NOVEMBRE 1853 — 18 DÉCEMBRE
Projet de voyage à Nan-king. — Départ de Chang-hai. — Navigation difficile du Yang-tse-kiang. — Première rencontre des rebelles à Tchen-kiang fou. — Arrivée sous les murs de Nan-king. — Visites d'insurgés à bord da Cassini. — Entrevue de M. de Gourcy avec les ministres. — Renseignements recueillis par le P. Clavelin. — Un envoyé des impériaux à bord du Cassini. — Visite de M. de Bourhoulon aux ministres. — Entrevue avec le premier ministre. — Incident d'audience. — Note résumant le but de l'entrevue. — Le P. Clavelin passe deux jours au milieu des rebelles. — Récit du missionnaire. — Arrogance du Roi du Nord et fière réponse du ministre de France. — Retour à Chang-hai. — Résultats du voyage à Nanking (1).
20 novembre.
La fin de la campagne s'annonce bien pour le Cassini : riiarmonie règne à bord, nos malades se guérissent, la religion reprend faveur ; ce que nous voyons
(1) Cf. : ch. m, commencements de l'insurrection; ch. viii, progrès de l'insurrection; ch. ix, triomphe de l'insurrection; appendice II, fin de l'insurrection. {Passim.)
•est profitable à tout le monde du côté militaire, car il ■est bon d'avoir entendu de près le sifflement des balles et des boulets; enfin nous avons l'espoir de nous rendre plus utiles encore .
Il paraît décidé que le Cecssini remontera le Yangtse-Kiang jusqu'à Nan-king. Au point de vue de la navigation, c'est une difficulté et par conséquent un souci de plus; au point de vue humain, c'est un honneur d'aller où peu de personnes ont pu encore pénétrer; au point de vue religieux, il faut en prendre gaiement son parti. Puissé-je, quoi qu'il arrive, me conformer simplement à la volonté de Dieu!]
22 novembre.
J'ai souvent exposé à Dieu mon désir de faire un peu de bien à ces hommes dont il m'a confié la direction. Je m'affligeais de les voir, le dimanche, sans délassement qui pût les indemniser de leurs pénibles travaux de la semaine. Et voilà que mes vœux sont exaucés audelà de mes espérances ! Je puis accorder deux jours de repos aux hommes de l'équipage, et ce repos, la plupart l'utilisent à Zi-ka-wei, à Tong-ka-dou, à Tsangka-leu pour se confesser et approcher de la sainte Table.
Le voyage à Nan-king paraît toujours chose bien arrêtée., Je regrette que M. de Bourboulon vienne luimême et encore plus qu'il emmène sa femme. La combinaison m'eut semblé meilleure avec le secrétaire de la légation et deux missionnaires. Cependant la Providence sait mieux que nous ce qu'il faut pour l'accomplissement de ses vues ; par conséquent n'ayons pas plus de soucis sur ce point que sur celui de la navigation et des échouages auxquels il faut s'attendre.
23 novembre.
Mgr Spelta est venu déjeuner à bord avec le P. Lan- ■guillat et les commandants de Baudéan et Geoffroy. Après le déjeuner, j'ai proposé d'aller à Tsang-ka-leu avec Mgr Spelta et le P. Languillat ; ce qui a été accepté par le commandant Geoffroy.
J'ai eu le plaisir de voir le P. Gotteland, avec lequel j'ai longuement causé du voyage à Nan-king. « Nous ne devons pas, m'a-t-il dit, faire de politique en Chine : il faut que l'empereur ne puisse à aucun titre nous accuser d'être ses ennemis ; il faut que nous agissions avec conscience, comme si notre conduite devait être un jour dévoilée. » Le P. Languillat m'a parlé dans le même sens, en m'exposant ses idées sur l'état des ■choses en Chine. Une serait pas d'avis de faire partie du voyage, mais il craint de ne pouvoir s'en abstenir.
Pour ma part, je doute beaucoup de l'opportunité d'un voyage à Nan-ldng, entrepris dans les conditions projetées. Il serait bon, je crois, de mettre un peu moins d'apparat dans une affaire dont le succès est incertain. Le Cassini pourrait simplement aller se rendre compte de la situation avec le consul et M. de Courcy; mais le déplacement du ministre est un fait grave, surtout si la mission ne réussit pas selon nos désirs.
30 novembre.
Dans quelques heures nous serons probablement en route pour Nan-king. Le but de notre voyage est l'extension du protectorat de la France sur les catholiques. Je me réjouis d'avoir un tel but en vue ; c'est un présage de bon augure de partir le jour de la fête de saint
340 CAMPAGNE DU (c CASSINI »
André, cet apôtre qui prêcha l'Evangile en Orient (1). Puisse sa protection s'étendre jusqu'en ce pays, et sa • céleste intercession nous obtenir de pouvoir secourir ces pauvres chrétiens de Chine, soumis à de si cruelles épreuves ! Mais si le Cassini échoue dans sa mission^ puisse mon âme s'élever à Dieu, et accepter avec une parfaite résignation et même avec joie les peines qu'ili lui plaira de m' envoyer !
Da 30 novembre au 18 décembre (2).
