CHAPITRE X
5 JUILLET 1853 — 17 SEPTEMBRE lSo3
Rade de Castle-Peak : adieux de M. de Montigny au commandant dePlas; lettre de M. l'abbé Guillemin; M. l'abbé Le Grand, missionnaire du Tong-king, à bord du Cassini; philosophie de l'histoire contemporaine; dévouement qu'exige Ja vie de missionnaire; conversions dues au zèle d'un lieutenant de vaisseau; nominations et avancement dans la marine et dans l'armée; débarquement de deux aspirants du Cassini. — Le commodore Perry et l'expédition américaine au Japon; la guerre contre la Russie. — La Taïpa : la fête du do août; prolongation probable de séjour en Chine. — Grande rade de Macao ; marche des insurgés sur Pe-king et persécutions contre les catholiques.
A bord du Cassini. Rade de Castle-Peak, 5 juillet.
Chère bonne mère,
Dans ma dernière lettre datée de Hong-kong, je te parlais de mon séjour à Chang-hai et à Ning-po. Cet épisode a été sans contredit l'un des plus intéressants de mon voyage. Nous avons constaté combien la présence d'un bâtiment de guerre fait plaisir aux mission-
280 CAMPAGNE DU « CASSLM »
naires et aux catholiques chinois, et nous avons observé quelle différence existe entre l'accueil d'un mandarin aux abois qui demande secours, et celui d'un mandarin qui ne croit pas avoir besoin de vous.
La navigation des mers de Chine peut être parfois très dangereuse, mais jusqu'à présent nos traversées ont été très heureuses ; la dernière surtout, quoique opérée contre la mousson, n'a rien laissé à désirer. Jamais la brise qui nous était contraire n'a été forte ni la mer grosse, et mes passagers ont pu prendre place à table chaque jour, comme si nous avions été à terre.
M. de Montigny espérait continuer son retour en France sur le Cassini jusqu'à Suez ; mais des ordres positifs du ministère m'enjoignent de me rendre à Bourbon à l'arrivée de mon remplaçant ; et le commandant de la station n'a pas cru devoir modifier mon itinéraire. L'arrivée du Colbertqm doit relever le Cas- 5zm n'est pas encore signalée ; nous ne partirons pas de suite ; je ne pense pas être en France avant le milieu de mars 1854.
Je n'ai eu qu'à me louer du consul de Chang-hai et de sa famille. Est-ce réciproque? J'aime à le penser, d'après ce petit billet que j'ai reçu de M. de Montigny :
(c Veuillez le croire, cher Monsieur le commandant, si nous avons éprouvé quelque regret en quittant notre chétive habitation de Chang-hai, ça été surtout celui de nepouvoirplusyaccueillir le brillant état-major du Csissini et son bon commandant.
ce J'ai reçu votre aimable lettre et vous remercie sincèrement pour tout ce qu'elle contient de bienveillant pour moi et ma famille. Agréez à votre tour la libre et sincère expression de la vive et profonde gratitude que nous conservons tous pour la sollicitude et les soins
MOUILLAGES DANS LA PdVIÈRE DE CANTON 281
délicats dont vous n'avez cessé de nous entourer pendant la trop courte mais splendide hospitalité que nous avons reçue à votre bord. Nous ne pouvons que regretter les circonstances qui nous ont empêchés de continuer le voyage avec vous jusqu'à Suez.
«Si nous étions malheureusement privés du plaisir de vous revoir avant notre départ, je vous prie de vouloir bien agréer mes adieux et ceux de toute ma famille qui ne cessera, ainsi que moi, de faire des vœux pour vos succès et votre prospérité futurs. »
J'ai mille actions de grâces à rendre à Dieu, qui m'a envoyé dans la merde Chine. Aucune station n'offre plus d'intérêt et moins de plaisirs. Les ressources du théâtre, des bals, en un mot de tout ce que les hommes de loisir recherchent en Europe, sont nulles ou à peu* près nulles ici ; mais, en revanche, que de choses intéressantes ne découvre-t-on pas chaque jour? On rencontre des hommes éminents dans les missions où chaque prêtre est un ami. Les provinces de la Chine sont très différentes les unes des autres. Canton et Ning-po, Amoy et Chang-hai, sans parler de la variété des paysages qui les entourent, sont des villes qui ont toutes leur cachet particulier.
Voilà encore un automne, chère mère, que je passerai loin de toi et de toute la famille. Puissé-je, en 1854, prendre place au foyer maternel, à ces réunions intimes qui ont tant de charme et qui font tant de bien 1
7 juillet.
