CAMPAGNE DU « CASSINI M
Vers le 7 a^ril, la prise de Nan-king par les insurgés du Kouang-si était connue de tout le monde à Changhai ; le bruit courait que d'atroces cruautés avaient été commises par les vainqueurs sur la personne du viceroi et des Tartares qui défendaient la place. Les inquiétudes qu'on avait conçues durant le siège de Nan-king redoublèrent quand on apprit la mise à sac de cette ville. Une grande partie des habitants de Sou-tcheou et de Chang-hai s'enfuirent, et le commerce cessa presque entièrement. Les étrangers établis à Changhai partagèrent cette panique ; dans plusieurs maisons les livres de compte furent arrêtés et l'on se tint prêt à les envoyer abord des bâtiments de guerre.
Les consuls, pour tranquilliser la population, résolurent de lancer une proclamation dans laquelle ils s'engageaient à empêcher le pillage de la ville; mais, après bien des pourparlers, on ne parvint pas à s'entendre au sujet de la rédaction. Tout se réduisit à une réponse de M. Bonham, plénipotentiaire de Sa Majesté britannique, àM. Alcock, consul d'Angleterre, au sujet d'une demande d'intervention étrangère faite par le Tao-tai. Cette lettre, qui a paru dans le North China, Herald du 9 avril, est d'une réserve extrême ; aussi n'a-t-elle produit d'autre résulat que d'augmenter encore l'inquiétude des esprits.
Invité à m'éxpliquer sur ce que je comptais faire quand on s'occuperait de la défense commune, j'ai dit, après m'être entendu avec notre consul, que je ne souffrirais pas, sous les canons du Cassini^'le pillage de la ville, quels que fussent les hommes qui s'y livreraient, et que je m'opposerais de toutes mes forces à l'envahissement de la concession française qui avoisine le consulat, si des bandes armées s'y présentaient sans convention préalable et avec des intentions hostiles. J'ai ajouté que si je me trouvais impuissant à arrêter l'en-
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nemij-je me replierais sur les forces américaines et anglaises, devant la concession étrangère, de manière à donner plein concours à sa défense. J'ai fait cette déclaration aux commandants de la Susquehanrict et de V Hermès, dans une causerie sur ce sujet, après qu'ils m'eurent eux-mêmes manifesté leurs intentions d'empêcher réciproquement l'envahissement de la partie de la ville occupée par leurs nationaux.
Dès le 8 avril, les Anglais avaient envoyé soixantedix matelots occuper une maison située sur le bord d'un ruisseau qui unit la crique de Sou-tcheou au fleuve. Ils y élevèrent des batteries et creusèrent des fossés que trois cents hommes devaient défendre s'ils étaient attaqués. Quelques jours après, les négociants américains et anglais s'organisèrent eux-mêmes en milices, sous la direction de leurs consuls. Le commandant de la SusquehânncL s'était chargé de défendre, avec cent cinquante hommes, le passage de Yang-king, si les bandes armées se présentaient de ce côté ; mais il ne comptait envoyer ses hommes à terre qu'au dernier moment. Le Cassini ne devait mettre personne à terre, sauf le cas où il eût fallu protéger l'embarquement du consul de France et de sa famille.
D'après des lettres qui méritent toute confiance et qui s'accordent avec les nouvelles arrivées par d'autres voies, cinquante mille Târtares et Chinois du Chantong et du Nord se seraient portés sur Nan-ldng, et d'un instant à l'autre, une grande bataille pourrait être livrée. Le North China Herald renferme beaucoup d'autres faits, tels que la dégradation du vice-roi dés deux Kiang et de plusieurs autres chefs, la marche des généraux impériaux sur Nan-ldng pour combattre les insurgés, et une nouvelle demande du mandarin, faisant fonction de vice-roi, au Tao-tai de Chang-hai, afin d'obtenir l'intervention des étrangers et l'envoi de
bâtiments à vapeur à Tchen-kiang fou pour exterminer les rebelles.
