
Nous entendons la messe tous les jours, et c'est une joie pour moi de voir l'hommage qu'on rend, à Dieu à bord du Cassini. Les bonnes Sœurs communient le matin et font la prière en commun le soir, devant la chapelle ; elles vivent, en un mot, avec toutes sortes de facilités pour remplir leurs pratiques pieuses.
Nous courons lentement, avec une vitesse de quatre à cinq milles seulement, entre les Ladrone et Marmichow. Le temps est couvert, la mer agitée ; aussi plusieurs personnes sont-elles déjà malades.
30 mai.
Nous nous promettions une belle et bonne fête de
Pentecôte, mais nous avions compté sans la volonté de Dieu. Il n'a pas été possible d'avoir la sainte messe. L'abbé Guillet et toutes les Sœurs ont eu le mal de mer ; moi-même, vieux marin, j'ai été toute la journée fatigué par taboulé.
Amoy, 1" juin.
Après les fortes chaleurs de Macao, nous avons senti dans la journée un vent froid du nord-est, qui nous a obligés à prendre des manteaux. La Cléopâtre et un autre navire sont au mouillage. Je suis enchanté de faire connaissance avec Amoy. C'est une grande ville très commerçante et fort sale ; mais c'est au moins une vraie ville chinoise, et non pas une ville anglaise ou portugaise en Chine, comme Victoria de Hong-kong etMacao. La baie est formée par plusieurs îles, dont, quelques-unes sont très accidentées et cultivées avecsoin. Nous ne resterons ici que deux jours. C'est peu pour se faire une idée des ressources qu'offre un desplus beaux ports de la Chine.
J'ai été, ce matin, faire un tour sur l'île Koulang-sou,. qui a été occupée deux ans par les Anglais. On y voit, plusieurs temples et maisons en ruines. L'île, malgrécela, présente encore un agréable aspect ; on y trouve des champs de riz et de maïs, des cours d'eau, quelques arbres et de beaux rochers. De son sommet on embrasse un horizon très étendu qui comprend, entre la ville et le port d'Amoy, plusieurs autres îles et baies..
3 juin.
Je suis monté avec le P. Guillet et M. Soury jusqu'au mât de signaux, planté au-dessus d'Amoy. De là, nousavons pu embrasser d'un seul coup d'oeil la ville, qui
est massée au pied de la montagne et s'avance sur une presqu'île basse au bord de la mer. Nous avons traversé la partie de la ville la plus avancée vers le large. L'aspect des rues et des maisons est en général triste ; dans quelques rues cependant, les boutiques ont bonne apparence. La foule qui se croise rend la promenade des curieux très pénible; nous rencontrons des joueurs de cymbales et de gongs, des femmes dont les cheveux sont relevés et ornés de fleurs.
La vue des pagodes m'a produit une pénible impression. Ces pauvres Chinois sont si malheureux entre des mandarins qui les oppriment et des idoles qui ne leur laissent aucune espérance ! Nous marchons presque inaperçus, ne remarquant sur la figure des Chinois ni malveillance ni sympathie.
En mer, 6 juin.
Nous avons remorqué la Ca,pricieuse, hier, depuis huit heures du matin jusqu'à huit heures du soir. Je viens de passer une heure en prière, comme membre de l'adoration nocturne. Il n'est pas sur la terre de bonheur comparable à celui que cause la prière, et surtout la prière de nuit. Jamais je n'ai donné une heure de la nuit au bon Dieu sans qu'il m'en indemnisât largement.
7 juin.
Nous avons eu le bonheur, ce soir, de faire la prière en commun dans la chapelle qui renferme le Saint-Sacrehient. Bonne journée pendant laquelle l'équipage a été très occupé des exercices ou des manœuvres nécessaires. Quant à moi, j'ai passé la journée sur mes cartes de la côte pour prendre des relèvements, et je me suis occupé de la révision de nos consignes de bord.