Ce soir, à six heures, j'ai pris ma baleinière pour aller je ne sais trop où ; il ne s'agissait que de changer de place. J'ai fait le tour de Chalocok sans mettre pied à terre. Quel magnifique spectacle la Providence déploie sous nos yeux à chaque instant ! C'est la pensée
282 CAMPAGNE DU « GASSINI »
qui me venait en voyant ces jolies baies de sable, bordées de quelques arbres, dominées par de hautes montagnes, égayées d'une ou deux maisonnettes. L'air était calme, le ciel serein, et l'horizon, du côté .de l'ouest, s'empourprait de magnifiques couleurs. Tout cela vient de Dieu et n'est qu'un reflet de son infiniebeauté.
lOjuilIet.
Je viens de recevoir de M. l'abbé Guillemin une lettre en réponse à celle que je lui avais écrite de Chang-hai.
« Combien vous avez dû être réjoui, me dit-il, en » voyant le spectacle édifiant que présenté la chrétienté naissante du Kiang-nan ! Quelle impulsion immense donnée, dans ce pays-là, à Toeuvre de la propagation de la foi ! Mais avouons aussi que ce travail ne pouvait, tomber en de meilleures mains ! J'ai eu le bonheur de recevoir ma première éducation chez les Jésuites, et» en les reconnaissant toujours pour mes maîtres, je serais heureux de marcher de loin sur leurs traces. Au lieu de ces conversions nombreuses qui réjouissent leur ministère et qui étendent au loin le règne de Jésus- Christ, nous n'avons ici qu'à glaner les quelques épis privilégiés que Dieu a destinés à devenir la moisson du Père de famille. Cependant nous pouvons espérer,, avec quelque fondement, que l'heure des bénédictionsdu bon Dieu ne tardera pas à sonner pour cette portion de son héritage si longtemps abandonnée. Avec quelle joie alors nous verrons tomber les liens qui nous ont enchaînés jusqu'à ce jour, et nous pourrons consacrertout ce que nous avons de forces à la conversion de ces pauvres Chinois que nous aimons tant malgréleurs misères.
« Le petit P. Bisch, ajoute M. Guillemin, veut pétitionner pour prolonger votre séjour en Cliine, Je ne sais si ce serait un souhait à faire pour votre bonheur; au moins cette expression vous montre-t-elle les sentiments de tous les missionnaires, et je ne suis pas le dernier à les partager. »
M. de Montigny m'avait déjà dit que le ministre, M. de Bourboulon, demandait la même chose que le P. Bisch. Je suis tout disposé à prolonger mon séjour ici; mais je verrais avec peine que des personnesétrangères au département de la marine cherchassent, à influencer les décisions du ministre.
15 juillet.
Resterai-je ou ne resterai-je pas en Chine? Dans une lettre écrite au moment où le Challenge était sous voiles, M. de Montigny m'annonce qu'il va demander mon maintien à là station de Chine ; pour moi, je ne désire que l'accomplissement de la volonté de Dieu.
« Je ne quitterai pas cet extrême Orient où vous restez, me dit ce digne consul, sans vous jeter encore un adieu à travers l'espace... Je ferai, comme acte de conviction, et par conséquent de devoir, tous mes efforts pour vous conserver à la station de la Chine, si j'arrive encore à temps. Je ne vous prends pas en traître, comme vous voyez ; mais certain que vous y pourrez rendre de très utiles services, c'est le commandant qui m'occupe,, et non l'ami!... »
Abord du Cassini. Rade de Gastle-Peak, 20 juillet.
Chère bonne mère,
Encore un courrier sans lettres du Puycheni ! Il nefaut pas, sur un bruit de journal, cesser la correspon-
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dance ; je suis plus intéressé que personne à te tenir au courant de ce qui concerne le Cassini. Nous n'avons pas quitté la Chine, nous ne la quitterons peut-être pas avant la fin de l'année. Des événements nouveaux appellent trop la sérieuse attention des gouvernements européens qui ont des traités avec la Chine. Continue donc à m'écrire, bonne mère, jusqu'à nouvel avis.
M. de Montigny et sa famille ont fait route pour la France sur un grand navire américain, le Challenge, qui les débarquera à Londres. « Cet immense bateau, m'écrivait le consul au moment du départ, représente parfaitement l'image du chaos. L'équipage est composé de déserteurs européens au nombre de cinquante, et de douze Chinois. Tous à bord, à l'exception du capitaine que je connais encore à peine, mais qui me paraît un brave homme, boivent outre mesure ; espérons que le liquide manquera lorsque ces hommes auront besoin de tête et de cœur. Dieu veuille que nous arrivions à bon port !» Ce digne consul avoue qu'il regrette beaucoup le Cassini.
