‹ Campagne du Cassini dans les mers de Chine [microform], d'après les rapports, lettres et notes du Commandant de Plas. Enrichie de plusieurs cartes pour l'intelligence du texteChapitre 33 sur 68 · C. DE MONTIGNY · texte numérisé non relu

C. DE MONTIGNY

Le R. P. BrouUion a répondu à cette dépêche du consul de France, en remerciant M. de Montigny de sa bienveillante sollicitude, mais en ajoutant que les missionnaires ne pouvaient songer à abandonner leurs

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•chrétiens. « Il est de notre devoir, disait-il, de rester ù Zi-ka-wei, pour ne pas augmenter l'inquiétude publique ; notre calme, au milieu de l'orage, rassurera les infidèles aussi bien que les chrétiens. Nous croyons ■donc utile d'implorer les lumières de la divine Sagesse et d'attendre les événements, avant de nous fixer à aucune résolution. Du reste, nous veillerons à ne commettre aucune témérité, et surtout à ne pas exposer nos chers enfants ; mais une prudence trop pressée nous empêcherait de faire du bien à ce malheureux peuple. »

Oui, c'est ainsi que je comprends les choses : les faux pasteurs s'enfuient à l'approche du loup ; les vrais pasteurs ne veillent qu'avec plus de soin à la garde de la bergerie.

9 avril.

M. de Montigny quitte le bord, où il est venu causer avec moi de la proclamation des consuls à la population de Chang-hai et des environs, pour intimider les rebelles et les pillards. Cette proclamation, si longtemps en projet, n'a pas encore vu le jour. Que de mesquineries chez les hommes qui traitent les affaires les plus importantes! Hier, on n'avait point obtenu le consentement des Anglais ; aujourd'hui que l'Angleterre consent, c'est l'Amérique qui oppose de la résistance- N'importe ! M. de Montigny a fait son devoir, il a agi en homme de cœur ; j'espère que, de mon côté, je ne faillirai pas- à mes obligations, et notre honneur sera sauf. Heureux celui qui met en Dieu toute sa confiance, et qui n'attend son secours que du Tout-Puissant ; non confundetur !

En rendant visite à Mgr Maresca, à Tong-ka-dou, j'ai remarqué avec plaisir qu'on est plus tranquille près

de la cathédrale catholique que dans le quartier des étrangers, où l'on est pourtant protégé par une milice européenne et quatre bâtiments de guerre, le Lily^ YHevmès, le Sa.lamsLnder et le Cassini : Dominus meus adjutor, quem timebo ?

12 avril.

Je reviens de chez M. de Montigny où j'ai passé une agréable soirée. La conversation très animée a roulé presque tout entière sur les aventures vraiment extraor- -dinaires de notre consul, dans le cours de sa carrière •diplomatique. Décision rapide et patience à supporter le froid ou le chaud : M. de Montigny a montré en toute •circonstance un courage, une énergie, un sang-froid remarquables. Dangers de la mer, dangers de la part ■des autorités, dangers des voleurs, il a tout bravé! Que n'a-t-il affronté tout cela pour Dieu ! Il l'a tenté cependant par acquit de conscience, pour remplir un devoir •de sa charge, pour agir en homme d'honneur et en bon Français. N'y-a-t-il pas là aussi quelque chose pour Dieu?

Le matin, j'avais visité avec le P. Guillet et MM. Clerc, Woodgate et Smith, le séminaire de Tsangka-leu, placé sous Thabile direction du P. Gotteland. Oomme science, cet établissement ne laisse rien à désirer, car il a pour professeurs des hommes instruits qui avaient déjà fait leurs preuves en Europe. La maison est pauvre, mais propre, et les jeunes gens paraissent tous jouir d'une excellente santé.

17 avril.

Le P. Brouillon m'a remis ce matin un petit résumé de son opinion sur les événements qui se déroulent en

Chine ; je l'en ai cliaudement remercié, car j'ai grand besoin d'être éclairé sur les affaires de ce pays par ceux qui sont à même de les mieux connaître.

« Monsieur le commandant,

ce Je reçois un gros paquet de lettres ou de pièces chinoises, venues de Nan-king, Tchen-kiang fou, Yang-tcheou fou, etc., etc., dont la date la plus récente est du 12 avril. Un homme de confiance envoyé à Tanyang, qui est sa patrie, n'a pu aller au-delà de cette ville, à cause des communications interrompues par les insurgés du Kouang-si.