150 CAMPAGNE DU « GASSINI »
Tout va bien sur le Cassini ; aussi dois-je êtrepénétré de reconnaissance envers Dieu. Depuisquinze mois que nous avons quitté le port, pas une querelle n'a éclaté dans l'état-major, et je n'ai point encore traversé aucune de ces crises si pénibles pour les capitaines qui ont un navire désemparé et un équipage désordonné. Même les personnes sans religion se montrent pleines de prévenances et de bons procédés, à l'égard des prêtres et des religieuses.
dOjuin.
Nous avons mouillé, hier, dans un magnifique bassin,, entouré d'îles couvertes de culture et de végétation, à deux milles et demi de Ting-hai, capitale de la grande Chou-san . J'avais eu l'intention de descendre sur les îles et d'y faire de longues promenades ; mais la situation des chrétiens qui y habitent me préoccupe plus que ces distractions que je m'étais promises.
Nous entrons dans un ordre de choses fort différent de tout ce que nous avons vu jusqu'à présent ; nous devons faire ici de la bonne politique, de la politique du genre le plus élevé. Il s'agit de prêter aux missions un concours prudent, en intimidant les mandarins qui persécutent la religion, sans engager le pays dans des difficultés avec la Chine. Pour cela, il faut se placer vis-à-vis des Chinois en gens puissants, qui veulent maintenant et qui voudront toujours soutenir les intérêts catholiques, dans leur pays comme partout ailleurs.
A bord du Cassini. Ting-hai (île Chou-san), Il juin.
Nous avons quitté Macao, le 29 mai, avec la Ca/pri-
pricieuse qui a M. et madame de Bourboulon comme passagers. Le Cassini, de son côté, porte à Ning-po le consul de Portugal, M. Marques, dix Sœurs de charité, et le P. Guillet, Lazariste, procureur général de l'Ordre en Chine.
Je considère comme un grand bienfait de la Providence le soin qui m'a été confié de conduire les Sœurs à leur destination. Tout le monde à bord paraît les voir avec plaisir, et la table des officiers, où elles mangent, n'a jamais été plus gaie. Chaque jour j'en invite deux à dîner avec le P. Guillet et M. Marques, mes hôtes habituels. Ces saintes filles paraissent ellesmêmes heureuses de la manière dont chacun les traite. Elles se sont mises à l'ouvrage pour réparer le désordre que quinze mois de mer ont apporté dans notre linge et nos effets, et il n'y aura pas de bâtiment au monde mieux raccorriviodé que le Cassini.
La navigation de la mer de Chine, dans la partie que nous avons visitée, est très intéressante. La côte est parsemée d'îles habitées par une population de pêcheurs et d'agriculteurs. La terre et la mer sont exploitées ici plus que partout ailleurs; et cela se comprend à cause du chijffre de la population, hors de proportion avec les ressources ordinaires dans les contrées d'Europe. Aussi pas un petit coin de terre qui ne soit cultivé, partout où un grain de riz ou une patate douce peuvent pousser. La mer est couverte de jonques : on en rencontre fort loin au large, et bien souvent nous avons glissé sur des filets de pêcheurs, signalés par des barriques vides où d'autres corps flottants.
Les îles Chôu-san (montagne du navire ou île du navire), de même qu'Amoy, ont été occupées plusieurs années par les Anglais, au moment de leur querelle avec la Chine, dans les années 1840, 1841, 1842, etc.; mais il ne reste presque rien qui rappelle leur séjour.
L'obligation de vivre fait des îles Chou-san un jardin délicieux. Les jolis sites d'Italie peuvent seuls être comparés a l'aspect de ces lies : il y manquelîep-emiant de grands bois et de belles maisons de campagne.
Je suis allé avec un prêtre chinois et quelques autres personnes visiter une maison de campagne à un quart de lieue de Ting-hai ; je n'ai guère été charmé du caprice singulier qui a guidé le propriétaire de la villa chinoise dans la distribution des grottes du jardin et des appartements de la maison.
Les villes chinoises, d'après ce que j'ai vu et ouï dire, se ressemblent beaucoup : les rues sont étroites et sales, et les maisons, dont les abords sont dégoûtants, n'ont qu'un étage ; malgré cela, la nouveauté rend une promenade en ville assez intéressante.
