‹ Campagne du Cassini dans les mers de Chine [microform], d'après les rapports, lettres et notes du Commandant de Plas. Enrichie de plusieurs cartes pour l'intelligence du texteChapitre 37 sur 68 · L INSURRECTION PES KOUAKG-SI-JEN · texte numérisé non relu

L INSURRECTION PES KOUAKG-SI-JEN

thédrales d'Europe. Cette journée comptera parmi les plus heureuses de ma vie.

Après la procession, j'ai fait, accompagné du P. Lemaître et du commissaire, une visite dans la chrétienté de Tan-houei. Dès que le P. Lemaitre a paru, les chrétiens se sont rendus au Kum-sou (1), et en quelques instants la salle a été remplie d'enfants, de femmes, de gens de tout âge. L'administrateur, homme de quarante ans environ, à figure intelligente et énergique, est venu faire le Ko-to (cérémonie de réception). Les femmes et les enfants, malgré la gêne que leur imposait notre présence, ont suivi l'administrateur, et le P. Lemaitre a su trouver un mot aimable pour chacun. C'est bien ainsi, sauf les prostrations, que je me représente au moyen âge la réception des vassaux par les bons seigneurs de village, après une longue absence.

On nous a offert pour goûter, du thé, des dattes et de petits gâteaux ; puis on s'est rendu à la chapelle, où le missionnaire, après quelques prières, a béni solennellement toute l'assemblée ; ces braves gens ont fait inutilement mille instances pour nous retenir à dîner. En voyant ce religieux respect pour les missionnaires, j'ai compris que Dieu réservait à ses apôtres, même sur cette terre, les plus douces consolations que l'homme puisse goûter, la joie de procurer le bien, de faire des heureux.

30 mai.

J'ai eu le plaisir d'avoir aujourd'hui à déjeuner, dans le carré des officiers, Mgr Maresca, le P. Chérubini, Franciscain, plusieurs missionnaires de la Compagnie

(1) Edifice qui appartient en propre à la communauté chrétienne, pour l'usage du prêtre et les exercices du culte divin

de Jésus, M. Doran, commissaire du Plymouth, tous les officiers et deux élèves du bord. Puisse la vanité de bien traiter mes hôtes, ne pas m'induire en de folles dépenses !

Longue causerie avec le P. Brouillon qui m'a appris des choses fort intéressantes sur la situation des missions en Chine et sur les exigences de Topinion envers les missionnaires de tous ordres. Il a combattu d'une manière énergique, en s'appuyant des exemples de Notre-Seigneur, le découragement déplorable de quelques prêtres trop ardents au début et qui se laissent ensuite rebuter par les difficultés, se plaignant qu'il n'y a rien à faire en Chine. Une remarque à propos du P. Brouillon et des PP. Jésuites du Kiang-nan : à quelque moment qu'on les visite, jamais leur figure ne porte l'empreinte du malaise ou de la mauvaise humeur.

Mgr Maresca m'a parlé de persécutions nouvelles contre les catholiques chinois. La pensée m'est venue de rédiger, de concert avec notre consul, une jnote un peu ferme, adressée aux chefs insurgés, en les menaçant de la colère de la France, qui a toujours soutenu, les armes à la main, la cause du catholicisme. J'ai même commencé une lettre au ministre pour lui faire connaître ce quise passe, et exciter sa sympathie en faveur des chrétiens persécutés. Ferais-je bien de prolonger mon séjour ici ? Je n'en suis pas convaincu. Dans tous les cas, je me décide à retarder mon départ de deux à trois jours, et peut-être le retarderai-je plus encore, si les événements deviennent plus graves.

A bord du Cassmz. l"juin.

Commandant,

J'ai l'honneur de vous envoyer par ce courrier un duplicata de mes lettres des 19 et 29 avril, parties le

l'insurrection des kouang-si-jen 263

30 avec le Larriston, dont nous venons d'apprendre le naufrage sur l'île Turn about.

Le départ de sir Georges Bonham et du commodore Perry a mis en grand émoi le commerce de Chang-hai. A cette occasion, le comité de coopération, composé de personnes considérables, a exprimé à notre consul le plus vif désir que le Cassini ne partît pas encore : •on attendrait l'arrivée du Ra.ttler que sir Georges a promis d'expédier d'Amoy oii il devait se trouver.