Vous avez sans doute appris déjà la tentative de la Susquehanna pour remonter le Yang-tse-kiang jusqu'à Nan-king, et son retour après deux échouages, sans avoir pu s'avancer à plus de quinze. ou vingt milles de Wou-song; et cependant ce bâtiment avait à bord deux pilotes chinois fournis par le Tao-tai. De nouvelles lorchas venues de Ning-po ont été dirigées sur Tchenkiang fou.
M. de Montigny a pu voir le Tao-tai avant-hier, il l'a trouvé plein de confiance et tout à fait rassuré. Le Taotai a dit à M. de Montigny que, dans les derniers engagements qui ont eu lieu près de Nan-king, on avait perdu de part et d'autre de trois à quatre mille hommes. Les insurgés avancent toujours, mais lentement, puisqu'ils ne sont pas encore maîtres de Tan-yang, situé à quatorze lieues environ dans Test de Nan-king.
Je n'ai pas de nouvelles de Ning-po depuis le 4 avril.. A cette époque on craignait que les gens de la campagne ne se portassent sur la ville, pour se venger des mandarins dont ils sont mécontents. Les lettres des missionnaires parvenues à Chang-hai ne manifestent aucune inquiétude ; ils sont décidés à rester dans leurs missions, malgré la présence des belligérants. Afin d'éloigner les maraudeurs, lès PP. Jésuites de Zi-kawei, ont pris à leur service une douzaine de portugais appartenant aux lorchas, qui sont venus s'offrir de bonne volonté.
21 avril.
J'ai reçu hier une lettre de Mgr Danicourt qui m'invite de la manière la plus pressante à me rendre à Ningpo, où l'on parait craindre quelque mouvement de la
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populace. Des renseignements recueillis par M. Smith et M. Masson avaient bien détruit une partie de l'impression produite par la lettre dubonévéque duTchékiang; mais en y réfléchissant, j'ai pensé que je ne pouvais pas considérer comme de peu de valeur des assertions confirmées par les Sœurs de charité.
J'ai donc vu ce matin M. de Montigny, à qui j'ai parlé de mon désir de quitter Chang-hai pour quelques jours. En vain a-t-il combattu mon projet, j'étais résolu à faire ce voyage ; il ne s'agissait plus que de prévenir le fâcheux effet que mon départ, suivant lui, devait produire sur l'esprit des étrangers. Nous avons tout arrangé de façon que le voyage semble concerté entre le consul et moi. M. Marshall et sir Bonham, que j'ai avertis, m'ont paru contents, dans l'intérêt de leurs nationaux, de l'apparition du Cassini à Ning-po. Ils ont confirmé ce que je savais des inquiétudes qui régnent dans cette ville, et ils n'ont manifesté aucune crainte pour Chang-hai, à raison de l'absence d'un des bâtiments de guerre.
En mer (près de Tsin-hai), 24 avril.
Avant-hier nous avons dû mouiller vers trois heures de l'après-midi, à cause de la brume. Hier, nous avons encore été forcés de laisser tomber l'ancre de très bonne heure, sous peine de naviguer à l'aveugle dans des parages où les courants ont une force prodigieuse. Je n'ai pu entendre la messe ce matin, persuadé que c'était un devoir pour moi de suivre, en ces circonstances si difficiles, tous les mouvements du bâtiment. La contrariété du retard est singulièrement allégée par cette pensée que je fais la volonté de Dieu.
