CHAPITRE VIII
Ea mer : temps favorable. — Tsin-hai : anniversaire du départ de France. — Ning-po : la petite colonie en voie de prospérité; crainte des rebelles; armement de lorchas. — Chang-hai : note du P. Broullioa sur la situation politique et les intérêts catholiques ; le Tao-tai demande l'intervention des puissances étrangères ; bénédiction solennelle de la cathédrale de Tong-ka-dou ; parfaite entente du consul de France et du commandant du Cassini; MM. Bonham et Marshall, ministres d'Angleterre et des Etats-Unis ; projet de proclamation des consuls et projet de défense des commandants; note du P. Broullion sur l'insurrection (1).
En mer, 4 mars.
Il fait très beau et me voilà supputant déjà ce qu'il nous faudra de jours pour arriver à Ning-po. Si le teraps continue d'être propice, nous pourrons toucher au port, dimanche matin, assez tôt pour entendre la messe, si elle ne se dit pas de trop bonne heure. Il n'est pas possible d'être plus favorisés que nous le sommes
(1) Cf. ch. lu, commencements de l'insurrection; eh. ix, triomphe de l'insurrection ; ch. xn, résultats de l'insurrection ; appendice II, fin de l'insurrection. {Passim.)
dans cette saison. Je ne pensais pas faire plus de trentecinq à quarante lieues par jour au maximum, et nous avons une moyenne de plus de cinquante lieues, sans courants contraires, ce qui est exceptionnel.
Tsin-hai, 6 mars.
Le 6 mars est l'anniversaire de notre départ de France ; nous l'avons fêté cette année, comme l'année dernière, par une réunion de famille,
A bord du Cassini. En mer, 12 mars.
Commandant,
Le Gassini a mouillé à Ning-po, le 7 mars au matin, sans avoir éprouvé d'autre contrariété que des brumes souvent très denses. J'ai trouvé notre petite colonie française en voie de prospérité : nos missionnaires sont assez contents des autorités chinoises, et les Sœurs de charité sont déjà respectées et bien connues des malheureux. Quelques dames chinoises, parmi lesquelles une parente du Tao-tai, ne dédaignent pas d'aller recevoir des soins qui ne paraissent destinés qu'à la classe la plus pauvre. Ainsi le présent est satisfaisant, mais l'avenir semble très inquiétant, et non sans raison.
Les rebelles du Kouang-si s'avancent rapidement ; ils sont précédés d'une multitude affamée qui ne connaît aucune discipline et pille tout sur son passage. On dit que l'armée des insurgés se montre disciplinée ; ce n'est point elle qu'on redoute, mais ce grand nombre de gens sans asile qu'elle chasse devant elle. Plusieurs personnes affirment que Nan-king a succombé et que Sou-tcheou ne tardera pas à tomber au pouvoir des rebelles ; il est certain, du moins, que les mandarins de Ning-po et de Chang-hai répriment les plus grandes
inquiétudes, car jusqu'ici les troupes de l'empereur n'ont fait aucune résistance sérieuse devant celles de Taï-ping- Dernièrement, une centaine de fuyards de l'armée impériale se sont réfugiés à Ning-po ; et deux Kouang-si-jen (c'est ainsi qu'on nomme les rebelles) ont osé se montrer en plein jour dans la ville, afin de disposer les esprits en leur faveur, pendant que l'autorité n'osait pas même les faire arrêter. Les Kouang-sijen sont reconnaissables à leur longue chevelure.
Le mandarin militaire de la province est parti pour Hang-tcheou avec tout ce qu'il a pu réunir de troupes. D'après ce que j'entends dire aux négociants anglais de Ning-po, les affaires sont paralysées à Chang-hai et le taux de l'or y est très élevé ; les Chinois ramassent leur argent et l'opium est tombé à si bas prix que la maison Dallas en a interdit la vente à ses capitaines. On prétend que le gouvernement chinois a fait des ouvertures au gouverneur de Hong-kong, afin qu'il vienne à son secours ; on ajoute que les Anglais ont nettement refusé. Je sais, de source sûre, que les autorités chinoise ont essayé d'engager M. Marques, consul de Portugal, à prêter les Lorchas pour transporter des troupes du côté de Nan-lting ; mais le consul a compris qu'il était prudent de s'effacer dans une affaire si délicate. Il n'interdira pas aux patrons des Lorchas de prêter leurs bâtiments ; il s'arrangera de manière que cet acte ait toute l'apparence d'une transaction commerciale et non d'un secours national.