Le 30 novembre, dès le matin, le Cassini avait reçu à son bord M. de Bourboulon, ministre plénipotentiaire de France, madame de Bourboulon, M. de Courcy, secrétaire de la légation, et leur suite ; de plus, deux Jésuites, les PP. Gotteland et Clavelin qui, à la demandede M. Edan, consul par intérim, avaient été désignéspour accompagner l'expédition. Tous ces passagers furent accueillis par le commandant et ses officiersavec l'empressement le plus cordial, et devinrent pour l'équipage l'objet des soins les plus bienveillants, desattentions les plus aimables. A dix heures on leva, l'ancre, et à deux heures on était en dehors du Wousong. L'horizon éclairci permettait aux voyageurs de contempler à loisir le Yang-tse-kiang, ce beau fleuvedont l'embouchure a près de trente lieues de large. Mais tout à coup le ciel s'obscurcit d'une brumeépaisse, et il fallut, dès cinq heures et demie, laisser tomber l'ancre à cause de l'obscurité (3).
(1) En Achaïe.
(2) Le voyage à Nan-king étant un des plus curieux épisodes de la campagne du Cassini, nous nous sommes permis, pour intéresser davantage le lecteur, de compléter les lettres, journal et rapports du commandant de Plas, parle récit du P. Clavelin, qui faisait partie de l'expédition.
(3) Le Yang-tse-kiang (fleuve, fils de la mer) est aussi nommé, par Jes Chinois, Ta-kiang (le grand fleuve), ou seulement Kiang
VOYAGE A NAN-KIKG 341
Le lendemain et les jours suivants, la navigation fut favorisée d'un beau temps continuel ; mais le tirant d'eau du navire, les hauts fonds du fleuve, les bancs de sable mouvants et peu explorés ne permettaient d'avancer qu'avec la plus grande circonspection. Le 3 décembre, vers midi, on passa devant Kiang-yn, ville du troisième ordre, autrefois le centre de nombreuses chrétientés dont il ne reste plus que des débris. Sa position sur le fleuve, sa ceinture de collines, ses remparts, ses tours, ses faubourgs à demi cachés dans les arbres, tout contribuait à en rendre l'aspect délicieux. En cet endroit le lit du Yang-tse-kiang est considérablement rétréci, et la vue peut facilement embrasser les deux rives.
Deux jours après, au lever du soleil, on arriva devant Tchen-kiang fou, ville du deuxième ordre, dont le port est formé par l'île d'Or et l'île d'Argent. C'est une des plus belles positions que l'on puisse voir en Chine.
La cité est bâtie sur un monticule peu élevé, et ses
(le fleuve). — Ce fleuve majestueux, qui prend sa source dans les montagnes du Thibet et traverse la Chine dans toute sa largeur, n'a point les paisibles allures de nos rivières européennes. Dans les passages où son lit se resserre, le courant atteint des vitesses de six ou sept milles à l'heure; mais les difficultés les plus réelles •se présentent à l'embouchure même. Le Yang-tse-kiang s'épanche à la mer entre des côtes à demi noyées; on se croirait au milieu d'une mer boueuse et jaune. A la hauteur de l'îleTsong-ming, qui n'était, il y a quelques siècles, qu'un banc de sable et de vase, le Wang-pou, sur la rive gauche duquel sont assises les villes de Wou-soug et de Chang-hai, vient mêler ses eaux rapides à celles ■du grand fleuve. Au-dessus de l'île de Tsong-ming, le rivage commence à s'élever. Près de la ville de Tchen-kiang, la côte offre •déjà des ondulations considérables; la marée cesse de se faire «entir; on quitte le bras de mer pour entrer vraiment dans le ileuve. A Tchen-kiang fou, le Yang-tse-kiang a trente mètres de profondeur; sous les murs de Nan-king, à deux cents milles de ■son embouchure, il peut encore porter des vaisseaux de ligne. {Cf. : Voyage de la Bayonnaise.)
murailles l'environnent comme d'une vraie couronne ; un chemin fortifié, de quelques centaines de pas, l'unit à une tour crénelée, bâtie sur une roche escarpée dont, le pied est baigné par les eaux du fleuve. Sur le rivage, entre les deux îles qui forment le port, on aperçoit un immense faubourg qui enserre le fleuve et s'étend au loin dans la plaine. Une seconde tour très élevée, mais plus éloignée du fleuve que la première, se détache de tout ce qui l'entoure et orne le fond de ce tableau vrai-^ ment pittoresque. Tout à côté de l'île d'Or, située à la. gauche de la ville, le canal impérial venant de Soutcheou traverse le Yang-tse-kiang, puis se dirige versle nord en passant par Yang-tcheou (1). Tchen-kiang fou, autrefois si animé, était alors presque désert. La population et la garnison, craignant le sort de celles de Nan-king, avaient pris la fuite à l'arrivée des Kouangsi-jen, qui s'étaient emparés sans coup férir de cette forte position. Quel triste fléau que la guerre civile ! ceslieux, jadis si charmants, n'offraient plus aux regards que des débris et des ruines.