Nous n'avons ici aucune relation de société ; les îles de Lantao, près desquelles nous sommes mouillés, n'ont que de pauvres familles chinoises pour habitants. Je ne me plains pas de cet état de choses, tant s'en faut; la vie du bord ne m'ennuie jamais, et nous avons, sous le rapport religieux, tous les secours désirables.
J'ai pour hôte, en ce moment, un missionnaire du Tong-king, M. l'abbé Le Grand, élevé à Versailles dans un établissement qui a reçu les derniers débris des collèges de Senlis et de Vaugirard. Il a porté, comme moi, avant 1830, le collet rouge et des boutons avec fleurs de lys sur lesquels /étaient inscrits ces mots : Deo et Régi, à Dieu et au Roi. Le P. Le Grand, très épuisé, se trouve dans un état de santé déplorable ; il a bien voulu accepter de passer quelques jours à bord
OÙ la nourriture est bonne et la société nombreuse. Cette vie des missionnaires, malgré les fatigues et les dangers, les maladies et les souffrances, me semble bien enviable : comme ils vont droit au but que tout chrétien doit se proposer ! Sans doute, dans tous les états, on peut faire la volonté de Dieu et gagner le ciel ; mais, pendant que nous avançons en boitant, ou tout au plus d'un pas ordinaire, ces imitateurs des apôtres marchent au pas accéléré, ou volent au pas de course. Combien je me réjouirais qu'il y eut parmi mes neveux une vocation ecclésiastique bien décidée !
Les dernières nouvelles de Chang-hai sont du 9 juillet. Nang-king, Tchen-kiang fou et quelques autres villes étaient toujours au pouvoir des insurgés. Personne ne peut savoir encore comment se terminera cette guerre : les impériaux ont échoué dans leurs attaques contre Tchen-kiang fou. Malgré mon peu d'estime pour le gouvernement tartare,je le préfère à ce ramassis d'aventuriers qui disent de belles choses sur les devoirs de l'homme envers Dieu, mais qui, de fait, se conduisent fort mal à l'égard des populations. Hier, à l'occasion de la fête de saint Vincent de Paul, j'ai réuni la plus grande partie des officiers et des aspirants à dîner, et nous avons bu à la santé de ses deux familles religieuses, les Lazaristes et les Sœurs de charité. A propos de saint Vincent de Paul, je voudrais qu'on disposât de 120 francs par an pour la société d'Angoulême, si elle est bien dirigée. Je voudrais aussi prendre part, pour une somme égale, aux bonnes œuvres que vous faites dans la commune de Saint-Romain ou dans notre voisinage. Ainsi que je t'en ai priée, chère mère, il vaut mieux ne pas dire d'où vient l'aumône. Que le bien s'accomplisse, c'est là tout ce qu'il faut. Quand notre personne est en jeu, nous risquons de nous attribuer quelque mérite ; et cependant nous
ne sommes que de pauvres instruments, nous disposons d'un bien qui n'est à nous qu'en qualité de mandataires.
27 juillet.
Triste anniversaire ! Qui aurait pu prédire, il y a T^ingt-trois ans, la portée des barricades dressées alors contre le Souverain? N'aurait-il pas passé pour fou, ■celui qui aurait annoncé en 1830 ce que nous voyons en 1853? Ne jugeant les événements qu'en gros, et ne tenant pas compte des circonstances dont Dieu connaît les ressorts secrets, ne peut-on pas dire qu'il n'y a rien de plus extraordinaire que l'avènement de Napoléon III à l'empire ? Comme la France s'est modifiée •et rajeunie en peu de temps! Comme elle a fait rapidement justice des bavards et des journalistes, de tous les entrepreneurs de gouvernement et de religion !
Quelles que soient les répugnances ou les antipathies qu'un royaliste, qu'un fils d'émigré puisse éprou- Ter pour le nom de Napoléon, n'y a-t-il pas lieu de voir le doigt de Dieu dans cette rapidité avec laquelle l'ordre a été rétabli après l'orage ? Puissent les tentations du pouvoir ne pas aveugler le chef qui gouverne la France en ce moment ! Mais puisse surtout l'affreuse anarchie des esprits ne plus reparaître dans notre patrie ! Qu'importe que la confiance de l'Europe appelle à la tête des armées ou de la magistrature des hommes inférieurs à ceux que désigne l'opinion! C'est un mal •qui se peut aisément réparer. Mais comment réparer le désordre causé par les mauvais choix du peuple ? Comment gouverner avec de prétendus élus de la nation qui sont ses flatteurs et les complices de ses mauvaises passions ?