Convaincu que dans ces mers il y a tout avantage pour les étrangers à se prêter un mutuel secours, je n'ai pas hésité à prolonger mon séjour à Chang-hai. On dit Amoy occupé par les insurgés et Fou-tcheou •cerné par cinq mille pirates affiliés à la rébellion. D'accord avec M. de Montigny, j'ai ajourné mon départ au 4 juin.

Il nous est arrivé plusieurs chrétiens qui ont fui de Nan-king et des environs, pour se soustraire à la haine ■des rebelles, qui pénètrent dans les églises où ils brisent les croix et les statues. Ces pauvres gens ont été maltraités et menacés de mort pour les obliger à réciter les prières en usage chez les insurgés. Tous ont d'abord résisté aux menaces et aux coups ; puis une vingtaine ont cédé, ne trouvant rien dans ces prières de contraire à leur foi. Les autres, parmi lesquels toutes les femmes et les enfants de dix à quinze ans, ont déclaré hardiment qu'ils étaient catholiques, ■et qu'ils ne feraient pas d'autre prière que celle de leur religion.

On signale un engagement assez sérieux qui aurait ■eu lieu devant Tchen-kiang fou entre les insurgés et les lorchas expédiées par le Tao-tai de Chang-hai. Les lorchas, n'' 47 et n° 53 ont été fort maltraitées, et le capitaine du n°47 a eu les deux jambes coupées par un boulet. On attribue ce petit échec à un calme plat qui

est survenu et qui a empêché les lorchas de prendre une favorable position sous les murs delà ville. L'une d'elles, qui s'était échouée dans la rivière, a même été brûlée pour qu'elle ne tombât pas aux mains des ennemis.

Dans les journaux que je vous adresse par ce courrier, vous verrez que deux interprètes à la solde du gouvernement anglais, MM. Meadow et Medlurst, ont eu le triste courag^e de faire l'éloge des insurgés, auxquels ils donnent déjà le nom de Frères en religion. C'est sur la parole de ces messieurs, sans doute, qu'un missionnaire protestant s'est mis enroute pour le camp des insurgés ; mais, soit que son enthousiasme ait baissé peu à peu, soit qu'il ait rencontré des difficultés qu'il n'a pas coutume de braver, toujours est-il que notre ministre a rebroussé chemin sans avoir pu vérifier les assertions du North China. J'aurais désiré que M. de Montigny ne publiât pas ma réponse à sa lettre du 20 mai ; il n'a fait que céder à l'usage de Chang-hai et au désir exprimé par les membres du comité de coopération, qui tenaient à faire connaître à la communauté étrangère le résultat de leurs démarches.

Qu'est devenue l'érection du mât de pavillon ^destiné au drapeau français, dans le jardin des factoreries à Canton? Elle n'a été qu'un prétexte pour la rupture de la paix entre Français et Anglais. J'ai pris une vive part à tous vos ennuis . Ces nombreuses tracasseries indiquent de la malveillance envers nous, et peut-être aussi envers le riche négociant américain qui a le tort impardonnable de favoriser notre commerce et de prendre au sérieux le titre de vice-consul de France.

l'insurrection des KOUANG-SI-JEiN 265

2 juin

Le Cassini ya s'éloigner de Chang-hai, où il ne restera plus qu'un seul hâtiment de guerre, le Salsima/ader. Sera-t-il suffisant pour protéger la colonie européenne, en face des deux armées nombreuses qui se disputent le plus grand empire du monde? J'ai demandé à Dieu de m'éclairer sur ce que je devais faire, et mes dispositions sont prises pour partir le 4 juin; cependant je n'ose pas arrêter tout à fait cette dernière date.

On vient d'apprendre la mort du P. René Massa qui, entouré de malades et de faméliques, a succombé luimême à la maladie et au manque de nourriture, le Pasteur ne voulant pas vivre autrement que son troupeau. Le P. Massa appartenait à une noble famille italienne, qui s'est dévouée tout entière au service de Dieu dans la Compagnie de Jésus. Deux Pères Massa étaient déjà morts dans la mission du Kiang-nan, victimes de leur charité.

A bord du Cassini. Chang-hai, o juhi.

Commandant,

Malgré mon désir de ne pas prolonger mon séjour au-delà du terme nécessaire pour la garantie de nos intérêts, je n'ai pu me décider à partir le 4 juin, ainsi que je vous l'avais annoncé.