C'est alors que, pour la première fois, on aperçut, mais de loin, ces fameux Kouang-si-jen, qui se sont rendussi terribles aux soldats impériaux. Ils montaient la garde sur les remparts et près de deux batteries établies,, l'une sur les bords du fleuve dans le faubourg incendié, et l'autre sur la rive opposée, à l'entrée du canal impé-
(1) De tous les travaux accomplis en Gh.iue, le canal qui unit le Hoang-ho au Yang-tse-kiang et fait communiquer la capitale avec les principales villes de Tempire, est le plus important et le plus utile. Sa longueur est d'environ deux cent soixante lieues, et. sa largeur varie de vingt à soixante mètres. Tantôt son lit a jusqu'à soixante-dix pieds de profondeur, et tantôt, enfermé dans des digues de cent pieds de large, il domine de plus de trente pieds les pays environnants. Sa construction, commencée au septième siècle de notre ère et achevée seulement dans le quatorzième, a été l'œuvre de plusieurs dynasties. (Cf. De Gourcy : L'Empire du Milieu.)
rial. Le Cassini continua sa marche sans être inquiété, comme il avait traversé la veille la flotte impériale.
Au-delà de Tclien-kiang fou, la campagne présente de vastes plaines, coupées çà et là par des massifs d'arbres qui semblent disposés, comme avec intention, pour la beauté du coup d'œil ; et du milieu de ces berceaux de verdure s'élèvent des pagodes dont les toits recoquillés reluisent à travers le feuillage. Après quelques heures de navigation, on arriva en face de la ville de Y-tchen, également au pouvoir des rebelles. Une flotte de deux cents voiles y était mouillée ; à quelques milles plus loin, on en rencontra une autre sous voiles, qui comptait bien de trois à quatre cents jonques. Toutes ces barques, quoique montées par un grand nombre d'hommes, paraissaient mal armées et destinées plutôt à porter des vivres qu'à combattre les impériaux. Elles ne manifestèrent, du reste, aucune hostilité.
C'est ainsi qu'en naviguant à petites journées, le Cassini se trouva, le matin du 6, en vue de Nan-king (1).
(1) Kiang-ning est le nom officiel imposé à Nan-king (ville principale du sud), depuis que Pe-king (ville principale du nord) est devenue la capitale du Céleste Empire.
Cette ville, autrefois si renommée, est aujourd'hui bien déchue de son ancienne splendeur. Elle est encore entourée de murailles très élevées, qui ont bien de vingt-cinq à trente kilomètres de développement. Au sud, uq second mur, semblable au premier, sépare la ville tartare de la cité chinoise. Plus au centre, un carré d'un kilomètre environ de côté, fortifié d'une troisième enceinte, formait le palais des empereurs. Les murailles sont bordées, l'espace de trois ou quatre lieues au sud-ouest, par un canal profond qui communiqué avec le Yang-tse-kiang. Avant de tomber entre les mains des rebelles, qui en firent le siège de leur empire, Nan-king pouvait avoir cinq cent mille habitants. Près de cette ville, on admirait la fameuse Tow de porcelaine, détruite par les rebelles, et qui passait pour un des plus curieux monuments du monde. Il n'en reste plus qu'une calotte en fonte massive, coulée d'un seul morceau de douze pieds de diamètre, sur un décimètre d'épaisseur. (Cf. Le Kiang-nan, relation historique et descriptive, par le P Pfister.)
On était tranquillement à déjeuner, quand un coup de •canon, parti d'une batterie établie sous les remparts de la ville;, fit siffler un boulet aux oreilles des arrivants. Le navire n'en continua pas moins sa route ; mais en un instant, les servants furent à leurs pièces, attendant un second coup pour riposter. Les Kouang-si-j en eurent la bonne idée de s'en tenir là. A peine avait-on jeté l'ancré qu'une embarcation se détacha du bord pour aller demander des explications, en même temps qu'une embarcation partie de terre venait complimenter le commandant de la corvette. L'officier insurgé qu'on interrogea sur le coup de canon, répondit qu'on avait tiré pour faire honneur aux étrangers ; mais à terre on répondit que les canons étaient toujours chargés à boulets et qu'il y avait ordre de tirer contre tout navire étranger pour l'avertir de mouiller à distance. Les explications ayant été données d'une manière polie, on s'en contenta. Une entrevue fut demandée pour le lendemain ; et, sur le soir, on apporta de la part des autorités de la capitale une réponse affirmative.
Dans la journée, le Cassini avait reçu la visite d'un grand nombre de Kouang-si-jen, soldats et officiers. , Il vint même un général accompagné de quatre aides de camp, pour complimenter le commandant et savoir ce qu'il désirait. Aucun de ces hommes n'avait une figure intelligente, et l'éclat de leur costume faisait ressortir d'avantage la grossièreté de leurs traits. Au fond, c'était toujours le costume chinois, seulement le rouge et le jaune dominaient davantage. Le chapeau était remplacé par un grand capuchon, et la calotte/ par une espèce de turban pour reteni^r les cheveux non coupés.
