‹ Campagne du navire l'espoir de Honfleur 1503-1505: Relation authentique du voyage du CapitaineChapitre 2 sur 18 · INTRODUCTION ET ÉCLAIRCISSEMENTS · texte numérisé non relu

INTRODUCTION ET ÉCLAIRCISSEMENTS

t* Reviie «le« notions nc€ini«es nntértenrenient

à In pnbllenlion acfnelle.

Le voyage du capitaine de Gonaeville est resté longtemps pour les navigateurs et les géographes un problème insoluble : la cause en était aux notions incertaines , insuffisantes , pis encore , involontairement faussées, mises en circulation par le narrateur tardif qui seul avait raconté au public l'itinéraire du marin normand.

Celui-ci, ayant noms Binot Paulmyer ou Paulmier, était un gentilhomme de la famille des seigneurs du Buschet, en la paroisse de Gonneville-lez-Honileur, au bailliage de Rouen, et diocèse de Lisieux. Parti de Ronfleur en 1503 pour une expédition d'aventure aux Indes orientales, le hasard des tempêtes l'avait jeté sur une terre australe indéterminée, signalée comme un refuge possible, dans sa détresse, par la multitude des

oUeaux qui s'y dirit^eaient , et parmi lesquels il se trouva une grande abondance de perroquets. Il y avait séjourné six mois entiers pour se refaire et se radouber, au milieu d'une population paisible de sauvages, dont le chef lui confia, au départ, sous promesse de retour, un de ses jeunes fils pour être initié aux mœurs et surtout à Tbabileté guerrière des Européens. Les vicissitudes de la mer assaillirent de nouveau Texpédition dès qu'elle eut remis à la voile, et lorsque après tant de traverses, Gonneville ramenait au pays natal un équipage décimé par la fatigue et les maladies, il lui advint, pour comble de misère, d'être attaqué sur les rivages mêmes de Normandie, par des pirates, aux» quels il n'échappa qu'en se jetant à la côte, où navire, chargement, papiers, sombrèrent au milieu du pillage; et l'on ne vit rentrer enfin à Honfleur que de pauvres . naufragés dépouillés de tout le fruit de leur longue campagne. Ils portèrent devant la justice, en vue d'une réparation éventuelle dans un incertain avenir, une plainte régulière du fait de piraterie dont ils étaient victimes, et pour suppléer au dépôt des journaux perdus de leur navigation, ils firent au greffe de l'amirauté, sur la réquisition des gens du roi, une déclaration aussi ample et aussi précise qu'ils purent, des circonstances de leur voyage, et du désastre qui y avait mis fin.

Le souvenir de cette malencontreuse expédition se conserva peut-être parmi les marins et les géographes à l'état de simple et vague tradition. Les cartes du XVI* siècle» et beaucoup de celles du xvii", traçaient autour du pôle antarctique un vaste continent austral, projetant la ligne présumée de ses rivages jusqu'au détroit de Magellan qu'elle côtoyait sous le nom de

Terre du feu ou de Brésil inférieur {1)^ pour tirer ensuite au nord-est jusqu'à un cap de la Terre australe (2), dont on déclarait que c'était simplement une Terre vue (3), non une région explorée non plus qu'une désignation purement conjecturale, au voisinage des îles de Tristan da Gunha cft de Gonçalo Alvares; elle recevait plus loin dans Test, au sud de TAfrique, le nom de Terre des Perroquets (4), et se continuait onduleu-

(1) Sur le globe de Jean Schobner, de 1520, doot rhémlsphëre occidental a été publié à deux reprises (18/|2 et 1853] à Nuremberg par le D' Ghlllany, on yoit la terre de Brasilia inferior iramédiatement après le Rio do Cananor (lisez da Cananea) par delà AO* de latitude australe, tant les positions de cette côte sont monstrueusement poussées vers le sud ; la Baie de tous les Saints s'y trouve sous le tropique du Capricorne!

(2) Sur la grande carte de Merg&tob, de 1569, reproduite dans les Monuments de la Géographie de Jqmar», sous le n" XXI, on trouve en cet endroit la légende que voici : «Htcin latitudine li2 gr: distancia A50 leua carum a capite Bonae Spei, et 600 a proraotorio S. Aujustini invenium « est promontorium Terrae australis, ul annota vil Martinus Fernandus Den- « ciso in sua Summa Geograpbis ». — Cette indication est en effet donnée par Encisoà l'occasion de sa description du cap de Bonne-Espérance.

(3) Enciso, Suma de Geogra hia, Séville 1540» in-fol. ; fol. uv, verso: « Desta tierrano se sabe mas de quanto la ban visto desde los navioB,por- « que no ban decendido en elia». Les découvreurs portugais, et à leur exemple les Espagnols et les Italiens ont pu dire en ce sens Terra de vista: (on le voit aAnbï sur V Universalo descrittione di lutta la Terra conosciutfi fin qui de Paul Forlani, gravée et publiée en 1563 par Fernando Bert£lli, de Venise); mais II est ridicule de traduire en français Terre de p^ue^ à la manière des Anglais qui de Cap Vert ont fait Cape de f^erd. — Les caries latines de Homann de Ntircmberg portent Terra F'iiœ; une carte espagnole de Gendbon a traduit par Tierra descubierta.

(/k) La grande mappemonde de Mercator, déjà citée, porte en cet endroit : « Psitacorum regio sic a Lusitanis hùc libegio vento appulsis cum « Callicutum peterent appellata propter earum avium ibidem muliitudi- N nem. Porro cum bujus terrae littus ad 3000 miliarium prosequuti essent, « necdum tanien fincm inven€runt,inde Australem continentem auigisse « indubitatum est ». — Sur le globe de Scucbmer, c'est entre le 10* et le 20* parallèle qu'on trouve inscrit: « A heriga vei» Brasilia sivb Papagaui Tkrra. »

— posément à travers l'océan Pacifique jusqu'à rejoindre la Terre du Feu. Sur ces plages reculées, dont l'existence n'était alors mise en doute par personne, devait se trouver, dans l'opinion commune, le lieu de refuge et de relâche prolongée de Gonneville..., quand il arrivait à quelqu'un d'y penser encore.

La mémoire en fut ravivée peu après le milieu du XVII* siècle, par un concours fortuit de circonstances intéressant la famille du jeune sauvage Essomeric confié par son père en 1504 au capitaine Gonneville, amené par celui-ci en France, et qui continua d'y demeurer sans jamais être rapatrié (1). Tombé dangereusement malade pendant la traversée, il avait été baptisé par une pieuse précaution, et le capitaine de Gonneville, son parrain, lui avait donné son prénom de Binot (2) ; plus tard, se voyant dans l'impossibilité de le reconduire à son père, ainsi qu'il l'avait promis, le bon gentilhomme, qui n'avait point d'enfants, assura une partie de ses biens, son nom et ses armes à son filleul, en le mariant à une riche héritière de sa parenté. Un écrivain récent (3), très-studieux des navigations françaises du XVI* siècle, mais trop confiant aux assertions peu sûres d'un informateur moderne dont l'autorité paraît fort contestable, attribue au capitaine de Gonneville une

(1) Flagourt {^Histoire de Madagascar, p. /k66)^ copié par TédUeur parisien des Foyages de Coréal (tome II, p. 392), qui est cité à son tour dans une note manuscrite de Falconer, transcrite par De Bbosse {Terres Australes, tomel, p. 120), énonce quecet Essomeric a vécu jusqu'en 1583, d*où il résulte qu'il aurait ainsi atteint sa quatre •▼ingt-seizième année.

(2) Binot, forme populaire, analogue à Binet^ et au Bennet des Anglais, semble n*étre que Tune des variantes provinciales de Benoti.

(ajMABGBT^ Les JYavigatiotis françaises^ QIC. j Paris 1867, p. 151.— Gela est emprunté à une lettre d'un baron de Gonneville dont il sera <|uestion plus loin: voir ci-après S X.

fille nommée Suzanne, et c'est elle-même que le g^entii* homme normand aurait mariée, en 1521, à Essomeric. De ce mariage naquirent plusieurs enfants, dont un seul, l'un des plus jeunes, appelé pareillement Binot Paulmier, sieur de Courtboyne, ou Gourtonue, continua la lignée masculine, laissant nombre d'enfants, dont trois seulement furent mariés, savoir, deux fils et unefille: celle-ci, SimonnePaulmier, épousa un sieur le Doux, seigneur delà Rozière; et quant aux fils, l'ainé, Jean-Baptiste Paulmier, président des trésoriers de Fr.ince en Provence, ayant épousé Marquise d'Andréa, n*en eut qu'une fille, Charlotte Paulmier, mariée le 4 mai 1625 à Jacques de Forbin seigneur de la Barbent; le puîné, Olivier Paulmier, sieur de Courtonne et du Pommeret, laissa de Marie Collet des Boves sa femme, plusieurs enfants, entre lesquels Jean Paulmier de Courtonne, qui devint chanoine de la cathédrale de Saint-Pierre de Lisieux et résident du roi de Danemark en France, et deux autres en bas âge, Gabriel et Robert.

Jean Paulmier se montra de bonne heure animé d'une vocation pieuse, qui le porta tout à la fois à embrasser le sacerdoce , et à consacrer ses efforts au projet d'établissement d'une mission chrétienne chez les sauvages dont il tirait son origine. Dès l'âge de seize ans il avait rédigé, et distribué à quelques personnes graves, des mémoires où il développait ses vues pour ce dernier objet, s'aidant, en son exposé, des lumières que lui fournissait la Déclaration juridique du capitaine de Gonneville, dont une copie certifiée existait parmi les papiers de sa famille. Il suivit cette idée, sans se décourager, pendant plusieurs années, y intéressant divers ecclésiastiques en position de lui prêter

un utile appui, tels quele moelleux (1) Âbély confesseur de Mazarin et bientôt successeur de Péréfixe à l'évêché de Rodez, l'abbé Palus qui devint évêque d'Héliopolis, Fabbé Lambert plus tard évêque de Béryte, l'un et l'autre vicaires apostoliques pour les missions d'Orient, et même l'illustre Vincent de Paule fondateur des Lazaristes, qui manifesta l'intention de faire présenter un de ses mémoires avec une recommandation spéciale au pape Alexandre VII, pour lequel Tauteur prépara en conséquence une épître dédicatoire.

Mais sur ces entrefaites, il advint, en 1658, qu'une poursuite en payement de certains droits d'aubaine fut intentée à la famille issue du sauvage Essomeric, par les traitants qui avaient la ferme de ces taxes, lesquels mirent en cause la veuve d'Olivier Paulmier sieur de Courtonne et du Pommeret, tutrice de leurs enfants mineurs, ensemble les enfants majeurs (dont nous ne connaissons que l'abbé), et Simone Paulmier. veuve Le Doux delà Rozière : les défendeurs repoussèrent cette prétention en objectant qu'Essomeric, leur auteur, n'avait point été un aubain venant s'établir volontairement en France, mais qu'il y avait été forcément gardé contre la foi des engagements pris, ce qui devait exempter ses descendants des taxes réclamées : l'abbé Paulmier plaida lui-même cette affaire, et gagna son procès. Il produisit, à l'appui de ses dires, la copie certifiée qu'il possédait, de la déclaration faite en lÔOÔ

(1) Ainsi plaisamment caractérisé, comme chacun sait, par Boileau {Lutrifiy IV, IBO) à cause tle ss^ Medulla Theologica, publiée en 1650, et donl les nombreuses éditions se renouvellent quelquefois encox-o de nos Jours.

par le capitaine de Goaneville a« Rioar dke sooi i>OTapr; sor le refus des deiBaiiieiirs d'aimcttre cette copie parce qa*elle n'était point en la (c-rwÊe aatlieniH|Qe^ ordonnance de conpolsoire fat rendoe le 17 août 1653 à la requête des intéresses, i fin de srassojerncnt d^one expédition régulière, laquelle fut délivrée aux impé* trants le 30 du même mois. (Test de ce document im» portant que nous aurons bientôt à nous occuper spécialement ici : pour le moment nous en écrivons seulement la préface.

Cabart de Vîllennont fit à cette époque la connaissance de Tabbé PauIouer« qu*d rencontrait d'ordinaire cbez les éTéques d'HéliopoUs et de Bérjte, en même temps qu'Etienne Flacourt, le colonisateur de Madagascar; et il a consigné dans une note manuscrite, plus tardive d'une quinzaine d'années, quelques détails qu'il tenait de laboucbe du jeune prêtre, outre la communication que celui-ci leur avait faite de ueux copies de ses mémoires touchant la mission projetée, afin que chacun d'eux pût les examiner à loisir et lui en dire son sentiment. FJacourt, de son côté, inscrivit dans sa relation posthume de Madagascar (t), publiée en 1661, ce qu'il avait appris, par cette voie, de la naYigatioiji australe du capitaine de Gonneville, et la notice qu'il en a donnée a été reproduite en abrégé parmi les relations rassemblées en appendice à la suite fies Voyages de Co^ féal (2), dans l'édition publiée à Paris en 1722 (avec cartes de Nolin).