Sans doute il n'y a pas de trouble à Chang-hai, et d'après les dernières nouvelles du théâtre de la guerre, tout porte à croire que les hostilités seront suspendues jusqu'à l'automne ; néanmoins, c'est l'opinion générale, des événements de la plus haute gravité peuvent se produire d'un moment à l'autre, et, dans ce cas, je ne

me pardonnerais pas d'avoir compromis, par trop de précipitation, les intérêts religieux et commerciaux de la F'rance, dans cette partie de la Chine.

M. de Montigny, dont les préparatifs de voyage étaient terminés dès le l®' juin, et qui a déjà remis à M. Edan le service du consulat, n'a pas hésité à retarder son départ, en voyant l'impression fâcheuse que l'absence du Cassini produirait sur notre colonie française et sur le commerce étranger. On attend prochainement le Rsittler ou le Spartan. Si la communauté étrangère me semble alors suffisamment protégée par l'arrivée d'un de ces bâtiments, je partirai avec la confiance que les Anglais ou les Américains ne manqueront pas de faire pour nos nationaux ce que nous avons fait pour les leurs.

Mgr Maresca m'a écrit une lettre des plus pressantes que je vous communique. Elle est accompagnée de notes précieuses sur les chrétiens du Kiang-nan, afin que le gouvernement français puisse être exactement renseigné sur la situation.

« MissioQ du Kiang-nan. Chang-hai, 2 juin 1853.

« Monsieur le commandant,

« Il y a quelques jours, je vous donnais, le cœur plein d'amertume, des renseignements sur les malheurs que l'insurrection du Kouang-si a produits |dans la chrétienté du Hou-kouang. A mesure qu'elle avance vers nous, cette révolution se fait connaître par des symptômes de moins en moins rassurants. Les habiles apprécient diversement la nature de. ce mouvement, son but et ses moyens d'action. Sans faire la critique de leurs appréciations, il nous est difficile à nous, évêque et missionnaires du Kiang-nan, de vivre sans alarmes à l'heure présente.

l'insurrection des kouang-si-jen 267

« Nos inquiétudes ne viennent ni de la crainte d'être troubles, ni de la peur de mourir, puisque nous avons fait à Dieu sans réserve le sacrifice de notre repos et de notre vie. Les dangers de la mission •qui nous est confiée, de ceux qui appartiennent au bercail et de ceux qui restent à la porte, nous remplissent seuls de frayeur. La note ci-jointe vous montrera que ce n'est pas sans de douloureux motifs que je cherche à intéresser votre esprit et votre cœur au sort de nos fidèles. Nous aimons à espérer que la France sera touchée des maux qui menacent nos chrétiens, auxquels nous prêchons le courage surnaturel au milieu de la tempête déchaînée, leur promettant la gloire ■du ciel en récompense du martyre pour la foi.

« Ce que vous avez lu touchant Ou-tchang fou et ce ■que vous lirez concernant Nan-king s'est répété avec les mêmes caractères à Yang-tcheou et à Tchen-kiang. Il est donc à croire que les rebelles sèmeront partout, dans leur marche, le même deuil et les mêmes calamités. Quelle situation terrible ! Les insurgés font, de toute manière, violence à la piété des catholiques. Mais, comme dans le camp de la révolte il y a quelque •similitude avec le christianisme, les grands et le peuple delà Chine n'en prendront-ils pas j)rétexte pour accuser le catholicisme et peut-être même exercer un jour de sanglantes représailles?

<c Cruelle alternative, qui ne trouvera pas sans doute la France insensible ! Puisse le sage gouvernement de ■ce noble peuple, renseigné par vous, monsieur le commandant, ajouter à toutes ses gloires celle de défendre ici la religion contre la barbarie !

« L'effroi recommence à Sou-tcheou fou et l'on -émigré de nouveau. Les rebelles, ne pouvant percer vers le nord, descendent, dit-on, par le Kiang. La prolongation de votre séjour ici aurait donc un résultat

268 CAMPAGNE DU « CASSIiM »

sérieux pour l'humanité. Votre religion me pardonnera de lui exprimer ce désir avec notre détresse. Je me demande devant Dieu quels moyens nous pourrions employer pour arracher des mains des rebelles les catholiques qu'ils traînent avec eux captifs, surtout les femmes chrétiennes abandonnées dans la désolation àNan-king, Yang-tcheou, Tchen-ldang, etc., au risque de leur vie, de leur foi et de leur vertu, (c Je suis avec respect, etc.

ce f Fr. Xavier Maresca,

« administ. apostolique de Nan-king. »

« Notes sur les chrétientés de Nan-king, Yang-tcheou, Tchen-kiang, depuis la prise de ces villes.