Le lendemain, vers six heures, M. de Courcy, secrétaire de la légation, quitta le bord pour se rendre à l'entrevue demandée avec les ministres . Il était accom-
pagné d'un officier et d'un aspirant, du P. Clavelin de la Compagnie de Jésus, suivi de son cathéchiste et de M. Marques, qui devait remplir les fonctions d'interprète. Ils trouvèrent au débarcadère un officier avec des chevaux maigres et mal enharnachés, et se mirent en route, précédés et suivis d'étendards et de gongs assourdissants. Bientôt ils atteignirent les remparts qu'il leur fallut longer pendant près d'une heure et demie. Un large canal, qui court du nord au sud et défend l'abord de la place, servait alors d'abri à une partie de la flotLe des rebelles. Les habitations qui se trouvaient avant la guerre entre le canal et les remparts, avaient été presque toutes brûlées ou détruites, et on ne marchait plus qu'à travers des décombres. Arrivés à une porte de la ville, éloignée de quatre à cinq milles du débarcadère, les voyageurs durent attendre assez longtemps, malgré un froid très vif, parce que le poste n'avait point encore reçu l'ordre de les laisser entrer.
<c Nous ne tardâmes pas, raconte le P. Clavelin, à être entourés d'une foule compacte d'hommes et de femmes qui montraient beaucoup de curiosité, mais aucun signe de malveillance. Un de ces curieux me fixa quelque temps attentivement, puis, fendant la foule, il arriva tout près de moi. Ouvrant alors une de ses mains, il me laissa voir un chapelet, et lisant sur mon visage qu'il était compris, il traça un petit signe de croix. J'appris que c'était le frère d'un élève du petit séminaire de la mission. Je profitai de la circonstance pour lui donner, et par lui à nos chrétiens, des avis analogues à leur position. Bien que je ne lui parlasse qu'à demi-mot et avec beaucoup de circonspection, nous étions observés ; un coup de baguette sur l'épaule nous fit comprendre qu'il était temps de finir. »
Trois autres chrétiens que le P. Gotteland eut l'occasion de voir quelques jours après, complétèrent les
renseignements de ce premier entretien. Les femmes ■ chrétiennes, paraît-il, avaient pu rester ensemble dans leùrmaison ou chapelle; elles possédaient le nécessaire pour les vivres et les vêtements, et on ne les molestait point au sujet de leur religion. Quant aux hommes, ils étaient parvenus presque tous à s'évader; quelques-uns cependant, forcés de servir les Kouang-si-jen avaient eu beaucoup à souffrir de la part de certains chefs de barque, rigides observateurs des nouvelles prescriptions religieuses.
Au bout d'une heure d'attente, il fut enfln permis à M. de Courcy et à son cortège de franchir la porte occidentale. La voûte de cette porte ressemblait à une belle nef d'église ; elle avait trente à quarante pieds dé haut, vingt à trente de large, soixante à quatre-vingts de profondeur. Au milieu se trouvait une énorme pièce de canon braquée sur l'avenue extérieure. Deux autres portes fortifiées durent encore être franchies avant de pénétrer dans la ville. Ce n'est pas tout : pour arriver au prétoire, il restait aux voyageurs une bonne lieue à parcourir dans les rues, suivis par moments d'une foule compacte. L'ensemble offrait l'aspect d'un camp plutôt que d'une ville, car les rues étaient remplies de soldats et pas un magasin n'était ouvert. Plusieurs maisons avaient été incendiées par leurs propres habitants, qui préférèrent mourir plutôt que de se mettre à la discrétion de leurs nouveaux maîtres.
Arrivés au prétoire avec l'escorte, M. de Courcy et sa suite durent attendre longtemps encore dans une salle peu convenable, jusqu'à ce que tout fût préparé pour les recevoir. Irrité, et non sans raison, d'un tel sans-façon, le jeune secrétaire de la légation était déjà tout décidé à se retirer, disant qu'il n'y avait rien à faire avec de pareilles gens^ quand on vint avertir que tout était prêt dans la salle d'audience
L'aspect qui s'offrit alors aux regards des étrangers les frappa d'étonnement. D'innombrables flambeaux^ éclairant une vaste salle, permettaient d'apercevoir de chaque côté une brillante assistance ; les deux ministres, au maintien grave et digne, occupaient le fond avec leur suite qui formait arrière-plan. Leur longue robe de satin bleu, richement rehaussée par de magnifiques broderies sur la poitrine, et le diadème tout en or ciselé qui leur ceignait la tête, contribuaient à donner à ce spectacle un caractère de grandeur qui contrastait singulièrement avec l'accueil reçu tout d'abord.