Nous avons visité Ting-hai, capitale de la grande Chou-san. Cette ville, entourée de fortifications qui ne la protégeraient qu'imparfaitement contre un coup de main d'une troupe aguerrie, communique par des canaux au faubourg qui longe la mer. Si l'ensemble du pays m'a plu, lacapilale ne m'a produit aucune impression agréable. Elle est bâtie dans une plaine traversée de canaux pour l'irrigation des rizières. On s'y procure facilement les choses de première nécessité ; mais on n'y vend aucun fruit un peu savoureux en cette saison. On dit qu'il y a près de quarante mille jonques ou bateaux employés à lapêche, dans un rayon d'une douzaine de lieues autour de Ting-hai.
Notre présence sera, je l'espère, utile aux chrétiens queles païens .commençaient à tourmenter. Une chose glorieuse pour la France, c'est que partout les catholiques opprimés attendent d'elle secours et protection ; et, ce qui est extraordinaire, les Turcs comme les Chinois, comme les peuples de l'Océanie, admettent parfaitement cette intervention dans les différends qui
surgissent. L'apparition de la Ccipricièuse et du Cassini a suffi pour glacer de crainte les mandarins ; on commence à restituer aux chrétiens différents objets qu'on leur avait Yolés. Il semble que les infamies doivent cesser dès que paraît un bâtiment de guerre français.
12 juin.
J'ai fait connaissance, ce matin, avec M. deMontigny, consul de France à Chang-hai, qui a su se créer en Chine une forte position. Sa physionomie ouverte, son air décidé plaisent tout d'abord ; j'aimerais à ne pas revenir sur cette première impression. Nous restons ici pour mettre à l'abri des vexations de pauvres chrétiens chinois auxquels notre présence a rendu le courage, pendant qu'elle intimidait leurs persécuteurs. Il serait sage de tirer parti de cette situation et, sans recourir aux menaces violentes, d'obtenir, par la seule influence de notre pavillon, ce que l'on peut raisonnablement demander.
14 juin.
Nous devions ne rester que vingt-quatre heures à Ting-hai, et voilà cinq jours que nous y sommes ; il ne serait pas étonnant que les ajffaires engagées nous y retinssent trois ou quatre jours encore. J'ai vivement désiré voir Cadix, Se ville, Londres, Jérusalem, Rio-Janeiro, etc; j'ai vu toutes ces villes et bien d'autres, et ma curiosité n'est pas encore satisfaite. J'ai hâte de voir Ning-po, comme j'ai désiré voir Gênes, Turin et Florence; il semble que je n'y arriverai pas. Je veux à toute force enjamber sur les desseins de la Providence, et je ne sais pas me trouver bien où elle me veut.
d54 CAMPAGNE DU « GÂSSINI «
Pardon, ô mon Dieu ; vous avez cédé, dans une large mesure, au désir de votre serviteur, ne permettez pas qu'il se laisse emporter à des souhaits de pure vanité.
15 juin.
Ce matin, à cinq heures, le commandant delà Capricieuse m'a appelé à son bord par signal. Arrivé dans sa chambre, il m'a fait asseoir près de lui, s'excusant de m'avoir dérangé si matin et peut-être durant la messe. Puis il m'a exposé la situation des affaires, ajoutant qu'il voulait en causer avec moi pour me mettre au courant de sa ligne de conduite, et m'a demandé mon avis sans se décharger de la responsabilité de ses décisions qu'il voulaitconserver tout entière.
11 s'agissait de l'opportunité de faire mouiller la Capricieuse et le Cassini à petite distance de Ting-hai, pour appuyer les conférences de nos agents diplomatiques avec les mandarins. Le mouvement des bâtiments vers la ville, observait M. de Rocquemaurel, revêt le caractère, d'une menace ; si cette menace n'est pas suivie du résultat qu'on s'en promet, elle est imprudente et elle obligera ou à des rigueurs envers les Chinois ou à une retraite du plus mauvais effet. Cependant le commandant inclinait à faire avancer le Cassîm, 'comme il en avait été question. J'ai répondu au commandant que je pensais comme lui; je craignais qu'on ne s'habituât trop à exploiter la couardise des autorités chinoises, conduite qui pouvait, à un moment donné, créer de sérieuses difficultés. L'entrée à Ting-hai, qui n'aurait à l'arrivée présenté rien d'extraordinaire, serait évidemment regardée aujourd'hui comme une menace.