La plus grande partie des jonques de Ning-po ont été requises par les mandarins pour transporter du riz dans le nord. La côte est infestée de pirates et le commerce chinois se trouve complètement arrêté ; ce qui augmente dans une effrayante proportion le nombre des gens sans ressources. Il paraît que les soldats de Ctiou-san ont massacré leur chef, parce qu'ils n'avaient
pas reçu leur solde ; mais le mandarin civil est parvenu à les calmer au moyen de concessions. Le bruit court que S eu, l'ancien vice-roi de Canton, qui commande aujourd'hui dans le Kiang-nan, se rend à Chang-hai pour solliciter l'appui des gouvernements européens. Le commerce anglais, de son côté, demanderait avec instance, pour sa protection, un navire de guerre à vapeur.
Je vous donne toutes ces nouvelles pour ce qu'elles valent, n'ayant aucun moyen de les contrôler ; cependant l'anxiété des autorités chinoises et l'accord que je trouve entre nos missionnaires, les négociants anglais et les capitaines des receiving-ships, me paraissent des garanties suffisantes de leur véracité. Dès mon arrivée à Chang-hai, je me hâterai de prendre connaissance de la situation des esprits, et je m'empresserai de vous en donner avis le plus tôt possible.
Chang-hai, 17 mars.
Je n'ai pu mouiller à Chang-hai, à cause des brumes, que le 15 mars, vers trois heures du soir. Tous les consulats avaient leur pavillon amené à mi-bâton en signe de deuil, à l'occasion de la mort de madame Alcock, femme du consul d'Angleterre. Deux heures après, je reçus la visite du consul de France qui me tint au courant de la situation politique ; puis celle de Mgr Maresca et du P. Brouillon avec qui j'ai longuement causé désintérêts catholiques.
Aujourd'hui, visite à M. Alcock, qui pense que la France, l'Angleterre et les États-Unis doiv.ent faire cause commune en ce moment de crise. Le P. Brouillon, qui est resté à bord, m'a remis la note suivante, résumé de nos entretiens précédents et réponse aux questions que j'avais posées ;
« S'il s'agit de la question politique qui se débat entre Chinois, et surtout des espérances qu'on pourrait fonder sur le bon vouloir de l'ancien gouvernement, ma réponse reste la même : je n'en sais rien. Mais je demeure également convaincu de la facilité qu'aurait une nation catholique de faire servir les circonstances au profit de plus graves et plus solides intérêts.
« Qu'en pense la France ? En pense-t-elle même quelque chose ? Je l'ignore, malgré de récentes ouvertures plus dignes, plus nationales, plus chrétiennes que par le passé. Je ne connais pas davantage la latitude et la juridiction respectives qu'elle accorde à ses officiers militaires et à ses fonctionnaires civils en Chine. Mais, ce qui ne fait doute pour personne, c'est qu'un seul homme, depuis longtemps, a compris et procuré, dans une certaine mesure, l'intérêt catholique de notre pays en ces contrées : cet homme est M. de Montigny. Je n'approuve pas toutes les idées de notre consul, et surtout je ne me laisse pas influencer par elles ; mais justice lui est due. Du reste, vous savez ma pensée, qui n'est pas plus aujourd'hui qu'hier devons pousser à aucune précipitation. Cependant un dernier mot vous expliquera le motif de cette note et l'empressement de l'envoi.
(c Toute bonne que soit une conduite expectante, néanmoins, en ce qui concerne la sécurité de Changhai, vous laissez trop voir vos hésitations à secourir la population honnête contre les malfaiteurs ; j'affirme que les chrétiens et nous pourrons bien être pillés, massacrés, en attendant votre résolution. Je craindrais que le consul ne vît trop en vous un homme qui se défie ; il ne peut, en tout cas, vous mener plus loin que vous ne voulez et que vous ne devez aller.
« Pardonnez-moi cette explication que j'ai cru
devoir à la franchise des questions que vous avez daigné m'adresser.