Quand M. de Courcy parut, les ministres se [levèrent ; la présentation fut confiée à l'interprète, et l'on prit place sur des sièges de chaque côté de la salle. Le secrétaire de la légation fit alors connaître le motif de la présence du Cassini à Nan-king : « C'est, dit-il, l'intérêt que l'empereur des Français porte aux catholiques de la Chine, dont une partie se trouve maintenant dans les pays occupés par les Kouang-sijen. »
Le P. Clavelin, ayant demandé quelques explications sur l'article de leur religion, un jeune homme» prenant la parole, entreprit avec une aisance et une dignité incomparables un rapide exposé de leur doctrine ; il ajouta quelques mots sur la mission que l'empereur Taï-ping croyait avoir reçue du ciel pour extirper l'idolâtrie de la surface de la terre. Comme le Père faisait observer que les Français n'étaient pas venus en ennemis, mais en amis : « Puisque vous adorez le même Dieu que nous et que nous n'avons tous qu'un seul Créateur, repartit l'un des ministres, vous n'êtes pas seulement des amis, mais des frères. » Cependant, tout en traitant les Français d'amis, les Kouang-si-jen ne paraissaient nullement soucieux d'entrer en rapports
intimes avec eux. Ils ne cessaient de répéter qu'ils n'attendaient leur succès que de Dieu, qui avait suscité Taï-ping pour chasser les diables tartares de la Chine.
Les Kouang-si-jen se montrèrent si bienveillants et si prévenants, que M. de Courcy annonça, selon ses instructions, la présence du ministre de France à bord du Cassini, et demanda pour M. de Bourboulon une entrevue avec le premier ministre et même avec Taïping- wang-, le prétendant au trône impérial. L'entrevue fut accordée, mais seulement avec le premier ministre de l'empereur et non avec l'empereur lui-même. Sur ce, comme il n'y avait aucun intérêt à traiter, enleva l'assemblée. Les Kouang-si-jen firent quelques instances pour retenir leurs hôtes jusqu'au lendemain matin, mais l'invitation fut poliment refusée.
Sur la demande du ministre de France, l'entrevue fut remise au 10 décembre. Plusieurs officiers du Câssini profitèrent de cet intervalle pour aller se promener ou chasser à terre ; ils ne rencontrèrent partout que des visages amis. Ils purent voir parfaitement réparée la portion de muraille que les Kouang-si-jen avaient abattue lors de la prisé de Nan-king, et la colline sur laquelle les Anglais, en 1842, avaient établi leurs batteries pour foudroyer la ville, si les Chinois n'avaient pas fait leur soumission.
Daiis la journée qui suivit la première visite à Nan- Mng, on vit arriver à bord, dans un bateau à provisions, un Chinois assez mal vêtu. Une fois sur le pont, il laissatomber sa queue que la peur des Kouang-si-jen lui avait fait dissimuler sous son bonnet. Il se présentait comme envoyé du général en chef du camp impérial, établi à quelque distance de Nan-king. « Je le reçus poliment, raconte le commandant de Plas. — Il me demanda si j'accueillerais la visite des manda-
rins et leurs présents. — Je répondis que je ne recevrais ni les mandarins ni leurs présents, ayant dans le Tao-tai de Chang-hai l'intermédiaire reconnu pour traiter avec l'empereur de Chine. D'ailleurs, ajoutai-je, la France est décidée à garder la neutralité tant qu'on ne lui donnera pas de sujet de plainte. »
Il remit ensuite à l'adresïïe du commandant la carte de Hiang-ta-jen et celles de ses principaux lieutenanls. Ces chefs s'excusaient de n'être point venus euxmêmes présenter leurs respects à un grand personnage d'une nation unie par des traités avec l'empereur Hien-foung ; ils ajoutaient qu'ils seraient heureux si, en conséquence de cette alliance, ils pouvaient recevoir aide et secours de la part des Français.
Le commandant de Plas lui fit alors cette réponse : « Les Français ne sont point venus ici pour défendre ou attaquer qui que ce soit. Le but de leur voyage est de constater si le bruit des vexations que les Eouangsi-jen auraient fait souffrir aux chrétiens est fondé ou non. En conséquence lesimpériaux doivent comprendre de quelle importance il est pour eux de ne point vexer les chrétiens; parce que, tôt ou tard, la France saurait bien leur en' demander raison. » L 'envoyé parut satisfait de la réponse et partit en remettant de nouveau sa queue sous la protection de son bonnet.
Le 10 décembre, à neuf heures du matin, le ministre de France quitta le bord dans le bateau pilote, suivi du grand canot qui faisait cortège ; il était accompagné du commandant de Plas, de M. de Courcy, secrétaire de la légation, du R. P. Ciavelin, et de tous les officiers et aspirants disponibles ; en tout une quinzaine de personnes au moins. Une salve de treize coups de canon salua M. de Bourboulon au départ, et la garde réunie sous les armes lui rendit les honneurs d'usage. Au lieu de prendre terre immédiatement, les deux ba-
teaux suivirent pendant plus d'une heure le canal qui longe les remparts. Arrivé devant une des portes, le ministre monta à cheval avec toute sa suite, et on entra dans la ville.
Les ministres Houan et Lai, qui avaient reçu la visite de M. de Courcy, voulurent aussi recevoir en grande cérémonie M. de Bourboulon, avant de le conduire chez le ministre Tchen avec qui devait avoir lieu l'entrevue. Mais comme ils n'étaient pas prêts pour donner audience, il fallut attendre environ une heure qu'ils fussent installés en grand costume dans la salle de réception. La conférence ne fut pas de longue durée, €ar M. de Bourboulon insista pour voir le premier ministre le plus tôt possible. On se remit donc en route pour se rendre à son tribunal.