Soyons entre les mains de Dieu comme une cire
molle. Ne peut-il pas, dans sa sagesse, tirer les plus grands biens des plus -grands maux? Il laisse Mazzini triompher à Rome et Ledru-RoUin à Paris, pour les •cliasser ensuite comme des héros de théâtre qui ne savent plus leur rôle. A quoi sert de se troubler et de s'inquiéter ? Dieu n'a pas besoin de l'homme dont il se sert pour ses secrets desseins. Changarnier s'est cru indispensable, et il l'avait persuadé à beaucoup de monde ; il a disparu de la scène politique, sans que personne trouvât qu'il fît défaut à l'État. Lamori- €ière et Cavaignac se sont aussi crus indispensables ; il n'est plus question d'eux aujourd'hui. Et l'homme •qui préside à cette heure aux destinées de la France, n'a-t-il pas commencé par expier dans l'humiliation ses tentatives extravagantes ! Que c'est bien le cas de s'écrier : altitudol
Je n'avais nullement l'intention de faire la philosophie de l'histoire de ces derniers temps, et je ne sais •comment cette date du 27 juillet m'y a entraîné.
28 juillet.
Le nommé Delamarre Frédéric-Eugène est mort ce •soir, à la suite d'une attaque de coliques sèches, suivies •de transport au cerveau. Voilàla cinquième victime depuis notre départ de France. Quoique nous eussions un prêtre à bord, Delamarren'a pas reçu les derniers sacrements. J'aurais dû m'en préoccuper davantage, dès que j'appris qu'il était en danger, et montrer moins de confiance en l'opinion du docteur qui ne croyait pas la mort :si prochaine. Que Dieu, dans sa bonté, daigne faire miséricorde à ce brave homme qui portait au cou une médaille de la Sainte Vierge et assistait régulièrement à la prière !
£88 CAMPAGNE DU « CASSIISI »
A bord du Cassini. GasUe-Peak, l^r août.
Chère bonne mère.
Une parfaite harmonie règne toujours sur le Cassini, C'est une de ces bénédictions du ciel que je n'aurais pas osé rêver, sachant combien les causes de discorde surgissent plus à bord que dans toute autre réunion d'hommes. J'ai eu la joie de voir un de nos jeunes aspirants s'approcher aujourd'hui de la sainte Table (1). C'est une grande satisfaction pour moi de penser que ces jeunes gens qui étaient des plus brillants sujets de l'École et qui me paraissent d'une forte trempe de caractère, vont entrer dans la vie du monde armés de toutes pièces, pourrésister aux séductions. Cela promet pour l'avenir de la marine et du pays.
Nous avons toujours à bord le P. Le Grand, missionnaire du Tong-king, dont la conversation est pleine d'intérêt, se trouvant parfaitement au courant de ce curieux pays, où il a passé près de huit années. Nous avons là quatre cent mille chrétiens, dont deux cent mille environ évangélisés par des prêtres français des Missions étrangères, et à peu près le même nombre instruit par des Dominicains espagnols.
C'estdécidément une belle vie que celle démissionnaire : mais il faut, pour l'embrasser, des âmes bien trempées dans la foi et nullement enthousiastes. Il faut surtout se préparer à supporter les petites misères de la vie, la privation du pain, du vin, etc; à rencontrer des embarras d'administration, comme dans certaines cures de France ; à vivre isolé, des années entières,
(d) Cf. Alexis Clerc : Une Conversion à bord du « Cassini m, p. 283.
saiiS pouvoir éclianger un seul mot dans la langue maternelle. Le martyre éclatant, le martyre par le bûcher ou par le sabre, c'est la couronne à laquelle on vise ; mais elle est rare et difficile à trouver. Une foule de petites misères comme en Europe, mais avec la douceur delà famille et de l'amitié en moins, voilà ce qu'un prêtre qui veut être missionnaire doit envisager de sang-froid avant de prendre sa détermination !