(1) Flagoubt, Histoire de la gratide île Madagascar^ avec une Aelation, etc., Paris 1661, ia-4*i pp. A64 à 466.

(2) Voyages de François Corial aux Indes occidentales,*,. NoU" velle édition, revue, corrigée et augmentée d^une nouvelle Déeou* tertedes Indes méridionales et des Terres Australes, Paris 172S, deux vol. in-12; tome lî, pp. 390 à 302.

Ainsi communiqués à diverses personnes, ces mémoires furent remis par l'une d'elles à un libraire (1) qui s'étant pourvu du privilège royal nécessaire, se mit aussitôt en mesure de publier le travail de Tabbé Paulmier, dont il fil un volume de 216 pages numérotées, plus douze feuillets préliminaires non chifirés pour le litre, Tépltre dédicatoireau pape Alexandre VII, et la table des chapitres, outre une planche sur double feuillet, représentant à petit point une mappemonde en deux hémisphères, gravée par De Fer (2), et destinée à faire face à la page 3. (Ces détails bibliographiques ne sont point oiseux à l'égard d'un livre dont on ne connaît plus aujourd'hui que de rares exemplaires). L'impression, achevée le 1"'' décembre 1663, ne parvint que six semaines plus tard à la connaissance de l'auteur, qui s'en montra d'abord fort irrité, mais qui se résigna a un accommodement sous la condition d'insérer un

(1) Gabriel Cramoisy, à qui succéda presque aussitôt son frère Claude.

(2) Cette mappemonde, en projection stéréograp bique, est renfermée dans un cadre rectangle surmonté du titre : Typus orbis terrarum^ description de la Terre universelle ; dans le compartiment triangulaire compris entre les deux hémisphères et la ligne supérieure du cadre est ajouté ce deuxième titre : La mappemonde ou planisphère terrestre; et dans le compartiment inférieur correspondant : De Fer Exeu, Avec Prtvilége du Roy; et enfin au-dessous de l'angle inférieur du cadre, à droite, le chiffre 3. — C'est la reproduction servile, à ces deux additions près, et sauf quelques minimes corrections très-rares {àfonomotapa au lieu de Benanta^ et le nom Brouuers ajouté près de la Terré des Estats\ de la 3' planche d'un petit atlas de 38 cartes , publié dix ans auparavant^ en un volume petit in-8, sous le titre de Trésor des Cartes géographiques des principaux Estais de V Univers, chez Louis Bolsseuln, à Paris 1653 : plusieurs de ces cartes sont datées de 1643 ; mais la mappemonde n'a point de date.— Le nom du graveur de Fer, dans la reproduction de 1663, est dépourvu de prénom : le géographe Nicolas de Fer, qui acquit ultérieurement une certaine réputation, n'avait alors que dix-sept ans, et il semble plus prol)abie qucc'cbt à Ânlulnc de IVr, connu depuis longtemps comme éditeur de cartes, que doit être rapportée celle-ci.

avertissement et un errata, formant six nouveaux feuillets non chiffrés à la suite des douze premiers, sous la date du 31 janvier 1664.

Le titre fut refait; mais, sauf un seul mot {Présentez remplacé par Dédiez) y il n'y était rien changé, et il demeura ainsi conçu : « Mémoires touchant Télablis- « sèment d'une Mission chrestienne dans le Troisième < monde autrement appelé la Terre Australe, Méri- « dionale, Antartique, et Inconnue. Dédiez à Nostre c S. Père le Pape Alexandre VII. Par un Ecclésiastique <( Originaire de cette mesme Terre». La dédicace, remplissant dix-huit pages, fut terminée par la souscription que voici : <( De vostre Sainteté Le très-humble, « très-obéissant, ettrès-déuot Orateur I.P.D.C. Prestre (( Ind. et Chanoine de l'Eglise Cathédrale de S. P. D.L.» — Personne n'a donné complètement ni avec justesse la lecture de ces abréviations : « J.P.D.C. » doit être expliqué par Jean Paulmierde Courtonne^ et «S.P.D. L. t par Saint Pierre de Lisieux; « Prestre Ind. » est une formule d'humilité chrétienne, consacrée dans Tétat ecclésiastique, laquelle doit se lire Prestre indigney et non prestre indien comme a transcrit le président De Brosse (1) d'après le premier tirage, où se lisait tout au long, en signature, « Paulmyer, prestre ind, et « chanoine de l'Eglise cathédrale de Lisieux» : ce feuillet fut détruit, et remplacé par un carton collé sur l'onglet ou talon du feuillet supprimé.

La Bibliothèque Impériale possède deux exemplaires de cette seconde émission, avec l'avertissement, l'errata, et les deux cartons, plus la Mappemonde d'Antoine de Fer également à sa place. L'un de ces exemplaires,

(1) [De Bhossb] Histoire des Navigations aux Terres Australes^ Paris 17S6, 2 vol. in-A"; 1. 1, pp. 102 et 118.

provenant de la bibliothèque Golberline, fut acheté au prix de 13 fr. par Tabbé Sallier, à la vente de 1728, ainsi qu'il en est spécialement fait la remarque dans une note inscrite au catalogue de la bibliothèque de l'Arsenal ; Tautre provient de quelqu'un des couvents supprimés à la Révolution. Le Dépôt des Cartes et Plans de la marine conserve de son côté un exemplaire de la seconde émission, sans la mappemonde, mais ayant sur les gardes une longue note de trois pages, de la main de Gabart de Yillermont, dont les armes (figurées d'azur à la croix annillée d'argent, et sommées d'une couronne de marquis) sont imprimées en or sur les plats de la reliure (1) : ce volume lui avait été donné en présent par l'auteur lui-même en 1664 ; mais quand il écrivit sa longue note, au recto des deux gardes blanches précédant le titre, et de la première de celles qui suivent ÏExtrait du Privilège du JRoy, Tabbé Paulrnier n'existait plus, étant mort à Cologne (2) lors du congrès qui s'y était réuni en avril 1673 pour traiter de la paix, et qui fut dissous en avril 1674 par suite des actes de violence des agents impériaux.

Il existe à la bibliothèque de l'Arsenal un exemplaire de la première émission, également 4épourvu de la Mappemonde, et conforme d'ailleurs à celui de Falconet décrit parle président De Brosse : seulement le

(1) Jal' {Dictionnaire critique de Biographie et d* Histoire, Paris 1867^ in-8^ dejésus,p. 1271) donne à ces armes, d'après le grand ArmO' rial général tas. de la Bibliothèque Impériale, un cliamp de gueules.

(2) L^époqne du décès est seulement désignée par les mots « au dernier congrès » dans la note de Villermont ; et Etriès a cru pouvoir en conclure la date approximative «vers 1669» (Biographie universelle de Michaud^ art, Gonnetille); mais il n*y eut en 1669 aucun congrès à Cologne, tandis que celui de 1673 à l^Th est bien connu : l*bistolre en a été écrite sur pièces officielles par M. Mignet, Négociations relatives à la succession d'Espagne, Paris 1835 à 18A2, à vol. in-A*; tome IV^ pp. 1^1 à 280.

célèbre médecin bibliophile avait ajouté à son volume une copie de la note de Yillermont, à la suite de laquelle il avait lui-même écrit quelques remarques additionnelles : le tout a été recueilli par De Brosse (1). Quant à l'exemplaire même de Falconet, nous n'en avons pas découvert d'autres traces.

Une bévue assez singulière, se répétant avec très* peu de variantes depuis près d'un siècle, a été commise, à propos de cet ouvrage, ou plutôt du nom de l'auteur, dans une nombreuse série d'éditions, de contrefaçons, d'abrégés, de plagiats, au frontispice desquels il nous faut inscrire, à l'origine, non pas un compilateur ignare comme l'appelait avec une rude brusquerie notre bon vieux confrère Eyriès, mais un érudit de fort bon aloi, qui par modestie et prudence abritait son propre labeur sous le pseudonyme élastique de « une Société degens de Lettres ». Le bénédictin Cbaudon avait fait paraître en 1766, puis en 1769, 1770, 1771, en diverses villes de France sous la fausse rubrique uniforme d'Amsterdam, un Nouveau dictionnaire historique^ en quatre volumes in-S*", destiné à remplacer ceux de l'abbé Ladvocat (1752, 1755, 1760) et de l'abbé Barrai (1758), qui étaient alors en vogue malgré leur médiocrité. Dom Cbaudon donna lui-même en 1772, à Paris et à Gaen, une nouvelle édition en six volumes, avec beaucoup d'additions, dont il fit en même temps un volume à part à titre de supplément aax précédentes éditions en quatre volumes. C'est de ces additions de 1772 que date l'intrusion, dans ce répertoire d'ailleurs fort estimable, d'un article où les Mémoires touchant V établissement d'une mission chrétienne dans le troisième monde^ de l'abbé Paulmyer, étaient mis sous le nom

(1) Eitt. des navig. aux Terres Australes, tome I, pp. 117 à 120.

bouffonnemeni interverti de Mter (Paul) !..•• lapsus d'amanuense ou de prote, mais non certainement du docte bénédictin, qui en demeurait victime à son insu ; quoi qu'il en soit, toutes les éditions postérieures, en six, en huit, en neuf, en treize, en vingt volumes (1), auxquelles Tabbé Saas à Caen, Delandine à Lyon, Prudhomme à Paris, associèrent leur travail personnel ; toutes les éditions du Dictionnaire historique de Tabbé de Feller, qui n'avait pas besoin de ce stigmate pour constater son impudent plagiat; et jusqu'aux deux éditions abrégées sur le titre desquelles est imprimée la trompeuse garantie du nom de Gabriel Peignot; et une autre encore publiée en 1834 chez Aimé André eu quatre volumes grand in-8'*, sous le titre de Diction* naire biographique universel et pittoresque : toutes invariablement ont reproduit, à son rang alphabétique, cette mention du fantastique écrivain Myer (Paul).

Venons au sujet même de l'ouvrage de l'abbé Paul- ' mier. Des douze chapitres qu'il renferme, il n'en est qu'un seul dont nous ayons à nous occuper : c'est le deuxième, le plus long de tous il est vrai, mais dans lequel nous pouvons sans scrupule ne tenir compte que de la première et moindre moitié, qui ne remplit pas vingt p«iges. Sur ce nombre, une douzaine de pages, à peine, présente un extrait littéral du rapport de met du capitaine de Gonneville, en ce qui concerne la description du pays austral oii il avait trouvé un refuge. Quant à la voie par laquelle il y était arrivé, et à la route par laquelle il en était revenu, il n'en est malheu*'

(l]Mais ooD celle en trente volumes, imprimée en 1823 chez Devonville;

reusement donné qu'un sommaire insuffisant et vague, où les idées personnelles de Tabréviateur ont pu se mêler, se substituer involontairement à la lettre pure et simple du texte original, et altérer ainsi ce qu'il appelle lui-même « cette déclaration du capitaine de a Gonneville, qui est une pièce judiciaire et authen- « tique, datée du 19 juillet 1505, signée des principaux (( officiers du navire, et qu'un Historiographe de Sa « Majesté très-Chrétienne des mieux connus, n'a pas c estimée indigne de ses recueils et annotations » (1). Ces derniers mots, évidemment applicables à un personnage actuellement en charge, semblent désigner mieux que tout autre Denis Godefroy (2), pourvu de cet office en 1640, et mort en 1681.

L'abbé Paulmier s'était fait, d'après ce document essentiel, une opinion propre sur l'emplacement qu'il convenait d'assigner, dans la Mappemonde, à la terre lointaine d'où avait été amené son bisaïeul Essomeric ; et cette opinion, plus ou moins plausible ou hasardée, réagissait à son insu, par voie d'interprétation, sur son

(1) Paolmier, Mémoires, etc, cb. II, p. 12.— L'ensemble du chapitre qui traite « de retendue des Terres Australes, de leurs diverses décou* « vertes, et de quelques autres particularités qui les concernent», comprend les pages 8 à 50; mais d'après ce que nous venons de dire, il est superflu d'aller au delà de la page 20. Quant à la portion empruntée à la déclaration originale, elle occupe delà page 13 à la page 2A, et se trouve transcrite textuellement par Db Brosse ( Terres Australes^ tome I, pp. 107 à 11&), qui s'est borné à trier librement dans le surplus ce qu'il a jugé à propos d'en reproduire.