A peine descendu de cheval, M. de Bourboulon fut introduit dans une vaste salle, préparée pour l'audience. Au fond se trouvait une estrade avec une table et un fauteuil; on apercevait quelques sièges sur les côtés, et, en avant de l'estrade, deux rangées de chaises in piano; mais aucune place d'honneur n'avait été réservée pour le ministre de France.
Presque aussitôt les portes s'ouvrent, et Ton voit s'avancer avec beaucoup d'ordre une foule de chefs et de secrétaires : puis les deux ministres Houan et Lai, mais sans leur grand costume ; enjBn, sous un très riche parasol, le ministre Tchen, dans un costume magnifique et en rapport avec sa haute dignité. A un signal donné toute l'assistance chinoise se prosterne, pendant que le premier ministre prend place au fauteuil.
Les allures fastueuses et princières du ministre chinois n'éblouissent point le ministre français, et ne lui font point oublier ce qu'il doit à son rang et à la dignité de son pays. Quand le ministre Tchen lui fait signe de s'asseoir sur une des chaises placées en avant
de l'estrade, M. de Bourboulon répond par son interprète qu'il ne peut accepter l'entrevue dans ces conditions, et qu'il va se retirer si on ne lui prépare à l'instant un fauteuil sur l'estrade. Le Chinois objecta d'abord que les usages s'opposaient à une telle demande, puis il proposa de passer dans une salle voisine où l'on continua l'entretien sans cérémonie.
« Dans toutes ses démarches, observe le P. Clavelin qui assistait à l'entretien, M . de Bourboulon m'a toujours semblé avoir en vue un double but : d'abord celui de se procurer la plus grande somme possible de renseignements précis relativement à la grande révolution qui s'opérait en Chine, et plus spécialement aux intérêts religieux et catholiques ; puis celui de faire concevoir de la France nne idée juste et en rapport avec son importance et sa dignité. Ce double but, en effet, résumait parfaitement tout ce que la question avait de sérieux et de pratique pour le moment. Ces deux fins, le ministre de France s'efforça de les atteindre, bien entendu, dans la mesure d'une sagesse qui ne veut rien précipiter, ni préjuger définitivement de l'avenir.»
Mais cette réserve nesatisfaisaitpointles Chinois; ils auraient voulu faciliter à M. de Bourboulon une entrevue avec leur empereur, si le ministre de France eût laissé pressentir l'intention de le reconnaître pour l'autorité légitime et de s'unir à lui par des traités. C'est dans ce but qu'ils cherchaient à donner une haute idée de leur force et de leur splendeur, et qu'ils tendaient à prolonger l'entretien par leur politesse, disant qu'il serait peut-être possible de voir les rois et l'empereur.
M. de Bourboulon, sentant parfaitement ce que la France était en droit d'attendre de son représentant, ne se laissa pas prendre au piège ; mais comme il avait prévu l'impossibilité où il se trouvait de faire connaître
352 CAMPAGNE DU « CASSINJ »
de vive voix les vrais motifs qui l'avaient amené à Nanking, il remit au premier ministre une note préparée d'avance, dans laquelle il avait résumé tout ce qu'il voulait faire savoir sur le but de sa mission.
Comme le ministre Tchen pressait M. de Bourboulon d'accepter l'hospitalité au moins pour une nuit, que l'on passerait en conférence religieuse, celui-ci profita de cette offre obligeante pour dire qu'il était venu avec deux prêtres catholiques, qui ne demanderaient pas mieux que d'avoir une conférence au sujet de la religion ; en conséquence il le priait de vouloir bien assigner un rendez-vous pour le lendemain. Les Kouang-sijen acceptèrent cette proposition avec empressement, mais en insistant pour qu'on commençât la discussion dès le soir même. Le P. Clavelin resta donc avec son catéchiste, comptant bien que le P. Gotteland pourrait venir le rejoindre le lendemain.
Ce point réglé, le ministre de France se leva pour prendre congé des ministres chinois. Ceux-ci étant restés assis furent avertis par l'interprète qu'on trouvait leur manière d'agir peu polie. Ils se levèrent alors et accompagnèrent M. de Bourboulon jusqu'à la porte de sortie.
Cependant les Chinois restaient fort intrigués sur le vrai but de la visite du ministre de France ; ils ne pouvaient concevoir qu'on s'en tint là, après un voyage de six mille lieues, comme ils disaient. De là des soupçons, et, pendant deux jours et deux nuits, des allées et venues entre les ministres et les rois pour se consulter et savoir ce qu'il fallait penser d'une sembable démarche. La note communiquée par M. de Bourboulon, quoique bienveillante dans le fond, fut considérée comme blessante dans la forme ; elle n'était revêtue d'aucune signature. Les Kouang-si-jen trouvaient étrange que le ministre de France donnât le nom d'em-
pereur à celui qu'ils Youlaient détrôner, et qu'il se servît d'expressions moins significatives pour désigner leur chef; ils se demandaient quel intérêt la France pouvait avoir à protéger les chrétiens soumis à Taiping-wang. Des menaces furent même adressées au P. Clavelin qu'on supposait à tort être l'auteur de la fameuse note à laquelle on était embarrassé pour répondre. Mais laissons le P. Clavelin raconter lui-même ce qui lui arriva pendant son séjour parmi les Kouangsi-jen.