« Voici d'abord quelques on dit que je n'ose affirmer. Plus de cinquante mille Tartares occuperaient les environs de Nan-king, et chaque jour, des combats d'avant-postes seraient le prélude d'une grande bataille que l'on croyait imminente après le 10. — La ville de Ou-tchang fou aurait été le théâtre d'un affreux massacre de la population par les insurgés, pour se venger de la résistance qu'on leur avait opposée. — A Nanking, ce serait une trahison qui aurait livré la troisième enceinte ; plusieurs milliers de femmes du peuple y auraient été massacrées à cause de leurs grands pieds, en haine de la race tartare. — Dans leurs proclamations, les insurgés interdisent de faire usage de drap, de toile, en un mot, de tout objet venu d'Europe, et poussent un cri de mort contre les marchands et les fumeurs d'opium. — On compterait parmi eux une quarantaine d'individus revêtus de grades supérieurs, lesquels font avant leurs repas un certain signe assez semblable à notre signe de croix.

<c A ces on dit, j'ajoute quelques nouvelles que je regarde comme certaines. Tout un quartier de Nan-king dans lequel habitent les chrétiens, a été épargné, non par un effet de la clémence des révoltés, mais par une

protection spéciale du ciel due au dévouement d'un petit mandarin. — De même à Tchen-kiang fou, les maisons de nos chrétiens qui avaient pris la fuite, ont été miraculeusement conservées. — La ville de Ouliou a été prise et brûlée par les rebelles ; ce qui me cause une grande inquiétude; car je suis sans nouvelles du P. René Massa qui s'y trouve. — Il y a quelques jours à Ou-si, trois ou quatre soldats apparurent au bout d'une rue. On les prit pour des insurgés du Kouang-si, et aussitôt la panique de s'emparer des habitants de la rue, et tous de se précipiter dehors en courant. Vingt-sei)t personnes tombèrent écrasées sous les pieds de cette foule épouvantée.

« Je n'ai ni le temps ni le courage de vous traduire Je paquet de pièces chinoises ; elles ne font que confirmer les nouvelles précédentes.

ce Que les circonstances soient graves et l'avenir obscur, je m'en convaincs tous les jours davantage ; mais je m'abstiens de me prononcer sur les destinées de cette révolution. Bien qu'elle puisse devenir assez puissante pour compromettre l'empire de la dynastie actuelle, je n'oserais cependant l'honorer du nom d'ailleurs redoutable de mouvement national. C'est un cataclysme devant lequel de faibles digues se rompent, mais qu'un obstacle sérieux suffirait pour arrêter. Le peuple, au risque d'être accablé d'impôts, serait enchanté que les rebelles fussent refoulés ; c'est du moins l'interprétation naturelle de sapeur actuelle. Pour moi, je regarderais comme un bienfaiteur de l'humanité, le pouvoir qui appuierait de sa force une réaction dans l'intérêt du bien, de la moralité, de la religion de cette nation cbinoise aussi intéressante que malheureuse.

« Ne croyez pas que je plaide en faveur de ma mission ; nous attendrions en vain des forces humaines l'efficacité de notre apostolat. Un homme de guerre

n'a-t-il pas eu le triste courage de dire : « qu'il se dé- « solait d'avoir à pacifier la turbulence meurtrière des- (c rainistres de la charité ! » Je sais bien que celui-là seul opère avec fruit l'œuvre de Dieu, qui met tout son appui en la croix de Lois du Sauveur; mais le bonheur, la force, la gloire, que je puise en Celui qui me fortifie, ne m'empêchent pas de voir comment les nations gaspillent leurs plus belles destinées.

a A aucun point de vue, une influence en Chine n'est à négliger pour une grande puissance catholique. La Chine deviendra de plus en plus le contrepoids de l'Europe. Heureux, un jour, ceux qui auront contribué à faire entrer cet immense pays dans l'alliance des peuples ! La civilisation européenne s'insinue maintenant ici, mais peu à peu ; elle n'absorbera pas l'élément chinois, mais se combinera avec luL Bénis ceux qui auront fécondé de l'élément catholique l'action présente. Nous touchons à une de ces époquesoù tout est grave. Les événements nous attendent ou plutôt viennent au-devant de nous, nations "catholiques.

ce Les idées queje sème dans ma lettre ne s'y trouvent pas avec la prétention d'influencer ou de modifier les vôtres. L'amitié chrétienne queje me sens pour vous et pour tout le Cassini, me permet de m'exprimer ainsi en toute simplicité. Cependant je me serais tu, même avec vous, me confinant dans l'isolement du pays que nous évangélisons, si je n'avais la conviction profonde que la Chine ne peut plus désormais échapper à l'Europe.

ce Appendice à mes explications du 16 avril.

ce Comment formuler les dispositions du pays, par rapport aux Kouang-si-jen et aux impérialistes? — Il

faut établir une distinction entre les habitants de& villes et les habitants des campagnes.