« Dès la fin de 1852, les chrétiens de Nan-king et des environs se trouvaient dans de grandes inquiétudes, et leurs craintes n'étaient malheureusement que trop fondées. Cependant, à l'approche des insurgés, la ville de Nan-king se prépara à repousser leurs attaques : les fortifications furent réparées, les moyens de défense augmentés, et des provisions amassées dans les magasins. Les habitants de la campagne se réfugièrent à la ville où ils espéraient trouver plus de sécurité. Quant aux chrétiens, ils se réunirent au nombre d'une centaine dans la chapelle intérieure où ils apportèrent quelques provisions. On espérait que l'armée commandée par Hiang-ta-jen arriverait à temps pour couvrir l'ancienne capitale. ^

« Le 6 mars, — les mandarins de la ville firent fermer toutes les portes, et interdirent toute communication avec l'extérieur. Derrière des murailles élevées, défendues par une armée sino-tartare, on croyait n'avoir

l'insurrection des kouang-si-jen 269

rien à redouter. Cependant, quelques familles opulentes, mieux avisées, avaient mis à temps leurs personnes et leurs richesses en lieu plus sûr.

(c Le 8 mars, — les premiers bataillons des insurgés arrivèrent sous les murs de la ville oii l'armée tout entière ne tarda pas à établir son camp, partagé en vingt-huit divisions.

« Le 19 mars, — les Kouang-si-jen mirent le feu aux mines qu'ils avaient creusées et firent sauter une partie de la muraille à l'Orient. Aussitôt le signal de l'assaut est donné, et ils se précipitent, les uns à la brèche, les autres à la muraille. Leur impétuosité effraya les assiégés, et, dès la première attaque, ils se rendirent maitres de la première enceinte, ou de ce qu'on appelle la grande ville. C'était sur le soir: les vainqueurs n'osèrent point passer la nuit dans l'intérieur de la ville conquise; mais, retirés sur la brèche, ils se préparèrent à attaquer le lendemain la cité tartare.

« Ils le firent avec une telle vigueur, le 20 mars, qu'à midi ils étaient maîtres de la place. Les mandarins qui n'eurent pas le temps de se sauver furent massacrés. Les insurgés parcoururent alors la ville sans trouver aucune résistance, portant partout la terreur et la mort. — Un vénérable vieillard, chef de la chrétienté, fut tué dans sa maison avec son fils aîné ; le second fils avait été grièvement blessé, le troisième emmené captif, et le plus jeune était parvenu à se sauver. Ce même jour, quatre autres chrétiens périrent dans la mêlée.

« Le 21 mars, — la famille Tseu, la plus riche et la plus distinguée parmi les chrétiens, fut chassée de sa maison que les insurgés firent occuper par leurs chefs, et trente et un membres de cette famille, renfermés dans une maison voisine, y furent brûlés vifs. Deux

jeunes gens, âgés de dix-sept et dix-huit ans, étaient absents quand leurs parents furent arrêtés et brûlés ; ils viennent d'arriver à Chang-hai, après avoir parcouru, en mendiant, un espace de soixante-dix à quatre-vingt lieues. On ne sait ce que sont devenues cinq autres personnes qui étaient aussi absentes au moment de l'exécution. Tout ce qui appartenait à la chrétienté de Nan-king avait été mis en dépôt dans la famille Tseu ; tout est donc maintenant perdu sans ressource.

« Le même jour, — plusieurs insurgés entrèrent dans la chapelle de la ville, oii les chrétiens réunis récitaient les prières de la Passion. Ils leur proposèrent de quitter la manière de prier des chrétiens pour se conformer à leur nouvelle méthode. Sur le refus des fidèles, les insurgés leur déclarèrent que si, dans l'espace de trois jours, ils ne se décidaient à obéir, ils seraient tous décapités.

« Le "22 mars, — des libertins pénétrèrent dans la chapelle, menaçant de se porter à tous les excès, mais ils furent contraints de se retirer. On revint, après midi, sommer les chrétiens de réciter les nouvelles prières ; tous refusèrent.