La brume, toujours très épaisse, nous laisse quelque temps sans un coin de terre à relever- Vers huit heures
nous apercevons les Volcanos, et, malgré les courants contraires, nous arrivons vers trois heures devant Lou-kong, où nous embarquons un pilote. J'ai fait tout mon possible pour décider ce pilote chinois à naviguer par le sud des îles de la rivière, ou du moins par la passe dite du milieu; il s'est obstiné à prendre la passe la plus à l'ouest, qui n'est bonne que pour les bateaux, et il nous a échoués dans dix pieds d'eau à l'avant et douze pieds à l'arrière. Grâce à la machine et à une ancre jetée à l'arrière, l'échouage n'a pas été long; mais je constate que les contrariétés abondent dans cette traversée. Tout ce que je demande à Dieu, c'est de les supporter avec patience.
Ning-po, 26 avril.
Nous sommes tranquillement affourchés ici depuis hier. J'avais compté sur vingt-quatre heures de traversée, et nous avons employé trois jours pour venir à Ning-po. Ayant voulu me passer de pilote après l'échouage, je me suis échoué moi-même et j'ai failli donner du nez contre les cailloux de la citadelle de Tsin-hai.
Mgr Danicourt m'a parlé d'armer une lorcha, d'y placer quelques hommes et un officier, et de la faire stationner dans la rivière pour maintenir au besoin les bandes de malfaiteurs. Clerc m'a parlé sur le même sujet avec une chaleur de conviction qui m'incline un peu vers cette idée. Je me demande cependant si je dois laisser ainsi cinq hommes avec le pavillon national, sans moyen de se défendre. Je me ris de l'approbation ou de la désapprobation, quand j'ai la conscience d'avoir rempli un devoir ; mais encore faut-il que j'aie cette conviction, et que je ne cède pas par
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faiblesse à des amis qui s'exagèrent peut-être les dangers qu'ils courent.
M. Marques et le P. Guillet sont venus déjeuner avec moi. On voudrait à tout prix retenir le Cassini à Ning-po. C'est avec joie que j'y consentirais, mais j'ai promis de revenir le plus tôt possible à Chang-hai, où je crois ma présence plus nécessaire, en même temps que cette ville m'est plus particulièrement assignée comme lieu de résidence. Il est bien difficile de contenter tout le monde : chacun trouve que l'on agit trop pour les autres et pas assez pour soi. Dieu qui voit ce qui se passe en moi, sait que je ne ferais pas plus pour mes sœurs suivant le sang, si elles étaient à Ning-po, que je ne fais maintenant pour les Sœurs de charité.
Dans le courant de la journée, M. Guillet m'a demandé de laisser cinq ou six hommes à Ning-po, pour protéger l'établissement des Sœurs de charité; j'ai répondu que la chose me paraissait impossible. M. Guillet m'a écrit alors une lettre des plus pressantes pour changer ma résolution, faisant peser sur moi toute la responsabilité des malheurs qui pourraient arriver. J'ai prié Dieu de m'éclairer ; je me suis demandé si la présence de ma mère à Ning-po serait capable de changer ma manière de voir, et ma réponse a été dans le sens de ma première pensée. Je puis donc être coupable devant les hommes ; j'espère ne pas l'être devant celui qui sonde les reins et les cœurs.
* Eq mer, 27 avril.
Nous avons quitté Ning-po hier, avec le commencement du jusant. J'aurais éprouvé quelque anxiété à naviguer dans treize pieds d'eau près de Tsin-hai, devant cette passe étroite oii les courants s'engouffrent avec violence. Heureusement qu'un bon pilote chinois.
que je n'avais pas demandé, mais qui avait déjà conduit le Cassini, est venu tout simplement s'installer à bord. Il fait, nuit noire. Nous venons de laisser tomber l'ancre dans vingt pieds d'eau, au milieu du Yang-tsekiang, affirme notre pilote. Je préfère la nuit à la brume ; mais je n'aime pas à naviguer de nuit dans ces parages, où il y a beaucoup de bancs de sable, où les courants sont si variables en force et en direction. Nous sommes à treize lieues environ de Wou-song.
Chang-hai, 28 avril.
Nous avons mouillé à Chang-hai vers trois heures et demie, mais non sans quelques petits accidents : la rupture d'un mât de jonque, accroché par notre grande vergue, et une avarie dans des bateaux de pêche.
