DÉCEMBRE 1853 — 6 JUILLET
Triste état de Chang-hai. — La guerre contre la Russie. — Répression de la cruauté des insurgés. — Les fêtes de Noël à bord du Cassini. — Détails rétrospectifs sur le voyage à Nanking. — Départ de Chang-hai. — Prospérité de l'établissement des Sœurs, à Ning-po. — L'œuvre de la Propagation de- là foi.
— Mort de la reine de Portugal. — Regrets de quitter la Chine.
— Abjuration de madame de Bourboulon. — Embarquement ' de M. de B*** à Manille. — Le lieutenant- colonel de Condre-
court à Saint-Denis. — Mgr Griffith au Cap. — Progrès du catholicisme à Gorée et à Dakar, — Coup d'œil sur le passé et reconnaissance envers Dieu. — Relâche à Fayal (Açores). — Arrivée à Lorient.
19 décembre.
Les impériaux ont établi une batterie sur la rive opposée à celle des insurgés, et depuis que nous sommes arrivés, on se canonne avec acharnement de part et d'autre. J'aurais été bien aise de retrouver Chang-hai dans le calme, et j'ai éprouvé une pénible impression en constatant que le désordre n'a fait qu'augmenter ;
mais en cela, comme en tout le reste, que la volonté de Dieu soit faite î
20 décembre.
J'ai pu rendre plusieurs visites dans la journée. D'après ce que j'entends de tous côtés, les événements se pressent. Au moment où nous rêvions du repos après une longue campagne, on va faire un nouvel appel à notre dévouement au pays. La guerre serait, dit-on, déclarée entre la Russie et la Turquie ; la France et l'Angleterre, qui prennent parti pour cette dernière puissance, auraient déjà des forces considérables à Constantinople. J'apprends que mon ancien camarade de classe et ami, le général Canrobert, est dans cette ville avec une armée de trente mille hommes. Je trouve cette guerre juste et honorable. Si je dois affronter de nouveaux hasards, Dieu me donnera des forces à la hauteur des circonstances dans lesquelles sa Providence daignera me placer.
23 décembre.
-Il est bien commode de s'en remettre à la divine Providence pour la direction des affaires de ce monde ; car, à chaque instant, des événements inattendus viennent déranger nos combinaisons et nos plans. Ainsi les cruautés exercées envers un des catéchistes de Mgr Maresca vont peut-être faire ajourner notre départ, qui devait avoir lieu le 27, et nous permettre de tirer quelques coups de canon Contre la batterie des rebelles. Jamais meilleure occasion ne nous aura été offerte de dépenser de la poudre ; car les maîtres de Chang-hai, à l'heure actuelle, ne sont que des pirates, des gens vicieux, appartenant à la dernière classe de la population.
24 décembre.
Aujourd'hui, conférence au consulat entre M. de Bourboulon et M. Edan, le commandant de Baudéan et moi. D'un commun accord, nous sommes convenus d'un projet de note au chef des insurgés à Chang-hai. On demande, sous la menace d'hostilités, que celui qui a fait torturer un des catéchistes de Mgr Maresca soit envoyé au consulat pour y recevoir cinquante coups de hâton. Nous croyons que cette demande sera repoussée et qu'il nous faudra'recourir à la force. Je ne sens aucune passion pour ces sortes de combats ; mais je considère comme un devoir d'appuyer chaudement tout ce qui se fera contre les insurgés.
2d décembre.
La veille de Noël, nous avons entendu gronder le canon hien avant dans la nuit; une halle tombant sur le pont a même causé quelque émoi parmi l'équipage. Toutefois, au commencement de la messe, célébrée par le Père Clavelin, il s'est fait un silence complet. Quatre ofB.ciers et plusieurs sous-ofQciers et matelots sont venus avec moi recevoir la sainte communion. La piété de ces hommes, le recueillement des assistants, ce spectacle inaccoutumé, tout cela a produit sur moi une vive et profonde impression. C'est bien encore le cas dédire : Quid retribusivi Domino? Car quoi de plus doux que d'adorer le même Dieu, de s'asseoir au même banquet, de recevoir la même nourriture divine ! J'ai goûté une joie sans pareille, joie qui vibre encore dans mon âme et émeut mon être tout entier.
