L INSURRECTION DES KOUANG-SI-JEN
A bord du Cassini. Chang-hai, 18 mai.
Commandant,
J'ai annoncé à M. de Montigny que mon intention était de partir le 21, si la tranquillité continuait de régner autour de nous; mais notre consul^ qui m'a demandé passage pour lui et sa famille, m'a prié de différer mon départ jusqu'à la fin du mois. J'ai cru devoir accéder à son désir, parce qu'un brusque départ serait préjudiciable à ses intérêts ; d'ailleurs le temps que nous passerons ici ne sera pas perdu.
Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le mander, c'est bien aux Lou-tchou qu'aura lieu le rendez-vous de l'escadre américaine. On me disait hier que sir Humphrey Marshall se montrait peu satisfait de rester ici sans un bâtiment de guerre ; mais le commodore Perry ne fait que se conformer aux ordres qu'il a reçus. Il se présentera avec toutes ses forces au Japon, espérant ainsi obtenir plus facilement de traiter avec les Japonais, sans en venir aux mains.
Aucune nouvelle intéressante de Nan-king pour le moment. Les deux armées se trouvent toujours en présence, sans oser risquer une affaire décisive. Cette halte des insurgés, les ruines amoncelées sur leur passage, les craintes qu'ils inspirent au commerce, tout me porte à croire que l'heure de la chute de l'empereur tartare n'a pas encore sonné. Les personnes qui ont vu les insurgés expriment à leur sujet les opinions les plus contradictoires ; et cela se comprend, selon qu'elles ont été en relation avec un chef de forbans, un protestant modéré, un juif ou un musulman, car il y a de tout cela dans l'armée de Nan-king. Un missionnaire protestant, enthousiasmé de tout ce qu'on lui a raconté des chefs rebelles, s'est rendu auprès d'eux ; mais
peut-être n'est-il qu'un émissaire desirGeorgesBonham ou du commerce étranger.
S'il ne se présente pas d'obstacles imprévus, j'espère arriver à Macao, vers le 15 juin, après m'être arrêté à Ning-po. M. de Montigny me le demande pour faire connaître son départ au Tao-tai de cette ville et annoncer son successeur. Ce sera pour les Sœurs de charité une nouvelle marque d'intérêt qui produira un bon effet sur la population, attirée déjà par les œuvres de dévouement de ces saintes Filles.
26 mai.
J'ai assisté aux vêpres de Tong-ka-dou, à l'occasion de la fête du Très Saint-Sacrement, qui est remise au dimanche, en France. L'église était pleine d'une foule recueillie. A la procession solennelle, Mgr Maresca était entouré d'une dizaine de prêtres Italiens ou Français, Franciscains ou Jésuites, et d'une vingtaine de séminaristes chinois. Le dais était porté par de jeunes chrétiens appartenant aux meilleures familles. De nombreux enfants de chœur, bien costumés, accompagnaient le cortège sacré et ajoutaient une note gaie à la pompe de cette fête.
Outre le bonheur de passer quelques heures devant le Très Saint-^Sacrement, j'ai éprouvé une véritable joie à voir de jeunes enfants, à l'imitation de ce qui se fait en France, jeter des poignées de fleurs sur le parcours de la procession. M. Doran, commissaire delà corvette le Plymouth, MM. Clerc et Grosselin du Cassini ont accompagné le Très Saint-Sacrement avec des cierges. Les abords du canal étaient garnis de païens venus par simple curiosité et qui n'ont manifesté aucune hostilité. J'ai vu, grâce à cette importante cérémonie, le culte du vrai Dieu aussi majestueux en Chine que dans nos ca-