Je reviens de chez notre consul, M. de Montigny, qui m"a reçu très froidement, et j'ai cru remarquer que toute sa famille avait quelque grief contre moi. J'aurais voulu faire bonne contenance et paraître sans rancune; mais je crains d'avoir également montré de la froideur ou une politesse mal aisée.
En somme, ce voyage à Ning-po, entrepris avec la pensée de faire une chose utile, n'a pas été très heureux. Est-ce un commencement d'épreuve ? J'en bénirais Dieu de tout mon cœur.
A bord du Cassini. Chang-hai, 29 avril.
Commandant,
Ma lettre du 19 avril n'étant pas partie pour Hongkong, faute d'occasion, j'y ajoute quelques mots sur mon voyage à Ning-po. Sortis de Chang-hai le 22 avril, nous ne mouillâmes, à cause d'une brume épaisse, que le 25 avril devant Ning-po.
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Nous trouvâmes cette ville assez tranquille pour le moment, et les appréhensions de Mgr Danicourt un peu calmées. L'ancien Tao-tai, qui avait fui, disait-on, par crainte du désordre, était revenu à son poste et la police se faisait convenablement. Cependant, peu de jours avant notre arrivée, des bandes de pauvres, parfaitement organisées, parcouraient les rues en demandant l'aumône et en s'attroupant aux portes des riches. Quand on refusait de leur ouvrir, ils s'introdruisaient de force dans les maisons, soit en brisant les portes à coups de pierres, soit en démolissant un pan de mur.
L'interruption du commerce et le haut prix du riz font craindre que de telles scènes ne se renouvellent et ne deviennent plus graves. Aussi, Mgr Danicourt et M. l'abbé Guillet auraient-ils désiré qu'un détachement de cinq ou six matelots, sous les ordres d'un s ou s- officier, restât à Ning-po, pour en imposer à la multitude et prévenir les excès d'une populace effrénée. Je n'ai pas cru devoir déférer à cette demande, parce qu"'elle m'a paru insuffisante pour parer aux éventualités qu'on redoute.
A notre arrivée à Chang-hai, j'ai appris que sir Bonham était parti sur V Hermès pour Nan-king, le jour même de mon départ pour Ning-po. Le ministre américain est mécontent d'avoir été prévenu par sir Georges, et il se propose de remonter le Yang-tsekiang, dès qu'il aura à sa disposition un bâtiment d'un plus faible tirant d'eaa que la Susqueha,nna. On dit que toute la division américaine s'est donné rendezvous ici, et l'on attend les premiers bâtiments d'un moment à l'autre.
Chang-hai me paraît tranquille pour le moment : on y est toujours dans l'attente de la grande bataille qui doit avoir lieu sous les murs de Nan-king, entre les Tartares et les Kouang-si-jen. La plupart des Euro-
péens que j'ai vus, même ceux qui ont le plus de sympathie pour le gouvernem.ent des Tartares, paraissent redouter plus encore celui des Chinois, inauguré par les révoltés du Kouang-si. On dit, parmi le peuple, qu'après l'expulsion des Tartares viendra celle des étrangers, et les femmes chrétiennes, alliées à des païens, sont persécutées dans leurs familles, parce que leurs rapports avec les étrangers risquent de compromettre leurs maris, quand le jour de la vengeance sera venu.
6 mai.
Journée un peu agitée, par suite du retour de V Hermès, qui mettent le monde en émoi. Ce bâtiment a pu remonter le Yang-tse-kiang jusqu'à Nan-king, ayant à bord sir G. Bonham, plénipotentiaire anglais, qui est parvenu à se mettre en rapport avec les chefs insurgés et les impériaux. J'ai voulu voir sir Bonham, qui s'est excusé sur son courrier pour décliner ma visite. Je me suis ensuite rendu chez M. Marshall, ministre américain, qui m'a fait un cordial accueil ; puis chez M. de Montigny, qui se préparait à recevoir le Tao-tai et deux envoyés : l'un, aide-de-camp du vice-roi de Nan-king; l'autre, officier d'ordonnance du commandant en chef des troupes impériales. C'est pitié de voir ce pauvre Tao-tai, qui a fait d'incroyables efforts pour soutenir le gouvernement impérial, obligé en quelque sorte de demander à notre consul une attestation de bons services.