Dans une entrevue avec le chef de la station, le ministre de France aurait dit qu'il prenait sur lui
VOYAGE A MANILLE ET SUR LES CÔTES DE CHINE 15o-
toute la responsabilité de cette entrée ; M. de Rocquemaurel aurait répondu que la garde de llionneur du drapeau ne se déléguait pas. Quand j'ai quitté le commandant de la Ca,pricieusG, il paraissait résolu à repousser la demande de M. de Bourboulon pour le changement de mouillage des deux navires ; mais il ne voyait aucun inconvénient à mettre le Cassini à la disposition de notre ministre en Chine, pour traiter l'affaire plus prèsde Ting-hai, et rendre au diplomate français des honneurs propres à frapper l'esprit des- Chinois.
Je viens de recevoir la visite de M. de Montigny, notre consul à Chang-hai. Il paraissait très monté contre M. de Rocquemaurel pour le refus fait à M. de Bourboulon; mais il a compris que je ne pouvais être le confident de ses griefs. Il s'est borné à me dire que, par le refus de concours de la marine, la question devenait maintenant une affaire ministérielle à traiter de département à département. Quant à lui, il n'irait plus à terre, afin de ne pas compromettre sa dignité. Il parlait en homme convaincu que le chef de la station doit, sans examen préalable, obtempérer à toutes les demandes du ministre de France.
D'un autre côté Mgr Danicourt, dont la juridiction épiscopale s'étend sur Ning-po, ne semble pas content de M. de Montigny, qui paraît à son tour mécontent de Mgr Danicourt. C'est un imbroglio difficile à résoudre. Dieu daigne animer le ministre de France, le consul de Chang-hai, le commandant de Rocquemaurel, les évêques et les chrétiens de bons sentiments pour sa plusgrande gloire !
16 juin.
Je viens d'assister à une conférence du ministre d&
France et du consul de Chang-hai avec Jes principaux mandarins de la ville, et je suis peu édifié de la manière dont se sont passées les choses. On a apporté dans la discussion une violence de gestes et de paroles, qui, avec tout autre peuple, aurait arrêté les pourparlers et compromis l'affaire qu'on avait à traiter. Elle a cependant réussi; ce qui montre que le moyen n'était pas absolument mauvais. Je crois nos diplomates trop ardents ; ils abusent de leur position en menaçant continuellement. Je comprends qu'il ne faille pas traiter les Chinois comme les Européens; mais il me semble qu'il répugne à nos usages et à nos mœurs d'enlever d'assaut une position, dans un pays qu'on a intérêt à ménager.
Tsin-hai, 19 juin.
Nous sommes mouillés, non sans peine, devant Tsin-hai qui peut êtr/e considéré comme le premier port de Ning-pp. Il y a trois heures environ, nous étions couchés sur le côté, n'ayant que septpieds d'eau sous la quille ; les cartes cependant indiquaient du fond là où nous avons touché. LaCapî-zczeusea échoué comme le Cassini. Cet accident a été pour l'équipage l'occasion d'un bon exercice. Je remercie Dieu de tout cœur de nous avoir épargné de graves accidents dans les manœuvres faites avec précipitation, comme il arrive en de telles circonstances.
A bord du Cassini. Ning-po, 21 juin.
Chère bonne mère.