(2) Voir NiGERoii , Mémoires pour servir à Vhistoire des hommes illustres^ etc., Paris, 1727 à 1739^ quarante volumes io-12; tome XVII, pp. 77 à 83. — Il n'existe nulle part, que nous sachions, aucun relevé thronologique ni autre travail d'ensemble sur les Historiographes de France en tilr^ d'office; c'est le cas pour nous d* exprimer le vœu que notre docte confrère M. Jules Desnoyers se décide à mettre à exécution le projet qu'il a depuis longtemps formé de remplir cette lacune.

analyse abrégée du témoignage fondamental. Il indique tout d'abord le point où les destins doivent conduire les aventuriers normands : après avoir rappelé le Gap de la Terre australe Vue dans le sud-ouest de Tristan da Gunha, et la Terre des Perroquets signalée par les Portugais au sud du Cap de Bonne-EspéraiH:e : « Il faut », ajoute-l-il, « mettre plus delà et en tirant (( au sud-est, le pays de la découverte du capitaine de ((Gonneville)) (1). Et l'aperçu qu'il donne ensuite de l'itinéraire est naturellement conforme à cette indication. Après avoir mentionné l'armement du navire à Honfleur, à destination des Indes-Orientales, il continue ainsi : « La conduitte en fut donnée au sieur de c Gonneuille, lequel leva les Ancbres au mois de luin a de Tannée 1503, adoubla le Gap de bonne Espérance, « que les fréquentes tempes tes avoient autrefois fait « nommer le Gap tourmenteux et le Lyon de l'Océan; « Il expérimenta que tels noms luy conuenoient fort

(1) Paulmieb, Mémoires touchant V établissement d^ une mission, ete,, p. 9* — Cette terre se trouve marquée daos une situation semblable sur quelques anciennes cartes, notamment sur la Carte universelle en la» quelle le Globe terrestre est entièrement réduit et représenté dans un seul cerele , etc. , par Louis de M ayerne Tvrquet, datée du 22 juillet 16A8, mais corrigée eu 1661 , époque de sa présentation au Roi, et du Discours sur la carte, etc. (petit in-12 de quatre feuilles d'impression, Paris 1661) destiné à l'accompagner : on y voit^ entre 70** et 75*^ de longitude à Test du méridien de Tile de Fer, par 08<> de latitude australe, le Païs des Perroquets et plus loin, de 95" à 98" Est, vers 52* sud, le Païs d'A^ rosca, dont le nom était consigné dans la Relation de Madagascar ûe Flagourt, p. ^65. On retrouve encore, bien plus tard, dans des situations respectivement analogues quoique moins orientales d'une vingtaine de degrés, la Land of Parrot, puis la GonnevilWs Land^ dans la grande mappemonde en deux hémisphères de 30 centimètres de rayon, publiée eu 1759 À Londres par Samuel Ddrn, avec accompagnement de diverses autres figures à l'entour, sous le t»tre de Scientia terrarum et coslorum, or the Heavens and Earth astronomically and geographically delineated and display'df etc.

« bien, soulSrant sous cette hauteur vne longue et fu- (( rieuse tourmente, laquelle luy fit perdre sa route; (( et enfin le laissa pour l'abandonner à yn calme en- « nuyeux dans vne Mer inconnue , où nos François ic furent consolés par la veuë de plusieurs oiseaux, qui « sembloient venir, et aller du costé du Zud; cecy les « persuada qu'il y aToit de la terre vers le Midy; Et (( la nécessité qu'ils auoient d'eau et de radoub, les « obligea d'y faire voile : Ils rencontrèrent ce qu'ils € chercboient, à sçauoir une grande Contrée, que leur u fielation appelle les Indes Méridionales^ selon l'vsage de leur temps, qui àppliquoit assez indifféremment a le nom des Indes à tous les pays nouuellement dé- « couverts. — Ils mouillèrent, dans un Fleuve qu'ils (( comparent à la Riuière d'Orne, qui est celle dont « les eaux baignent les murailles de la ville de « Gaën. Le seiour qu'ils y firent fut d'enuiron six « mois entiers, lesquels ils furent obligez d'emtt ployer à remanier et rebâtir leur Vaisseau, et à « chercher de quoy le charger pour le retour en France, (( qui fut résolu par le refus que l'Equipage fit de tt passer outre, sous prétexte de la foiblesse et du (( mauuais estât du Nauire. — Dans ce long interualle a ils eurent assez de loisir pour marquer les qualitez

< de cette Terre, et les mœurs de ses habitans, et ils « l'auoient fait fort curieusement; Mais ils furent si (c malheureux, que de tomber entre les mains d'vn tt Corsaire Anglais, à la veuë des Isles de lersay, et u Grenesey, et des Costes de Normandie, dont ils ren- « dirent leurs plaintes au Siège de l'Admirauté, etl'acu compagnerent d'vne déclaration de leur voyage : « le Procureur du Roy l'ayant ainsi requis, conformé-

< ment à la disposition des anciennes Ordonnances

(( de la Marine, lesquelles ont sagement et vtilement « désiré, que le Matelot François dépose au Greffe de « ces Sièges, les Journaux et les Mémoires des Naui- Il gâtions de long cours > (1).

Près de trois quarts de siècle s^écoulèrent depuis cette publication, sans qu*il se fit aucune tentative directe pour retrouver la Terre de Gonneville; mais les navigations qui, dans cet intervalle, s'accomplirent vers les parages où les vieilles cartes marquaient les rivages imaginaires deTimmense continent austral ou troisième Monde , firent évanouir la plus grande partie de ces délinéations fantastiques, et donnèrent lieu de recon* naitre la nécessité de s'en tenir aux points dont Texistence avait été expressément afErmée , sauf à en vérifier et déterminer la position réelle.

Le Cap delaTerreaustrale, derrière Tristan daCunha, semblait moins douteux sans doute que les prolongements qu'on lui avait autrefois supposés dans le sudest; aussi faisait-on converger sur ce point, quand on ne les négligeait pas toutàfait, les anciennes indications relatives à la Terre des Perroquets et à celle de Gonneville : c'est précisément au sud de Tristan da Cunha que, sur un globe construit en 1700 par l'ingénieur royal Bion (2), nous voyons inscrite cette annota-

(1) Paolhier , Mémoires^ etc. , pp. 10 à 12.

(2) Dans l'intéressante collection de Cartes détachées, réunies à la bibliothèque du Dépôt général des cartes et plans de la marine, en 72 volumes in-folio de grand-aigle, formés par les soins de l'actif et intelligent bibliothécaire M. Léon Renard, se rencontrent en feuilles les projections de deux Globes terr9$tres de l'ingénieur Bioii ; l'un pour une monture d'un pied de diamètre, en 24 demi-fuseaux^ portant la date de 1700; l'autre pour ueuf pouces seulement de diamètre, en 12 fuseaux , et portant la

lion expresse : a Gon ne ville a reconnu ces terres en (( 1503 ; il les nomma les Indes méridionales i. A cette même place, sur ses fameux globes de toute dimension (1), Coronelli avait écrit : « Terra de' pappagalli , «detta da' Francesi Terre des Perroquets, creduta « fa vol osa » .

La Compagnie française des Indes orientales ayant apprécié l'avantage qu'il y aurait pour elle à posséder en propre, sur la longue route de ses navires, un lieu convenable de relâche et de ravitaillement, l'attention d'un des meilleurs officiers de marine employés à son service, Jean-Baptiste-Gharles Bouvet de Lozier (2) ,

date de 1712; occupant respecUrement les d**37 et 8S du volome I des Mappemondes ; tous deux offrant également par 62* S. et 9* E* de l*tle de Fer, le Cap de P'ue ou de Terre Auitrale, à l'Intérieur duquel eft rinscription Terre des Perroquets^ti tout prèf de là, entre 10' et20*B., contre le parallèle de 50* S., la légende transcrite cl-desaus dans notre texte.

(1) Après les deux globes terrestre et céleste de 12 pieds de diamètre, construits en 1683 pour le cardinal d'Estrées, et auxquels est spéciale'» ment affectée une salle particulière de notre Bibliothèque Impériale, le P. Vincent Cororelu a fait graver à Venise, sous diverses dates, toute une série de réductions graduelles aux échelles successives de trois pieds, un pied et demi, six pouces, trois pouces et jusqu'à un pouce et demi de diamètre ; toutes ces projections sont réunies en feuilles dans un magni* flque volume in-folio sous le titre commua de GloM diverti del P. CoBO* NBLU. A ne parler Ici que des premières réductions, et du globe terrestre seulement, nous relèverons sur celui de trois pieds, daté de 1688, et sur celui de un pied et demi, daté de 1696, le cap austral Indiqué par des hachures légères vers hV 30' S., et 18* E. de l*lle de Fer, et offrant à Tlntérieur, contre le parallèle de 50*, l'Inscription transcrite ci-dessus dans notre texte, sauf cependant la synonymie française, qui n'est point répétée sur les globes moindres que celui de trois pieds.

(2) Une notice historique sur le capitaine de vaisseau Bouvet de Lozier , rédigée sur les documents conservés aux archives de la marine, fut communiquée à la Société de Géographie dans sa séance du 18 juin 1841 {Bul* letiny 2* série, tome XV, p. 302), et remise par l'auteur à la disposition ab* soiue de son collègue Ryaits , pour lui servir à la composition de l'article

fut ramenée en 1735 sur la description que Tabbé Paulmier avait publiée, de la terre fertile, tempérée, peuplée de gens doux et sociables, où le capitaine de Gonneville avait trouvé en 1504 un si favorable refuge. Mais, où était précisément cette terre? et n'y avait-il pas moyen de se mieux instruire de la route à suivre pour s'y rendre, en consultant, dans le texte original, le rapport de mer dont Tabbé Paulmier ne donnait qu'un dérisoire aperçu? La pièce originale était formellement désignée comme une déclaration faite le 19 juillet 1505, par-devant les gens du roi, au siège de l'Amirauté. Ce siège ne se trouvait nominativement désigné nulle part, mais personne n'élevait le moindre doute que ce ne fût Honfleur, port d'armement du navire et domicile de la plupart des intéressés aussi bien que des gens de l'équipage. On s'adressa donc naturellement à l'amirauté de Honfleur ; mais on n'y trouva point ce qu'on cherchait (1); les registres du greffe ne remontaient pas plus haut que Tannée 1600 : il fallait donc se contenter des indications imparfaites de l'abbé Paulmier. Le projet de campagne à la recherche de la terre découverte par Gonneville n'en fut pas moins poursuivi, et deux frégates V Aigle et la Marie furent mises pour cet objet aux ordres du ca-

LoxieT'Bauvet, qui parut dans le supplément de la Biographie univenelle de Mlcbaud (tomeLXXII, Paris 1843, pp. I»2ài90>.

(1) «Messieurs de TAmirauté de Honfleur, à qui l'on a demandé cette « déclaration en 1735, ont répondu que leurs registres n'allaient pas au « delà de 1600 » (I\fote de la main de Bouvet, sans date ni signature, aux Archives de la marine}» — Cf. De Bbosse, Terres Australes, tome I, pp. 107-108, k la note. ^ Il est parlé dans Mabgby {lYavigations françaiseSt p. 150), de secondes recherches, à propos desquelles sont nommés Fréret, Caylus, et l'Académie des Inscriptions ; tout cela peut paraître fort aventuré, et attend une citation des témoignages historiques qui 1^ opnstfiteraientt

pitaine De Lozier-Bou^et , qui partit de Lorienl le 19 juillet 1738 pour Tile Sain te-Catberine du Brésil , d'où il commença sa croisière vers le sud-est; mais il n'aperçut, au milieu des brumes, que des masses de goëmons sur l'emplacement attribué dans les cartes à la prétendue Terre vue; en continuant d'avancer à travers des glaces flottantes il atteignit, le 1** janvier 1739, le Gap delà Circoncision, a'kiquel est resté attacbé le nom d'ile Bouvet , presque inabordable à cause des glaces. Après avoir croisé sur un vaste espace dans le sud, il revint au nord, « dans le dessein», lui fait écrire De Brosse, c de cbercber au nord-est si je trouverais l'ena droit où Gonneville aborda, que sa relation dit être à « une latitude égale à celle des provinces de France i (1) • La relation ne dit point cela, mais la description qu'elle donne du pays, de sa fertilité, et de la manière de vivre des habitants, implique une douceur de température analogue pour le moins à celle de nos climats, et par conséquent une latitude australe moins élevée que son équivalent tbermal dans notre bémispbère privilégié. — Dans sa bordée du nord-est Bouvet ne trouva encore que des goëmons, et il opéra son retour en France sans avoir autrement réussi dans son entreprise.