Je disais à Clerc, il y a quelques instants : c< Nous sommes arrivés trop tôt en Chine ; nous n'aurons pas le temps, avant notre départ, de voir se dénouer les graves complications qui surgissent de tous côtés. — Oui, m'a-t-il répondu, il est à craindre que notre cam-
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pagne ne soit stérile dans ses résultats. » C'était là une singulière conversation entre deux chrétiens qui devraient admirer la sagesse de la divine Providence. Loin de nous. la pensée de jouer un rôle brillant ici ou ailleurs; qu'il nous suffise de désirer ardemment le bien et de le poursuivre de toutes nos forces avec le secours de la grâce ! L'avenir ne nous appartient pas : nos devoirs d'aujourd'hui fidèlement accomplis nous attireront les grâces nécessaires pour bien remplir ceux que l'avenir nous prépare.
J'ai disposé ce soir une partie de mon courrier pour demain.
A bord du Cassini. Chang-hai, 7 mai.
Je n'ai que quelques moments pour causer avec toi, obligé que je suis d'écrire de longues lettres au commandant de la station, pour le tenir au courant de ce qui se passe.
Rien de bien nouveau depuis ma dernière lettre. Un bateau à vapeur anglais, qui a pu remonter jusqu'à Nan-king avec sir G. Bonham, plénipotentiaire de Sa Majesté britannique, a rapporté de curieux renseignements sur les insurgés. Il paraît qu'ils suivent en grande partie la religion protestante. Je l'avais déjà entendu dire par Mgr Rizzolati, et la chose me semble sûre maintenant. La plupart des chefs, sinon tous, récitent une prière avant les repas et avant le combat. Si une bataille décisive est livrée sous les murs de Nan-king, nous ne tarderons pas à être fixés sur la portée de ce grand mouvement qui devait bouleverser l'empire du Milieu et anéantir la race tartare en Chine.
Je ne t'ai point parlé encore d'un accident qui pouvait avoir des suites graves, auxquelles nous avons
providentiellement échappé. Nous partions de Changhai pour Ning-po. L'ordre venait d'être donné de virer au cabestan, quand une épaisse fumée, poussée vers le gaillard d'arrière, me fît rapidement passer en avant. Un gros tube de la chaudière de tribord, qui avait été visité et réparé et qu'on croyait en bon état, venait de crever, et il en était résulté une irruption d'eau chaude et de vapeur. Chacun fut aussitôt à son poste d'incendie, et on ne tarda pas à remettre tout en ordre et à faire route avec une seule chaudière. Cinq hommes ont été plus ou moins brûlés aux pieds, aux mains ou à la figure par l'eau chaude et la vapeur ; mais ils vont tous mieux et, dans quelques jours, il ne restera plus personne à l'hôpital.
Après les grandes émotions de ces derniers jours, la v^ie semble un peu monotone en rade, mais je suis loin de m'en plaindre. Nous avons une ressource contre l'ennui dans la société des Pères Jésuites qui viennent souvent nous voir, et chez lesquels nous allons fréquemment aussi.
Les choses continuent de marcher on ne peut mieux à bord : l'état-major est uni et considéré ; les aspirants font honneur à ceux qui les ont élevés, et l'équipage répond assez bien aux soins spirituels que lui prodiguent les missionnaires.
A bord du Cassini. Chang-hai, 7 mai.