« Les gradués, les commerçants et la classe aisée des villes tiennent à l'absence de révolution par intérêt, tout en souhaitant des réformes dans l'administration de la justice, dans la perception des impôts, dans l'exercice du pouvoir suprême et de toutes les charges publiques. On désirerait plus d'équité ou d'égalité entre les deux races ; on voudrait que les Tartares fussent moins favorisés. L'amour-propre national souffre encored'une conquête qui fait sentir son poids, même après deux cents ans ; mais on sacrifierait volontiers la susceptibilité du sang au triomphe de la justice et de la vérité. « D'ailleurs, bien que les princes actuels portent un nom tartare, comme le chef de leur dynastie, leur sang, parait-il, serait lui-même chinois. Les habitudes du pays pour l'adoption et la manière dont se règle la succession au trône rendent plausible cette opinion. On cite même le lieu d'origine de tel empereur qui aurait été admis dans la famile du Nord par adoption. Quoiqu'il en soit, l'orgueil de la nation se contenterait facilement de ces commentaires, s'ils étaient accompagnés d'avantages réels.

« Quant au peuple de la campagne, accablé d'impôts et indigné des traitements qu'il subit de la part des percepteurs, des satellites et des tribunaux, il est prêt à admettre sans réserves quiconque lui promettra un allégement en matière de tribut. Sur plusieurs points on a d'abord manifesté des sympathies envers les Kouang-si-jen, parce qu'un programme de gouvernement futur à bon marché inspire toujours confiance, et qu'une perturbation sociale n'effraie pas à distance. Mais les ravages des rebelles et la terreur qui précède leur approche ont bien vite modifié cette opinion ; de là ce cri qui exprime les vrais sentiments de la popula-

tion : « Nous voudrions un changement qui nous dé- « chargeât, mais peu à peu et sans nous troubler. » Ce Yoeu, me semble-t-il, appelle plus une réforme sociale, qu'une révolution politique de race ou de dynastie.

« Cette amélioration morale et matérielle, objet de toutes les aspirations, résultera-t-elle de l'insurrection? — Il me faudrait de fortes garanties pour le croire. Le pouvoir actuel, bien qu'ébranlé, n'est pas anéanti, et je suis persuadé qu'une nation catholique aurait tout intérêt à mettre son influence morale de ce côté. La France a sous la main une occasion favorable de se créer une situation exceptionnelle que tout parti triomphant devrait respecter.

« Pour moi, je n'ai d'autre politique que celle de l'apôtre saint Paul, à laquelle j'espère bien être fidèle avec la grâce de Dieu : Mihi vivere Christus est, et mori lucrum. «

Placé sur un point de la Chine où se déroulent les événements qui peuvent amener un grand bouleversement dans le plus vaste empire du monde, avec une part d'influence naturelle en ma qualité de représentant de la force armée de la France, je ne saurais trop m'appliquer à connaître les faits, à les apprécier de manière à me former une opinion raisonnable et bien assise.

Cette lumière que je désire. Dieu seul me la peut donner; je la lui demanderai donc avec espérance de l'obtenir, parce que (autant que l'homme puisse se connaître lui-même) mon cœur est droit ; parce que je veux sincèrement et avant tout le bien du pays où la Providence m'a envoyé, le bien du pays où je suis né, le bien de tous les hommes, quelle que soit leur nationalité, étant convaincu qu'il y a place pour tous sur la terre, place grande, belle, honorable, et que plus la paix et la charité habiteront parmi nous, plus l'espèce

humaine sera heureuse .dans cette vie comme en l'autre.

Je ne suis pas, cependant, partisan de l'utopie rêvée par le congrès de la paix, la guerre me paraissant entrer dans les desseins delà Providence pour le châtiment ou l'épreuve des peuples, comme la maladie pour l'homme. Mais une politique généreuse, qui prendrait pour hut principal et hautement avoué l'intérêt des nations barbares ou à demi civilisées, une politique honnête et ferme sans être irritante, qui s'appuierait sur les grandes vérités prêchées au monde depuis deux mille ans ; une telle politique, si elle était suivie avec persévérance par une nation puissante, ne manquerait pas de chances de succès ; et si, chemin faisant, elle rencontrait la guerre, sans l'avoir provoquée ni cherchée, il est à croire qu'elle trouverait de nobles champions pour la soutenir, et Dieu ne permettrait pas qu'elle fût vaincue.

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