(c C'est en conscience et devant Dieu que j'ajoute ; si le peuple de Chang-hai, si les malheureux qui s'y réfugient, croient pouvoir fonder d'avance un espoir solide sur Vhuma,nité du Cassini, ce sera une impression d'une portée immense, même pour le ministère sacré que les bâtiments français viennent, dit-on, protéger. »
A bord du Cassini. Chang-hai, 20 mars.
Commandant,
J'ai trouvé Chang-hai bien plus agité que Ning-po. MM. les consuls de France et d'Angleterre m'ont dit l'un et l'autre que nous arrivions à un moment très opportun. D'après ce que j'ai pu constater., la plus grande inquiétude règne parmi les commerçants, l'argent devient rare et les affaires restent en stagnation ; en un mot, Chinois et Européens souffrent d'un indicible malaise.
Jeudi dernier, 17 mars, je suis allé voir le Tao-tai qui m'a fait un accueil magnifique. La conversation n'a roulé que sur un sujet : l'intervention du Cassini dans les démêlés de la Chine, pour porter secours au viceroi de Nan-Mng. Ma réponse était préparée d'avance : je ne puis agir sans ordre du commandant de la station, auquel je m'empresserai de communiquer le désir des autorités chinoises.
Hier, 19, au moment où arrivait la malle d'Europe, le Tao-tai est venu à bord du Cassini. Comme dans notre entretien précédent, il a commencé par réclamer une intervention directe de notre part ; mais devant une dénégation formelle, il a fini par demander seulement l'apparition du Cassini devant Nan-king, afin de con-
férer avec le vice-roi ; ce qui ferait, pense-t-il, supposer une alliance dont les troupes impériales propageraient le bruit. Cette dernière proposition paraissait un expédient bien trouvé ; mais il était contraire à mes instructions et aux intérêts de nos compatriotes à Changhai de m'éloigner de cette ville : j'ai donc tout refusé.
M. de Montigny, avec lequel je marche pleinement d'accord, était avec moi dans les deux conférences avec le Tao-tai, et il n'a cessé de m'appuyer, en exposant avec loyauté la situation où nous sommes. Je verrais avec peine, en ce qui me concerne, une alliance quelconque avec cet empire vermoulu, dont les actes étaient encore récemment si hostiles aux Européens et aux missions catholiques. Notre politique me semble devoir être toute d'expectative, jusqu'à ce que nous soyons fixés sur les progrès des rebelles.
Les vivres renchérissent à Chang-hai. Beaucoup de mendiants et de gens sans aveu se sont réfugiés dans la ville, et l'on craint des désordres. Le Tao-tai fait bonne contenance : de temps en temps il bat les rebelles à coups de bulletins ; mais, dans l'intimité de la causerie, il ne peut dissimuler son inquiétude- Nous veillons avec soin sur notre consulat, près duquel nous sommes mouillés ; en cas d'alerte, M. de Montigny me ferait connaître à l'aide d'une fusée l'opportunité d'un secours.
Rien de nouveau à bord du Cassini, si ce n'est la triste acquisition d'un mauvais sujet, saisi à terre et mis aux fers. C'est un déserteur qui voudrait se faire passer pour italien ; il se querellait avec les Chinois, et il en avait même blessé quelques-uns. Je l'ai pris à la demande de M. de Montigny, pour nous éviter de plus grands désagréments.
Je vous envoie le journal de Chang-hai qui complè-
226 CAMPAGNE DU « CASSINl »
tera mes renseignements : on y signale les démarches du vice-roi de Nan-ldng et du Tao-tai de Chang-hai auprès des ministres et consuls étrangers : c'est un signe de détresse, en même temps qu'un aveu de faiblesse et de crainte.
A bord du Cassini. Chang-hai, 20 mars.
Chère bonne mère,
Comme je te l'annonçais dans ma dernière lettre, nous avons quitté Macao pour venir à Chang-hai, en passant par Ning-po.
Deux jours après notre arrivée dans cette dernière ville, je suis allé, accompagné de sept officiers ou élèves, faire visite au Tao-tai, dont on dit beaucoup de bien. On nous a servi une collation chinoise avec force petits plats de viandes découpées, nids d'hirondelle, vins chauds, etc. J'ai complimenté le Tao-tai sur la bonne police de la ville, et sur la protection qu'il accorde aux missionnaires et aux Sœurs. Il m'a prodigué, à son tour, beaucoup d'amabilités, et, après quelques banalités échangées en conversation, la séance a été levée.