Il est certain que dès avant le départ cet insuccès

{i) Relation du voyage aux Terres Australes^ des vaisseatuB V Aigle et la Marie, dans les Mémoires de Trévoux pour février 17 AO, art. XII, pp. 251 à 276. — Cette relation est reproduite en abrégé par Db Brosse r Terres Australes, tome II, pp. 255 à 259) et par d'autres (l'abbé Pbévost, BÉNABD DE LA Harpe, etc ). — Plillippe BuACHEa publié de son côté, dès 1739, en projection polaire, sur demi- feuille raisio^ une « Carte des Terres Australes comprises entre le tropique du capricorne et le p61e anlarcti(]ue, « où se voient les nouvelles découvertes faites en 1739 au sud du cap do « Bonne-Espérance, par les ordres de Mrs. de la Compagnie des Indes , « dressée sur les Mémoires et sur la carte originale de M', do Lozior Boua fet, chargé de cette expédition ».

avait été hautement annoncé dans des « Réflexions sur « l'entreprise des vaisseaux de la Compagnie des Indes « pour la découverte des Terres australes vers le sud- « ouest du cap de Bonne-Espéranee », adressées à révéque de Rennes président des États de Bretagne, par le malouin Bénard de la Harpe, lequel ne pouvait croire que Gonneville eût abordé une terre telle qu'il la dépeignait, en des parages qu'Améric Vespuce avait sillonnés dès cette même époque sans y rien découvrir, et dans lesquels en dernier lieu Haliey n'avait rencontré que des glaces : aussi l'écrivain ne balançait-il pas à supposer une méprise radicale dans la direction de la route attribuée au marin normand, lequel avait dû naviguer aux pays appelés par la suite Virginie ou Maryland, bien plutôt que vers les froides régions australes (1). Il appuyait d'ailleurs son argumentation

(1) BÉNABo DE LA Habpe , Mémoire pùwr la France, servant à la découverte des Terres Awtrales^ pp. 11 à 13, où ces réflexions sont précédées des quelques lignes suivantes : «Dans Tannée 1738 la Compagnie « des Indes se 0attant de trouver une relftche pour ses vaisseaux h l'en- « droit marqué par quelques géograplies Terre de Vue, par 63** Sud, de- «puis le premier méridien Jusqu'au 10** de longitude, j'eus l'honneur « d'envoyer à Mgr de Vauréal, évéque de Rennes, mes réflexions sur cette tt entreprise, qu'il communiqua à M. de Fulvie». — II s'agit là, d'une part, de ce Louis-Guy Guérapin de Vauréal, «Académicien et diplomate, « homme d'affaires et bel esprit» qui, suivant l'expression du comte de Gabné {Les États de Bretagne, Paris 1869, deux vol. in-8; tome II, p. 87) «exerçait au sein des États une véritable dictature»; et d'autre part, de Jean-Henri-Louis Orry de Fulvy, conseiller d'État et intendant dos Finances, frère du contrôleur général Orry^ et ayant entre autres attributions, dans les Commissions extraordinaires du Conseil, les affaires du Commerce, et celles de la Compagnie des Indes, lequel paraît avoir eu une influence considérable sur la mission de Bouvet ; car c'est bien l'homme «fort connu » auquel De Brosse fait allusion à ce propos (tome I, p. 9), et qu'Eyriès n'a pas su reconnaître {Biographie Universelle, t. LXXVII, p. 194),; malgré l'indication concordante de Ratral ( Histoire philoiophigue, etc. Genève 1780, cinq vol. ia-6; tome I, p. 476 : liv. IV, § 20).

contre l'hypothèse d'une terre lointaine pour la relâche de Gonneville, sur la brièveté relative de la route de retour (1), dont il s'imaginait trouver l'indication expresse dans le récit écourté de l'abbé Paulmier, qui pourtant n'en a rien dit.

Quoi qu'il en soit, la curiosité était désormais en éveil à l'égard de cette terre australe qui, dans les parages où Ton supposait que Gonneville l'avait trouvée, semblait s'évanouir devant ceux qui la cherchaient. M aupertuis en 1752, dans sa Lettre sur Uprogrig des Sciences 9 dont il consacrait les premières pages à l'intéressant sujet des découvertes géographiques à poursuivre dans ces régions si peu connues, n'oubliait point la relation a d'un certain Gonneville deHonfleur : cette « relation, vraie ou fabuleuse, ne contribua pas peu « (disait-il) à faire entreprendre au capitaine Lozier (c son voyage » (2), et à propos de celui-ci, il ajoutait : tt Si l'on ne cherchait des terres australes que dans la « vue d'y trouver un port pour la navigation des Indes (( orientales, comme c'était l'objet de la Compagnie, c on pourrait faire voir qu'on n'avait pas pris les (c mesures les plus justes pour cette entreprise; qu'on « l'a trop tôt abandonnée ; et l'on pourrait aussi donner « quelques conseils pour mieux réussir » (3).

(1) « SI Gonneville fût parti de la Terre de Vue le 3 Juillet 1504> comme <xla Relation le porte^ son retour en France eût été de plus de trois mois « cinq }ours^ car dans ce temps l'on ne voyageait pas avec autant de fa- « cilité qu'on le fait à présent » (Béicard, p. 12). — Ce compte de trois mois cinq Jours à partir du 3 Juillet se rapporte évidemment au terme du Un» demain Saint^Denis énoncé dans i'abbé Paulmibr {âfémoiret , p. 23), et que Bénard a pris pour la date de la rentrée en France, tandis que c'est seulement celle de l'arrivée sur la côte des Cannibales, vers Porto Seguro, comme on le verra plus loin.

(2) Œuvres de Maupebtuis, nouvelle édition corrigée et augmentée, Lyon 1768, quatre vol. in-8; tome II, p. 379, note a.

(3) Maupbrtuis, Ibidem , p. 880.

Peut-être son compatriote Bénard de la Harpe eutil la prétention d'offrir de semblables conseils dans son Mémoire pour la France^ servant à la découverte des Terres Australes^ cinquième partie du Monde (1), qu'il fit imprimer à Rennes en 1754. — Une publication plus considérable fut la conséquence des « petites lettres », comme on les appelait, du célèbre géomètre breton (2) : devenues un tbème de conversation dans le monde lettré, elles fournirent au président De Brosse Toccasion de montrer, sur le même sujet, des notions fort étendues; et il fut amené, par les incitations amicales de son compatriote Buflon, à écrire VHistoire des navigations aux Terres Australes, qui parut en 1756, et dans laquelle il transporta toute la portion du livre de l'abbé Paulmier relative à Texpcdition de Gonneville, en imprimant à la suite les notes que Yillermont et Falconet avaient inscrites sur les gardes de leurs exemplaires, ajoutant d'ailleurs lui-même quelques renseignements propres recueillis des communications orales de Gaylus, de l'examen des cartes géographiques les plus répandues, et de la relation du voyage de Lozier-Bouvet. Le but final du gros ouvrage du magistrat dijonnais, aussi bien que du Mémoire de Bénard et de la Lettre de Maupertuis, c'était d'encourager chez nous l'exploration de ces régions australes dont on n'avait encore entrevu que des fractions inconnues disséminées sur de vastes espaces.

(1) BÉNARD DE LA Harpe, Mémoire, qIc, , pp. 1 à 10. — Le Mémoire entier, dans lequel il a trouvé le moyea d'intercaler une Dissertation sur l'origine des Indiens de V Amérique et d'ajouter un Extrait du voyage de M, Bouvet, ne constitue en somme qu'une mince plaquette in 4«^ de Mx pages en tout.

(2) De Brosse, Terres Australes, tome I; préface , pp. j et suiv.

Plusieurs expéditions furent déterminées en eilet par ce courant d'idées : sans parler de celles de Bougainville et de Surville, il en est deu^ autres, spécialement, qui eurent pour objet la recherche plus ou moins expresse de la Terre de Gonneville, l'une sous les ordres du lieutenant de vaisseau Kerguélen de Trémarec, de Quimper, l'autre sous la conduite du capitaine de brûlot Marion Dufresne, de Saint-Malo.

Le Mémoire du Roi pour servir d'instructions parrtculières au sieur de Kerguélen^ lieutenant de vaisseau^ commandant le vaisseau le Berryer (signé à Versailles le 25 mars 1771, sous le contre-seing de l'abbé Terray secrétaire d'Etat pour la marine, et remis au destinataire le 10 avril suivant, par ordre du nouveau ministre de Boyne qui venait de succéder à Terray) était ainsi conçu dans ses dispositions principales (1):

« Le sieur de Kerguélen est prévenu de l'objet prin- « cipal de sa mission. La confiance que Sa Majesté a (( dans ses connaissances, ses talents, son zèle et son (( activité, l'a déterminée à lui donner la préférence u pour tenter une des plus importantes découvertes «qui restent à faire.

(( Le sieur de Kerguélen est instruit qu'il y a toute (( apparence qu'il existe un très-grand continent dans (de sud des iles de Saint-Paul et Amsterdam, et cjui « doit occuper une partie du globe, depuis les 45 « degrés de latitude sud jusqu'aux environs du

(1) Kebodélen^ Relation de deux voyages dans les mers australes et des IndeSy Paris 1782, in-8; pp. 4 à 6. — Rochon, Foyage aux Indes orientales et en Afrique pour Vobservation des longitudes en mer; DOUfelle écUlion^ Paris 1807, in-8; pp. 20A à 206.

« pôle, dans un espace immense où l'on n'a point « encore pénétré* 11 parait assez constant cependant (( que le sieur de Gonne\iIIe y aborda \ers l'an 1504, (( et y séjourna près de six mois, pendant lesquels il a fut fort bien traité par les gens du pays.

« Le sieur de Kerguélen, en partant de i'Isle de (( France avec la corvette qui lui sera donnée pour « servir de découverte, fera voile vers ces terres. Il tt fera tous ses efforts pour les trouver et les recon- « naitre* S'il parvient à les découvrir, il cherchera « un port où il puisse être à l'abri. Il prendra toutes K les précautions nécessaires pour descendre à terre « avec sûreté. Il tâchera de lier commerce et amitié « avec les habitants. Il examinera les productions du «pays, sa culture, ses manufactures s'il y en a, et (( quel parti on pourrait en tirer pour le commerce du (( royaume. Le sieur abbé Rochon, embarqué avec le « sieur de Kerguélen, fera des observations astrono'amiques, autant qu'il sera possible, pour déterminer « la position des différents endroits où ils s'arréteronté

« Après avoir parcouru ces terres, ou du moins fait (( son possible pour les trouver, le sieur de Kerguélen < fera route pour la rivière de la Plata, pour y ravice tailler et rafratchir ses équipages^ et il fera ensuite « son retour en France », etCi etc.

Rochon, désigné comme astronome de l'expédition^ mais qui s^en sépara dès son arrivée à l'Ile de France^ faisait sur cette entreprise des réflexions pleines de bon sens (l) : a Cette instruction était basée» , disait-il, « sur un récit tout à fait vague, et sur lequel il était a impossible au plus habile navigateur d'asseoir une

(1) Rochon, Voyages, pp. 206, 210 et 29d. — Il donne (pp. 206 à 210); d'après De Brosse, Une esquisse gebërdle du voyage de Gonoevine.

« direction de route qui pût faire espérer de retrouver « le lieu cherché. On ne peut former» , ajoutait-il, aau- « cun doute raisonnable sur l'existence des terres ren- « contrées par le capitaine Gonneville , mais on doit « contenir que ce n'est point sur des renseignements « ausisi \agues que ceux qu'il a donnés, qu'on devait (( se porter à chercher les traces d'un navigateur qui (( n'a fixé ni la latitude, ni la longitude, ni même l'aire « de vent de la route qu'il a suivie » .