« Quant à moi, dit-il, après le départ de M. de Bourboulon, je fus conduit avec mon catéchiste dans un appartement voisin de la salle d'audience, par un officier qui se montra toujours plein de prévenances. Il ne manquait jamais de me présenter à ses collègues, sous le nom de Frère du roysiUme étranger. Nous soupâmes ensemble, puis on nous reconduisit au prétoire où nous avions été reçus tout d'abord. On nous donna pour logement une maison qu'on pourrait appeler l'étatmajor de la place ; car là se réunissaient un grand nombre de chefs secondaires qui allaient et venaient, demandant et apportant des nouvelles. Tout le monde s'était d'abord montré plein d'égards à notre endroit : mais, au bout de quelque temps, nous comprîmes, à <îertaines paroles, que la nature de ces relations serait bientôt changée... Un jeune chef se permit de me demander, sur un ton un peu familier, si j'étais pourTaiping ou pour Hien-foung : « Ni pour l'un ni pour <c l'autre, répondis-je? — Et de quel pays êtes-vous « donc? reprit-il à peu près sur le même ton. — Je suis, « répondis-je encore, du pays où l'on traite les étran- « gers avec politesse et en vrais frères. » Les autres officiers lui répétèrent cette réponse, de peur qu'il ne l'eût point comprise. Je vis alors mon jeune homme rougir, se mordre les lèvres, puis disparaître.
BM CAMPAGNE DU « GASSINI »
« Nous ne tardâmes pas à être appelés devant le ministre Houan, quinousreçutavec un yisage sévère et hautain. Je pris, sans y être invité, un siège pour m'asseoir à son côté. 11 se mit alors à articuler tous les torts dont le ministre de France s'était, selon lui, rendu coupable envers les Kouang-si-jen et la cause qu'ils soutiennent. Il ne pouvait digérer entre autres choses, qu'on eût rappelé devant eux les traités conclus entre la France et la dynastie Tai-tsing, et surtout qu'on eût donné à Hien-foung le nom d'empereur, si vénérable à leurs yeux, qu'ils l'ont réservé pour le Chan-ti, n'ayant point osé le donner à leur premier chef. Puis, d'un accent plein de colère, il ajoutait : « Puisque le « chef des diablotins (Hien-foung) est si vénérable et si «vénéré chez vous, vous êtes donc ses amis... nous « sommes donc des rebelles... vous êtes donc nos en- « nemis ; et, pour aider votre ami, vous venez nous es- . « pionner, connaître le fort et le faible de notre posi- « tion I... N'y a-t-il pas là, continuait-il, en se tournant « de mon côté, de quoi vous faire couper la tête, ou «tout au moins vous réduire en esclavage? — Et « après, repris-je tranquillement, qu'en résulterait-il? » Comme il ne répondit rien, j'ajoutai, en le lui faisant répéter par mon catéchiste : « Le ministre français est « homme d'honneur, autant que qui que ce soit. D'ail- « leurs iJ n'est pas loin d'ici : ne conviendrait-il pas de « lui adresser à lui-même les observations auxquelles « ses démarches peuvent avoir donné lieu, plutôt que « de nous les faire à nous que cela ne regarde point? » Je pris de là occasion de lui expliquer la spécialité de ma mission, ce qui me mettait en droit de décliner toute responsabilité. Le ministre chinois, voyant que ses menaces m'émouvaient fort peu, se radoucit singulièrement. Il crut ou feignit de croire à la sincérité de mes paroles, et finit par m'inviter à partager sa colla-
tion. Comme ensuite il était déjà fort tard, nous le quittâmes pour aller nous reposer.
« Le lendemain matin, le ministre Houan nous fit encore venir devant lui. Je ne sais à quoi attribuer son changement : le fait est qu'il commença par exposer tout ce que la conduite des Français avait d'irrévérencieux et d'injurieux pour les Kouang-si-jen, et cela avec une énergie et une colère qui faisaient trembler sa suite. A la fin, se tournant vers moi qui ne partageais nullement son émotion, il me demanda ce que j'avais à répondre. Je lui dis et lui fis répéter par mon catéchiste : « Ma réponse d'hier subsiste encore aujourc( d'hui tout entière ; elle suffit, je n'ai rien à y ajouter, (c Le Père céleste, dont vous invoquez si souvent le <c nom et le témoignage, sait que je n'ai dit que la vé- « rite ; inutile donc d'insister davantage. » Le ministre vit bien qu'il n'avait rien à gagner avec nous, et il nous fut permis de nous retirer.