Quand le Tao-tai est venu nous rendre notre visite, il était accompagné de son secrétaire, de Mgr Danicourt et du P. Guillet. Une collation attendait nos hôtes, mais les Chinois y ont fait peu d'honneur; ils n'ont pas plus le goût de notre cuisine que nous de la leur. Pour lui témoigner notre satisfaction de sa conduite à l'égard des Européens, je lui ai offert un grand sabre, que le commandant de Rocquemaurel m'avait donné dans ce but, et il en a paru fort content.
Les Sœurs de charité que nous avions amenées de Macao à Ning-po, sont venues dîner sur le Cassini avec moi d'abord, avec les officiers ensuite. Ces saintes filles réussiront, je l'espère, dans cette prédication par
les œuvres qu'elles entendent si bien. Déjà les Chinois, qui n'ont en général aucune considération pour les femmes, les respectent et les vénèrent. Il n'est pas douteux que les marques d'estime et d'honneur dont nous les avons entourées, n'aient beaucoup contribué à les rehausser dans leur esprit ; elles pourront avant peu sortir sans chaise à porteurs.
A Chang-hai comme à Ning-po, le Tao-tai s'est montré d'autant plus aimable qu'il a plus besoin de nous, à cause de l'invasion de Nan-king par les insurgés, qui ont réuni des forces considérables. Dans une visite à bord du Cassini, il m'a fait dire par son interprète que j'avais débordé son cœur ^ et autres compliments orientaux. Cette menace des rebelles, qui pourraient bien s'aviser de venir un jour visiter Chang-hai, me forcera de rester quelque temps ici, et je n'en serai pas fâché, car le pays offre beaucoup plus d'intérêt que Macao.
Nous avons aujourd'hui assisté à la bénédiction de la cathédrale de Tong-ka-dou, qui m'a rappelé la bénédiction de l'église cathohque du cap de Bonne-Espérance : c'est un grand événement que cette cérémonie, qui s'est faite avec une incomparable solennité. Dés le matin, les chapelles où l'on disait la messe en attendant l'ouverture de l'église, étaient encombrées de fidèles, dont plusieurs, faute de place, s'agenouillaient au dehors dans la boue. Plus de dix mille personnes étaient accourues pour jouir de ce beau spectacle. Une multitude de barques chrétiennes, groupées sur le Wang-pou, prés de l'église, portaient soit une banderolle flottante, soit un drapeau blanc sur lequel se détachait une croix bleue. Deux embarcations du Cassini, armées en guerre, stationnaient dans le fleuve pour prévenir, s'il y avait lieu, le tumulte et le désordre dont les protestants et quelques Chinois avaient menacé
228 CAMPAGNE DU « GASSINI »
les Pères Jésuites. Quelques sous-officiers s'étaient joints à l'état-major du bâtiment présent à la cérémonie. M. de Montigny, qui s'attendait à quelque agitation, s'était fait accompagner d'un serviteur, portant comme lui des pistolets sous ses vêtements. Grâce à Dieu il n'y a eu d'autre manifestation que celle de l'enthousiasme et de la joie. Quand Mgr Maresca est sorti, accompagné du clergé, du consul de France et de notre état-major, pour faire le tour de l'église, les embarcations ont donné le signal avec leurs petites pièces, et le Cassini, qui ne pouvait nous apercevoir, a répondu par une salve de vingt et un coups de canon. La solennité des rameaux, qui tombe en ce jour, a noblement inauguré la nouvelle cathédrale consacrée à saint François Xavier (1).
Ma santé est bonne, et tout va bien à bord : Dieu soit loué et béni !
2i mars.