Kerguélen , parti de Lorient le 1" mai 1771 pour nie de France, ne commença que le 16 janvier 1772 sa campagne de découvertes, en faisant voile immédiatement vers le sud, par un motif qu'il explique ainsi : «La tradition qui nous instruit du voyage de (i M. de Gonneville et de sa prétendue relâche aux «Terres sustrales, nous apprend en même temps < qu'un coup de vent qui l'assaillit après avoir dou- (( blé le cap de Bonne Espérance en allant dans l'Inde, « le jeta sur une côte ou terre où il aborda heureusea ment, et où il fut bien reçu des habitants. Or si « on ajoute foi à cette tradition, dont il a été fait en- « suite des relations, et si l'on veut former quelque (( conjecture sur ces prétendues Terres australes, on « doit supposer celle où M* de Gonneville aborda, dans « le sud-est du cap de Bonne Espérance, ou le sud de « nie de France, puisque les tempêtes et les gros tt vents soufflent toujours du nord-ouest dans cette par- « tie du globe» (1). Il rencontra le 12 février une petite île, et le lendemain une autre beaucoup plus grande, mais nue et désolée , à laquelle est resté le nom de Kerguélen; puis, rentré en France le 16 juillet, il y obtint un nouvel armement pour la vérification des

(1) Keagdéleii, Relation, pp. 18 -19.

terres australes dont il avait annoncé la découverte ; il repartit en conséquence le 26 mars 1773, arriva à nie de France le 29 août, et appareilla de l'île Bourbon le 29 octobre pour le sud; le 14 décembre il était en vue de la terre de son nom, et après une laborieuse croisière de trente-cinq jours au milieu des brumes et des mauvais temps^ il abandonnait ces tristes parages pour venir se refaire à Madagascar, d'où il rentra à Brest le 7 septembre 1774(1). La conclusion géographique qu'il rapportait de sa double campagne est formulée par lui-même en deux pages qui peuvent se résumer ainsi : « Tout ce que la tradition nous apprend con- « cernant le voyage de M, de Gonneville et sa relâche « en une prétendue terre australe, se rapporte parfaitett ment à Madagascar, et ne peut se rapporter à au- « cunes autres terres australes; car il n'est pas possible « de se passer de vêtement, même par les 35** sud; et « nous savons qu'il n'y a absolument aucunes terres (( aux environs du cap de Bonne Espérance, moins sud « que 50". D'ailleurs la bonne chère, la joyeuse vie des « hôtes de M. de Gonneville, et qu'il nomme Indiens, « leur coutume de ne point se vêtir, leurs ouvrages, « leurs plumes, leurs nattes, leurs guerres, etc., tout « cela indique que M. de Gonneville a abordé à Tîle « de Madagascar. Les bois qu'il a trouvés pour se re- « mater, et qu'on ne trouve point aux îles australes, ni c( même aux extrémités de l'Afrique, confirment mon « opinion », etc. (2).

De même que Gonneville avait autrefois ramené en France le sauvage Essomeric, Bougainville en 1769 avait ramené jusqu'à Paris, de son voyage autour du

(i) Kerguélen^ Relation, pp. 21 à 31 et pp. 57 à 02. (2) Idem, ibidem, pp. 03-06.

monde , le taïtien Aotourou, qui fut renvoyé Tannée suivante à l'Ile de France, avec ordre à l^autorité coloniale de pourvoir à son rapatriement ; mais Aotourou étant mortde la petite-vérole dans une relâche à Mada* cascar, le capitaine Marion Dufresne qui s'était chargé de le reconduire, modifiant alors son itinéraire, partit du cap de Bonne Espérance, le 28 décembre 1771, pour aller dans le sud à la découverte de la terre aus* traie où le capitaine de Gonneville avait abordé , et qu'il pensait devoir chercher à l'est du méridien de Madagascar : le 13 janvier 1772 il découvrait, au milieu des brumes, un groupe de deux iles aujourd'hui connues sous le nom d'Iles du Prince Edouard, que leur imposa Cook en les visitant quatre ans plus tard ; puis le 22 et le 23 janvier les deux autres groupes successifs auxquels sont restées les dénominations d'iles Marion et d'iles Grozet. Le 2 février on était au nord de celle de Kerguélen : une avarie accidentelle avait fait renoncer à s'élever davantage au sud, sans quoi, dit le capitaine Grozet, second de Marion, a il y a toute « apparence que nous eussions trouvé les terres vues « par Gonneville, qui doivent être plus occidentales et «d'un abord plus facile que celles vues par M. de < Kerguélen (1) » .

Ce fut la dernière tentative maritime à la recherche de la problématique terre australe de Gonneville, dont les écrivains s'occupèrent seuls désormais, à Tunique point de vue de l'histoire et de la géographie. Les

(1) BouGAiNViLLE, FoyagB autour du Monde, Paris 1771^ in-/i; p. 207.. — [Rochon] JVouveau voyage à la mer du Sud, commencé tous les ordres de M. Mabion, elc. , rédigé d'après les plans et journaux de M, Ckozet ; Paris 1783, iu 8; pp. 1 k 2j.

opinions étaient fort diverses sur remplacement à lui assigner. Les conjectures qui s'étaient autrefois risquées à la supposer représentée par quelqu'un des caps du fantastique continent austral fif^uré sur les anciennes cartes de Mercator et d'Ortelius, et persistant encore sur celles de Nicolas de Fer, de Sanson, de Duval, de Nolin et d'autres, s'étaient généralement évanouies en présence des certitudes négatives que les navigations récentes avaient procurées. Le fermier-général Jean -Benjamin de la Borde, simple homonyme et presque compagnon d'échafaud, en 1794, du riche banquier Jean- Joseph de Laborde dont la famille s^est acquis un nom recommandable dans la politique et les lettres, mais connu de son côté par ses compilations et ses cartes géographiques, ne craignit point d'énoncer, dans son Histoire abrégée de la mer du Sud^ parue en 1791, que la Terre de Gonneville devait être assise entre 50** et 60"* de latitude sud, près de la Nouvelle- Zélande : climat et distance, rien n'arrêtait son aventureuse fantaisie, et il ajoutait, avec une admirable impertinence : « Des géographes, comme il y en a à la < douzaine , l'ont placée tantôt d*un côté , tantôt de c l'autre; mais je ne vois que cette position qui puisse «lui convenir» (1). Le président De Brosse n'avait poussé son hypothèse que jusqu'au méridien des Moluques (2), et c'était encore beaucoup trop loin, en même temps que difficile à concilier avec certaines

(1) De hk Borde, Mer du Sud, tome I, pp. 73 à 81.

(2) De BbossE; Terres australes, tome 1, p. 104. — Il termine son paragraphe par des sévérités d'un goût doutt'ux à rencontre des géographes Noiin et Duval, sur les cartes desquels il semble ne plus reconnaître une nomenclature de convention, copiée de Mercator et d'Ortelius, qui l'avaient puisée en partie chez les voyageurs espagnols et portugais^ en partie dans des exemplaires plus ou moins incorrects de la fameuse relation de Marc Polo.

énonciations du récit de l'abbé Paulmier. L'opinion de Kerguélen pour Madagascar était le plus généralement suivie : le capitaine anglais James Bumey la soutenait en 1803 dans sa Chronologieai History of the discO" veries in the South sea (1) , et y persistait dans un volume ultérieur, en 1813; le géographe Eyriës l'adoptait comme la plus vraisemblable, en 1817, dans one no* tice sur Gonneville , donnée à la Biographie univeT' selle de Micbaud (2) ; puis, M. Léon Guérin, dans son Histoire maritime de France, la présentait en 1847 (et successivement d'édition en édition), comme la plus probablement vraie (3). Plus nouvellement encore, dans les quelques pages consacrées à la ville de Honfleur entre les porls de la Seine maritime^ dont le baron Baude traçait, pour la Revue des Deux Uondes^ au double point de vue de Tbisloire et de l'économie politique, un tableau plein d'intérêt, le docte écrivain, rappelant en 1860 la navigation de Gonneviile, croyait reconnaître une peuplade malaise dans le portrait que le marin normand avait fait de ses luHes itanvages (4) ; d'où la conclusion que la terre où il descendit ne pouvait guère avoir été autre que Madagascar*

(1) BCBNET, Discoveries in the South Sea, Londres 1803 A 1817^ cinq Volumes gr. in-4{ tome I, pp. 377 à 379; tome UI, pp 37> A 219, »pécia« lement p. 276.

(2) EYRiis , article de Gonneviile, dans la Biographie Univenelle , tome XVIII, p. 70.

(3) Léon GuÉBiR, Histoire maritime de France, nourelle édition, Paris 1851 à 1856, six vol. in-8 de Jésus; tome I, pp. 405 a 400.— Le volume, paru en 1847, dans lequel un article était consacré spécialement à Gonneviile ( pp. 50 à 55 ) et qui a été fondu plus tard dans la rédaction d'ensemble de l'ouvrage entier, portait d'abord, pour titre particulier: Les Navigateurs français, Histoire des navigations^ découvertes et colonisations françaises, un vol. in-8 de Jésus, Joint comme complément à la 3* éditioQ de l'ouvrage principal.

(4) Baude, La Seine maritime, article II; dans la Revue des Deux Mondes du 15 août 1360, pp. 923-92^.

Toutefois cette hypothèse n'avait pas été aussi aisément acceptée par ceux qui avaient étudié plus attentivement les éléments de la question : l'ancien député d'Âbbeville Louis Estancelin, qui dans ses Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands , publiées à Paris en 1832, a reproduit après l'abbé Paulmier et le président De Brosse tout ce qu'on possédait alors de la relation de Gonneville, a des objections contre les diverses solutions proposées, et regrette l'absence des données plus précises que devait contenir la déclaration originale, pour la détermination du point d'arrivée; il déplore, à cette occasion, l'espèce d'abandon où sont demeurées à Versailles les vieilles archives de la marine , où peut-être un dépouillement intelligent parviendrait à découvrir de précieux documents vainement cherchés ailleurs (1). De même en 1840, dans une Histoire de la ville de Honfleur^ où il est donné un bref aperçu de l'expédition de Gonneville, Tancien commissaire de marine Thomas (un vétéran de l'expédition d'Egypte), qui avait été attaché au service administratif de nos colonies de la mer des Indes, tout en signalant l'insuiEsance des lambeaux qui nous sont parvenus de la relation du capitaine normand, affirme avec une incontestable autorité, que la description qui nous a été transmise par l'abbé Paulmier (( ne s'applique ni aux hommes ni aux lieux, soit « de la Nouvelle-Hollande, soit de Madagascar » (2).

(l)EsTANCEun, JVavigateun normands, pp. 165 à 185. (2) Pierre-Philippe Urbain Tnonks , HUtoire de Hon fleur, Honfleur 18ù0, in-8; pp. 56 à 59.

Tel était pour le public Tétat de la question, lorsqu'une Jffts^otre du Brésil d'un grand mérite, présentéeà la Société de géographie de Paris, de la part de l'auteur, donna lieu à un rapport étendu, où dut être revendiquée, au nom de la vérité historique, la place chronologique des Français dans la série des anciennes navigations européennes vers cette partie du Nouveau- Monde. Un témoignage précis, enregistré dans la précieuse collection de Ramusio, et reproduit par E^tancelin (t), affirmait un voyage du capitaine Jean- Denys de Honfleur, au Brésil en 1504; l'apparition de navires français à Bahia en celte même année était pareillement racontée par des documents portugais (2)*, et d'autres indices concordants semblaient devoir être rattachés à ces données. L'auteur du rapport eut à cette occasion connaissance d'une pièce existante aux archives du ministère de la marine, dans laquelle se trouvait mentionnée passagèrement une traversée de Honfleur au Brésil à la date de 1503. Cette pièce semr blait n'être rien moins qu'une copie entière de la déclaration faite par Gonneville pour tenir lieu de rapport de mer, à son retour en 1505 ; elle avait été retrouvée dans un dossier de lettres successivement adressées au maréchal de Gastries et au comte de la Luzerne par un héritier du nom de Gonneville : dossier heureusement tombé sous la main de M. Pierre Margry, admis

(1) Rkvosio, Navigazioni et f^iaggi, tome III, fol. 357 F. « Estan- CELiR, JYavigateun normands, p. 205 et p. 330.

(2) Enformaçâo do Brasil et de suas capitanias , dans la Revista Trimensal do Instituîo historieo, geographico e ethnographico do Braf^Z de janvier 1845; tome VI^ pp. 412-413.

depuis longtemps à faire aux Archives de la Marine, d'abord pour le compte d'autrui, puis pour son propre compte,et en vue de la collection officielle des Voeuments inédits sur T Histoire de France , des recherches qui lui valurent d'être ensuite attaché lui-même au service des Archives, où il acquit le titre de conservateur-adjoint. C'est en 1847, déclare-t-il lui-même dans son intéressant volume sur Les navigations françaises et la révolution maritime du xiv* au xvi* siècle paru chez Tross en 1867, qu'il avait rencontré ce dossier (l),où le baron de Gonneville, pauvre gentilhomme fort désireux de se créer un titre à quelque pension, offrait au maréchal de Gastries (et non au comte de Sartines), par une lettre du 23 mars 1783, d'aller chercher au manoir deGonneville, passé en des mains étrangères, la relation du voyage de*son aïeul, qu'on ne pouvait espérer de se procurer dans les greffes d'amirauté, lesquels n'avaient point conservé leurs vieux papiers; en suite de quoi, par une lettre du 30 avril suivant, il envoyait au même ministre une copie, présentée comme entière, du document en question, transcrit simplement par un copiste vulgaire du livre de l'abbé Paulmier en ce que celuici avait extrait de la relation originale, mais avec une restitution des pages initiales contenant le récit de la navigation depuis le départ de Honfleur jusqu'à Farrivée chez les sauvages, et avec addition finale des signatures : ces deux éléments nouveaux écrits de la propre main du baron de Gonneville (2).

Ce document, où le Brésil est expressément désigné sur là route des aventuriers normands de 1503, offrait

(1) Hargrt^ Navigations françaises, p. 150 et p, |60.