Nous n'avons reçu de Nan-king aucune nouvelle importante. Les commerçants anglais vivent dans les alarmes ; ils obligeront probablement le gouvernement de leur pays à intervenir dans un sens ou dans un autre, pour rendre la sécurité aux transactions commerciales. Les missionnaires protestants, qui ne sont guère scrupuleux en matière deprosélytisme, essaieront de faire pencher la balance du côté des insurgés; mais je ne crois pas qu'ils soient soutenus par les hommes politiques et par les négociants éclairés. Quoi qu'il en soit, je ne doute pas que cette épouvantable secousse ne devienne profitable à la Chine et à la religion. L'influence de l'Europe ne peut que grandir au milieu de ces discordes civiles, et cette influence tourner au profit de la liberté d'action pour nos missionnaires. En même temps le peuple, déshabitué des pagodes brûlées par les rebelles et perdant confiance dans les objets de son culte, sera plus disposé que jamais à prêter l'oreille à la vérité.
Je sens tous les jours davantage, chère bonne mère, combien il est doux de s'abandonner complètement à la Providence. Certes mon afî'ection pour toi et tous les miens n'est pas douteuse, le bonheur que j'ai goûté à Puycheni reste on ne peut plus présent à ma mémoire ; cependant cette ^vie de bord et d'affaires si ennuyeuses me plaît, et j'attends sans impatience l'ordre de revenir en France. Je prévois même le cas où on
290 CAMPAGNE DU « CASSIKI »
me retiendrait encore dix mois ici, et où les conditions d'harmonie deviendraient d'autant plus difficiles que tout le' monde, officiers et équipage, s'attend à un prochain retour. Je me dis alors que Dieu saura bien pourvoir à cette nouvelle difficulté, comme il a pourvu à tant d'autres, et je m'applique à bien faire, comme dit saint François de Sales, « le chemin que j'ai plus près de moi. » Je tâche, en un mot, ayant Dieu pour fin, de vider les afl'aires de chaque jour, sans trop me mettre en peine des difficultés du lendemain.
2 août.
Diem festum celebramus ! M. de Gaulejac a approché de la sainte Table ce matin. Après le retour à la religion de mes frères, de mes amis, de Jonquiéres et de la Motte, rien ne pouvait m'être plus agréable que celui des élèves du Cassini, dont la conduite, déjà bonne, demande, pour ne rien laisser à désirer, cette base du bonheur sur la terre et au ciel. C'est de M. Clerc que Dieu daigne se servir pour ramener ces jeunes gens à Lui ; c'est au zèle de ce pieux officier que MM. Grosselin et de Gaulejac doivent la consolation d'être entrés dans la bergerie de Notre-Seigneur Jésus-Christ : Gloria, in excelsis Deo !
5 août.
Je suis allé à bord de la Capricieuse féliciter M. Duroch sur sa nomination au grade de capitaine de frégate. Les journaux nous ont aussi appris la nomination du contre-amiral Desfossés au grade de vice-amiral, celle de Fourichon au grade de contre-amiral, et la mise au cadre de réserve des vice-amiraux Casy et Cécille. Comme le temps marche!
Voilâmes camarades d'école capitaines de vaisseau,
amiraux, gouverneurs, l'un au Sénégal, un autre à Cayenne, un troisième à la Martinique. Quelques-uns delà promotion m'ont vivement étonne. J'oublie que les honneurs de la terre sont une récompense décernée par les hommes qui, par ignorance, flatterie, intérêt, feront toujours des fautes sur ce point. N'ai-je pas donné moi-même de maladroits conseils, soit comme aide de camp, soit comme membre du conseil d'amirauté ? Nous devons nous réjouir qu'il y ait autant de bons choix et remercier Dieu qu'il n'y en ait pas de plus mauvais.
Le lieutenant-général Canrobert et le lieutenant-général Ladmirault étaient aussi mes camarades de classe. L'un et l'autre, quoi .qu'ils ne manquassent ni de capacité ni d'intelligence, étaient loin du premier rang. Néanmoins il a plu à Dieu de les élever en peu d'années à une haute fortune militaire que personne ne considère comme mal tombée. C'est sur le champ de bataille, c'est en payant de sa personne, c'est en partageant les fatigues et les dangers du soldat dans une longue guerre, que mon ami d'enfance, Certain Canrobert, homme ordinaire au début de la vie, a conquis son grade de lieutenant-général.
11 août.
Deux élèves, pour lesquels je me sens une véritable affection, parce qu'ils servent bien et qu'ils sont bien élevés, viennent de me demander à débarquer, dans le désir très naturel de naviguer jusqu'en France sur un bâtiment à voiles. Cela m'a causé une peine véritable, et je me demande si je dois céder à ce désir tardif, car, avant-hier, ils avaient dit vouloir rester. Dois-je faire quelque tentative pour les retenir, ou, au contraire, favoriser leur débarquement? Dieu m'éclairera sur ce
292 CAMPAGNE DU « GASSIINI »
qui convient ; puissé-je me résigner de la manière la plus complète à sa sainte volonté !