En passant l'inspection de l'équipage ce matin, je l'ai félicité sur sa bonne conduite, et sur la patience
362 CAMPAGNE DU « GASSINI »
avec laquelle il supporte l'éloignement de la E'rance. J'ai ajouté que, tout en regrettant les retards, nous devions nous réjouir d'avoir fait quelque cliose d'utile. J'ai annoncé, comme probable, que nous aurions bientôt à venger une insulte au pavillon français, et j'ai terminé en disant à l'équipage que je comptais sur lui.
Déjeuner auquel assistaient le Père Clavelin, M. de Courcy et M. Edan, tous les officiers et aspirants, sauf M. de Gaulejac, qui était chef de poste à Tong-ka-dou. L'affaire pendante entre les insurgés et nous a failli s'arrangerpar l'humilité delà lettre du chef des rebelles ; mais, après une conférence dans laquelle la diplomatie s'est montrée plus belliqueuse que la marine, il a été décidé que nous nous en tiendrions à notre première exigence. Puissent les canons de la France ne jamais tonner pour une plus mauvaise cause !
26 décembre.
Nos prévisions ne se sont pas réalisées. Le chef des insurgés a donné pleine satisfaction à la note de notre consul. Le juge barbare qui a mis à la question le catéchiste de Mgr Maresca était ce matin au pied du mât de pavillon du consulat de France, prêt à recevoir cinquante coups de bâton. Dans la crainte de quelque surprise de la part des impériaux, un piquet de trente hommes avait été envoyé pour assister à l'exécution. Toutefois, l'appréhension du châtiment parut une réparation suffisante. On fît grâce au coupable de la punition corporelle. Après une rude admonestation du commandant de Baudéan, suivie de génuflexions et d'amende honorable, le malheureux juge a été reconduit, sous bonne escorte, jusqu'aux portes de la ville.
Abord du Cassini. Chang-hai, 27 décembre.
Chère bonne mère,
Le départ du Cassini a été un peu retardé par suite d'événements imprévus ; il semble cependant que notre mission dans ce pays soit désormais achevée.
Les journaux t'ont peut-être annoncé déjà mon voyage à Nan-ldng avec le ministre de France et madame de Bourboulon. Cette petite campagne avait pour but de connaître l'état des catholiques sous la domination des insurgés du Kouang-si. Sans obtenir tout le succès que l'on pouvait désirer, elle n'a cependant pas été inutile. Nous savons maintenant plus exactement que par les renseignements des Anglais la véritable situation des choses dans cette partie de la Chine. Deux Jésuites, les PP. Gotteland et Clavelin, nous accompagnaient. Ce dernier a pu rester deux jours à Nan-king, et apprendre beaucoup de curieuses particularités sur l'organisation de ce grand mouvement insurrectionnel qui s'étend du sud de la Chine jusqu'à Peking.
Je ne suis allé qu'une seule fois à Nan-king, pour accompagner M. de Bourboulon qui n'a eu qu'une seule entrevue avec les ministres. Cette ville, jadis florissante, m'a inspiré un sentiment de tristesse pareil à celui qu'on éprouve en visitant les ruines de Pompeï. L'enceinte fortifiée est immense; mais je ne pense pas que le tiers soit habité. Les remparts, assez bien conservés, entourent des collines couvertes d'arbres, où l'on ne voit aucune habitation; ils ont jusqu'à quarante et cinquante pieds de haut. S'ils sont redoutables pour des Chinois, ils ne le seraient point pour des Européens.
Du Kouang-si jusqu'à Nan-king, l'insurrection a par-