GA.MPAGNE DU « CASSINI
ne peuvent s'empêcher de considérer la France comme leur protectrice naturelle. Quant à nos missionnaires, ils nous voyaient avec plaisir près d'eux, mais je ne crois pas que ce fût dans une pensée de plus grande sécurité pour leurs personnes. La plupart sont d'une trempe assez solide pour n'être effrayés d'aucune agitation, d'aucun trouble, quelque grave qu'il soit.
J'ai éprouvé une grande joie à voir des familles catholiques à Chang-hai ; la transformation des païens en chrétiens est surtout remarquable en ce pays. On a peine à s'imaginer ce qu'il faut de vertu pour vivre en chrétien au milieu des désordres païens. Il y a des catéchistes qui se font les domestiques des Pérès et les servent toute leur vie sans vouloir accepter autre chose que la nourriture. L'un d'eux a pénétré dans Nan-king et a visité, au risque d'êlre pendu comme espion, les camps des armées impériales et insurgées. Quand ces braves gens venaient à bord du Cassini, nous les recevions toujours avec plaisir ; je suis sûr qu'ils nous comptent parmi leurs bons amis.
La plupart des Anglais qui viennent ici chercher fortune, se lassent vite de la Chine ; je le comprends sans peine, car ce n'est point un pays de confortable. Mais pour un catholique, c'est un grand bonheur de contribuer, si peu que ce soit, au développement de la religion ; un officier de marine, en particulier, peut être appelé d'un moment à l'autre à rendre d'immenses services aux missionnaires.
Je crains bien que la perte du Larriston, qui portait les lettres pour l'Europe, à la fin d'avril, n'ait causé quelque interruption dans ma correspondance. Comme je ne m'arrêterai que quelques instants à liong-kong et que j'y serai très occupé, je termine cette lettre, bonne mère, en te répétant que je suis toujours content du bâtiment qui m'a été confié.
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A bord du Cassini. Rade de Castle-Peak, 4 juillet.
Commandant,
Lorsque le Cassini a quitté Chang-hai, les insurgés ■du Kouang-si occupaient Nan-king, Tchen-Mang et Yang-tcheou, etles généraux de l'empereur avaient concentré leurs forces autour de ces villes. Tchen-kiang était en outre bloqué du côté du fleuve par vingt-cinq lorclias et trois navires de commerce armés en guerre par le Tao-tai de Chang-hai. On espérait alors que la ville ne tarderait pas à tomber entre les mains des impériaux. Une foule de nouvelles circulaient ; mais comme elles provenaient de sources peu sûres, je me garderai bien de m'en faire l'écho. Je n'émettrai aucune opinion sur le résultat de cette lutte dans laquelle la lâcheté des mandarins a déjà fait une si large part à l'insurrection ; quel que soit le parti qui triomphe, la France peut facilement revendiquer l'honneur de protéger les catholiques, au nombre de plus de vingt mille ■dans la province qui sert de théâtre à la guerre.
Quoi qu'il n'y ait eu, à ma connaissance, ni engagement ni promesse d'aucune sorte, les catholiques de Chine, ceux du Kiang-nan surtout, nous considèrent ■comme leurs protecteurs et leurs amis. C'est vers nous qu'ils tournent leurs regards, quand ils sont persécutés ; c'est en nous, c'est dans le gouvernement de Sa Majesté impériale qui, ils ne l'ignorent pas, a replacé le Saint-Père sur son trône, qu'ils mettent toutes leurs espérances. Quant aux étrangers, qui savent combien notre commerce est insignifiant dans ces mers, ils ne peuvent non plus nous supposer d'autre but que la protection des intérêts catholiques.
Je ne sache pas que jamais meilleure occasion se soit présentée de prendre une grande et salutaire influence
sur les destinées de ce pays. Vous savez, commandant, quel effet produit sur l'esprit des Chinois la présence d'un bâtiment de guerre européen. Quand les autres nations ne songent qu'à stipuler des conditions avantageuses pour l'écoulement de l'opium et autres marchandises, ne serait-il pas beau de voir la France préoccupée d'une seule chose, la moralisation chrétienne de ce peuple, qu'en vue d'intérêts matériels on cherche par ailleurs à dépraver, à abrutir ?
Vous avez eu connaissance, commandant, des persécutions exercées contre les catholiques à Nan-king et aux environs de cette ville. Nul doute qu'on ne voie se renouveler ces scènes affligeantes, dont nos dignes missionnaires seraient peut-êtreles premières victimes, si les insurgés se dirigent vers Chang-hai ; et l'effet produit sur les populations dont les sympathies nous sont acquises serait des plus fâcheux. La présence d'un bâtiment de guerre suffirait pour prévenir ces maux dans une large mesure. Le pavillon français protège partout au delà de la portée du canon ; mais en Chine, la vue du canon est un puissant argument.
Malgré la latitude que me laissait votre dépêche du 28 mai, j'ai cru, en présence de l'inaction des belligérants, devoir quitter Chang-hai pour une mission plus utile, mais je l'ai quitté à regret ; plus que jamais je désirerais y voir notre marine représentée, parce que j'ai la conviction qu'elle pourrait y jouer un rôle honorable et utile au pays.
Mais enfin, quel sera le résultat probable des événements de Nan-king ? Impossible de formuler une opinion sérieusement fondée. On ne connaît pas assez la valeur des chefs insurgés, pour assurer qu'ils continueront leur marche victorieuse vers le nord ; leur facile triomphe accuse plus la faiblesse et l'incapacité de leurs adversaires qu'il ne montre leur propre courage. On
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n'est guère mieux renseigné sur les talents et les ressources des généraux impériaux. Personne d'ailleurs ne peut dire lequel des deux partis sera le plus favorable aux intérêts du pays et aux relations internationales. Dans cette situation, peut-être jconviendrait-il que les agents de la France donnassent quelques marques de sympathie au pouvoir qui se montrerait le plus bienveillant pour les catholiques, eL fissent connaître hautement que jamais le gouvernement de Sa Majesté impériale ne traiterait avec les oppresseurs ou les persécuteurs des chrétiens.