Il n'y avait sur rade de Chang-hai qu'un brick anglais, le Lily et la corvette française le Cassini, pour venir en aide aux intérêts européens de cette ville, lorsque VHermès est arrivé de Hong-kong, vers sept
(1) La première église de Chang-hai avait été construite dans Tenceinte de la ville, non loin de la porte septentrionale, sur un terrain concédé par Paul Siu, l'illustre disciple du P. Ricci. Après la suppression de la Compagnie de Jésus, l'église avait été changée en pagode. Les Jésuites, rentrés dans le diocèse de Nan-king, se firent un devoir de protester contre cette spoliation, et, grâce à l'énergique appui de M. de Lagrenée, ils obtinrent, sinon une restitution devenue impossible, du moins des compensations et une indemnité convenable. Les bâtiments enlevés au culte catholique ne leur furent pas rendus, mais on leur abandonna un terrain assez spacieux baigné par le Wang-pou, et c'est sur ce terrain que s'éleva la cathédrale de Saint-François-Xavier. (Cf. Daniel : A. Clerc, p. 304.)
heures du soir, avec sir Bonham, ministre plénipotentiaire de Sa Majesté britannique.
30 mars.
M. de Montigny me parait dans une agitation extrême à chaque nouvelle qui nous arrive ; quant à moi, j'essaie de rester calme, mais J'ai peut-être le tort de ne pas suivre assez les événements. Nous avons fait aujourd'hui une visite à M. Marshall, ministre américain, qui semble vouloir adopter vis-à-vis des Chinois une ligne de conduite franche et hardie. La Susquehannsi va partir pour Nan-king, et M. Marshall nous a demandé si le Cassini ne la suivrait pas. Je ne puis prendre sur moi cette responsabilité, et cependant je comprends qu'il y aiirait avantage à se rendre compte de ce qui se passe là-bas.
1^^ avril.
M. de Montigny est venu ce soir causer avec moi d'un projet de proclamation des consuls à la population de Chang-hai, afin d'intimider les gens sans aveu qui voudraient profiter des désordres engendrés par le voisinage des rebelles pour se livrer au pillage. Cette proclamation des consuls serait extraordinaire en tout autre pays ; ici, elle peut produire un bon effet et prévenir de grands maux, soit envers les Européens, soit envers les Chinois.
Il plaît à la Providence de me placer sur un théâtre où le Cassini pourra rendre de réels services ou faire de sottes maladresses ; je ne dois pas cesser de prier, afin d'être assisté de la grâce dans ces moments critiques. Je dois peser toutes mes actions, et voir clair avant de me décider ; mais surtout l'intérêt
personnel, la fausse gloire nationale, l'esprit d'aventure doivent être évincés autant que possible. M. de Montigny est très séduisant, et, sans qu'il y ait calcul de sa part, car je le crois franc et loyal, il pourrait m'entrainer plus loin que je ne voudrais aller.
3 avril.
Des lettres de Ning-po, que je viens de recevoir, me jettent dans un fâcheux embarras. Le P. Guillet et Mgr Danicourt appellent le Ca,ssini, considérant sa présence comme indispensable pour prévenir les attaques de la populace ou des vagabonds qui inondent la ville. M. de Montigny, de son côté, pense qu'il m'est impossible de quitter Chang-hai, où nous avons de nombreux intérêts à sauvegarder, et où nous sommes mieux informés de la situation des affaires qu'à Ning-po.
4 avril.
J'ai quitté le bord, ce matin, de très bonne heure, avec MM. Clerc et de Tournières, et, après avoir entendu la messe à Tong-ka-dou, à l'occasion de la fête de l'Annonciation de la très Sainte Vierge, nous sommes partis en compagnie du P. Brouillon pour Zi-ka-wei. Après un déjeuner fort gai, nous avons assisté à une réunion des enfants, qui ont chanté, avec beaucoup de goût, divers airs religieux, entre autres VAdeste fidèles.
J'ai été heureux d'entendre les élèves chanter les cantiques qui ont bercé mon enfance. On retrouve parmi eux cette gaieté, cet entrain du jeune âge, qui sont complètement inconnus dans les écoles chinoises. Cette apparence de prospérité et de bonheur qui règne à Zi-ka-wei , m'a fait regretter de ne pouvoir y demeurer quelques jours.
J'ai passé la soirée chez M. de Montigny, dont j'estime le caractère énergique, et avec lequel je marche, jusqu'à présent, en harmonie.
5 avril.