Nous avons amené à bon port les dix Sœurs de charité qu'on nous avait confiées. Leur présence à bord a été pour nous tous une vraie satisfaction, et.
grâces à Dieu, elles ont aussi paru très contentes du bâtiment. Durant les trois semaines qu'a duré la traversée, y compris une relâche à Amoy et une autre à Chou-san, le P. Guillet, leur directeur et procureur général des missions, a pu nous dire la messe presque chaque jour. Les officiers et les élèves ont été pleins d'égards pour les Sœurs qui ont paru regretter le Cassim, quoi qu'elles y fussent bien à l'étroit. J'ai reçu à leur départ une marque touchante d'affection ; elles ont laissé à la chapelle du Cassmz, pour devenir plus tard ma propriété, une jolie statuette en bronze de la Sainte Vierge,. qui avait orné l'autel du Stella Maris, navire sarde commandé par le comte des Cars, sur lequel elles avaient été transportées en Chine ; elles m'ont en outre donné une chapelle complète de missionnaire, en sorte que, partout où je me trouverai avec un prêtre, il sera possible de célébrer la messe.
La rivière de Ning-po, à peine marquée sur nos cartes géographiques, est plus propre à la navigation qu'aucun de nos fleuves de France. La multitude de villages situés sur ses bords, les barques qui la sillonnent en tous sens, les montagnes qui bornent la vue dans le lointain, tout produit un effet superbe.
On ne peut se faire une idée exacte de la quantité de jonques qui couvrent les eaux de la Chine, quand on n'a pas vu ces forêts de mâts qui forment comme une seconde ville à côté de tous les grands centres de population. Ces jonques, quoique disgracieuses d'aspect, n'en sont pas moins d'assez bons navires pour l'usage auquel on les destine, et les Chinois les manœuvrent bien. Les campagnes qui bordent la rivière de Ningpo, appelée aussi rivière des jonques, sont admirablement cultivées. Aussi loin que la vue peut s'étendre, on aperçoit d'immenses rizières percées de canaux pour la facilité de l'arrosement.
i58 CAMPAGNE DU « CASSINI »
Les villages et les hameaux ne présentent rien de particulier que les toitures légèrement gondolées de maisons basses et n'ayant qu'un rez-de-chaussée. Les villes, d'après ce que nous avons vu jusqu'ici, sont généralement sales, et les rues étroites, au point de rendre la circulation difficile dans les quartiers fréquentés. On ne peut guère les parcourir qu'à pied ou en chaise à porteurs ; il est très rare de rencontrer un homme à cheval ailleurs que dans les quartiers occupés par les Européens.
21 juin.
Cet après-midi, visite au Tao-tai de Ning-po avec le •commandant de Rocquemaurel, le ministre de France et douze personnes pour faire suite. Il y avait seize chaises, dont cinq ou six à quatre porteurs. Le soir, dîner chez moi de douze personnes, en l'honneur des Sœurs que je voulais fêter. Quand la nuit a été close, •ces saintes filles, qui nous rappellent les meilleurs souvenirs de nos familles en France, se sont glissées comme des malfaiteurs dans leurs demeures, où elles vont pratiquer désormais toutes les œuvres de miséricorde à la plus grande gloire de Dieu. Daigne Notre- Seigneur récompenser leur sublime dévouement !
22 juin.
Je suis allé à terre de bonne heure, avec l'intention d'entendre la messe et de voir les Sœurs et leur nouv^elle installation. J'ai été content de l'habitation qu'elles occupent, et je crois qu'elles s'y trouveront bien. Le départ de ces excellentes femmes laisse un grand vide à bord ; il semble qu'on se soit séparé d'une seconde famille.
Après une longue course dans la rivière qui borne Ning-po du côté de l'est et qui m'a paru navigable, même pour de gros bâtiments, je suis monté dans la tour de Ning-po. Ce n'est plus qu'une ruine au sommet de laquelle on ne peut parvenir qu'à l'aide d'échelles. De là on domine la ville et les environs ; mais dans cette vaste étendue on n'aperçoit aucun édifice remarquable ; l'œil n'est réjoui que par l'aspect de riches terres, arrosées de nombreux canaux et bornées par de hautes montagnes à l'horizon.
Vers deux heures j'ai reçu la visite du Fou-tai, première autorité de la province. Il a été aussi bien accueilli que possible ; je lui ai offert du vin, de la bière, -des liqueurs et du pain ; le pain et les liqueurs ont paru lui faire plaisir. On a exécuté devant lui l'exercice du canon, et il a été salué de trois coups à l'arrivée et au départ.