(2) Ârcbives du mlAîstëre de la marine.

un atgument de plus à la revendication de cette date pour les anciennes navigations françaises au Brésil, et il me fut courtoisement apporté par le trouveur, pour en faire usage à ce propos dans le Rapport sur VHistoire générale du Brésil de M. Adolphe de Varnhagen, qui fut lu à la Société de géographie le V mai 1857, et publié ultérieurement dans son Bulletin (l) sous le titre de Considérations géographiques sur f Histoire du Brésil, etc. Réservant naturellement à M. Margry ia primeur de la publication de sa trouvaille , le rappor* teur se borna à en résumer fidèlement les indications qui paraissaient les plus significatives (2); il peut au-* jourd'hui sans scrupule transcrire le texte, que M. Margry a lui-même donné dans son volume (3), et que voici : tt Le dix neuf juillet mil cinq cent quiot le ca- « pitaine de Gonneville et gens de son équipage « partis sur la navire, le bourgeois entrepreneur de (( l'aruiement, au mois de juin mil cinq ceot trois, sett monchés par monsieur le procureur du Roy de faire c notre déclaration de viage à notre retour, sur la « plainte de piratement de ladite navire par un corsaire a anglois, à la veue des costes de France près Guersey c( et Guernesey, des journaux, chartes, papiers, diffé- (( rents pourtraicts et plans, et de proche de chent « quintaux de merchandises^ raretés, curiosités, et tt autres choses recherchées, — Disent qu'ayant levé l'an- « chre audit temps de juin, sur le bruit des richesses

(1) Bulletin de la Société de Géographie, août, septembre et octobre 1857; h* série, tome XIV, pp. 89 à 356.

(2) Bulletin, même cahier^ pp. 174-175.

(3) Margrt, Navigations françaises, pp. 160 à 162. —Nous donnons cette pièce telle que nous Tavons jadis transcrite d'après la copie faite de la main du baron de Gonneville,

ce des Portugais au nouvel monde et IMdée de trouver « en cil continent plus grand, au port de Honfleur « ambouchure de la Seine, virâmes droit à icheluy de « Lisbone, passâmes à ia grende Canarie, decba aux i( costes occidentales de TAfric apoillées Cap Vert en (( courant d^aoust, dempuis après le Brésil couru ; firent c< une travercbée de plus de huit cent lègues sans vir « auchune terre avec la plus mauvaise aise du monde tt toujours démenés par la plouye la tempeste dans de et grendes ténèbres au point qu'ils craindirent pour «leur vie et eurent grande paour, jacoit que ledit « capitaine etoit ires clerc dans la navigation, et furent «forcés de doubler le.chapo d'Augoustin c^etoit en « novembre et dans cette course au su ils parcoururent « cose de six chent lègues moins mal qu'ils pouuoiet. tt Mais étant par celle viage à la hauteur du cap touru mente battus par furioux vent toujours exchessif « sans remercher aucune baye ils furent aboindonnes « au calme dune mer quils ne connoissoint pas et ne « purent deviner ne sachant ou se retourueroint ne < pouuant lécher les costes et les perdant de vue de- « schorte que lesprit et le cœur manquoint a la pour- « suite du dessein sans autre secours que celuy de leurs (t instruments pour vire leleuation du soleil et paruenir a a une heureuse rencontre. Mais ayant a la foin re-* f( merche quelques oiseaux qui venoint du coste du su « sans pouuoir trop bien les reconnoistre merche dun a continent prochain pour bientost espérer de trouuer « une terre a laquelle ils auoint grand raison d*aborder « a cause du radoub et de liau et du manque de viures n ils amenèrent toutes les voiles et coururent assés vi- « tement par un bon vent de su, a quoy les gents traie uailloint de toute leur forche quenfin épuisés et

«moult fatigués ils apperchurent un continent en « januier mil cinq cent quatre, autour duquel tour- « noyoit une grande quantité desdits oiseau et voilier goint aux viron au nombre desqui se trouuerent moult « perroquets différentes par leurs coulours ce qui les tt rejouissoit et les rendoit pleins daise au point quils « sautoint de joye et contentement. Dempuis ils « furent viuement ébahis de voir une très belle, et (( grende riuiere qui etoit a la ressemblancbe dichelle « dOrne qui boigne les murs de la ville de Caen en celle c prouinche de Normandie. Ils y ont demouré pour « ledit radoubement et faire prouisionnement de lace dite nauire bien délabrée et depourueu de tout pen* « dant la durée de six mois viron durant quoy ils (I marchoint souuent les terres et alloint visiter les vil- «lages en icheluy pais les habitant et leurs chabane a dont il fut dresche carte par Nicole Lefebvre. Apres (( laquelle demouree la nauire bien galifrettee et carc gaisonnee ils repartirent de ladite contrée le tiers jour (( de juillet 1504 et dempuis ne virent terre quau lenc demain saint Denis, ayant essuyche diuerses fortu- « nés et bien tormentés de fiebures dont plusieurs « furent entaches et moururent sur la nauire, reprirent «leur route et nauiguerent jusquau moment quils « furent piratés et que tout ils perdirent » .

A la suite vient, dans le manuscrit envoyé au maréchal de Castries, copie de la description imprimée par Tabbé Paulmier, et qui s'arrête au baptême d'Essomeric malade, lequel dès ce moment « fut mieux, se « guérit, et est maintenant en France ». Après quoi est ajouté, de la main du baron de Gonneville : «Ladite « relation signée du capitaine de Gonneville, d'Essofi merich fils du roy Arosca, Antoine Thierry, Andrieu

n de Lamarre^ bourgeois entrepreneur de rarmement, (( Nicole Lefebure, etc. »

Outre la mention directe du Brésil et du cap Saint- Augustin , qui avaient un intérêt patent et immédiat pour la thèse spéciale en vue de laquelle ce document m^était communiqué, la première lecture m'y avait fait reconnaître aussitôt une connexion bien autrement étroite et absolue avec mon sujet*, car les ressemblances frappantes de la population dépeinte par Gonneville avec les indigènes américains, qui avaient entraîné Bénard de la Harpe dans son étrange substitution du Maryland à une terre australe pour la patrie des Indiens méridionaux de la relation normande, ces ressemblances n'étaient plus radicalement écartées par un emplacement obligé dans Test du cap de Bonne-Espérance, puisque renonciation si formelle de l'abbé Paulmier, que ce cap avait été doublé (1) , se trouvait absente du texte même de la narration nouvellement produite. Ces ressemblances devaient exciter bien plus vivement alors l'attention d'un lecteur tout frais émoulu d'une étude critique étendue et approfondie des sources de l'histoire géographique du Brésil ; en même temps que l'examen et la discussion , en amicale et savante compagnie, des navigations espagnoles et portugaises d'une époque très-voisine, le tenaient préparé à une appréciation rapide et plausible des conditions nautiques sous l'empire desquelles le navire de Honfleur, parvenu dans l'océan Atlantique austral jusqu'à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, et saisi à l'improviste par les

l (1) Et sur laquelle insistait formellement De Bbossi (Terres Australes, tome I, p. 164} en Tattribuant directement k Gonneville.

gros temps avant d'avoir pris dans la région des vents variables la bordée de l'est pour le doubler, puis entraîné dans la zone des calmes du Capricorne, et enfin expressément abandonné en plein à l'impulsion d'un bon vent de sud, avait dû arriver de toute nécessité sur les cotes mêmes du Brésil , dans la région des vents constants du sud-est. C'est d'xiprès cet ordre d'idées que fut en conséquence indiquée, dans les Considérations géographiques sur VHisloire du BrésU{\)^ la solution du problème de la Terre australe tempérée de Gonneville, ainsi qu'il suit :

« Les détails contenus dans [la déclaration du capi* « taine de Gonneville] en la partie publiée à diverses a reprises par l'abbé Paulmier, le président De Brosse « et M. Estancelin, sur les habitants de ces Indes mémriiionales^ ces hommes au grave maintien, à la sta- « ture moyenne et replète, à la tête coiffée de plumes, (( désignent suffisamment quelque peuple de l'Amé- (( rique du Sud, Les indications relatives à la route a depuis la mention du cap de Bonne-Espérance, les « conditions atmosphériques accusées, comparées à la (( direction habituelle des vents dans l'océan Atlan- « tique austral pendant la saison corrélative à cette «époque du voyage, certaines particularités caracté- (cristiques du pays et de la nation visitée, tout con- « court à démontrer que Paulmier de Gonneville a dû. (( être ramené du sud-est au nord-ouest, vers la terre « des Goaitacàs, à l'embouchure de quelque rivière <cdont les abords aient pu rappeler aux navigateurs « normands ceux de l'Orne sur la côte du Calvados.

tt L'usage du hamac pour se coucher domine dans « toute la partie septentrionale du Brésil ; tandis que

(1) Bulletin précité, pp. 175-17e« texte et note ; ou pp. 87-8a du tirage k paru

«les lits de feuilles ou de nattes étendues sur le sol « caractérisent la partie australe ; or la relation du (( voyage de 1503 nous apprend, à Tégard des habitants « du pays visité, que Meurs lits sont de nattes douces «'pleines de feuilles ou plumes, leurs couvertes de « * nattes, peaux et ptumasseries'. Cela s'accorde avec « ce que Gabriel Soares(cap. XLV) nous dit des Goai- « tacazes : ' Nâo dormem em redes^ mas no châo com « folhas debaixo de si (Ils ne dorment point dans des « hamacs, mais sur le sol, avec un lit de feuilles)*. — c( Il venait de dire : * Nâo grangeâo muita lavoura de n mantimentos; plantâo sômente légumes de que se mana tem^ e da caça que matâo as flexadas , porqvs sâo a grandes flexeiros (Ils ne font guère de cultures de (( vivres; ils plantent seulement des légumes, dont ils (( se nourrissent ainsi que du gibier qu'ils tuent à «coups de flèche, car ce sont d'habiles archers) '5 et « Gonneville, de son côté, parle de *gens simples, ne u 'demandant qu'à mener joyeuse vie sans grand tra* « ' vail, vivant de chasse et de pèche et de ce que leur « ^ terre donne de soi, et d'aucuns légumages et rachy- « *nes qu'ils plantent, etc. »

Cette solution est textuellement répétée, à dix années d'intervalle, dans, un intéressant volume déjà signalé quelques pages plus haut, et qui a reçu aussi bien que mérité l'accueil courtois et les témoignages d'estime d'une critique bienveillante, dont quelques réserves de précaution pouvaient suffire à rassurer les scrupules. Les Navigations françaises et la révolution maritime du xiv' au xvi® siècle^ de M. Pierre Margry, renferment, sous ce lilre général, une série d'études ou de dissertations, au nombre de cinq, dont la troisième, intitulée La Navigation du capitaine de Gonne-

ville et les prétentions des Normands à la découverte des Terres Australes sous Louis XII^ aboulit aux conclusions transcrites ci- dessus, lesquelles y sont présentées comme un résumé des impressions personnelles de Fingénieux écrivain (1) : sans vouloir le moins du monde contester l'existence de telles impressions dans Tesprit du curieux investigateur qui mettait obligeamment sous des yeux amis la pièce envoyée par le baron de Gonne ville « l'auteur des Considérations géographiques de 1857 doit bien avouer qu'il n'avait point eu lieu de soupçonner, à cette époque, de la part de personne, une appréciation semblable de la question ; et, de bonne foi, jusqu'à la révélation inattendue consignée dans le volume de 1867, il s'était cru fondé à considérer la solution qu'il formulait il y a douze ans, comme primitivement etlégitimement sienne, l'ayant exclusivement conclue de l'examen direct des conditions du problème.

Dans tous les cas, cette solution, parfaitement vraisemblable eu égard à Tensemble des données jusqu'alors recueillies, n'est plus aussi complètement satisfaisante depuis que des données ultérieurement acquises viennent modifier les termes de la question en y introduisant des conditions complémentaires. Elle veut être reprise à nouveau, aujourd'hui que l'on a retrouvé enfin, dans une riche collection insuffisamment explorée, une copie intégrale de la déclaration de Gonneville, telle que les héritiers Paulmier de Courtonne et du Pommeret en avaient, sur ordonnance de compulsoire, obtenu expédition en forme pour être produite au procès de 1658, ainsi que nous l'avons exposé au commencement de cette notice.

(i}Mar6BT, Navigations françaises t pp. 165 à 160.

It" Examen des données nouirellenient reeuelllles.