J'ai reçu deux fois la visite de M. de Montigny dans la journée. 11 vient de quitter le bord, en me laissant un extrait de trois dépêches du Tao-tai, qui demande un secours de quarante ou cinquante hommes pour garder les portes de la ville, et qui nous prie de faire la police de la rivière, où les pirates pourraient bien entrer pêle-mêle avec les jonques de guerre chinoises. D'après ces dépêches, Nan-king serait pris, ainsi que Tchen-kiang fou, et Chang-hai serait menacé, en même temps que Sou-tcheou et Song-kiang fou. M. de Montigny désirerait au moins que je m'entendisse pour faire la police de la rade avec les commandants des autres navires de guerre.
6 avril
Dîner à bord deV Hermès. Le capitaine Fishburn, à qui l'on avait aussi parlé de la défense de la ville, m'a exposé son plan qui m'a paru bien conçu. J'y ai adhéré, sous la réserve formelle que nous commencerions par défendre le quartier du consulat de France. Après le dîner, conversation intéressante entre les consuls et les commandants français, anglais et américains. On a discuté avec franchise, tout en évitant de s'engager trop avant ; il était cependant facile d'entrevoir la position que chacun compte prendre en face d'éventualités menaçantes.
232 CAMPAGNE DU « CASSmi »
8 avril.
J'ai invité hier les PP. Jésuites à se réfugier sur le Cassini ; mais on m'a fait comprendre qu'on devait songer à tout plutôt qu'à une retraite qui ressemblerait à une fuite. Je n'ai pu m'empêcher de partager cet avis : les chrétiens ont besoin de leurs Pères, et les païens de leurs exemples.
M. de Montigny n'a pas mieux réussi que moi ; mais je ne puis qu'admirer cette lettre écrite par lui dans cette circonstance au Père supérieur de la Compagnie de Jésus en Chine.
M Chang-hai, le 7 avril 1833.
c< Monsieur le Supérieur,
« La gravité des affaires, et surtout les progrès rapides des rebelles vers cette localité, joints à l'impossibilité absolue de vous envoyer un détachement du Cassini, seul bâtiment de guerre français qui soit à Chang-hai, et par conséquent de vous protéger à Zi-kawei ou à Tsang-ka-leu, vous et les personnes de vos respectables missionnaires, dans le cas où cette ville et ses alentours seraient attaqués, me font regarder €omme une mesure d'urgence de vous prier de venir avec tout votre personnel vous réfugier chez moi, où vous trouverez, sous l'appui du pavillon de France, la plus cordiale hospitalité et les soins et les égards que vous méritez.
ce J'eusse été heureux d'aller vous défendre moimême au milieu des nobles compagnons de vos pieux travaux ! J'eusse été heureux de protéger vos établissements, élevés au prix de tant de sacrifices ! J'ose espérer que vous ne mettrez pas en doute, dans cette
circonstance critique, ni mon dévouement de consul, ni mon affection personnelle. Mais Tintérêt même de •votre sûreté commune, aussi bien que ma sollicitude en général pour tous mes nationaux, exige que tous ces objets, sur lesquels il est de mon devoir de veiller, soient réunis et concentrés sur un même point, autour du pavillon français, et en présence du Cassini, notre unique protecteur.
« J'espère donc que vous aurez égard à mes instances, et je vous prie, dans ce cas, de faire dresser un inventaire des valeurs de tout genre que vous laisserez dans vos établissements, sur les portes desquels vous voudrez bien apposer les scellés, à l'effet d'obtenir, en fin de compte, les restitutions les plus complètes qui vous seraient dues, si un pillage avait lieu.
« Je n'ose entrer ici dans aucune considération sur les devoirs que vous impose votre respectable caractère de missionnaire. Mais je vous prie. Monsieur le supérieur, de vouloir bien considérer que vous ne pouvez offrir aucun secours efficace à vos chrétiens, en cette fâcheuse circonstance ; et qu'au contraire, si la perso'nne d'un de vous était victime du désordre qui se prépare, les représailles terribles que mon gouvernement pourrait être amené à exercer pour la venger, deviendraient alors une cause de ruine pour votre œuvre.
ce Veuillez donc prendre mon offre en sérieuse considération, et me faire connaître le parti que votre sagesse vous aura suggéré. »
« J'ai l'honneur d"être, etc.,