12 août.
Je viens de donner quelques avis à de Tournières, •aspirant de la marine, qui quitte le Cassini pour passer sur la Capricieuse. Cet excellent jeune homme a pleuré ■comme s'il avait fait une faute en demandant à changer •de bâtiment. Je lui ai dit et répété plusieurs fois qu'il n'en était rien, et que, quant à moi, je ne lui en savais nullement mauvais gré. C'est un esprit ardent, une intelligence vive, qui peut, sous une bonne impulsion, •avoir, comme on dit dans le monde, un brillant avenir.
M. de Montille débarque aussi du Cassini. Comme son camarade, il paraît avoir le cœur un peu gros de quitter le bâtiment. Je lui ai écrit quelques conseils et donné de vive voix quelques avis. Je le vois partir avec peine, et je souhaite qu'il soit heureux.
Ces deux aspirants n'ont fait que ce que je fis moimême quand je demandai à quitter le Breslau pour le Nisus, quand je consentis à passer du du Couëdic sur la Belle Poule. Du re'ste, les desseins de Dieu, géné-r paiement cachés à nos yeux, se sont dévoilés presque immédiatement après le débarquement de MM. de Montille et de Tournières.
A bord du Cassini. Taïpa, près Macao, 20 août.
Chère bonne mère,
On m'écrit que L*** songe à prendre sa retraite. Je souhaiterais vivement qu'il n'en fût rien, et qu'il donnât aux plus jeunes capitaines de son régiment l'exemple de ce zèle, qui prend sa source dans la conscience du devoir et non dans le désir d'avancement. Le seul nom du ca-
pitaiiie d'Assas et son généreux cri : « A moi d'Auvergne ! » n'ont-ils pas influé autant que de grandes victoires sur l'esprit militaire du pays? Oui, je voudrais beaucoup faire partager mes idées à ce bon frère; je voudrais que, dans son régiment, il servît de fanion ou de drapeau aux officiers et soldats disposés à suivre la religion. Il ne faut pas trop s'effacer et s'amoindrir ; Dieu daigne souvent nous employer à ses desseins? quelque iniimes que nous soyons à ses yeux.
Un jeune aspirant de la Capricieuse, revenu à la religion, m'a avoué que la vue du Cassini n'avait pas été sans exercer une grande influence sur sa conversion. En vovant le service marcher à bord du Cassini aussi bien que sur tout autre navire, il avait compris que la religion n'était point un obstacle à l'accomplissement des devoirs d'état.
Voilà la pensée qui doit nous soutenir dans les carrières où la Providence nous a placés : démontrer clairement que la religion est une base solide qui élèvel'homme, et non pas un torrent qui le renverse. J'ajouterai, cependant, qu'il n'y a rien d'absolu. Dieu peut arracher quelqu'un à une carrière longtemps parcourue pour le lancer dans une autre, où il sera bien mieux; mais il faut pour cela un appel si clair de la. Providence, qu'il n'y ait pas moyen de se tromper.
Nous avons fêté le 15 août sur rade de Macao, où le Cassini se trouvait seul : trois salves de vingt et un coups de canon, le matin, à midi, et le soir; grand repas à bord du Cassini le matin, et à la légation de France le soir, tel est le résumé de la journée.
Au déjeuner, nous étions vingt-quatre personnes à table, y compris l'état-major et quelques amis de Macao. Tout s'est bien passé. L'harmonie continue de régner à bord, et je n'aperçois aucune figure chagrine quand, dans les occasions solennelles, je réunis les officiers
294 CAMPAGNE DU (c CASSINI »
et les aspirants autour de moi. Puisse la divine Providence maintenir, jusqu'au bout, les choses en cet état !
Au dîner, auquel assistait le gouverneur de Macao, j'étais placé à côté du commodore Perry, qui revient du Japon, et qui a bien voulu, ainsi que son chef d'état-major, me donner des détails intéressants sur ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont fait. Les journaux en parleront sans doute, car déjà, la China, rnsbil de Hongkong a raconté en peu de mots l'entrevue du commodore et du haut dignitaire japonais. Les Américains ont •été frappés de l'élégance des manières et des connaissances variées du haut dignitaire et de son entourage. Dans ce royaume, ouvert seulement par un petit coin à notre civilisation, on sait tout ce qui se passe en Europe.