Commandant,
L'événement du jour est le retour de sir Georges Bonham. Le plénipotentiaire anglais, poussé par les •chefs de grandes maisons commerciales, avait remonté le Yang-tse-kiang jusqu'à Nan-king, pour se rendre •compte par lui-même de la situation des belligérants. Dès que l'Hermès, qui portait sir Georges, arriva en
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vue de Tchen-kiang fou, les iorchas, frétées pour la cause impériale par le Tao-tai de Chang-hai, se rapprochèrent de la ville qui est tombée au pouvoir des insurgés, et ouvrirent un feu très vif auquel les batteries de terre répondirent. Quand l'Hermès passa devant la ville, quelques boulets furent tirés contre lui ; il riposta, mais en continuant sa route sur Nan-king, où il mouilla vers le 25 avril.
A Nan-king, sir Georges se mit en communication avec les insurgés, entre autres avec un des quatre princes compagnons du chef, qui prend le titre de Roi du Nord. Le commandant de V Hermès et un de ses officiers se promenèrent à cheval autour de la ville qu'ils visitèrent sans obstacle ; mais, d'après le conseil des insurgés, ils avaient remplacé par des turbans la longue queue de leurs Chinois, afin de n'être pas insultés par la populace. Défense avait été faite, dans les lieux occupés par les insurgés, de suivre les anciens usages, entre autres de porter la queue en tresse et de se raser la tête.
Après être resté quatre ou cinq jours devant Nan-king, sir Georges remonta le Yang-tse-kiang quelques milles au-dessus de la ville, pour se mettre en communication avec l'armée impériale. Des jonques qui se trouvaient aux avant-postes tirèrent quelques coups de canon contre le bateau à vapeur anglais, ce qui n'empêcha pas sir Georges d'avancer, et, quand il eut satisfait sa curiosité, il reprit tranquillement la route de Changhai. En passant à Tchen-kiang fou, les batteries firent feu de nouveau sur l'Hermès qui riposta. Le bateau à vapeur ayant mouillé près de l'île Silver, les chefs rebelles vinrent à bord présenter leurs excuses, assurant qu'on avait tiré par méprise et non d'après leurs ordres.
Tous ces détails me sont parvenus par la voix pu-
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blique, car je n'ai pu voir sir G. Bonham qui était trop occupé, et le capitaine Fishburn ne m'a parlé que de la partie nautique de son Yoyage. Plusieurs personnes sont revenues pleines de sympathie pour les insurgés qui leur ont montré des traductions de la Genèse en chinois et se sont déclarés bons protestants. Les Anglais confirment aussi les nouvelles données par nos missionnaires, savoir que les insurgés brûlent les bonzeries, défendent de fumer l'opium, et ne souffrent pas de débauches dans leur armée assez bien disciplinée.
Hier, j'ai assisté chez M. de Montigny à une visite que le Tao-tai avait annoncée pour lui présenter deux ofîBciers supérieurs de l'armée impériale. Ces personnages sont venus à Chang-hai pour s'informer des dispositions des étrangers à l'égard de leur gouvernement, et aussi pour examiner la conduite du Tao-tai, dont on se défie beaucoup, malgré les efforts qu'il fait pour soutenir la cause de l'empereur. Notre consul a parfaitement accueilli ces deux envoyés, et a loyalement cherché à dissiper leurs soupçons sur la conduite du Tao-tai.
Dans l'impossibilité où je suis de citer les bruits qui circulent, je me contenterai de tout résumer dans une appréciation générale. Personne, je crois, ne voit assez clair dans ces événements pour pouvoir se former une opinion bien justifiée. Si, d'une part, les insurgés brûlent les bonzeries, et récitent des prières; de l'autre, ils commettent d'atroces cruautés, et le nombre de leurs victimes à Nan-ldng et à Ou-tchang fou accuse les mœurs les plus barbares. D'un côté, ils ont respecté une église catholique dans le Hou-pe; mais, de l'autre, ils ont ruiné des chrétiens qu'ils ont emmenés de force à leur service. Il y aurait donc imprudence pour le moment à compter sur ces hommes qu'une seule bataille perdue peut exposer au plus grand danger. Ils
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tiendront probablement longtemps devant Nan-Mng, parce qu'ils sont bien approyisiônnés, et qu'on ne leur oppose que des troupes peu aguerries ; mais ce temps d'arrêt me semble fatal pour eux, car ils n'osent marcher en avant et ils n'ont rien ménagé pour couvrir leur retraite.