En poursuivant la fâche méritoire qu'il a entreprise, de rédiger un catalogue raisonné de la précieuse galerie de manuscrits du marquis de Pai^lmy, à la bibliothèque de r Arsenal, l'habile et zélé conservateur si connu du monde des livres sous le pseudonyme de Bibliophile Jacob, M. Paul Lacroix remarqua au passage, il y a quelque temps, une plaquette de douze feuillets inquarto (sur papier jpo^ ) quotée HF 24 ter, qui lui parut mériter une attention particulière, et il lui vint Tobligeante pensée, non-seulement de me communiquer ce manuscrit, mais d'en faire pour moi une copie de sa main , qu'il eut la bonté de m'adresser avec la lettre d'envoi que voici :

« A M. d'Avezac, membre de VInstitut.

Bibliothèque de TArsenal , ce 12 janvier 1869.

({ Cher Monsieur,

« Je vous adresse avec un vrai plaisir l'extrait d'un « petit manuscrit, qui me semble inconnu, du moins « en partie, et que j'ai copié à votre intention, car il « s'agit d'un ancien voyage de découvertes attribué à (( un navigateur français, Binot Paulmier de Gonne- K ville, dont vous vous êtes occupé dans un savant (( rapport à la Société de géographie, en 1857.

« Ce manuscrit, composé de douze feuillets in-quarto, (( d'une écriture qu'on peut faire remonter aux pre- (( mières années du xviii' siècle, s'est trouvé parmi les

« papiers du marqais de Paulmj, «jui avait sans doate c( le projet d'en faire asage pour ses MUonqtê tirés c( d*une grande bibliothèque» Je crois que la moitié <c environ de ce manascrit est encore inédite,

(( Le chanoine Paulmier, arrière petit-fils de l'indien « Essomeric, adopté par Gonneville et ramené en France « au retour du voyage que ce navigateur avait fait dans (( les mers Australes, a publié seulement quelques pages H de la relation originale dans Fouvrage rare et curieux (( qu'il fit paraître en 1663. Je vous envoie la copie de (( tout ce qui n'a pas été publié par le chanoine Paul- (( mier. Ce grifionnage au courant de la plume vous « prouvera que j'ai à cœur de servir vos savants trace vaux géographiques, moi profane, mais sympathi- « sant.

(( Le président De Brosse nous apprend que le comte u de Maurepas, ministre de la marine, fit faire des re- « cherches dans les greffes des sièges de l'Amirauté, « en Normandie, pour retrouver l'original de la rela- « tion que le capitaine de Gonneville y aurait déposée, « suivant le témoignage du chanoine de Lisieux; mais « on ne sut pas le retrouver.

(c Maintenant, vous avez sous les yeux la pièce enc( iière, qui a été produite au xvii* siècle, et enregis* « trée dans un acte authentique du mois d'août 1658« « C'est à vous, historien de nos vieux navigateurs, de « nous dire définitivement ce qu'on doit penser du cà* « pitaine de Gonneville et de son voyage de 1503.

(( Agréez l'assurance de mon affectueux dévouements

« Paul Lacroix. »

Je ne tardai point à me livrer, comme j'étais mis en demeure de le faire, à l'examen du curieux document

ainsi venu en mes mains, en le confrontant, d'une part avec l'analyse sommaire et le long extrait textuel à la suite, publiés en 1663 par Tabbé Paulmier; d'autre part avec la prétendue copie entière envoyée en 1783 au maréchal de Cas tries par le baron de Gonne ville. Et ma tâche, maintenant, est de rendre compte des résultats.

Avant d'aborder les détails du fond, il ne sera point inutile de s'arrêter un instant à la forme, pour déterminer comparativement les subdivisions mutuellement correspondantes des trois versions réunies sous nos yeux, et que nous désignerons respectivement par les dénominations de manuscrit de l'Arsenal, copie du baron de Gonneville, et publication de l'abbé Paulmier. A ce point de vue comparatif, il convient de distinguer, dans le manuscrit de l'Arsenal, immédiatement après l'intitulé, une introduction d'une étendue relative considérable, offrant l'histoire de l'armement, avec une sorte d'inventaire des armes et munitions de guerre, matériel de rechange, vivres, et marchandises, plus la composition de l'équipage et les préparatifs de départ. Après quoi vient le récit de la navigation depuis la sortie de Honfleur jusqu'à l'arrivée au pays des sauvages. A la suite, la description du pays et de la population au milieu desquels on fit une relâche de six mois. Une nouvelle section est naturellement formée par le récit du voyage de retour; mais il faut la subdiviser en plusieurs articles, pour tenir compte à part, en vue d'un rapprochement déterminé, de la navigation depuis ces prétendues Indes méridionales jusques après le baptême en mer du jeune sauvage Essomeric. Enfin, après la clôture de la déclaration du capitaine de Gonneville et de ses compagnons, qui constitue la

première et principale partie du manuscrit de TArsenal, est rapportée en entier, dans une seconde partie annexe, Tordonnance de compulsoire en exécution de laquelle l'expédition était délivrée, et le tout dûment certifié par qui de droit. Î^Linsi, en outre des formules initiale et finale de protocole, cette pièce se compose de deux parties, dont la première se distribue en quatre sections ou chapitres successifs : I. Armement du navire; II. Voyage d'aller; III. Séjour chez les Indiens méridionaux; IV. .Voyage de retour; tandis que la deuxième partie ne contient autre chose que les Lettres-Royaux de compulsoire, comme un appendice explétif. Nous n'avons à nous occuper ici que de la première partie.

La publication de l'abbé Paulmier nous ofire un extrait textuel de l'original, répondant exactement à la troisième section, plus le commencement de la quatrième jusques et y compris le baptême d'Essomeric; et comme pour tout cela la copie du baron de Gonneville est une pure transcription de la publication de l'abbé Paulmier, les trois versions ont en commun ce grand chapitre médial (l).

Pour tout le reste, il ne se rencontre, réuni en un seul bloc, dans la publication de l'abbé Paulmier, qu'une simple mention de l'armement et de ses causes, une simple mention aussi de l'attaque des pirates au retour» et dans l'intervalle, le récit sommaire que nous savonsi de la navigation depuis Honfleur jusqu'à l'arrivée chez les sauvages (2) .

La copie du baron de Gonneville se contente de rem-

(1) Il comprend les arlfcles 15 à 24 de rédilioii, que nous donnons aujourd'hui pour la première fols^ du document entier.

(2) PAVhÈum , Mémoires elc. ; pp. 10 à 12.— Voir ci- dessus noire $111»

placer cette rédaction abrégée de Tabbé Paulmier par un extrait, donné comme textuel, de la déclaration originale reçue par les magistrats de l'Amirauté louchant cette même navigation (1) ; mais ce n'est point la même version que celle de la portion correspondante du manuscrit de l'Arsenal (2) .

Cette dissemblance soulève aussitôt la question préjudicielle de savoir quelle foi peut mériter le baron de Gonneville? Médiocre, croyons-nous, mais en concédant volontiers que c'est plutôt à raison de légèreté et d'ignorance que par intention de tromper. Il porte le nom de Gonneville, et il a recueilli un certain nombre de noms appartenant à la descendance d'Essomeric, filleul et légataire du marin normand : il bâtit avec tout cela une généalogie dans laquelle le capitaine de Gonneville, mort expressément sans enfants d'après d'anciens téhioignages (3), aurait laissé deux filles, Marie et Suzanne, dont la première aurait continué la branche normande de Gonneville, tandis que l'autre aurait formé la branche indienne, dans laquelle le bon gentilhomme fait figurer en une seule ligne directe aussi bien les descendants que les collatéraux, avec leurs numéros d'ordre dynastique dans une série ridicule d'Arosca P', Arosca II surnommé Ëssomeric, etc., jusqu'à Olivier Arosca V, père de Jean o qui fut l'abbé de Gonneville né en 1636 ». Le pauvre baron, qui ne

(1) Archives de la marine. — Voir ci-dessus § VII.

(2) Section deuxième de la Déclaration dans notre distribution par chapitres, comprenant les articles 8 à 13; plus Tart. 14 appartenant & la section troisième.

(3) FLâGooBT, Relation de Madagascar, p. 466.

savait même pas que le nom de Gonneyille n^appartenait nullement à la descendance d'Essomeric, mandait sérieusement cela au comte de la Luzerne, ministre de la marine, dans une lettre du 1" septembre 1789, où il ajoutait, à la suite d'une si belle généalogie : « Cette ft branche indienne est éteinte, quant à la masculi- « nité », etc. (1).

A la fin de la copie prétendue entière, qu'il avait envoyée en 1783, de la déclaration du capitaine normand, immédiatement après la transcription de l'extrait imprimé dans l'abbé Paulmier, le baron de Gonneville rapportait de sa main, comme nous l'avons déjà dit (2), les signatures des déclarants, notamment, entre autres, celle à! Essomerich fil$ du roi Arosca, et celle de Nicole Lefebvre. Or il est douteux que le jeune sauvage Ëssomeric fût déjà assez habile en langue et surtout en écriture françaises pour signer comme témoin au bas d'un acte judiciaire(3)-,onpourraitcependant admettre, à la rigueur, qu'on se fût contenté de lui faire faire une croix en guise de signature. Mais Nicole Lefebvre!... feu monsieur Nicole Lefebvre^ ainsi que le désigne la publication de l'abbé Paulmier!.. Il était mort, comme on peut le vérifier ci- après dans le document original, depuis plus de neuf mois, savoir, le 10 octobre 1504, en regagnant le navire, après avoir reçu à terre de

(1) Ârcbifes de la marine.

(2) Ci-dessas, § VII.

(3) Paulmieb, Mémoires, etc. p. \h, dans le paragraphe qui répond à l'article 16 de notre édition. — Cette énonciation explicite n'a point éveiUé les doutes de Margry, qui tout en réimprimant le morceau qui la contient, {yavigationg françaises, p. ïhk), invite néanmoins ses lecteurs à écouter précisément ce morceau comme signé par Nicole Lefebvre lui-même (<6idem , p. 143).

nombreuses blessures cbez les Cannibales (1). Il y a donc là une interpolation évidente, bien faite pour éveiller la défiance à l'égard de tout ce qui nous vient par cette voie suspecte, et Ton pourrait justement être tenté^dansTincertitudequien résulte, de choisir comme plus prudent le parti de rejeter, ou de négliger d'une manière absolue, la rédaction fournie exclusivement par le baron de GonneviUe.

Toutefois, quelques considérations dignes d'examen semblent militer contre une condamnation radicale. La portion commune aux trois versions parvenues jusqu'à nous, paraîtrait au premier abord, il est vrai, impliquer une seule et même source pour les trois dérivations que nous en avons, dans le manuscrit de l'Arsenal, la publication de l'abbé Paulmier, et la copie du baron de GonneviUe. Mais la date de la déclaration, telle que la rapporte le manuscrit de l'Arsenal, est le 19 juin 1505, tandis que l'abbé Paulmier et le baron de GonneviUe s'accordent à énoncer le 19 juillet. A moins de supposer sur cette date une erreur d'impression dans le livre de l'abbé Paulmier, il faudra admettre l'existence de deux déclarations analogues, identiques même pour partie, mais distinctes et successives, à un mois tout juste d'intervalle l'une de l'autre. Cette hypothèse ])ermettrait peut-être d'attribuer l'une au siège parti* culier de l'amirauté de Honfleur, tandis que celle que nous publions aujourd'hui a été reçue au siège général

de Rouen.

La publication de l'abbé Paulmier saute, d'un bond^

(1) «Le lendemain Saint Dcnys», désigné à deux reprises dans les articles 24 et 25 de l'édition actuelle, tombe précisément le 30 octobre, et de là au 19 Juillet suivant il y a plus de neuf mois. La mort du docte personnage est racontée à la fin de Tart. 27.

— Sade Honflear aa cap de Bonne-Espérance , qu'elle fait doubler dès ce moment par Texpédition (!)• La copie du baron de GonncTille offre, à Fégard de ce même trajet , en Tarrétant à la hauteur du Cap sans l'aYoir doublé (2) , des détails qu^elle ne peut avoir empruntés à la publication de Tabbé Paulmier, puisque ceUe-ci est muette sur cet intervalle* Si donc ces détails s'accordent de fait avec le manuscrit de FArsenal, malgré les différences de rédaction, il sera présumable que deux déclarations analogues auront en effet coexisté. Or, d'après la copie du baron de Gonneville, on s'est rendu, par Lisbonne et les Canaries, au cap Vert, en courant d'août ; et d'après le manuscrit de l'Arsenal , on a traversé les Canaries pour aller au cap Vert, d'où Ton est reparti le 9 août (3). De la, d'après la copie du baron de Gonneville, on a couru vers le Brésil, en faisant une traversée de huit cents lieues, puis, par une route au sud, d'environ six cents lieues, on a doublé le cap Saint- Augustin en novembre, et atteint la hauteur du cap de Bonne-Espérance ; et d'après le manuscrit de r Arsenal, où il n'est rien dit ni du Brésil ni du cap Saint- Augustin, après avoir coupé l'équateur le 12 septembre, on a commencé le 9 novembre à voir flotter en mer de longues touffes de roseaux que les Portugais du bord ont déclaré être un signe des approches du cap de Bonne-Espérance (4) . Il y a dans tout cela une concordance générale qui semble démontrer que le baron de Gonneville a eu réellement entre les mains un document quelconque remplissant d'une ma-

(1) Paulhies, Mémoires^ etc., p. 10. — Voir ci-dessus $ III.