Au lieu- de me retirer vers dix heures, suivant mon habitude, j'ai attendu que le commodore américain et le gouverneur eussent donné le signal du départ; mais, en remplissant un devoir de société, j'ai pu, par une heureuse circonstance, échanger avec madame de Bourboulon quelques bonnes pensées sur la religion. Elle se plaint de la difficulté que les protestants éprouvent ici à suivre leur religion, tandis qu'on trouve presque partout des prêtres catholiques. Quelques mots de ma part sur la vie des religieuses et surtout des Sœurs de charité n'ont pas été, je l'espère, sans produire quelque favorable impression.
Le bruit court que Pe-king est tombé au pouvoir des insurgés du Kouang-si. Cela ne m'étonne pas; la lâcheté des troupes impériales et l'incurie des généraux dépassent tout ce qu'on peut imaginer. Puissent les désordres et les malheurs qui arrivent dans ce vaste empire y mieux disposer les esprits à recevoir les enseignements de notre sainte religion !
MOUILLAGES DANS LA RIVIÈRE DE CANTON 29o
Le ministre de France a demandé à retenir le Cassini quelque temps encore ; dans ce cas, il n'est pas propable que je sois en France avant le mois de mai ou de juin 1854. .Du reste, ce qui se passe ici oûre assez d'intérêt pour calmer en moi la juste impatience de revoir ma bonne mère et toute ma famille. Il y a plus de bien à faire dans la position d'activité que dans la douce oisiveté de la vie à la campagne. J'ai cent trente personnes sous ma direction, et les canons du Cassini forment, avec ceux de la Capricieuse, une sorte d'avant-garde à la puissance et à l'influence de la France dans ce pays. Voilà ce qui me fera prendre patience ici tant qu'on voudra; non dans une pensée ambitieuse, mais simplement avec la conscience d'accomplir un devoir.
30 août.
Je viens de passer trois heures à bord de la Capricieuse, qui a mouillé à une heure devant Macao. Le commandant de Rocquemaurel m'a communiqué des nouvelles qui, à une autre époque, m'auraient fortement agité. L'escadre française et l'escadre anglaise réunies vont franchir les Dardanelles. Déjà les Russes ont passé le Pruth, et tout annonce chez l'empereur Nicolas le dessein bien arrêté de soumettre la Turquie, malgré l'opposition de la France et de l'Angleterre. On se battra donc encore une fois sans que j'y sois.
L'amiral de La Susse, si longtemps heureux, vient d'éprouver une rude humiliation. Au moment où son escadre allait agir, il a été remplacé par l'amiral Hamelin, officier général, qui s'est toujours trouvé au niveau des positions occupées jusqu'à ce jour. Il a sous ses ordres un officier général de mérite, M. Le Barbier
de Tinan. Enfin, le vice-amiral Bruat (1), si bien taillé pour la guerre, et qui a pu, jeune encore, arriver à de hautes charges, commande une escadre de réserve. Tout cela annonce le désir de frapper ferme, et je m'en réjouis pour mon pays.
A bord du Cassini. Taïpa, près Macao, 3 septembre.
Il est probable que je ne quitterai pas de sitôt la mer de Chine. La Constantine, annoncée pour le 15 août, n'a pas encore paru, non plus que le Colhert. Le commandant de Rocquemaurel a résolu d'aller à leur rencontre jusqu'à Singapore, qui se trouve encore dans le rayon de la station de Chine. Nous nous sommes séparés dans les meilleurs termes ; il m'a même dit qu'il demanderait pour moi le grade de capitaine de vaisseau. Quand la Capricieuse a passé sous toutes voiles devant la Taïpa, j'ai fait monter l'équipage dans les haubans de hune et les bas haubans de misaine pour saluer son départ, mais notre mouvement ne paraît pas avoir été aperçu.
Je tâche maintenant d'être prêt à accepter avec joie ce que la Providence disposera à notre égard. Si on nous expédie de suite pour la France, oserais-je me plaindre de me rapprocher de ma chère famille et de ma bonne mère ? Si on me laisse ici quelques mois encore, puis-je trouver à redire d'être retenu pour le service de Dieu ? Car c^est surtout au bien de la religion que nos bâtiments peuvent servir en ce pays.