<c Peu de temps après, nous eûmes le plaisir de nous entretenir d'une manière sérieuse et fort intéressante avec le secrétaire du ministre Tchen. Il était envoyé vers nous par son maître pour traiter la question religieuse. Ce jeune homme nous parut d'une science peu commune et d'une intelligence remarquable. C'est en causant histoire et religion que nous passâmes deux jours et deux nuits au milieu des Kouang-si-jen, retenus honorablement prisonniers. »
Cependant le P. Gotteland avait inutilement tenté de pénétrer dans la ville, et comme le P. Clavelin n'avait pu faire donner de ses nouvelles, on était inquiet, à bord du Cassini, sur le sort du missionnaire et de son catéchiste. Le commandant de Plas écrivit alors aux prisonniers une lettre qui fut portée par un Chinois du consulat de Chang-hai. Les ministres cherchèrent encore mille prétextes pour retenir le P. Clavelin et son
catéchiste : ils voulaient le consulter, disaient-ils, sur une réponse à M. de Bourboulon ; mais la communication annoncée n'arrivait jamais. Il fallut toute la fermeté du missionnaire pour décider les Kouang-si-jen à le laisser partir. Le 12, à cinq heures du soir, il était de retour à bord du Cassini, assez à temps heureusement pour prévenir les rigueurs qu'on allait exercer : on était décidé à saisir quelques chefs pour s'en servir comme d'otages.
Le Cassini était venu mouiller, dans l'après-midi du 9, au-delà de la porte du théodolite, à une longueur de navire de la rive. A partir de ce moment jusqu'au Ici, le bâtiment fut envahi par une foule de visiteurs de toute classe : les chefs circulaient librement partout, les subalternes ne dépassaient pas le grand mât. Un chef Kouang-si-jen vint en aide à la police du bord; et, comme on ne laissait monter que vingt-cinq personnes à la fois, il n'y eut aucun désordre.
Le 13, on reçut enfin la lettre par laquelle le Roi du Nord invitait le ministre de France à aller le voir. Elle était à peu près conçue en ces termes :
« Le Roi du Nord ordonne à ses frères de France de se présenter devant lui pour recevoir une communication verbale. » M. de Bourboulon, justement froissé de tant d'arrogance, répondit que l'empereur des Français lui donnait seul ses ordres, ainsi qu'aux autres frères de France, et qu'il ne se rendrait pas à une entrevue demandée sur ce ton.
Pour imiter la formule chinoise : « Respectez ceci », il termina par ces mots : « Que ceci soit bien compris. » Peu de temps après que le Roi du Nord eut reçu la réponse du ministre de France, un petit chef vint à bord pour ordonner aux visiteurs qui s'y trouvaient de se retirer. Dès que le commandant s'aperçut de cette manœuvre, il le fît embarquer ; et comme le petit chef
continuait de vouloir surveiller l'extérieur du bâtiment, il menaça de l'arrêter, s'il ne s'éloignait immédiatement.
Le but du voyage de Nan-king était atteint, autant que le permettaient les circonstances : il fut donc convenu entre le ministre et le commandant de Plas que le Cassini partirait le lendemain, 14 décembre, à neuf heures du matin. Au moment où on allait lever l'ancre, un petit mandarin se présenta, demandant passage pour Chang-hai, parce qu'il ne voulait pas, disait-il, aller à l'armée du nord. Le commandant lui fît savoir que si sa vie n'était pas en danger, on ne pourrait pas le recevoir. Il retourna donc à Nan-king, emportant plusieurs livres de religioD que le P. Clavelin avait promis aux chefs, et qu'il se chargea de leur remettre.
Le 14, à l'heure convenue, le Cacssini quittait son mouillage; et, le même jour, vers six heures du soir, il jetait l'ancre devant Tchen-kiang fou. Le 15, on revit Kiang-yn ; enfin, le 18 à midi, après une absence d'une vingtaine de jours, on mouilla près du Colbert, devant Chang-hai. Le voyage de retour, malgré douze heures perdues à cause de la brume, n'avait duré que quatre jours, tandis qu'on avait employé six jours et six nuits pour remonter le fleuve.
Chang-hai, d8 décembre.
J'étais loin d'espérer de faire ce voyage de Nan-king avecautant de bonheur sous tous les rapports. La navigation a sans doute exigé de la vigilance et de la prudence, mais elle n'a pas cependant présenté de sérieuses difficultés. Les meilleures relations n'ont cessé d'exister entre les personnes du bord. Les PP. Clavelin et Gotteland ont saisi l'occasion de parler de la religion, et ils ont distribué quelques livres propres à la faire con-
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naître. Quant à la partie politique, si elle n'a pas obtenu tout le succès qu'on attendait, elle a eu du moins pour résultat de faire mieux apprécier les tendances du mouvement insurrectionnel qui menace l'empereur de Chine, du Kouang-si à Pe-king.
Plusieurs personnes m'ont adressé, à diverses époques, des éloges sur l'équipage et l'état-major du Cslssini, et on a bien voulu m'attribuer une petite part dans le bon esprit qui règne sur le bâtiment. Je serais heureux que ces louanges fussent sincères, s'il en pouvait résulter pour moi un encouragement à mieux faire, et surtout plus de gloire pour Dieu et d'honneur pour la religion. Plus je pense à la petite campagne que le Cassini vient d'entreprendre à Nan-king, plus j'éprouve de reconnaissance envers le bon Dieu qui a daigné bénir mes humbles efforts pour bien remplir tous mes devoirs.