« Le 25 mars, — les fidèles commençaient la cérémonie de l'adoration de la croix, selon l'usage du vendredi-saint, lorsque les insurgés se précipitent dans la chapelle en criant et vociférant. Ils brisent le crucifix et renversent l'autel ; ils défendent aux chrétiens de se mettre à genoux et veulent les contraindre à réciter les nouvelles formules de prière. « Frappez, (c tuez, répondent les fidèles ; nous adorons le Maître <c du ciel et nous n'adorons que lui. » Un chrétien, de son côté, prend un livre de religion (l'explication en chinois des dix commandements de Dieu), et le présente à l'un des chefs. Celui-ci le parcourt rapidement

l'insurrection des kouang-si-jen 27 i

et le rend en disant : « Votre religion est profonde et « bonne ; la nôtre n'est pas si profonde, mais l'empe- (c reur d'Orient a donné ses ordres ; il vous faut obéir « ou mourir! » Après dijfférentes sommations, les soldats saisissent les hommes et leur lient les mains derrière le dos. Les femmes, qui toutes exhortaient leurs maris à souffrir de bon cœur pour la foi, sont liées à leur tour et fort maltraitées.

ce On partit ensuite, conduisant les hommes au tribunal où ils devaient entendre leur dernière sentence; une foule nombreuse de femmes et d'enfants accompagnait le triste cortège à travers les rues de la ville. Après quelques moments d'attente devant la porte du tribunal, des officiers sortirent, déclarant aux chrétiensque, puisqu'ils ne voulaient pas obéir, ils allaient tous être conduits hors des murs pour être décapités. Les confesseurs de la foi, au nombre de cent quarante, se mirent en marche, accompagnés d'un grand nombre de soldats. Un bon vieillard, qui ne pouvait suivre le cortège, fut exécuté à la porte même du tribunal. Les autres, arrivés à la porte occidentale, furent de nouveau pressés d'obéir et s'y refusèrent ; mais au lieu d'être exécutés, on les ramena dans la ville. Le soir, on les renferma dans un grand magasin, qui avait autrefois servi d'église à Nan-Mng ; ils y passèrent la nuit les mains liées derrière le dos, et, quelques-uns attachés à. des colonnes. Un seul brisa ses liens et parvint à se sauver.

« Le saint jour de Pâques, les chrétiens attendaient, toujours dans le magasin, espérant que le martyre leur permit de célébrer cette glorieuse fête au ciel. Bientôt les soldats se présentèrent, proférant de nouvelles menaces. « Puisqu'ils ne veulent pas obéir, « s'écria l'un d'eux, il faut tous les tuer, — Non, reparte tit un autre qui paraissait plus élevé en grade, car ils-

ce iraient au ciel selon leur désir, et nous n'aurions, « nous, que le péché. » Les femmes et les enfants environnaient les soldats, leur disant : <c Tuez-nous donc, (c que nous soyons martyrs et que nous allions au ciel ! » Mais les soldats n'avaient sans doute pas d'ordre, et, lassés de l'insistance des femmes et des enfants, ils les chassèrent du magasin. Ces malheureux se réfugièrent de nouveau à la chapelle, au nombre de soixante-dix à quatre-vingts personnes.

« Le 28 marsv, — quelques-uns des prisonniers, fatigués de souffrir et redoutant de nouveaux tourments, se persuadèrent qu'ils pouvaient réciter la prière du Kouang-si, qui ne renferme rien de contraire à nos dogmes, tout en déclarant qu'ils étaient et voulaient rester chrétiens. Vingt-deux récitèrent la dite prière et furent relâchés, pendant que les autres refusèrent et furent cruellement frappés. Sans doute les premiers n'ont pas apostasie, puisqu'ils n'ont pas craint de proclamer hautement leur foi devant les persécuteurs.; néanmoins, ils se sont depuis humiliés de n'avoir pas eu jusqu'au bout le courage de leurs frères.

«Pendant que les femmes et les enfants restent réfugiés dans la chapelle, sans personne qui puisse les protéger, les hommes sont engagés de force comme soldats ou comme travailleurs. Dix d'entre eux qu'on emmenait pour se battre contre Tchen-kiang, quittèrent leurs rangs, grâce à l'obscurité de la nuit ; ce sont eux qui nous ont raconté les événements dont ils avaient été témoins.

<c Le l^"^ avril, — les rebelles sont entrés à Yangtcheou, sans que personne opposât la moindre résistance ; ils y ont cependant commis les mêmes horreurs qu'à Nan-king, et les chrétiens n'ont pas été épargnés. Les administrateurs ont été arrêtés et garrottés avec leur famille. En vain les rebelles voulurent-ils les

Page 1