(2) Voir ci-dessus, § Vif.

(3) «La Tigilie Saint-Laurens n (art. 9 de notre édition).

[l^) Déclaration du Foyage^ etc. ; articles iO et 11 de notre édition.

nière plausible les lacunes 4u récit abrégé de Pabbé Paulmier; qu'il l'a copié sinon d'une manière irréprochable, au moins du mieux qu'il l'a su faire: d'où il semble raisonnable de conclure que, tout en reléguant à un rang secondaire cette source d'information, on peut ne la point rejeter sans merci, et accueillir éventuellement tel ou tel détail complémentaire qui viendrait à s'encadrer naturellement dans la narration fondamentale conservée dans le manuscrit de l'Arsenal.

Et maintenant, est-ce donc ce document imparfaitement déterminé, copié à sa manière par le baron de Gonneville, que nous regarderons aussi comme le type d'après lequel l'abbé Paulmier aura fait son analyse et pris ses extraits? Quelques indices, résultant de l'arrangement du récit sommaire de l'aller et du retour disposé en un seul contexte, sembleraient militer en ce sens, aussi bien que la parité de date. El cependant nous ne pouvons nous résoudre à penser que l'abbé Paulmier, possesseur en fait et en droit de l'expédition reproduite dans le manuscrit de l'Arsenal, ne l'eût pas directement employée pour ses Mémoires ttmchant t établùsement d'une mission chrétienne^ comme il l'employa pour sa plaidoirie contre l'action en payement d'aubaine, dirigée contre lui et ses cohéritiers (1). Mais alors comment a-t-il pu se méprendre sur la date exacte? La probabilité d'une simple faute typographique, dans une édition qui d'ailleurs s'était faite à son insu, devient en un tel cas l'explication naturelle de cette inconnexité* Mais alors, derechef, comment le ba-

(1) Voir rezposé des faits à ce reiatifii dans le préambule des Lettres-- RoyatÂX en forme de eompultoiret du 17 août 1658, Imprimées à la suite de la Déciaration du voyage, etc. du 19 Juin l50j, dans notre édition ci-après.

ron de Gonneyille énonce-Uil de son côté cette date, si elle est erronée? U y aurait un enchaînement sans fin d'objections et de conjectures explicatives, auxquelles il est plus facile et plus court de se dérober par cette considération dominante, que le manuscrit de l'Arsenal fournit en définitive le véritable texte à suivre aujourd'hui, et que si l'on peut accueillir sans inconvénient les indications complémentaires qui concordent sans effort avec lui, il faut rejeter sans hésitation, comme suspectes d'altération, toutes celles qui n'y sont point conformes.

Cela dit, venons sans plus tarder à l'étude exclusive et directe de ce document lui-même, afin de mettre en relief les éléments qu'il nous offre d'une histoire, plus certaine et plus complète que nous ne l'avons eue jusqu'ici, de la navigation tant discutée du capitaine de Gonneville. Le manuscrit que nous en possédons est une simple copie, faite sur l'expédition légale délivrée aux héritiers Paulmier le 20 août 1658, conformément à la minute retenue au greffe du siège général d'amirauté de Rouen sous la date du 19 juin 1505. Cette copie, d'une écriture régulière très-lisible, qui semble appartenir aux commencements du xyiii* siècle , est l'œuvre d'un plumitif moins éclairé que fidèle , transcrivant certains mots , d'une lecture indécise dans l'original grossoyé, plutôt comme ils lui apparaissent que comme ils doivent en réalité être lus, laissant en blanc, par deux fois, des mots qu'il était inhabile à déchiffrer, etc« : petites imperfections matérielles fort aisées à redresser, qui ne créent aucun embarras au lecteur intelligent, et qui offrent pour

ainsi dire, dans leur naïveté, une garanlie de la respeclueuse fidélité apportée dans son travail par noire scrupuleux copiste. Nous avons émendé toutes ces vétilles, mais en ayant soin de n'en point dissimuler la trace, enfermant entre crochets les mots suppléés, notant comme variantes les leçons eilectives du manuscrit reconnues défectueuses et rejetées comme telles : tout cela se réduisant, en définitive , à fort peu de chose.

Il nous reste, à Tégard de la publication actuelle de cedocument,un mot à dire encore sur un point (la disposition typographique), tout à fait accessoire et indifférent pour le fond, très-important au contraire au point de vue de la forme, alors surtout que cette publication s'adresse à des lecteurs préoccupés au premier chef d'un problème de géographie et d'histoire, et nullement d'un thème de diplomatique ou de paléographie. Tout le monde sait bien que les documents rédigés ou reçus par les officiers ministériels ou judiciaires étaient écrits d'un bout à l'autre en un seul contexte, sans coupures tranchées , sans alinéas propres à secourir et reposer l'œil et l'esprit, à faciliter la lecture et servir de repères : ainsi en est-il de celui-ci. Y avait-il nécessité, utilité quelconque, simple convenance même, à reproduire scrupuleusement cette accumulation indivise et compacte de lignes et de pages? Non vraiment : c'eût été sacrifier puérilement, et sans profit aucun, les avantages d'une clarté désirable, à un vain puritanisme de formes archaïques, de mode surannée. Mieux nous a-t-il paru d'introduire tout d'abord , par la simple désaggrégation des parties consécutives mais diverses de cette indigeste [masse d'écriture, une lumière, un arranpment| une disposition à se classer par groupes

connexes, où le regard circulant avec aisance guidera sans embarras les investigations deTesprit. Sans nous écarter en rien de Texactitude absolue qu'exige la publication première d'un texte inédit, nous n'avons pas voulu négliger les accessoires extérieurs, analogues aux anciennes rubriques marginales, qui dispensent en grande partie d'un commentaire explicatif subsidiaire : déjà l'abbé Paulmier, dans sa publication partielle de 1663, avait coupé le récit par alinéas résultant naturellement de la contexture du discours; nous avons suivi son exemple, sauf à ne considérer l'alinéa que comme le dernier terme d'une subdivision graduelle, qui, faisant une première séparation des deux parties juxta-posées, s'étage ensuite, dans la première, par sections et par articles respectivement pourvus de titres indicatifs sommaires, desquels, bien entendu, l'éditeur ne prétend nullement décliner la responsabilité, non plus que des chiffres ordinaux dont le tout est numéroté.

On se trouve ainsi averti, dès le premier coup d'œil, que dans cet ensemble d'écritures encadré des formules sacramentelles d'expédition authentique délivrée par l'amirauté de Rouen, se présente d'abord (Première partie) la déclaration ou relation du voyage de Gonneville ; qu'il y est question en premier lieu (Section I) de l'armement; et qu'à ce sujet sont exposés tour à tour î (art, 1) Torigine et le but de l'entreprise, (art. 2) l'association des armateurs et le choix du navire, puis (art, 3) son approvisionnement de campagne en armes et munitions de guerre, (art. 4) en matériel de rechange, (art. 5) en victuailles, (art. 6} en marchandises de troque, et enfin (art. 7) la constitution de l'équipage et les dispositions de départ*

Gonneville commence par exposer que se trouvant, de compagnie avec Jean Langlois et Pierre Le Garpentier, à faire le commerce à Lisbonne , le spectacle des riches produits qui y affluaient des Indes orientales leur inspira le dessein d'expédier eux-mêmes un navire en ces lointaines contrées, et qu'après avoir dans ce but pris a leur solde deux Portugais qui avaient déjà fait un semblable voyage (1), ils formèrent à Honfleur, avec six autres de leurs compatriotes, une association de neuf personnes, à Feilet de pourvoir en commun aux frais de l'entreprise : les neuf associés étaient, d'abord les trois susnommés Gonneville, Langlois et Le Car pen tier, et avec eux Etienne et Antoine Tbiéry frères, Andrieu de La Mare, Baptiste Bourgeoz, Thomas Athinal, et Jean Carrey, tous de Honfleur (2)»

Ils équipèrent à frais communs le navire VEspoir^ de 120 tonneaux de jauge environ, construit à Honfleur, presque neuf, ayant ses voiles et agrès en parfait état-, et ils n'épargnèrent rien pour le bien approvisionner de toutes choses, ainsi qu'on en peut voir un bref inventaire dans les paragraphes 3, 4, 5 et 6 de la déclaration. Le total du personnel embarqué s'élevait

(1) Pour s'être trouvés, dès le premier semestre de 1503, de retour d'un voyage aux Indes orientales, nos deux portugais avaient dû nécessairement et exclusivement, faire partie de Tune des trois premières expéditions maritimes envoyées de Lisbonne sous Tun des trois célèbres commandants : Vasco da Gama, parti le 8 juillet 1/^97, rentré le 30 août l/i90; Pedralvares Cabrai, parti le 9 mars 1500, rentré le 23 Juin 1501 ; ou enfin Joam da Nova, parti le 5 mars 1501 et rentré le 11 septembre 1502. Aucune autre expédition n'était rentrée lors de l'entreprise de Gonneville.

(2) Déclaration du voyage, etc. ; art. 2 de l'édition actuelle.

à soixante personnes, danombre desquelles étaient trois des armateurs, dont Ton, le sieur de GonneviUe, fut élu d'un consentement unanime pour capitaine et chef principal deTentreprise, avec les deux autres, Antoine Thiéry et Andrieu de la Mare, adjoints comme conseillers, ayant en outre les deux Portugais amenés de Lisbonne pour les éclairer de leurs lumières spéciales; Colin Yasseur, de Saint-Arnoult lez Touques, fut cboisi pour premier pilote, et Nollet Espeudry, de Grestain, lui fut donné pour second; on emmenait Jean Bicherel, de Pont-l'Evéque, comme chirurgien du bord; quelques personnages instruits, tels que Monseur Nicole Lefebyre de Honfleur, et le sieur Coste de Harfleur, s'étaient volontairement joints à Texpédition à titre de curieux; il y avait en outre un certain nombre de jeunes aventuriers, d'artilleurs, de soldais, et enfin l'équipage proprement dit des mate» lots et des mousses, ou des mariniers et des pages, comme on les appelait alors.

Il est aisé de reconstruire, au moyen d'un dépouillement attentif de la relation entière, la liste nominative du personnel embarqué, ce qu'on appelle techniquement le rôle d'équipage; nous n'avons pas cru tout à fait oiseux de prendre ce soin, malgré l'impossibilité de remplir intégralement pour chaque individu les in* dications de profession et d^origine que l'on rencontrerait aujourd'hui dans un document régulier de cette espèce. Tout imparfait qu'il soit, ce rôle d'équipage remontant à l'année 1503, excitera certainement, surtout chez nos compatriotes de Normandie, tout au moins un intérêt de curiosité qu'il nous est particulièrement agréable de satisfaire ici.

Dans tout ce personnel, point d'aumônier pour administrer les secours spirituels pendant le cours d'un voyage qu'on pouvait présumer devoir être probablement fort long : on se prépara donc éventuellement à une abstinence prolongée des sacrements de TEglise par une communion générale avant de quitter la terre chrétienne (1); et Ton appareilla pour le départ le propre jour de saint Jean«Baptiste, samedi 24 juin 1503. '

Nous voici maintenant aux prises avec les éléments plus ou moins vagues et incertains de la route d'aller qui doit nous mener, avec le navire de Gonneville, à ces Indes méridionales où il trouva un refuge après la tempête, et de la route de retour qui doit nous ramener en Europe avec GonneviUe et avec le jeune Indien Essomericq, enfant de cette terre australe indéterminée. Lorsque, sur la version du baron de GonneviUe, nous avions cru plausible la désignation du pays des Goaitacâs , au nord du cap Frio (2), nous accordions trop de foi à la circonstance que le bâtiment y avait été poussé par un bon vent du sud. Une indication capitale, qui nous manquait alors, et que nous fournit aujourd'hui le manuscrit de l'Arsenal (3), c'est que Ton eut, dans la route de retour, à passer le tropique du Capricorne; en d'autres termes, que la patrie d'Essomeric se trouvait au delà du tropique austral. Dès l'instant où nous eûmes connaissance de cette donnée nouvelle, la pensée nous vint aussitôt, a prtoft,

(0 Dieîaration du voyage-, art. 7 de notre édition.

(2) Considérations géographiques ^ etc., $ XI: yoir ci-dessus § VIII.

(3) Déelaraiion^ etc. , art. 35 de Tédition actuelle.

ai. Jean Daty, »

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