Nous avons ici, outre quatre bâtiments de commerce, trois bâtiments de guerre anglais, VHermès, le Salamander et le Lily, et trois bâtiments de guerre américains, la Susquehanna., le Mississipi et le Plymouth. La corvette américaine le Plymouth a mouillé à Changhai le l*"" mai, et le Mississipi, portant le guidon du Commodore Perry, a jeté l'ancre le 4. On ne sait pas au juste quand partira l'expédition pour le Japon; des personnes bien informées m'ont assuré que ce serait du 15 au 20 mai. Le rendez- vous aurait lieu aux Loutchou où la Sarotaga a dû se rendre directement; le Commodore Perry quittera le Plym,outh pour passer sur la SusquehcLnna. L'escadre me paraît assez bien organisée pour avoir raison de l'orgueil japonais ; mais peut-être les Américains n'ont-ils pas assez de forces pour s'établir à terre.
8 mai.
Je reviens de chez notre consul, qui s'est montré très aimable et a beaucoup causé. Il est, comme moi, préoccupé du voyage de YHermès à Nang-king, qui est aujourd'hui le thème de toutes les conversations à Chang-hai.
Si Deuspro nobis, quis contra nos ? C'est la pensée qui me console, quand je vois les affaires de France, sauf de rares exceptions, en si mauvaises mains au point de vue religieux, dans tout l'extrême Orient.
Notre ministre, à notre arrivée en Chine, était un
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grec schismatique, qui ne faisait sans doute qu'un intérim, mais cet intérim a duré dix mois. Il a été remplacé par M. de B***, marié à une protestante de famille anglaise, qui nie la divinité de Jésus-Christ, le considérant comme un grand philosophe. A Chang-hai, notre interprète dans les affaires les plus délicates est un Anglais naturalisé Français, dont je ne puis récuser la moralité, mais qui est protestant, et qu'on ne paie pas assez pour s'entretenir lui et sa famille. A Amoy, c'est un Anglais qui bat pavillon national, en qualité de vice-consul de France ; à Canton, c'est un Américain, homme d'honneur et que j'estime beaucoup, mais qui est aussi protestant. Notre vice-consul à Hongkong est un Américain qui me paraît n'avoir étudié aucune religion. Notre consul à Singapore est marié à une Anglaise ; il est grec d'origine et de religion à Manille, et marié aune Allemande. Sont- ce là des conditions de succès pour atteindre un grand but? N'estce pas le cas de répéter : Si Deus pro nobis, quis contra, nos ? La partie engagée avec de tels éléments n'est-elle pas perdue à l'avance?
Une insurrection menaçante, qui a déjà soulevé tout le midi et le centre de l'empire, et qui s'établit fortement à Nan-king est dirigée par des chefs qui se disent instruits dans la religion protestante ; et ces chefs obligent, à la façon de Mahomet, à suivre leur religion. Déjà plusieurs officiers de VHermès prônent ces insurgés, et il serait possible que l'Angleterre trouvât quelque intérêt à les soutenir. Quel serait, en pareil cas, le rôle de la France ? Il vaut mieux, me semble-t-il, avoir affaire à des païens intolérants qu'à, de soi-disant chrétiens, qui ne prennent de la religion que ce qui convient à leur politique. Dieu daigne nous donner l'intelligence pour connaître la bonne voie et le courage de la suivre franchement !