J'ai toujours à bord M. l'abbé Le Grand, mission-
(1) L'amiral Bruat, encore aspirant, avait indiqué ce qu'il serait un jour, en offrant à son capitaine, qui n'avait pu se procurer de pilote, d'entrer, par un gros temps, la corvette la Diligente a Brest.
naire du Tong-king, que je garderai le plus longtemps possible, car il a grand besoin de repos. La clirétienté d'Iiaïnan, où se trouve le P. Bisclie, un des missionnaires que le Cassini a portés en Chine, est persécutée en ce moment. Je serais heureux de pouvoir secourir nos coreligionnaires, mais nous n'avons pas la liberté d'engager à notre guise le pavillon français. Il faut d'abord que la légation de France parle aux autorités chinoises pour essayer d'obtenir justice, et ces sortes de questions traînent toujours un peu en longueur ; et puis nous agissons d'après des ordres généraux, d'après une politique devant laquelle nos vues personnelles doivent s'effacer. Je quitterai la Chine probablement sans y avoir fait presque rien ; mais mon but n'en aura pas moins été rempli : je serai resté deux ans et plus, le cœur prêt à faire la volonté de Dieu.
Grande rade de Macao, 16 septembre.
Je me suis décidé, après quelques hésitations, à sortir de la Taïpa. Il y avait des motifs pour y rester, il y en avait pour en sortir. Je suis plus exposé aux typhons sur rade, dans une saison où ils sont encore à craindre ; mais il m'a semblé que je ne pouvais pas laisser le navire en prison, faute d'eau, jusqu'à la nouvelle lune, si je ne profitais pas de la marée.
A bord du Cassini. Grande rade de Macao, 17 septembre.
Commandant,
Nous altendons d'un moment à l'autre l'arrivée de la Constantine qui a dû quitter Singapore le 9 septembre ; mais je crains bien de ne pouvoir m'entretenir avec le nouveau commandant de la station de Chine, M. de Montravel, avant mon départ pour le nord-
Les nouvelles données par la Gazette de Pe-king sont peu rassurantes pour l'empereur. La dégradation, Texil et même la peine capitale dont sont atteints les généraux opposés aux rebelles, sont une preuve suffisante du succès de ces derniers. On a même parlé de la prise de Pe-king ; mais, quoiqu'elle ne soit pas certaine, elle ne me paraît pas improbable. Pendant que les impériaux consumaient leurs forces dans une honteuse inactivité devant Nan-ldng, Tchen-kiang et Tang-tcheou, les rebelles lançaient une armée vers le nord, s'emparaient de Fong-yang et de Koue-tee, et investissaient Kaï-fong à cent lieues de Pe-king, sans qu'aucun revers ait suspendu leur marche. Ceci remonte au mois de juin ; mais, depuis lors, la Gazette de Pe-king n'arrivant plus à Chang-hai, on ne peut savoir ce qui se passe.
Une lettre de Mgr Mouly àM. de Bourboulon annonce que les chrétiens sont persécutés à Pe-king ; douze des plus influents auraient apostasie devant la menace des supplices. Les Pères Brueyre et Massa de la Compagnie de Jésus, qui avaient été envoyés à Nan-king, pour relever le courage des chrétiens, ont été arrêtés aux avant-postes de l'armée impériale et ramenés avec égards à Chang-hai (1). Les insurgés d'Amoy ont été
(1) Les pp. Brueyre et Massa avaient été envoyés, par le R. P. supérieur de la mission, à Nan-kiug, pour porter secours •aux chrétiens. M. Edan, consul par intérim, leur avait même remis une lettre de recommandation pour tous les mandarins civils et militaires. Arrivés au namp impérial, ils ne purent passer outre. On leur donna, de station en station, une escorte pour les ramener à Chang-hai, de crainte, disait-on, qu'ils ne fussent insultés en route. Le vice-roi écrivit même au Tao-tai, et celui-ci au consul, pour se plaindre et lui rappeler que, d'après les traités, il n'était pas permis aux Européens de s'avancer au delà de cinquante lys dans l'intérieur des terres. M. Edan répondit très dignement qu'en aucune circonstance la justice et l'humanité ne perdent leurs droits parmi les peuples civilisés, et que partout où
repoussés avec grande perte par les impériaux ; mais il n'en est pas moins certain qu'il y a accord entre les insurgés du Kouang-si et ceux d'Amoy. Le peuple de cette dernière ville regrette beaucoup ses anciens mandarins. Une quarantaine de jonques armées en guerre au compte du Tao-tai de Chang-tLai sont parties de Macao pour le nord. Je me suis moi-même décidé à sortir de la Taïpale 16 septembre, afin d'être en mesure de quitter Macao au premier signal.
elles polissent un cri de détresse, au milieu du bruit des armes et des désordres de la guerre, c'est un devoir de conscience pour chacun, sans distinction de bannière ni d'autel, de leur venir en aide et d'aplanir les voies à leurs plaintes, pour qu'elles soient écoutées (Mémoire sur la mission du Kiang-nan.)